‹ Origine de tous les cultes, ou religion universelleChapitre 231 sur 240 · LIVRE IL, CHAPITRE V · texte numérisé non relu

LIVRE IL, CHAPITRE V

au contraire, excepté les tableaux qui fixent dans le ciel l'aspect du matin et du soir de l’équinoxe de printemps, et qui donnent les premières bases du poëme et le sujet de Îa fiction, le reste n’est qu’un voyage de navi- gateurs qui lèvent la carte des mers, des îles et des ports connus par les navigateurs grecs de ces siècles-là. C'est cette description, à peu près exacte, des lieux qui existent réellement sur la terre, qui a fait croire aux Grecs qu'il s'agissait d’un voyage réellement entrepris par leurs ancètres, qui, pour la première fois, pénétrèrent dans la Mer-Noire , et arrivèrent à l'embouchure du Phase. Ce mélange de la vérité aux fictions anciennes a fait penser aisément que ces fictions n'étaient que de l’histoire embellie par la poésie, ou défigurée par le temps : c'est tout le contraire. Ce n’est pas la fable qui est venue se mêler à la vérité, et qui l’a déguisée; c’est plutôt la vérité qui, venant à se lier à la fable, a fait méconnaitre celle-ci, et a donné le change au lecteur qui a pris le fond pour la broderie, et la broderie pour le fond. Le fond est une fiction: la broderie c’est la liaison de cette fiction à des pays, à des lieux, et souvent à des choses vraies et connues. C'est ainsi que les auteurs de la légende de Christ ont lié leur roman à des hommes, à des temps et à des lieux très-connus, et dont l'existence est incontestable. Ce caractère original des fictions sacrées enirait dans le but des anciens législateurs et des prêtres, lequel était de faire croire à l'existence réelle des faits qu'ils imaginaient, et qu'ils enveloppaient du voile du mystère. Toute la Grèce crut à la navigation de Jason parti des ports dé Thessalie, passant près du mont Aïhos, et de

Samothrace, débarquant en Colchide, revenant par la

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Chersonèse taurique , abordant aux marais Méotides, etc., parce que tous ces lieux étaient connus de tous les navigateurs, et qu'il n’y avait rien d’extraordipaire en cela, si ce n’est que les Argonautes portèrent quelque temps par terre leur vaisseau : ceci était plus merveilleux. Néanmoins cela n’était pas étrange dans un poëme où les brebis portaient des toisons d’or, et où les taureaux soufflaient le feu de leurs naseaux ; où l’on voyait des dragons toujours veillant au pied d’un arbre sacré , et où les princesses volaient sur des chars attelés de dragons. Voilà le roman, et on ne peut s’y méprendre au style merveilleux. On ne peut pas non plus se dissimuler que c’est là le sujet du poëme, et que le voyage n'est que le moyen. Donc la partie qui a les couleurs de l’histoire n'étant évidemment que le moyen, et le sujet étant romanesque, il s'ensuit que l'essence du poëme étant dans le sujet, le poëme n’est essentiellement qu'un roman, et un roman astronomique. Car le dragon, le taureau, le bélier à toison d’or, le vaisseau, le héros de l'expédition , et la plupart de ses compagnons sont des êtres astronomiques, qui se lient tous à une grande époque du mouvement du soleil; époque célébrée chez tous les peuples, celle de son retour à l’équateur et à l’équinoxe de printemps [175].

Voilà denc encore un événement prétendu historique, qui depuis bien des siècles est regardé comme fixant une des plus importantes époques de l’histoire, lequel se trouve ne former qu'uné époque astronomique qui ne date que dans les annales éternelles de la nature. Il en sera de même de l’époque de la guerre de Troie, puisque son roi Priam avait été mis sur le trône par les

Argonautes. Les bases de l’histoire grecque s’écroulent

LIVRE LT, CHAPITRE V. 603 donc comme celles de notre histoire sainte ; car nous aurons lieu dans la suite , en parlant du déluge, de faire voir que le vaisseau de Jason et celui de Noé sont la mème constellation. Aussi porte-t-il le double nom d'arche de Noé et de vaisseau Argo. Comme le retour de la lumière sur notre horizon fait disparaître les illusions et les fantômes de la nuit, de même les lumières de la philosophie et de la science font évanouir ces fantômes chronologiques , auxquels on veut attacher tous les événemens de l’histoire réelle et connue. C’est ainsi que, dans tous les temps et chez tous les peuples, l’érudition a toujours cherché à étendre les limites de son empire, en paraissant vouloir reculer celles de l’histoire et de la vérité. C’est cette ligne de démarcation qu'il faut bien tracer. L'histoire perdra bien des terres qui ne lui appartenaient pas , mais elle sera plus sûre de celles qui lui appartiennent ; et quelque chose qu’elle perde, ce sera toujours un gain pour la vérité dont elle s’enorgueillit d’être fille. Passons à Bacchus, autre nom et autre forme du soleil.

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