CHAPITRE I
- Et , en effet , tout y choque par l'invraisemblance. L'idée d'un Dieu , c'est-à-dire , d'un Etre par sa nature invisible à l'œil, incompréhensible à l'esprit, qui se promène dans un jardin , et qui donfp des préceptes à Dionime ; celle d'une femme qui fait la conversation avec un serpent, l'écoute parler et en reçoit des conseils : celle d'un homme et d'une femme organisés pour se régénérer , et cependant destinés à être immortels et à produire à l'infini d'autres êtres immortels comme eux qui se reproduiront aussi, et se nourriront des fruits du jardin qui va les contenir durant l'éternité *, une pomme cueillie qui va devenir le crime de tant de millions d'hommes qui n'y ont eu aucune part , et qui ne sera pardonné que quand les hommes se seront rendus coupables du plus grand des forfaits , d'un déicide , crime lui-même impossible la femme , depuis cette époque , condamnée à engendrer avec douleur, comme si les douleurs de l'enfantement ne tenaient point à son organisation , et ne lui étaient point communes avec tous les autres animaux qui n'ont point goûté de la pomme fatale ; tant d'absurdités et de folles idées, réunies dans un seul chapitre de cette cosmogonie, ne nous permettent pas de les admettre comme des faits historiques. La raison et le bon sens , cette lumière que la Nature adonnée à l'homme pour guider ses jugemens , comme celle du soleil pour éclairer ses pas , rejettent avec indignation de pareils contes , lorsqu'on veut les lui donucr pour des faits historiques. Il n'y a que le prestige de l'éducation , la force de l'autorité, l'empire de l'habitude et de l'exemple qui puissent nous familiariser avec des idées aussi extravagantes , et qui révoltent tout homme qui n a pas absolument éteint le flambeau sacré de la raison
IO RELIGION CHBÉTIBffNE.
Mans la fange des préjugés. Nous conclurons doue, d'après l'exposé de ces fictions religieuses , qu'on ne peut en aucune manière les classer dans l'histoire ; qu'on ne peut y reconnaitro^les faits réels et des aventures humaines , bien loin d'y trouver l'ouvrage de la raison, divine et de l'intelligence éternelle.
S'il est quelqu'un, parmi nos lecteurs , dont la crédulité courageuse puisse encore les admettre comme des faits , et en digérer toutes les absurdités, nous l'avertissons qu'il peut s'arrêter ici : nous n'écrivons que pourl homme raisonnable. S'il s'en trouve d'autres qui , ne pouvant se résoudre à admettre des fables aussi monstrueuses, et que la saine raison rejette , persistent néanmoins à croire à la mission de Christ et à ses miracles presque aussi absurdes, il peut encore s'arrêter ici, puisqu'il ajoute à la plus stupide crédulité la plus ridicule inconséquence , le réparateur n'étant plus qu'un être imaginaire, si la chu te de l'homme n'est qu'une chimère.
Quel parti reste-t il donc à prendre pour l'homme raisonnable et conséquent? De tout rejeter ou de tout expliquer d'une manière qui s'accorde avec la droite raison. Le premier parti est fort aisé à prendre ; il ne faut que du bon sens -, mais il parait hardi et téméraire de rejeter sans examen une doctrine aussi ancienne , aussi répandue , et que nos ancêtres ont pris tant de soin de perpétuer. Les livres où sont consignées ces histoires forment la base du code religieux de plusieurs nations , et ont toute l'authenticité qu'on peut exiger dans les monumens de la croyance humaine.
Il ne nous reste donc d'autre ressource que de cher* cher à les entendre et à les concilier avec le bon sens dont ils sout l'ouvrage. Ce dernier parti, qui est le plus
CIIAI'ITEE J. I*
sage , nest pas le plus fadle : et ce sont les difficultés même que ce travail présente, cVst le desespoir d'y réussir et rimpossibih'té apparente d y trouver de la raison qui ont déterminé les philosophes à aller au plus court et au plus aisé, et à les rejeter tout simplement comme un tissu de contes absurdes sans but ni fondement quelconque, indignes de l'attention du philosophe, et l'opprobre de la raison humaine , aussi outragée par ceux qui les croient que par ceux qui les ont faits.
Voilà jusqu'où sont arrivés de nos jours les philosophes. Ils sont moins crédules que le peuple , mais ils ne sont pas plus instruits. Il leur restait encore un pas a faire. C'était de pénétrer le sens de ces cosmogonies , au lieu de les rejeter avec dédain. Ce pas, nous allons le faire. Nous considérerons donc ce récit bizarre de la Genèse , sur lequel s'appuie essentiellement tout le système religieux des Chrétiens , comme une allégorie assez ingénieuse sur la Nature et sur l'ordre cosmique qui nous est tracé dans cette cosmogonie. En effet, on ne peut y voir des faits historiques : la raison s'y refuse. On ne peut la rejeter comme un tissu de rêveries et de pures chimères : l'authenticité du livre et le respect qu'on a toujours eu pour lui ne le permettent pas. Donc il faut l'admettre , mais comme allégorique. Nous sommes d'autant plus autorisés à le faire que nous savons que les anciens sages, et surtout les Orientaux 1 qui nous ont donné ces livres, aimaient le langage figuré, la parabole et l'allégorie. Les philosophes de ces siècles-là et de ces climats se proposaient des énigmes savantes , et mettaient leur gloire à les résoudre. Les Perses (a) en parti-
im) ftcautobre, t. iy p. 3oi.
culicr aimaient à cacher leur philosophie sous des fables . mystérieuses. Strabon dit formellement (a) que la mythologie chez eux se rapportait toujours à un but utile.
Tout le monde sait que les Égyptiens usaient de ce môme moyen. Quelques interprètes du Timée ont pensé que toute la prétendue guerre des Athéniens contre les Atlantes n'était qu'un roman philosophique sur le débrouillement du chaos. Le génie oriental en général semble , dans tous les temps , avoir imprimé ce carac- 1ère à ses ouvrages. Les fables de Lockman et d'Esope , les Contes arabes en sont une preuve sans réplique.
La cosmogonie phénicienne de Sanchoniaton , qui, comme la Genèse et comme toutes les théogonies anciennes, nous présente pour premier tableau UranusetGfiè, ou Hascliamaïm etHarets, le ciel et la terre, et qui met sur la scène le soleil et le temps personni Gés ne contient que la théorie cosmogonique de la Nature écrite dans le style de l'histoire. Afin qu'on ne s'y laisse point tromper, l'auteur, comme nous l'avons déjà observé, finit son écrit en disant : « Tels sont les objets que l'hiérophante tournait en allégories , dans lesquelles étaient décrits les phénomènes de la Nature et l'ordre cosmique , et que l'on enseignait dans les orgies et les initiations. Les hiérophantes , cherchant a exciter Tétonncment et l'admiration des mortels , transmirent fidèlement ces choses à leurs successeurs et aux initiés. »
Ce passage, que nous'rappelons ici , peut nous donner une idée du génie des cosmogonies anciennes, de l'usage qu'on y fit de l'allégorie pour enseigner aux initiés les vérités religieuses], et voilcrlcs grands tableaux que présente
(»0 Strahoo, I. i5, p. 7^3.