‹ Origine de la syphilisChapitre 2 sur 3 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

DOCUMENTS SUR LES MALADIES VÉNÉRIENNES, PUISÉS DANS LES ÉCRITS ANTÉRIEURS A L’ANNÉE 1494.

Les documents les plus anciens sont ceux qu’on tire de la Bible. Le Lévitique parle de la blennorrhagie (liv. XV), et si quelques auteurs ont pensé qu’il ne s’agissait que des pertes séminales, c’est qu’ils ont consulté ou la version grecque des Septante, qui a traduit le mot hébreu, mizobo, par peov yovov, ou la Vulgate latine, qui a traduit littéralement la version des Septante par fluxum seminis . Or, il y a ici un contre-sens : le mot hébreu, mizobo , ne voulant dire qu’écoulement.

C’est au verset xvi qu’il est parlé de l’effusion de semence, et ici sont employés des mots tout autres : chighboth , émission; zara, semence.

Dans le deuxième livre de Samuel, on trouve une imprécation dans laquelle le roi David souhaite à Joab et à sa race un écoulement , la lèpre et la misère» Ici encore c’est la même infidélité de traduction. Faut-il aussi parler du mal de Job et des douleurs du roi David, maladies au sujet desquelles on s’est livré à des commentaires qui n’ont rien éclairci?

Contemporain des temps bibliques, Manou parle, dans ses lois, des courtisanes, de l’impureté de ceux qui les fréquentent, des pertes séminales, de la lèpre blanche, de l’elephantiasis, de la bestialité, mais il n’est pas question des maladies vénériennes. Ainsi, dans les écrivains sacrés les plus anciens, nous ne voyons clairement que la blennorrhagie aiguë, décrite dans le Lévitique; mais Moïse en parle en termes et avec des circonstances relatives à la contagion, qui ne permettent pas de douter qu’il s’agit bien de la blennorrhagie contagieuse. Quant à ceux qui considèrent la maladie de Job et les douleurs du roi David comme une preuve de l’existence ancienne de la syphilis, ils appuient un système sur une pure hypothèse.

Les médecins grecs et latins parlent de la blennorrhagie, de l’orchite, des rétrécissements urétraux, des bubons, des excroissances de diverses formes qui se développent sur les organes génitaux, enfin ils décrivent le chancre. Mais ils sont muets sur l’étiologie de ces affections, et aucun d’eux ne parle, comme le Lévitique, du caractère essentiellement contagieux des écoulements de l’urètre.

Galien est celui des médecins de l’antiquité qui a le mieux décrit la blennorrhagie, qu’il nomme ulcère du canal. 11 la distingue bien nettement de la gonorrhée, qui est la perte séminale involontaire. Il en parle ainsi (livre VI, chapitre vi, De partibus affectis) :

« ...Or voici les signes des affections du pénis : l’ulcération du canal se révèle par une douleur dans son trajet et par l’issue d’une suppuration de la nature de celles que fournissent ordinairement les ulcères.

« La suppuration qui se forme dans l’urètre même se distingue de celle qui provient de la vessie. Ce qui est sécrété par l’urètre sort en avant de l’urine, tandis que les sécrétions qui sortent de la vessie sont mêlées à l’urine. De plus, quand l’urètre est ulcéré, le malade ressent une douleur vive en urinant. )) Plus loin, Galien caractérise ainsi la gonorrhée ou perte séminale : « La gonorrhée est une excrétion spontanée, une perte involontaire de la semence, qu’il serait plus convenable de nommer une perte séminale habituelle, qui a lieu sans que le pénis soit en érection. »

Nous trouvons ces mêmes descriptions et ces mêmes opinions dans Arétée, Oribase, Aetius,

Paul d’Egine, Actuarius.

Le chancre a été bien décrit par Gelse, ce savant encyclopédiste, qui n’exercait pas la médecine parce que c’était le seul art des Grecs dont la dignité romaine ne permît pas encore la pratique. Il a décrit plusieurs variétés de chancres, d’ulcères, que l’ort peut trouver sous le prépuce après le débridement d’un phimosis. 11 parle d’ulcères presque secs, d’ulcères fournissant une abondante suppuration, d’ulcères phagédéniques.

« Quelquefois, dit-il, la verge est tellement ron-

gée par ces ulcères, sous le prépuce, que le gland tombe ; alors il faut amputer le prépuce, de peur que, se trouvant en contact avec l’ulcère, il ne contracte avec lui des adhérences et, en se cicatrisant, ne bouche le méat urinaire. » Un peu plus loin, Celse parle du chancre gangréneux, à escarre noire, du prépuce et du gland. Cette forme se rencontre, de nos jours, chez les vieillards, surtout chez ceux qui ont des habitudes alcooliques.

Il y a une telle analogie entre les espèces de chancres décrites par Celse et celles que nous observons aujourd’hui, qu’il est impossible de la méconnaître. Si Celse a pu englober dans sa description, avec les ulcères contagieux, les érosions dues à la balanite simple chez les sujets atteints de phimosis congénital, il est impossible de croire que cette description se rapporte à des ulcères cancéreux. On ne peut regarder comme autre chose que des chancres phagédéniques, ces ulcères qui détruisent une partie du gland, et que cependant on guérit avec des remèdes simples : a Id genus quamvis inter purulenta est, tamen levibus medicamentis curandum est. » Les carcinomes ulcérés ne font pas craindre que leurs cicatrices ne ferment le méat. La marche rapide de l’affection ne peut faire, non plus, penser à un cancer. Ce qui manque surtout cà la description de Celse, c’est l’indication des causes de ces ulcères, causes sur lesquelles se taisent, comme lui, tous les médecins de cette époque,

Aetius, dans son ïetrabiblos, a décrit fort complètement les végétations des organes génitaux et des parties voisines.

Il dit qu’elles sont très-fréquentes au siège, aux parties génitales et sur la moitié interne des cuisses, qu’on les appelle si elles sont petites, et

guxov si elles sont grosses (les Latins en ont fait thymus et ficus). Il conseille l’excision suivie de la cautérisation, si elles sont volumineuses. Rien encore sur les causes des végétations dans les ouvrages des médecins grecs ou latins qui nous sont restés. Mais on ne peut douter que la cause de ces affections ne fût connue. Les poètes satiriques sont remplis d’allusions qui ne doivent laisser aucun doute à cet égard. Tout le monde connaît ce passage de J u vénal :

... Sed podice lævi

Cæduntur tumidæ, medico ridente, mariscæ.

On a cité souvent ces vers de Martial :

Ficosa est uxor, fi cosus et ipse mari tus Filia ficosa est, et gener, atque nepos.

La plupart des médecins anciens ont parlé des bubons de l’aine, et distingué les bubons des fièvres graves, les bubons strumeux, et les bubons symptomatiques d’ulcérations voisines. Mais ils n’ont pas dit explicitement que les bubons de l’aine pouvaient être causés par des ulcères ayant leur siège sur les organes génitaux.

Voici ce qu’on lit dans Paul d’Egine à ce sujet :

« Les bubons qui sont occasionnés par une blessure venant d une chute, ou par d autres espèces d’ulcères ou par des douleurs, sont exempts de danger. Au contraire, ceux qui surviennent pendant le cours des fièvres pestilentielles sont trèsfâcheux, soit qu’ils occupent le haut de la cuisse, les aisselles ou le cou. »

Martial, dans une épigram îe adressée à une courtisane nommée Saufeia, suppose qu’elle a une plaie à l’aine :

Aut inflnito lacerum patet inguen hiatu.

Voilà ce qu’on trouve de plus important sur les maladies des organes génitaux, dans les écrits anciens. Quant au mal de Campanie, à la voix rauque des Cinèdes, à la maladie des Scythes dont a parlé Hérodote, quant aux cicatrices de Messus et aux boutons du visage de Tibère, on en ignore la nature; ils ne peuvent servir d’arguments sérieux pour prouver l’existence de la syphilis dans l’antiquité.

Les médecins des premiers siècles de notre ère n’apportent aucun fait nouveau dans la question, qu’ils paraissent connaître moins bien que leurs devanciers. Alexandre de Tralles ne parle que vaguement de la blennorrhagie, et nulle part des ulcères du pénis. Oribase indique les bubons et les ulcères des parties génitales, qu’il conseille de panser avec des astringents ; il donne aussi des recettes pour la destruction des fies.

Nous trouvons, dans Marcellus l’empirique, des

remèdes pour les chancres, les bubons, Torchite. Au chapitre 34, il est parlé des ulcères des jambes; on a voulu y voir la syphilis ulcéreuse; nous n’y trouvons que l’ulcère variqueux. Voici, d’ailleurs, le titre du chapitre : « Genuum doloribus et crurum et tibiarum ulceribus et varicibus remedia physica. » Aucune description, d’ailleurs, n’accompagne ce titre.

Les Arabes n’ont fait que copier ou imiter les auteurs grecs ; ils donnent des descriptions courtes et claires de quelques maladies vénériennes. Comme les Grecs, ils désignent la blennorrhagie sous le nom d’ulcère interne de l’urètre. Ainsi, Mésué divise les ulcères du pénis en internes et externes. On reconnaît, dit-il, que l’ulcère est dans le conduit de l’urine, par la douleur qui se manifeste, surtout pendant l’action d’uriner, et par la sanie qui s’échappe avant l’urine. Haly-Abbas, Avicenne, parlent aussi de la blennorrhagie; tous parlent des chancres. Fait curieux, les médecins arabes comme les Grecs et les Latins, sont muets aussi sur la cause des maladies vénériennes. 11 est évident que ces détails choquaient les mœurs. Ils ne pouvaient, en effet, ignorer dans quelles conditions se contractaient la plupart des affections des organes génitaux, puisque les poètes satiriques n’épargnaient pas les allusions à ce sujet.

Si nous passons aux écrits des médecins du moyen âge, nous voyons que les végétations y sont décrites sous les noms de lies, de rhagades, de con-

dylomes. Il y est aussi question de la blennorrhagie, que les uns nomment, comme Valescus de Tarante, ulcéra uretri, ou comme Roger de Parme, rheumatizatio virgce, et que d’autres, comme Jean Ardern, nomment : « incendium virgae virilis, arsura vel calor interior cutri excoriatione uretræ. » Nous retrouvons ce nom d 'arsure dans les règlements du lupanar de Southwark qui datent de 1430. Du chancre et de son satellite le bubon, tous en parlent, Ici les convenances ne semblent plus enchaîner la plume des médecins et ils déclarent que les rapports sexuels sont un des principaux moyens de contracter les maladies vénériennes. Cependant ils semblent ignorer encore que ces maladies sont contagieuses et qu’il soit nécessaire qu’une femme ait un chancre ou une blennorrhagie pour les communiquer; ils pensaient que la malpropreté, les excès de coït, le flux menstruel, suffisaient pour développer Tune ou l’autre de ces affections. Guillaume de Salicet, en 1270, intitule ainsi le chapitre xl vin du livre premier de sa Chirurgie : « Des pustules blanches ou rouges, des vésicules miliaires, des crevasses et des corruptions ou choses semblables qui se forment sur la verge ou à l’entour du prépuce, à la suite du coït avec une femme sale, avec une courtisane, ou par quelque autre cause.»

Plus loin il indique nettement la connexion qui existe entre les bubons inguinaux et les ulcères de la verge. « Ce mal est appelé bubon ou dragonneau de l’aine et il arrive quelquefois, lorsqu’il se

forme chez l’homme une corruption à la verge

pour avoir copulé avec une femme sale » Lan-

franc de Milan, Bernard Gordon, Jean de Gadesden, Guy de Ghauliac, Valescus de Tarante, Pierre d’Argelata, parlent en termes analogues des ulcères de la verge, qu’ils ne considèrent que comme des accidents purement locaux.

L’examen des manuscrits inédits du moyen âge n’a rien fourni de nouveau. Le chancre, la blennorrhagie, les affections de l’anus y sont seuls mentionnés.

M. Littré a déclaré apocryphe le fameux passage de Géraud ou Gérard de Ne vers, le seul document antérieur à 1494 d’où il résulte que l’infection générale de l’économie pourrait être la suite d’un ulcère de la verge contracté dans un coït impur. « Virga patitur a coitu cum rnulieribus immundis de spermate corrupto vel ex humore venenoso in collo matricis recepto ; nam virga inficitur et aliquando alterat totum corpus. »

Il resterait à rechercher la syphilis parmi les maladies de la peau décrites jusqu’à la fin du xve siècle ; mais c’est un point fort difficile, les vésicules, les squames, les pustules syphilitiques ne différant que par des caractères fort délicats des vésicules et des pustules causées par d’autres diathèses. Les anciens ne brillent pas par les détails qui servent de caractères différentiels. Ils groupaient sous la même dénomination des affections cutanées dont nous faisons des espèces diverses;

aussi Iss descriptions qu ils ont données des maladies de la peau sont-elles pour nous à peu près incompréhensibles.

On a souvent cité comme une observation de syphilis la consultation d’Hugues Bence (1440 environ) sur une affection cutanée. Après une lecture attentive, il est impossible de penser, comme beaucoup de médecins, que ce soit là une observation ayant trait à un cas de vérole. Nous n’y trouvons ni la marche, ni les caractères de cette maladie.

On a prétendu que sous le nom de lèpre on confondait presque toutes les maladies de la peau offrant une certaine gravité, et on pensait que la syphilis devait s’y trouver comprise.

Les Grecs et les Romains n’ont décrit sous le nom d’éléphantiasis que la lèpre tuberculeuse; on n’a pour s’en convaincre qu’à lire les descriptions d’Arétée ou de Celse ; ce dernier dit même que cette maladie, fréquente en de certains pays, était presque inconnue en Italie. Les Arabes ont décrit une espèce d’éléphantiasis qui porte encore leur nom, etRhazès le distingua de celui des Grecs; mais les médecins du moyen âge réunirent sous le nom de lèpre, la jambe des Barbades, la lèpre tuberculeuse et les diverses variétés de psoriasis.

Jean de Vigo, qui est encore dans les traditions du moyen âge, indique quatre variétés de lèpre appelées alopecia, leonina, liriasis et elephantia. En lisant cette description, on voit qu’il s’agit dans

les deux premiers cas de la lèpre tuberculeuse; et dans les deux derniers, d’affections squameuses. La raucité de la voix est un des symptômes de la lepra leonina . Les variétés dites tiriasis et elephantia sont indiquées comme les plus communes et parfois curables. Cette raucité de la voix faisait considérer, à la fin du xve siècle, beaucoup de vérolés atteints de laryngite, comme des lépreux, ainsi que nous le rapporte Torella dans sa deuxième observation. Voici le passage : « Ipse nullam habebat spem de salute, eo quia fuit dictum ei ipsum pati lepram, nam simul cum istis pustulis et doloribus supervenerat ei raucedo vocis. »

Les anciens croyaient la lèpre transmissible par le coït; mais il n’est jamais question dans cette maladie d’affection des organes génitaux. Les médecins contemporains de l’apparition de la vérole n’y reconnurent aucun des types qu'on rencontrait dans les léproseries. La lèpre n’est nullement contagieuse par le coït, c’est une maladie presque toujours héréditaire. Daniellssen et Bœck, sur 145 cas de lèpre, ont noté 127 fois l’hérédité comme cause, et parmi ces 127 cas, il y en avait où l'hérédité avait continué jusqu’à la quatrième génération.

Les deux maladies peuvent d’ailleurs coexister, et Bazin a observé plusieurs cas de syphilis chez des lépreux.

Quelques médecins qui assistèrent au début de la syphilis en Europe, y virent une transformation des lèpres sous certaines influences résultant des

relations sexuelles d’un individu sain avec un lépreux. Jean Maynard rapporte que la maladie avait commencé à Valence, en Espagne, par une célèbre courtisane, qui pour cinquante écus d’or accorda ses faveurs à un chevalier lépreux. Gomme les jeunes gens fréquentaient en grand nombre cette femme, plus de quatre cents furent infectés par elle dans un espace de temps très-court, et plusieurs d’entre eux, ayant suivi Charles VIII en Italie, y portèrent ce mal. Matthiole assigne au mal une origine de ce genre. 11 dit que des médecins ont écrit que les Français avaient contracté cette maladie en traversant le mont Salvio, où ils eurent commerce avec des lépreuses. Cette opinion n’est pas discutable; la lèpre ne se transmettant pas par le coït, ne peut, à plus forte raison, être transformée par celui-ci en syphilis. Rappelons qu’à cette époque les lépreux mêmes repoussaient l’habitation commune avec les syphilitiques, ce qui prouve qu’on ne voyait évidemment aucune ressemblance entre les deux maladies. Jusqu’ici nous ne trouvons donc pas de preuve, même apparente, de l’existence d’un ulcère accompagné de symptômes généraux bien enchaînés et caractéristiques. La destruction des os du nez et de la voûte palatine, dont il est fait mention dans les auteurs anciens comme dans ceux du moyen âge, et que les partisans de l’ancienneté de la syphilis donnent comme argument, n’est pas de l’ordre des preuves solides. La scrofule, le cancer détruisent le nez, attaquent

les lèvres, la langue, le voile du palais tout aussi bien que la vérole. Disons encore que les bubons, complications des chancres, dont nous parlent si souvent les pères de la médecine, sont des accidents fort communs avec le chancre simple, et fort rares, presque exceptionnels avec l’ulcère infectant. Si nous prenons les résultats des recherches faites sur ce sujet par MM. Bassereau, Fournier, Belhomme et Martin, Millet, nous voyons que 486 chancres simples, non suivis de syphilis, ont donné naissance «à 166 bubons suppurés= Au contraire, 520 chancres infectants suivis de syphilis n'ont donné lieu qu’à 20 cas de suppuration inguinale.

Le phagédénisme des chancres, signalé dans les temps anciens et au moyen âge, n’est pas non plus une preuve de l’ancienneté de la syphilis. S’il se rencontre comme complication du chancre syphilitique, il est cependant bien plus commun comme accident de la marche du chancre simple. Ainsi, sur 51 cas de chancres phagédéniques que nous avons observés mon père et moi, 40 cas appartenaient au chancre simple, et 11 cas seulement au chancre infectant.

Ajoutons que dans ces 11 cas le phagédénisme a a été léger, et que sur les 41 cas de chancres phagédéniques simples, 8 étaient des ulcères serpigineux qui duraient depuis plusieurs années et avaient exercé de grands ravages.

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