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Origine des Acadiens [microforme]

L'idée de faire un travail pour démontrer que le peuple acadien descend, sans mélange de sang sauvage, des colons français, ne m'est pas venue d'une manière fortuite, on se l'imagine bien. Personne ne voudrait entreprendre, pour le plaisir intrinsèque de la chose, de compr'lser minutieusement tous les documents imprimés et inédits, concernant les établissements primitifs en Acadie, au Canada et à la Nouvelle-Angleterre. Un incident étranger au sujet lui donna naissance. si

M. Benjamin Sulte, connu dans le monde littéraire autant par ses poésies que par ses travaux historiquès sur le Canada, donnait dans le cours du mois de janvier 1873, à l’Institut Canadien-Français d'Ottawa, une conférence intitulée : Le Canada en Europe.” D. as ce travail, M. Sulte démontre l'ignoranse de la plupart des écrivains français, même de ceux qui s'occupent de l’histoire du Canada, sur la véritable condition des Canadiens. Ce contre quoi il s'élève avec le plus de force, c’est l'opinion prupagée en France, grâce à quelques touristes, que le peuple canadien est un peuple dégénéré, à peine éclairé de quelques rayons civilisateurs, peu supérieur aux tribus aborigènes auxquelles il a emprunté leur ma- . nière de vivre, etavec lesquelles il a contracté des alliances. ‘ Non, s’écrie-t-il, le Canadien n'est pas un peuple dégénéré.....… Et supposez le mélange des sangs qu’on nous reproche, cela ne constituerait pas notre iufériorité. Voyez plutôt les Acadiens; Le sang .qui coule dans leurs veines est un mélange de sang français et de sang sauvage, et les Acadiens. pour cela’ne sont pas dégénérés ; ils ne sont pas inférieurs. même aux Canadiens, sous: le qepport physique ils l’emportent peut-être sur nous. (1)

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(4) M. Sulte a publié depuis, son travail, mais il en a retranché ce passage.

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La semaine suivante, j'evais l'honneur de donner devant le même Institut, une conférence sur les Acadiens. Je profitai de l'occasion pour relever une assertion qui, tout le premier, m'abénaquisait sans merci, donnant brièvement à l'appui de mon opinion les quelques preuves que j'avais pu recueillir. Je crus que tout finirait là; mais je ne tardai pas à m'apercevoir de mon erreur. M. Sulte monta à la tribune et soutint l'opinion qu'il avait émise la semaine précédente, disant qu'il s’élait appuyé sur le témoignage des historiens Îles mieux renseignés, tels que M. Rameau, Haliburton, LaFargue, O'Callaghan, et qu'il était prêt à éclaircir la question avec moi, soit devant l'Institut, soit au bout de la plume. C'est cet éclaircissement que je viens offrir à M. Sulte et au public.

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[.—CE QUI A DONNÉ LIEU A LA SUPPOSITION DU MÉLANGE DES SANGS ENTRE LES AUADIENS ET LÉS ABÉNAQUIS.

Un petit incident prend quelquefois, par la force des circonstances, les proportions d’un événement; une fable—et ce n’est pas seulement chez les Grecs—répétée dans les commencements d’une colonie, devient une vérité historique, s’il n’y a pas, ou s'il y a peu de documents pour en démontrer la fausseté. C’est jusqu'à un certain point ce qui est arrivé au sujet du prétendu mélange du sang acadien et du sang sauvage.

A l'époque où les Anglais, cinq fois maîtres de l’Acadie et cinq fois chassés du pays conquis, faisaient un sixième etsuprôme effort

pour s'emparer définitivement de cette petite colonie qui leur

échappait toujours, et pour cette fin montaient des flottes et organisaient des armées contre une ville défendue par deux cents hommes à peine, un homme se trouva sur leur chemin qui, avec quelques sauvages, déjoua tous leurs efforts, ruina coup sur coup trois de leurs expéditions, faisant de leurs soldats un massacre épouvantable. Cet homme s'appelait le baron de St. Castin. Passé au Canada en 1665, comme enseigne au régiment de Carignan, puis vers 1670 en Acadie, St, Castin s'était établi à Pentagaët où il s'était mêlé aux tribus abénaquises, avait épousé la fille du grandchef, et, à l’époque dont nous parlons, était grand-chef lui-même. Il suffisait aux Bostonais battus en tous sens, que celui qui les harcelait ainsi fût marié à une sauvagesse, pour inférer que tous les Acadiens étaient cousins ou beaux-frères des Micmacs et des Abénaquis. Il fallait flétrir le peuple qu’on ne pouvait vaincre, te e

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l'on n'est pas peu surpris d'enteudre Hildreth lui-même, l’un des historiens américains les plus judicieux, affirmer à ses compatriotes que!‘ le Baron Castin avait marié plusieurs femmes abénaquises, filles des chefs.” (1) Et cépendant St. Castin n'avait Le unefenime, Mathilde, fille du chef Madockawando (2).

Les chroniqueurs puritains, au milieu des iihbrééations que leur

‘arrachait ce terrible Mormon, l'abénaquisaient quelquefois lui-

‘méme, tous ceux qui prenaient part à ses expéditions, et jusqu'aux détachements canadiens qui, comme lui, allaient porter la dévastation et la mort jusque sous les murs de Boston. ‘Les Français ‘ont recommencé leurs ravages celte année (1690). Les expédi- “tions se composaient de Français et de sauvages, étant, comme “parle Mather, moitié l'un moitié l'autre, des Français demi- ‘“ sauvages et des sauvages demi-Français (3)! Or ces Métis “étaient simplement des détachements canadiens envoyés par Fron-

‘tenac, dont l’un avait brûlé Salmon’s Fall, a autre était tombé sur -Schenectada, près New-York, où il avait tué 60 personnes, et un “troisième avait saccagé Corland, grand bourg 2rglais situé près

d'Orange.

‘Un autre aventurier non moins célèbre, Charles St, Etienne de La Tour, que M. Moreau (4) nous montre tantôt français tantôt

-anglais, catholique ou protestant, selon l'exigence des situations, “finit par ruiner quelques-uns des principaux marchands de

Boston, entre autres les Gibbons. La Tour avait mené, disait. on, avant de se marier, une vie déréglée avec les sauvages du Cap

“Sable, où il avait un fort. On ne manqua pat, à cause de lui, d'in-

filtrer du sang sauvage dans les veines de tous les Acad.ens de

Pépoque.

Mais un fait qui a été regardé comme la preuve certaine du mélange des sangs entre les Abénaquis et les Acadiens, c'est l'amitié constante, inaltérable, qui a tenu unis ces deux petits peuples, durant les rudes épreuves d’une des carrières les plus orageuses dont l'Histoire fasse mention, jusqu'à ce que l'un ait été décimé par’ le fer et l’éigration, et l'autre dispersé aux quatre vents du

‘ciel par la plus i inique des proscriptions L'Américain n’a jamais "pu LL un attachement aussi inviolable—attachement dont

je Hildreth vol 1 p. 196.

(2) Maine Historical Society, vol. pr . 134.

vol. VI. 3. «* Matekuando.” hamini frais manuscrits, 9ème serie, pp. 281-2 : ‘{ Matsouando. 3) (3) Maine Historical Society. vol, 1. p. 201. (4) Histoire de l’Acadie Française, publiée à Paris en 1873.

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il n’a jamais élé capable—auirement que par les liens du sang: Les historiens qui ont cru au mélange des deux: races, et ils nesont pas aussi nombreux que le pense M. Sulte, n'ont produit d’autres preuves, pour soutenir leur opinion, que l’héroïsme de cette amitié. Ce fait est assez curieux et mérite d’être remarqué. M.

Rameau même, à bovt de suppositions sur la cause et l'origine de la fusion des deux races, a cru plus prudent de simplifier le tout en invoquant et appelant à son secours cette amitié, conséquence des mariages, comme il l'appelle. “ En effet,” dit-il, “une tradition ‘ constante, chez tous ceux qui se sont occupé de leur histoire ‘ (des Acadiens) a attribué à ces fréquentes unions l’étroite amitié ‘“ qui a toujours régné, sans jamais s’altérer, entre les Acadiens et “ Jeurs voisins, les Micmacs et les Abénaquis (1).”

Tout ceci est traditionnel, il ne faut pas l'oublier. Il ya dans les premiers historiens de l’Acadie plusieurs traditions du même genre, souvent reproduites depuis, que des documents authentiques et nouvellement trouvés viennent de reléguer dans le domaine des fables. Sur la véracité de celle-ci pouriant, M. Rameau n’émet point de doutes. . Veut-on savoir ce que l’on entend ici par traditions historiques ? Un auteur hasarde un fait sur lequel il n’a pas de données certaines. Ce fait devient positif sous la plume d’un second historien; pour un troisième c’est une vérité historique. Révoquez-le en doute, comme n'étant appuyé sur aucun document, vous êtes aussitôt accablé d’une foule d’autorités qui ne sont, après tout, que l’écho grossi à‘une première hypothèse. (Ceci s’est pratiqué dans l’histoire de l'Acadie avant que M. Rameau ait écritson livre. C'est encore ce qu'ont fait, depuis, l'Abbé Maurault et M. Moreau, le premier dans son Jistoire des Abénaquis, le second dans son Histoire de l'Acadie Française.

L’un et l’autre affirment positivement le mélange du sang entre les races acadienne et abénaquise. Vous croyez peut-être qu'ils

s'appuient de documents authentiques pour établir ce fait d’une

manière aussi positive? Nuliement. Ils renvoient l’un et l’autre: à M; Rameau (2). Celui-ci, heureusement, nous indique les autonités sur lesquelles il se base peur affirmer l’existence de ces ma-

riages traditionnels. Ce sont, dit-il, Charlevoix, Haliburton,. Hildreth etc. (3). M. Sulte complète la liste en ajoutant les

noms de O’Callaghan et de La Fargue.

(1) Rameau, p. 124. Op ete À (2) Abbé Maurault, p. 75, M. Moreau, p. 276:

(3) Rameau, p. 124,

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sang: METRE s ils. ne: II.—PREMIÈRE ERREUR DE M. RAMEAU.

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cette | Cette tradition de cinq historiens est imposante. Elle le serait 6. . M. } davantage accompagnée des citations mêmes des auteurs nommés. ine de Je remplirai volontiers ces omissions en reproduisant tous les pas-

e tout sages qui peuvent se rapporter à la question, sans promettre toutequence | fois qu'ils répondront à l'interprétation qu’on leur a donnée.

adition 1 Pour commencer par Charlevoix, je dois avouer que je n'ai rien istoire ee trouvé dans son histoire qui justifie les conclusions de M. Rameau. amitié J’ai lu ses œuvres dans la traduction anglaise de M. Shea, histo-

rien lui-même. Ce savant écrivain n’aurait pas manqué, ce me semblait, dans les notes qu’il ajoute à sa traduction, de donner

ens et

(1) Charlevoix, traduction anglaise de Shea, vol, 1. p 266-267,

(2) « From ul selllements in America the French strenghtened theirakiance wilht the Indi

ans.les 4 deséclaircissements sur.un point aussi important. En définitive, je

même n'ai remarqué que deux passages qui puissent se rapporter à la ques-

thenti- ‘ tion des mariages mixtes. ‘“ Les Français ne furent pas longtemps

le do- en Acadie avant de s’apercevoir que la familiarité avec les femmes

ameau Ï sauvages n'était pas aimée, et les femmes de leur côté ont toujours

ici par | montré beaucoup de modestie et de discrétion.” (1). Ailleurs je

quel il “lis encore sans commentaires : ‘“ Les sauvages ont toujours vécu

plume \ en bons termes avec les Français.”

rique. Voilà une tradition qui fait usage de beaucoup de ménagements

ament, | pour abénaquiser les Acadiens. Et remarquez que le Père Char.

, après levoix est le plus ancien des hisioriens de l’Acadie, généralement

st pra- le mieux renseigné, et celui sur lequel s’appuient les auteurs plus

rit son récents — anglais et français. Si tel mélange s'était pratiqué, il

lt et M. n'aurait certainement pas manqué d'en faire mention, et d'y ajou-

d dans | ter des réflexions. A la date que Jéur assigne M. Rameau, ces

| mariages, du reste, auraient été tout nouvellement contractés

; entre quand le Révérend Père écrivait son histoire.

> qu'ils Haliburton, historien anglais de la Nouvelle-Ecosse, en parle en

“d'une. termes assez obscurs, mais il ne dit nulle part où il a puisé cette

l'aatre: tradition : “ A dater de leurs premiers établissements en Amérique,

los au- ‘les Français ont fortifié leur alliance avec les indiens, par une

ea ‘assimilation de mœurs, de famille, et de religion.” (2). Iln'ya

purton.. jamais eu d'assimilation de mœurs entre les Acadiens et les Mic- |

ant les macs. Le seul côté où l’on trouve de la ressemblance entre leurs

ue mœurs, est l'esprit belliqueux, la bravoure et la ténacité dans lés |

privañons et les fatigues. Sauf quelques aventuriers, que la |

ans by an assimilation of manners, of families and of u'or- ,

ship.’ —Halburton, p. 101.

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faim et le besoin de s'unir contre les Anglais ont fait vivre pendant quelque temps. à.la manière.des sauvages, et St. Castin à qui l’esprit d'aventure fit préférer la vie guerrière de l’habitant des bois à la paisible jouissance de sa baronnie en France, rien, dans toute

l'histoire de l'Acadie, n'autorise une pareille assertion. Qu'entend-il par l'assimilation de religion ? Assurément il n'y a jamais.eu

æntre les Acadiens et les sauvages, d'autre assimilation de croyances religieusesque la conversion de ces derniers au catholicisme, Quant aux Acadiens, il n'est pas besoin d'ajouter qu'il n’ont jamais cédé sur ce terrain un o{a aux sauvages pour fortifier leur amitié. Que

veutsil dire, à présent, par l'assimilation des familles ? Sont-ce les

unions matrimoniales ? l'avantage pour la mère acadienne d’avoir pour gendre un robuste Micmac, à qui le père de la fille püt laisser en dot une partie de son héritage? ou bien simplement

un rapprochement entre les familles, basé sur une bienveillance <haritable et des rapports d'amitié de part et d'autre? Ce qui

-précède, comme ce qui suit le passage cité, semble autoriser cette dernière interprétation. Quoiqu'il en soit, c'est là tout ce que dit Haliburton sur les prétendus mariages mixtes.

Le témoignage de Hildreth est plus explicite. C'est à l’occasion d’un mariage entre Pocahontas, fille de Powhathan, sauvage du Potomac, et un.anglais de Jamestown, John Rolfe, qu'il fait les ré-

flexions suivantes : ‘“ Les sauvages exigeaient les mariages mixtes

‘comme la seule preuve de sincère amitié. Par ce moyen on au- ‘ rait empêché les guerres subséquentes avec eux, et absorbé gra- # duellement les aborigènes dans l'augmentation de la population

des.colons européens. Mais l’idée de ces mariages mixtes était

“en horreur aux Anglais.” (1). Malgré toute leur horreur, les Anglais ne laissaient pas de contracter assez fréquemment 4 ces alliances, voire même dans l'enceinte de leurs villes, comme le montre le mariage qui a donné lieu à ces remarques. Voilà tout

.ce que dit Hildreth à ce propos. Pas un mot des Acadiens, lorsque

l’occasion était si belle de faire un rapprochement.

À. la page.434, le même auteur, pour ne rien omettre de ce qui était de nature à excuser les susdites alliances des Anglais, revient à la charge et dit: “ Quand on n'envoyait pas de femmes “aux Français (de la Nouvelle- Orléans), ils se mariaient avec les 4 sauvagesses” Îl ne mentionne pas encore ici les Acadiens. Et pourtant M. Rameau et M. Sulte invoquent, l’un et l'autre, le té-

moignage de Hildreth à l'appui de leur opinion. C'est peut-être

sur cet autre passage de l’auteur qu'ils se basent, le seul, avec les

«1 Hildreth, p. 114.

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