TOME V
402 EXAMEN DB l'aPOC ALYPSE.
le catalogue de* livres sacré* , ajoute: - Pour ce qui est de l'Apocalypse, il est reçu par quelques-uns; mais il est rejeté par le plus grand nombre. •
Saint Épiphane réfute assez mal les Alogiens qui. reje- * taient l'évangile selon saint Jean et son Apocalypse. Il donne à entendre qu'il leur sacrifierait volontiers l'Apocalypse, s'ils admettaient au moins l'évangile de Jean. S'ils admettaient, dit-il, l'évangile, et qu'ils ne rejetassent que l'Apocalypse, on pourrait dire qu'ils le feraient par trop d'eiactitude, et pour ne pas vouloir recevoir un livre apocryphe. Cette condescendance de la part d'un homme qui avait autant de roideur qu'Épiphane , prouve qu'il ne comptait pas trop sur l'authenticité de ce second ouvrage de Jean.
Mais si les Orientaux et les Grecs étaient peu favorables à l'Apocalypse, les Latins , et surtout ceux qui étaient le plus à l'Occident , étaient mieux disposés à le recevoir. De ce nombre étaient les auteurs espagnols ou voisins de la Garonne; en général, tous ceux qui étaient les plus éloignés des lieux où fut écrit l'Apocalypse furent aussi ceux qui montrèrent plus de crédulité , parce qu'ils avaient moins de moyens de se détromper.
Xmbroise, qui avait une espèce de baguette divinatoire, non pas pour discerner les véritables écrits, mais pour découvrir les corps saints et les reliques des martyrs, le cite à tout propos. C'était un homme à vision et à songes qui lûi venaient du ciel , et qui lui apprenaient ce que tout le monde ignorait ; et conséquemment il n'est pas surprenant qu'il ait donne de l'importance aux visions de Jean.
Philastre, ami de saint Arobroise, traite déjà d'hérétiques ceux qui rejetaient l'Apocalypse. Mais Philastre mettait aussi au nombre des hérétiques ceux qui disaient que le nombre des années , depuis la création, n'est pas certain ; ceux qui soutiennent qu'il y a plus de sept cieux; ceux qui regardent les tremblemens de terre comme des effets natu-
PltÉKACE.
rela ; ceux qui croient les étoiles fixes et le firmament immobile, au lieu de concevoir la divinité comme les tirant, chaque soir , de son trésor, et mettant ensuite, pour ainsi dire, la toilette qu'elle plie ensuite le lendemain matin. Voilà un des garans de l'authenticité de l'Apocalypse et du caractère d'inspiration divine qu'il porte.
Sulpice Sévère, en qualité de millénaire, traite de fous et d'impies ceux qui rejettent l'Apocalypse. Mais ces fous-là , de l'aveu de Sévère lui-même, étaient le plus grand nombre; car il convient que la plupart le rejetaient.
Cependant le parti de l'Apocalypse prévalut bientôt en Occident, surtout depuis que le concile de Cart^age, tenu en l'an 397 , l'eut inséré dans le catalogue des livres sacrés ; et ce que dit Sévère , que la plupart le rejetaient, s'entend des Grecs et des Orientaux principalement qui s'attachaient au concile de Laodicé , tenu il y avait près de cent dix ans. On voit qu'à mesure qu'on s'éloigne des époques desévénemens, la crédulité, plutôt que la vérité, y gagne. Il suffisait aux évéques du concile de Laodicé que, dans les traditions ou archives d'Éphèse et des églises, parmi lesquelles était Laodicé, il n'y eût ni trace ni mémoire de l'Apocalypse pour n'en faire eux-mêmes aucune mention. Ceux du concile de Carthage n'ont pas jugé à propos de nous dire comment ils voyaient mieux que les Asiatiques dans les monumens d'Asie. Il en est sans doute des conciles comme des souverains qui ne se croient pas obligés de rendre raison de leur conduite. La grande influence d'Augustiu.sur les décisions des conciles d'Afrique fut cause que tes livres canoniques de l'église latine furent aussi canoniques à Cartilage. Les Latins considéraient Augustin. Il crut devoir donner à son tour de la considération aux livres qu'ils a vaieut adoptés, même sans critique. Augustin lui-même n'en avait guère. Car ij lisait en chaire les fables connues sous le nom d'Actes de martyrs. Il dressait une espèce d'inventaire des jniracies qu'opéraient
leurs reliques , et dont il faisait la lecture en public, le jour même du dimanche. Premièrement, un prêtre guéri de la gravelle par le moyen d'une de ses chemises portée à 1» châsse du martyr; un incrédule des plus opiniâtres , converti par des fleurs mises sur son chevet, et qu'on avait tirées de dessus l'autel ; tantôt le martyr était apparu à une femme pour la consoler. Voilà le grand Augustin l'apôtre des visions apocalyptiques. Il me semble qu'il aurait dA se reposer sur les Grecs d'Asie du soin de juger un livre évidemment fait dans leur pays. Mais Garthage était alors subjuguée par l'opinion de Rome , comme autrefois elle l'avait été par ses armes.
Saint Jérôme, quoique meilleur critique, fait l'éloge de l'Apocalypse; mais malheureusement ce qu'il en dit décrédite l'éloge lui-même. 11 dit qu'il n'y a pas un mot dans ce livre qui ne renferme plus de sept sens , si nous sommes , ajoute-t-il , assez heureux de les trouver. Saint Denis, plus modeste , se contentait d'un seul qu'il n'entendait point. Saint Jérôme , qui ne voyait pas plus clair , en suppose plusieurs , si toutefois on est assez heureux pour les deviner ; ce qui dort mettre la paix entre les interprètes de l'Apocalypse, puisqu'il y a sept manières de voir. Chacun pourra avoir raison, malgré la différence des explications , pourvu qu'elles ne passent pas sept. Ceci nous console, et nous fait croire que la nôtre pourrait bien être* une des sept bonnes. Au moins elle a le mérite de la nouveauté. C'était sans doute pour réparer le peu de respect 'et de foi qu'il avait témoigné pour l'histoire de Suzanne , pou rie cantique des trois enfans et pour le conte de Bel et du dragon ,quesaint Jérôme parlait si avantageusement de tous les sens que l'on pouvait donner à l'Apocalypse. Il craignait d'être puni s'il mettait trop de philosophie dans sa critique, et il se souvenait d'avoir autrefoisété rudement étrille par les anges, pour s'être trop attaché aux auteurs profanes. Ce n'était pas un vain songe, dit-il, j'en ai en-
core les épaule* toutes meurtries. Mais comme saiot Jérôme ne disait pas toujours ce qu'il pensait (a), et qu'il parlait, pour me servirde ses expressions, par économie, il pourrait bien encore se faire qu'il n'eût pas dit la vérité jeu cette occasion. Aussi tomba- 1- il souvent eu contradiction, comme il le fait ici , au sujet de l'Apocalypse. £ar, après le brillant éloge qu'il en fait et que nous venons de voir , il dit ailleurs que saint Denis a fait sur cet ouvrage une critique très -exacte , et nous avons vu que cette critique tendait à l'ôter à saint Jean.
Mais, puisque saint Jérôme n'a pas une opinion fort décidée sur cet ouvrage dont il porte deux jugemens si différons, écoutons-le du moins comme témoin de la créance de son temps. Les églises grecques , dit-il , ne reçoivent pas l'Apocalypse (ZO , «t cette prévention était si fort à la mode qu'il l'appelle la coutume de son siècle. Personne n'en pouvait être mieux informé que lui qui avait parcouru presque toutes les églises du monde. Mais dire que les églises grecques ne la recevaient pas, c'est insinuer que les églises latines la recevaient. En effet, Innocent premier, évoque de Rome, au commencement du cinquième siècle , la met dans son catalogue des livres sacrés. Mais comme il écrivait peu d'années «près le concile de Cartbage qui avait mis le sceau de l'autorité à l'Apocalypse , il est possible que l'évêque de Rome ait eu La même raison que le concile , savoir l'opinion et la pratique la plus générale de l'église latine. Comme les Crées, depuis le concile de Laodicé , s'étaient réunis pour rejeter l'Apocalypse, les Latins, depuis le concile de Cartbage, se disposèrent tous à le recevoir. Dès-lors on vit le monde chrétien tomber dans uue espèce de schisme à cet égard , et se partager en deux grands corps opposés , l'Orient contre l'Occident. L'Apocalypse , exilé de sa patrie , alla chercher asile chez les étrangers, et prouva la vérité du proverbe,
{») Fpis. ad. Parao. — b) Id. Epii. ri3 ad Dard.
4<>C EXAMEH DE i/APOCALYPSE.
que Ton n'a jamais plus de sûreté pour mentir que lorsqu'on vient de loin. Jean n'ayant pu être reconnu pour prophète en son pays , le fut en Occident, et forma un parti qui contrebalança l'opinion de l'Orient, et qui le dédommagea du mépris des Asiatiques. De part et d'autre, cependant , ils eurent des déserteurs. Saint Cyrille d'Alexandrie vint se ranger du côté des Latins, et cita l'Apocalypse comme un livre de l'Écriture ; c'est ce saint Cyrille dont la mémoire sera bénie à jamais par les dévots à la Vierge pour avoir su la maintenir dans le titre de mère de Dieu.
Environ ce temps-là, un Grec inconnu que, dans le dernier siècle', les savans onttlémasqné , se couvrit du nom de Denis aréopagiste , et expliqua l'Évangile de saint Jean et l'Apocalypse qui à peine pouvaient être composés du vivant de saint Denis. Comme la supposition était grossière , elle ne fut pas d'abord goûtée dans son pays natal ; mais elle fit fortune en Occident. Papes, conciles, rots, la reçurent avec grand respect, et le monde latin admira la doctrine profonde du prétendu Denis l'aréopagiste. Car, si les Grecs avaient l'esprit fort inventif, les Latins l'avaient encore plus crédule ; deux sortes de gens faits les uns pour les autres : les Grecs qui fabriquaient les pièces, et les Latins qui servaient à les débiter. Ce faux Denis cite l'Apocalypse comme un livre canonique dont on ne doute point, et cependant, dès les premiers siècles de l'Église, on a fort douté s'il était canonique ou non.
Non-seulemeut, on en a douté pendant les cinq premiers siècles , comme nous l'avons fait voir jusqu'ici ; , mais on en doutait encore dans le sixième siècle. C'est Junilius , auteur latin (a), qui nous en assure. Les Orientaux , dit^il, révoquent fort en doute l'Apocalypse. Junilius lui— même, tout évéque qu'il était , abandonne le concile de Carthage pour suivre les Orientaux. Il met l'Apocalyp9e parmi les livres d'une moyenne autorité, qui tiennent le milieu entre les
(a) Jnnil. de Purtib. Hiv. L*»g., I. i, c. 4*
livres vraiment canoniques et les livres certainement faux (a). Cet auteur , qui a beaucoup de méthode , a proposé un moyen de critique pour discerner les livres sacrés de ceux qui ne le sont pas ; et il paraît que l'Apocalypse ne lui a pas paru pouvoir soutenir un examen trop rigoureux. Ce qui est d« plus étonnant, c'est qu'il écrivait dans le siècle le plus crédule qui fût jamais , et où Ton ne parlait que de miracles. Il fallait avoir une tète bien saine pour se préserver de la contagion qui passait du peuple aux docteurs. Un médiocre critique devait être un phénomène. Saint André de Césarée n'était pas si difficile. Il reçoit l'Apocalypse sans perdre son temps à raisonner sur son authenticité, persuadé que les anciens ont dû faire cet examen. Il n'en veut pas savoir davantage. Il y a des gens qui n'aiment pas la fatigue , et qui trouvent plus court de croire su r parole que d'examiner. Il est inutile,dit saint André dan%sa préface su ri' Apocalypse, d'examiner l'autorité de ce livre ; car il est certain que uos pères Grégoire le théologien, Cyrille d'Alexandrie, et avant eux Papias, Irénée, Méthode et Hippolyte, disent en plus d'un endroit que c'est un livre divin et digne de foi. Il n'yaquedeux choses fausses dans cette assertion : i° Papias n'a point parlé de l'Apocalypse de Jean. 2° Il est si faux que Grégoire de Nazianze l'appelle un livre divin, qu'au contraire il l'exclut formellement du canon de l'Écriture. Mais ceux qui n'examinent pas plus qu'Audrésont exposés à se tromper. Il aurait pu dire également : Il est inutile de s'arrêter à l'autorité de ce livre ; car il est certain que Grégoire de tfazianze, Cyrille de Jérusalem, et avant eux, Eusèbe, Caïus, etc. , disent en plus d'un endroit que c'est un livre apocryphe. Mais ce saint André avait un commentaire tout prêt sur l'A-* pocalypse, le premier ouvrage de cette espèce chez les Grecs; et il n'était pas si dénaturé que d'étouffer un enfant qui devait faire tant- d'honneur à son père. Le Commentaire est
in) Ribl. Pair, ibid., I. t , r. ->3.
4o8 EXAMEN DE L APOCALYPSE.
bien pauvre , quoique l'auteur ait invoqué saint, Te an dès l'entrée de son ouvrage. II parait que le saint ne Ta pas exaucé. L'ouvrage néanmoins fut goûté des amateurs de l'Apocalypse ; et Aretas après lui en fit un semblable, ou plutôt il ne fit que copier son prédécesseur. ,
L'Apocalypse s'introduisit ainsi peu A peu , surtout depuis que le faux Denis l'aréopagiste, qui le mettait au rang des livres sacrés, commença d'être pris par les Grecs pour le vrai aréopagiste. Saint Maxime, qui , dans le septième siècle , fit valoir cet auteur , ne manqua pas de l'en croire , et bientôt quantité d'autres se déterminèrent sur la même autorité. Mais si l'Apocalypse faisait des progrès en Orient parmi les Grecs , il trouvait encore en Occident , où sa domination était le mieux afFermie, des docteurs qui refusaient de s'y soumettre, et ce fut la raison qui détermina le concile de Tolède, le premier concile qui se soit tenu en Europe, d'en ordonner la lecture dans les églises sous peine d'excommunication contre les réfractaires. La plupart des docteurs occidentaux qui avaient accrédité ce livre, dans le quatrième siècle , étant des Espagnols , il n'est pas étonnant de voir un concile d'Espagne se signaler par son zèle pour la gloire de l'Apocalypse. Et il est vrai de dire ici que le témoin le plus éloigné croit être mienx instruit que le voisin , et que le dernier informé semble mieux informé que le premier. C'est assez l'ordinaire en fait de foi.
La sanction donnée à l'Apocalypse par lé coocile de Tolède fit un effet merveilleux. Les menaces d'excommunication achevèrent d'illuminer les esprits , et, depuis ce tempslà , ou ne vit plus parmi les Latins aucune trace d'opposition. Il n'en était pas de même chez les Grecs qui, faute d'un remède aussi prompt et aussi emcace , ne revenaient que peu à peu de leur ancien préjugé. Car la voie de la persuasion est bien plus longue ; et saint Maxime, qui l'employait pour les ramener , quelque estime qu'il se fût acquise parmi eux , ne faisait pas de si grands progrès.
On aurait pu croire que le concile de Constantinople , assemblé dans le palais de l'empereur Tan 692 . mettrait fin à cette dispute. Mais il ne fit rien de cela. Il approuva le concile de Carthage, qui recevait l'Apocalypse; mais il approuva aussi celui de Laodicé, qui le rejetait ; contradiction qui n'est permise qu'à un concile , et que personne alors n'aperçut, quoiqu'il y eût à cette assemblée quatre patriarches, deux cent dix évêques, et un légatqui représentait l'église d'Occident. Mais le saint-esprit ne dit pas toujours tout aux évéques. D'ii Meurs les deux églises y trouvaient leur compte, d'autant pins qu'on ne prononçait pas sur la différence d'opinions relativement à un livre auquel on n'attachait pas grande importance. Nousvoilàdonc aussi peu avancés qu'auparavant.
Le siècle suivant , qui est le huitième , ne nous éclaire pas davantage. Ou y voit seulement Jean de Damas (a) qui met l'Apocalypse au rang des livres sacrés ; malgré l'autorité dont il jouissait en Orient, ce ne fut pas encore le sentiment général de l'église grecque , comme on peut le voir par la Sticho-Métrie de Nicéphore (à) , lequel était à la tête de cette église vers le commencement du neuvième siècle. Ce patriarche de Constantinople y range l'Apocalypse au nombre des livres contestés et douteux.
Après , viennent cet temps d'ignorance qui sont les beaux siècles de l'imposture et de la crédulité , cessiècles de fer pour la raison 9 où l'on digère facilement toutes les absurdités. On y perd de vue l'Apocalypse, par le défaut de monumens. Tout ce qu'où peut présumer, c'est que ce fut alors que son triomphe fut complet dans l'église grecque, et qu'il fut sûr enfin de sa place parmi les livres divins. Ou ne saurait marquer le temps précis ni les circonstances de cette réçeptiou. Ce qu'il y a d'assez constant, c'est que ce fut vers le
(a) Orlhoil. fid- , 1.6, 4, c. 1, 1 8. — (h) T 8 des grands Critiques d'Angict.
4f° ÈXAMEN DE L APOCALYPSE.
dixième siècle. Depuis ce temps-là, il ne paraît pas la moindre contestation fur cette matière, ni parmi les Grecs ni parmi les Latins. L'empereur Othon III portait par dévotion unhabit oh il avait fait mettre tout l'Apocalypse en broderie. C'était sans doutp une espèce de robe olympique , semblable à celle des initiés, qui était chargée de figures monstrueuse» de toute espèce, de dragons, etc.
M. Burnet, dans son Voyage d'Italie, prétend avoir vu un manuscrit de cinq cents ans, qui contenait avec des figure* les visions de l'Apocalypse jointes aux fables d'Ésope. Si le fait est vrai , cette union n'a rien qui doive nous surprendre, puisque tous deux ont été faits pour l'instruction des Phrygiens, et composés dans le même pays et dans la même * langue. Jean instruisait les mêmes hommes qu'avait instruits Ésope ; et tous deux employèrent le style allégorique qui était celui que prenait la science en général , et en particulier la morale , dans ces pays-là. L'uu enseignait la morale sacrée , et l'autre la morale humaine; et tous deux par des figures , les unes à la portée du simple peuple , et les autres qui ne pouvaient être entendues que des initiés. L'intelligence des unes était facile ; on .a bientôt écarté l'enveloppe. Le voile est resté étendu sur les autres , jusqu'à ce que la même science qui l'avait tissu vînt le décomposer et le réduire à ses plus simples élémens. Il y* avait une clef, et il fallait la trouver; et conséquemment les esprits ont dû se tourner sur tous les sens. On jugera si c'est nous qui avons été heureux.
Au reste , si jamais livre a été redevable de quelque lustre à ses commentateurs , ce n'est pas assurément l'Apocalypse ; j'entends de tout le temps qui a précédé la réformation de l'Eglise. Outre qu'ils ne sont qu'en fort petit nombre , ce sontdes commentaires si obscurs et si pitoyables , qu'on n'ose même les attribuer aux personnes dont ils portent les noms. Témoins ceux de saint Ambroise , de Primase ,dc saint Anselme, de saint Thomas, de saint Rernardin. Mais depuis la
grande révolution arrivée dans le seiEième siècle , un nouvel intérêt de religion a mis les esprits en mouvement, et l'on s'est appliqué plus que jamais à chercher le sens de l'Apocalypse. Dès-lors , livré en proie à toutes sortes de commentateurs, il a fait le sujet de disputes et de .controverses entre les Catholiques, les Luthériens , les Calvinistes et les Anglicans. Comme , de l'aveu de tous les partis, ce livre contenait la destinée de l'Église , chaque secte, en particulier, n'a pas manqué de s'en faire l'application, et souvent à l'exclusion des autres. Les Anglais y trouvèrent les révolutions de la Grande-Bretagne ; les Luthériens y virent les troubles d'Allemagne ; les Français réformés ce qui était arrivé en France. Enfin chaque église prétend y être selon le rang qu'elle croit tenir dans le plan de la Providence, et ce rang est toujours la première place. On y a vu tout ce qu'on y a voulu voir, excepté ce qui y est réellement. Les figures bizarres de l'Apocalypse ont été semblables à celles des nuages qui présentent toujours l'image que* l'on veut , pour peu qu'on s'étudie h chercher les traits épars qui servent à la composer, et , en voulant voir, on finit par être dupe de l'illusion qui suit toujours celui qui la cherche.