EXAMEN DE ^APOCALYPSE
tion était si désespérée , que les tentatives faites pour la résoudre passaient , depuis long-temps , pour une indication de folie dans les homm/s ordinaires , et, chez les grands hommes, comme l'abus de l'esprit ou le côté faible de leur génie , qui avait besoin qu'une grande gloire déjà acquise excusât un moment de rêverie et de délire.
Il fallait deux grands noms , tels que ceux de Bossuet et de Newton, pour excuser les tentatives infructueuses que tes auteurs firent pour expliquer l'ouvrage que nous commentons, et nous enhardir nous-mêmes aans nos recherches , en nous faisant croire qu'on pouvait chercher ce qu'ils étaient persuadés qu'on pouvait trouver. Peut-être pensera-t-on qu'il y avait déjà de l'orgueil à courir une carrière ou Bossuet et Newton avaient échoué ; mais nous avons senti que leur peu de succès vint d'une erreur ou d'un préjugé assez général , savoir que l'ouvrage qu'ils cherchaient à expliquer était inspiré. C'en était assez pour les égarer tous deux , puisque d'abord ils ont supposé à cet ouvrage un caractère qu'il n'a jamais pa avoir. Il auraient du , au contraire , mettre en avant cette grande vérité , qu'il n'est point d'ouvrage inspiré , qu'il n'est point de livre qui ne soit l'ouvrage des hommes, et, en conséquence, qui ne contienne ou leurs erreurs ou leur science. C'était donc là ce qu'il fallait y chercher ; et c'est ce qu'aucun n'y a cherché. On a toujours voulu y voir la science de la divinité qui n'a jamais instruit l'homme que par le grand livre de l'Univers. L'Apocalypse de Jean, qui est le titre de l'ouvrage que nous commentons , fait partie des ouvrages de la mysticité orientale dont elle a tous les caractères ; et c'est le seul ouvrage d'initiation qui soit échappé de l'obscurité des sanctuaires; ce qui doit le rendre infiniment précieux aux amateurs de la science ancienne , et à tous ceux qui sont curieux de recueillir la doctrine des mystères et des initia-* tions dont nous n'avons que quelques fragmens épars dans les autres ouvrages. Celui-ci est un traité complet ,
puisqu'il conduit l'initié jusqu'à l'autopsie ou à la vue intuitive de la lumière incréée, au sein de laquelle habite la divinité, et dans laquelle doivent être un jour transportes les initiés qui auront été marqués du sceau de l'initiation , et qui en auront fidèlement rempli tous les devoirs. Le sort de cet ouvrage mystique a été assez varié dans les premiers siècles de l'ère chrétienne et dans les différentes sectes du christianisme (a). Justin , qui écrivait vers l'an 170 de l'ère chrétienne f est le pftniier des auteurs chrétiens qui ait parlé de l'Apocalypse; et il l'attribue à Jean , un des douze apôtres. C'est dans son dialogue avec le juif Tryphon qu'il en parle ; et c'est le seul endroit de ses ouvrages où il en soit fait mention. Mais ce Justin n'était pas un excellent critique, non plus que tous les autres pères. C'est lui qui prétend , dans le même dialogue, que , lorsque Jésus-Christ descendit dans le Jourdain , le feu s'y alluma. 11 avait beaucoup de foi à la sibylle de Cumes, dont il prétendit avoir trouvé le sépulcre {b). Il la croyait très-fort inspirée de Dieu , et il exhorte les Grecs à croire à ses prédictions.
C'en est assez pour juger l'homme qui le premier s'appuie de l'Apocalypse, comme d'un ouvrage inspiré, et qui le cite pour élayer l'opinion des millénaires sur le prétendu règne de mille ans ; enfin d'un homme qui prend le Dieu SabinSemo-Sancus, dont on voyait la statue à Rome, pour le fameux Simon le magicien. Voilà toute la critique des lumières de l'Eglise chrétienne.
Jrénée (c), qui avait beaucoup de foi, et qui jugeait presque toujours sur le témoignage d'autrui, cite, sur la foi d'un vieillard qu'on ne connaît point, l'autorité de l'Apoca* Jypse, et cela toujours pour appuyer la belle opinion des
(«) Nous avons extrait ce morceau , en grande partie, d'un manuscrit de M. Ahau7.il, intitule : Recherches critiques sur l'authenticité' de tAyoc.ilrpsc . — (A) Ju*f. Admonit. ad Gentes — ^e) Irenée, I. 5. .
3g2 EXAMEN DL L APOCALYPSE.
millénaires. C'était aussi un homme d'esprit que cet Irénée qui prétend qu'il doit y avoir quatre évangiles , parce qu'if v a quatre parties du monde et quatre vents cardinaux. La raison est admirable pour en démontrer la vérité. Voilà uos maîtres. Il explique ingénieusement les quatre animaux symboliques d'Éséchiel et de l'Apocalypse par les quatre états du fils de Dieu. Le lion est la dignité royale; le bœuf son sacerdoce. Faisons-lui grâce du reste. A ces quatre animaux répondent quatre évangiles, sur lesquels le Seigneur est assis; d'où saint Irénée conclut, dans toute la rigueur de sa logique, que ceux-là sont vains, îgnorans et téméraires, qui reçoivent plus ou moins de quatre évangiles. Le témoignage d'un pareil homme en faveur de l'Apocalypse ne peut manquer d'être d'un très-grand poids aux yeux d'un philosophe et d'un critique.
Avant Irénée, Meliton avait fait un Traité intitulé : Du Diable de l'Apocalypse (a). Comme cet ouvrage est perdu, on ignore s'il en parlait en bien ou en mal. II a été, en effet, attaqué dans des livres faits par quelques anciens. Peut-être Meliton était-il de ce nombre. Avant tons les auteurs dont nous avons parlé, avant Justiu , on ne voit dans tous les* écrits des Chrétiens ou qui leur sont attribués , aucune trace de l'Apocalypse. Ce qui ferait croire qu'il ne remonte pas au temps ou l'on fait vivre Jean l'évangéliste. Il y eut un certain J an surnommé le prêtre, à qui quelques anciens ont attribué l'Apocalypse que nous avons.
Clément d'Alexandrie , qui , à la fin du second siècle , s'appuie du témoignage de l'Apocalypse» fans nous dire si ce livre était de Jean , nous apprend qu'il y avait un Apocalypse de saint Pierre. Ce second Apocalypse, qu'au rapport deSozomène, on lisait dans les églises de Palestine , était si fort estimé de Clément , qu'il l'expliquait dans ses
(a) Eujcb. Ilul. «cciéft., 1. 1 , c. a6.
instructions comme un livre sacré. Mais Clément avait plus de science que de jugement.
De tous les anciens docteurs , Tertullien est le plus formel par cela même qu'il ajoutait beaucoup de foi à l'opinion des millénaires, qu'il a défendue. Mais l'usage qu'il fait de l'autorité de ce livre , prouve combien peu son téinoignage mérite de confiance. Il veut prouver que l'a nie est corporelle , qu'elle tombe sous les sens (a) ; et pour cela , il allègue ce passage de l'Apocalypse : « Je vis sous l'autel les araes de ceux qui avaient été mis à mort pour la pârofe de Dieu. •» Tertollien s'appuie encore de l'autorité de ce livre en combattant les marcionites, contre qui cette arme n'était pas bien puissante, puisqu'ils rejetaient ce livre comme apocryphe.
Tertullien parle d'une manière plaisante de la sainte Jérusalem de l'Apocalypse , et qui prouve combien on ajoutait foi dans ces siècles-là aux rêveries des visionnaires nommés prophètes , qui s'annonçaient pour avoir des théophauies , et combien en particulier l'attente de la vision de la sainte Jérusalem était en vogue dans les sectes chrétiennes. C'était , à ce qu'il parait, la vision à la mode.
« Nous reconnaissons, dit Tertullien que nous avons un règne promis sur la terre; savoir la résurrection pour mille ans, dans la ville de Jérusalem faite de la main de Dieu et descendue du ciel. Éréchiel la connaissait , et les nouvelles prophéties, auxquelles nous croyons, en ont même représenté le plan , avant qu'elle fut construite, pour servir de signe quand elle paraîtrait. Enfin ce signe a paru depuis peu dans une découverte faite eu Orient, et les païens même sont téiuoins qu'on a vu en Judée pendant quarante Jours , au matin, une ville suspendue en l'air, dont les murs diminuaient à mesure que le jour augmentait , et qui disparut enfin. >»
(a) Trrttill. de Ani.u. — (b) Ihid., 1. Conti . Murcinn.
EXAMEN DE i/àPOCÀLYPSE.
Ces paroles n'ont pas besoin de commentaire , el la crédulité du docteur nous apprend à connaître les hommes sur la foi desquels la religion des Chrétiens s'est établie. Bien ne coûtait à l'imposture alors , parce que rien ne manquait à la crédulité des peuples disposés à adopter toutes les fables.
Ces nouvelles prophéties que Tertullien met à côté de l'Apocalypse étaient les révélations de Priscilla et de Maximilla, deux prophétcsscs de la secte phrygienne qui tenait ses assemblées à Pepucza , et dont nous aurons occasion de parler dan%cet ouvrage. • t
La ville suspendue en l'air tous les matins, pendant quarante jours, était une bien belle chose ; il est dommage que le jour vînt détruire les illusions de la nuit. Mais quand on veut avoir des miracles , il ne faut pas y voir trop clair.
Origène , dans sa Préface sur l'Évangile de saint Jean , parle de l'Apocalypse de Jean ; mais il parle aussi ailleurs de.i'Apocalypse d'Élieet de l'Apocalypse de saint Paul. C'était un homme aux Apocalypses que cet Origène. Il aimait les livres merveilleux. Car, dans les livres contre Celse, il vante les livres sibyllins dont il invoque le témoignage en faveurde Christ. Il estimait fort les visions d'Hermas, livre assez semblable à l'Apocalypse, si ce n'est que Tun commence par la morale et finit par les visions, et que l'autre commence par les visions et finit par la morale. C'est à peu près comme nos apologues, dont les uns commencent et les autres finissent par la moralité. Il en fut de même des allégories mystiques.
Hippoly te , ami d'Origène , s'explique de la manière la plus précise sur l'Apocalypse et sur son auteur. Il dit que saint Jean fut relégué par Domitien dans l'île de Pathmos où il eut la vision de l'Apocalypse ; qu'il s'endormit , sous Trajan, à Éphcse, et qu'on ne put trouver ses reliques que l'on chercha inutilement. Ces dormeurs d'Éphèse sont fort suspects, et leurs visions ne méritent pas plus de foi que celle des dormeurs dcPepuzza. Le livre d'Hippolvte, qui con-
PRÉFACE. 3g5
tient ce témoignage en faveur de l'Apocalypse, est un tissn de petites fables, comme tous les livres des premiers chrétiens, lesquels ont, plus qu'aucuns autres, le caractère fabuleux , suivant la judicieuse observation de M. Dupiu (a).
Saint Cyprien cite souvent l'Apocalypse, mais toujours sans nom d'auteur. Il l'appelle l'écriture divine dans son exhortation au martyre , après avoir remarqué le nombre mystérieux de sept ; les sept jours de la création, les sept mille ans delà durée du monde, les sept esprits qui sont devant Dieu , les sept lampes du tabernacle, les sept chandeliers de l'Apocalypse, les sept enfansde la femme stérile , les sept colonnes de la sagesse , les sept femmes qui prennent un seul homme pour mari; et tout cela pour venir aux sept frères Machabées. Il ajoute que saint Paul fait mention du nombre sept, comme d'un nombre privilégié, et que c'est la raison pour laquelle il n'avait écrit qu'à sept églises.. Sans doute que Cyprien l'avait appris par quelque révélation particulière ; car il avait souvent pendant la nuit, à ce qu'il dit lui-même, des visions et des songes qu'il révélait le lendemain à son église, comme des avertissemens du ciel. Au défaut de ces visions nocturnes, il faisait venir de petits enfa ns qui , dans leurs extases, l'instruisaient de la vérité ; car la vérité sort de la bouche des enfans.
Voilà les pères du premier rang et les garans respectables de la tradition en faveur de l'Apocalypse, depuis Justin jusqu'au milieu du troisième siècle. Ceux qui sont venus plus tard ne produisent pas des titres de créance aussi imposans que ces anciens docteurs , plus voisins du temps oit l'on suppose qu'a vécu Jean. Et parmi ceux-ci , on a vu que les uns allèguent l'Apocalypse sans nom d'auteur; d'autres , sans nous dire s'il est de Jean le prêtre ou de l'apôtre; et que d'autres enfin l'attribuent à l'apôtre.
Avant d'aller plus loin , il est juste d'interroger leurs con-
(«) Proleg. sur la Dib., 1. a , c. 6.
EXAMEN DE e' APOCALYPSE.
temporains. Papias , qui touchait presque au temps de saint Jean, ne parlait point de Y Apocalypse (a); et quoique ce docteur enseignât aussi la doctrine du règne de mille ans , i) ue l'appuyait que sur une tradition non écrite. Un chrétien millénaire, qui ne cite pas l'Apocalypse dans un livre oh il veut établir cette opinion , est une chose fort extraordinaire, s'il eût connu cet ouvrage. Mais venons à quelque chose de plus positif. Plusieurs auteurs qui ont vécu avant saint Denis d'Alexandrie, à ce qu'il assure lui-même dans un long fragment (b) qu'Eusèbe nous a conservé, ont fait des critiques sur l'Apocalypse, et ces docteurs doivent être fort anciens, puisque Denis qui les avait lus, et qui les al— . lègue, écrivait déjà vers le milieu du troisième siècle. Nonseulement ils rejetaient tout-à-fait l'Apocalypse, mais ils en réfutaient aussi tous les chapitres pied à pied , comme étant., disaient-ils , destitués de sens et de raison. C'est ainsi qu'on traite toujours ce qu'on n'entend pas. Et les philosophes qui , dans ces derniers temps, ont regardé l'Apocalypse comme un assemblage d'idées bizarres sans plan ni dessein , telles que les rêveries d'un malade en délire , dans lesquelles chercher une suite de raison serait une haute folie, n'ont pas moins été dans Terreur que ceux qui l'ont regardé comme un ouvrage inspiré. C'était oublier que la science sacrée des anciens était toute énigmatique , et qu'elle n'était ainsi couverte d'une enveloppe bicarré, qu'afin de piquer davantage la curiosité des adeptes (c). Il fallait donc ainsi juger l'Apocalypse.
Ces auteurs, en second lieu, soutenaient : a Que l'inscription de ce livre est fausse ; qu'il n'a pas été composé par saint Jean ni même par aucun homme apostolique (</). Ils ajoutaient que Cerinthe en était l'auteur; qu'il s'était servi d'un grand nom pour donner plus de poids à ses rêveries et
(«) Emcb. HisE ceci., 1. 3, c. 9. — (b) Mcm, I. 7, c. af>. — [r) SaH. Phitosoph , «\ 3, p. — (*/) Eusub. îlml., I. 7, c. a5.
pour mieux insinuer son opiuiou sur le règne de mille uns. » Ce Cerinthe était un homme fort entêté de l'opinion du règne de mille ans. Il parut peu de temps après l'époque où Ton fixe la mort des apôtres (0). Cette opinion qui était venue des Juifs, il la répandait parmi les Chrétiens, et, pour l'accréditer, il s'appuyait sur l'Apocaly pseqn'il soutenait être une production de saint Jean. Mais on le soupçonna d'en être lui-même l'auteur. Au reste, d'autres chefs de secte , tels que Cerdon et Marcion (b) , au rapport de Tertullien , et même les Alogiens, au rapport d'Épiphane, s'élevèrent contre l'Apocalypse qu'ils niaient être de saint Jean : « Parce que, disaient-ils., entre autres raisons, du temps de Jean il n'y avait point encore d'église chrétienne à Thyatire. * Ce que saint Épiphane ne craint point de leur accorder; car il suppose que, lorsque saint Jean écrit à l'église de Thyar tire, il en parle, non comme si elle existait alors, mais par un esprit de prophétie. De cet aveu d'Épiphane nous tirerons nous nne conséquence; c'est que cet ouvrage appartient à la secte qui était originairement à Thyatire , c'est-à-dire à la secte phrygienne.
A ces docteurs grecs qui niaient l'autorité de l'Apocalypse (c) , comme ouvrage de saint Jean , il faut joindre celui d'un auteur latin qui écrivait environ vers l'an 200 de l'ère chrétienne, et qui était comme l'oracle de l'église de Rome. C'est le prêtre Caïus. Cerinthe, dit cet auteur , alléguant certaines révélations, comme écrites par un graud apôtre , débite des prodiges qu'il a feints comme lui ajfant été découverts par des anges. Il assure qu'après la résurrection, il y aura un règne deJ.-C. sur la terre, et que les hommes jouiront des plaisirs du corps dans Jérusalem; qu'ils passeront mille ans dans les fêtes nuptiales, etc. Ce sont là précisément les dogmes de l'Apocalypse attribué à
(à) Euseb., t. 3, c. 18 et c. i5. — {b) Tertull. rontr. Marcion , 1. \ ; Epiph. H«res., c. 57. — (c) Euseb. Hist. cecles., I. 3, c. a8.
598 EXAMEN DE l'àPOCÀLYPSE.
Jean , et que Caïus regarde comme l'ouvrage de Cerinthe.
Denis d'Alexandrie fut plus circonspect dans son jugement que les auteurs dont il cite le témoignage contre l'autorité de l'Apocalypse. « Pour moi , dit-il , je n'oserais rejeter entièrement ce livre , surtout parce que plusieurs de mes amis le reçoivent. Je le regarde comme étant au-dessus de ma portée. Je crois qu'il renferme un sens admirable? mais un sens mystérieux et caché. Car, quoique je n'y entende rien , je soupçonne qu'il y a quelque sens sous ces paroles , et, donnant plus à la foi qu'a mon propre jugement , je les estime trop sublimes pour être entendues par un homme comme moi. Ainsi , je n'ai garde de condamner ce que je n'entends point; mais j'admire ce 'que je ne peux comprendre. » La première partie de cette dernière phrase est aussi philosophique que la dernière l'est peu. Au reste , elle exprime un sentiment de modestie aussi rare que louable.
Il ne convient pourtant pas que cet ouvrage soit de saint Jean. Je n'accorderais point facilement, dit-il ensuite, que saint Jean en fût l'auteur, quoique saint Jean fût un homme inspiré du Saint-Esprit. Il tâche même de prouver le con*» traire par une espèce d'opposition qu'il met entre les écrits de cet apôtre et l'Apocalypse qu'il attn'bue à un autre Jean.
Il paraît, par les paroles de Denis, que le grand nombre des églises n'admettait pas ce livre ; autrement, au lieu de dire qu'il n'ose le rejeter, parce que quelques - uns de ses amîs le reçoivent , il eût dit : Parce que grand nombre d'eV glises l'admettent. Dire que plusieurs le recevaient de son temps, c'est annoncer aussi que plusieurs ne le recevaient pas. Il y a quelque chose de plus précis, c'est que l'Apocalypse ne se trouve point dans le recueil intitulé: Canons apostoliques, qui est le code de l'ancienne église. Il y a même cette différence entre les pères qui ont admis l'Apocalypse et ceux qui lui ont donné l'exclusion , c'est que les premiers l'admettent sans paraître s'embarrasser comment il leur est
Tenu , et que les autres ne le rejettent qu'après un examen critique. %
Après avoir conduit nos témoins pour ou- contre l'Apocalypse jusqu'au milieu du troisième siècle, nous allons continuer l'examen des opinions que Ton a eues sur ce livre dans les siècles suivons. Le premier commentaire que Ton ait eu de l'Apocalypse est de Victorin. On le trouve dans l'Index de la bibliothèque des pères. Mais c'était la destinée du premier commentateur de l'Apocalypse d'avoir la réputation d'un fort médiocre écrivain ; et son explication la justifie.
Après lui vient Lactance qui était millénaire comme Vie» torin. Une fait que quelques allusions à l'Apocalypse, par la raison qu'il a coutume de citer très-rarement l'Écriture et souvent les sibylles , dont les fables furent adoptées par les Chrétiens, ainsi que les écrits des Trismégistes.
« Le fils du grand et suprême Dieu , dit Lactance, viendra pour juger les vivans et les morts , selon le témoignage de la sibylle. Mais quand il aura détruit toute injustice , rendu le grand jugement et ressuscité tous les justes qui ont été depuis le commencement du monde, il demeurera mille ans parmi les hommes , et il les gouvernera très-justement* » Et ailleurs, dans l'épitome de ses Institutions, il dit qu'on ne peut douter de ces vérités, parce qu'elles sont prédites par Trismégiste, par Hydaspe et par les sibylles. Pour moi , malgré la prévention qu'on a pour ces derniers ouvrages, je ne doute, point qu'ils n'aient dû renfermer une doctrine en beaucoup de points conforme à celle des Chrétiens, puisque ceux-ci n'ont rien créé, mais ont tout emprunté des cosmogonies de l'Orient et de l'Égypte. Les sibylles étaient des prophétesses comme celles de Pepuzza, et devaient enseigner la même doctrine mystique. Nous retrouvons dans les opinions des mages ou des collègues d'Hydaspe , dans l'Apocalypse, les traces de la religion mithriaque dont le christianisme est une branche. Lactance pouvait donc, avec quelque
400 EXAMEN DE l/APOCALYPSE.
raison , s'appuyer de ces ouvrages autant que de l'écriture chrétienne qui porte sur les mêmes principes, et qui a emprunté d'eux le fond de ses fictions, sur lequel elle a mêlé une triste broderie.
Eusèbe (a) , qui avait fait beaucoup de recherches , et qui est l'historien de la créance de son temps, doute fort si l'on doit admettre l'Apocalypse comme livre canonique. « Pour ce qui est de l'Apocalypse , dit-il , on en doute encore aujourd'hui, de même que j'ai dit que les anciens en ont douté, comme je l'ai fait voir ailleurs en alléguant leurs propres paroles. » Après avoir donné le catalogue des livres reconnus pour vrais, et celui des livres tout-à-fait faux , il ajoute que : m L'on peut, si l'on veut, mettre dans cette dernière classe l'Apocalypse de saint Jean, que les uns rejettent du nombre des livres de l'Écriture, et que les autres admettent. » Rien n'est plus clair que ces paroles d'Eusèbe qui, dans un autre endroit, conjecture que l'Apocalypse est de Jean surnommé le prêtre.
Le fameux ouvrage intitulé Sjrnopse ou abrégé de fÉcrili/re, donne un catalogue des livres canoniques , et on y lit a la fin ces paroles: « Il y a de plus l'Apocalypse de Jean le théologien, reçu et approuvé comme étant de lui. » L'auteur de la Sy nopse, qui lui-même rejetait l'Apocalypse, ajoute que quelques-uns l'attribuaient à saint Jean. L'épithète de théologien , donnée à ce Jean, quel qu'il fût, est la véritable dénomination que mérite l'auteur de l'Apocalypse, ouvrage mystique contenant tous les principes de la théologie orientale.
Mais ce qui prouve que l'Apocalypse n'était pas encore clans le canon, l'est le concile de Laodicé, le premier que nous connaissons qui ait dressé le catalogue des livres sacrés. Il fut tenu vers l'an 36o par trente-deux évêques d'Asie. On y donue la liste des livres canoniques, les seuls qu'on dût
(a) Hist. ceci., I. 3, c. a5.
lire dans l'Église, dit le concile ; et il n'y est point question de l'Apocalypse. Il est étonnant que des évêques d'Asie ne connussent pas un ouvrage écrit en Asie par saint Jean , fondateur des églises d'Asie, et prédécesseur des mêmes évêques qui auraient ainsi proscrit un de ses ouvrages -, et cela à Laodicé, une des sept églises nommées dans l'Apocalypse , et à laquelle saint Jean rend un témoignage si glorieux. Cependant ces évoques d'Asie n'étaient pas des esprits forts qui demandassent de grandes autorités pour croire , si on s'en rapporte à saint Augustin qui, d'un seul trait , nous trace le caractère de ces évêques asiatiques. Il dit , dans sa note sur ces mots de l'Évangile de saint Jean, « que ce disciple ne mourrait point, » il ditquedes gens d'Épbèse qui avaient beaucoup d'esprit, et qui ne croyaient point à la légère, avaient assuré que saint Jean n'était pas mort ; qu'à la vérité, il était enterré dans leur ville; mais qu'il était, dans sa fosse, comme un homme qui dort est dans son lit; et que, de la même manière que l'on voyait les draps et la couverture se hausser et se baisser à mesure qu'un homme qui dort respire, aussi on voit hausser et baisser par intervalle la terre de la fosse où saint Jean était enterré. On voit par-là que ces Asiatiques n'étaient pas des incrédules ; et néanmoins ils ne croient pas à la prophétie de saint Jean , faite en particulier pour eux.
Saint Cyrille de Jérusalem fait , dans sa quatrième Catéchèse , le dénombrement des. livres sacrés , et dans ce nombre l'Apocalypse n'y est pas. On ne le lisait donc point en public, puisqu'un catéchiste n'en parle pas. Saint Grégoire de Nazianze donne la même liste des livres canoniques; et finissant à Fépître de saint Jude, sans qu'il ait fait la moindre mention de l'Apocalypse : «Ce sont là, dit-il, les seuls livres authentiques et divins. Tous les au très doivent être mis au rang des livres apocryphes. >» L'Apocalypse s'y trouve donc4range'.
Amphi loque (a), évêque d'Icône, après avoir aussi donné
(a) Amphi). 6« Sclenc.