ORIGINE BES ACADIENS
| dans le Maine. Cette habitation, très-éloignée de Port Royal, n’a
jamais compté, non pius que la Hève après 1635, au nombre des
| établissements français en Amérique. Bâti par La Tour,occupé en-
suite par Razilly, par d’Aunay, puis, après avoir été longtemps au pouvoir des Anglais, par Grandefontaine en 1670, Pentagoët fut choisi, peu après celte dernière date, par St. Castin, pour siége de ses manœuvres militaires,et la renommée du chef a fait celle du fort.
Aucun particulier, dans l’histoire de l’Acadie, je dirai mème dans celle du Canada, n'a fait plus de bruitque St. Castin. Support principal de la colonie française en Acadie, idole ou plutôt divinité guerrière des Abénaquis, fléau “es Anglo-Américains, son nom est dans toutes les chroniquesüé l’époque, ici chargé d'injures et de malédictions, là accompagné des plus enviables témoignages de désintéressement, de grandeur d'âme et de chaité. Malgré tant de mentions, l'histoire intime de cet homme est très-peu, ou plutôt très-mal connue, Ilétait venu au Canada, selon toutes les apparences en 1665, en même temps que quatre compagnies du régigiment de Carignan-Salières. Il passa en Acadie, d'après les historiens, en 1670, probablement avec le chevalier de Grandefontaine que le roi venait de nommer gouverneur de ce pays (1).
Depuis 1654, l'Acadie était restée entre les mains des Anglais, sans que le gouvernement français eut fait le moindre effort pour la recouvrer ; que dis-je ? il ne s’était pas mème donné le trouble d'en recevoir la possession en 1667, après que le traité de Breda la lui eut restituée. En 1673, nous voyons St. Castin à Pentagoët, alors le mieux palissadé des forts de l’Acadie, sous le commandement de Chambly qui venait de succéder à Grandefontaine.: L'année suivante, le fort fut attaqué par l'équipage d'un corsaire flamand, commandé par un espion anglais ; et Chambly ayant été mis hors de combat par un coup de mousquet, eut la douleur de voir son enseigne se rendre avec les trente ou trente-six défenseurs de la place, après une courte défense. Il est probable que cet enseigne était St. Castin, mécontent du chef, ainsi que la garnison. St. Castin avait alors seize ou vingt ans tout au plus (2?)
(1) Je suis porté à croire qu'il n’y vint qu’en 1673, avec Chambiv.
(2) “ St. Castin passa dans ce pays dès l'âge de 15 ans en qualité d'enseigne de M. Chambly” — Leltre de M. Pelil, missionnaire à Port Royal, à M. de St. Valier, citée par Ferland, vol. II. p. 151. M. Petit avait été lui-même capitaine du régiment de Carignan avant d'être fait prêtre, et devait connaitre St, Castin mieux qu'aucun autre.
M. Moreau, adoptant la version de Charlevoix et de Raynal, d'après lesquels St. Castin serait arrivé au Canada comme officier au régiment de Carignan, lui fait faire ‘“ de la manière la plus brillante ” la campagne de Hongrie en 1664, et “ contribuer puissamment à la victoire de St. Gothard."” Moreau, p. 300.
T1 était natif d’Oleron, dans l’ancienne province du Béarn. Voir Shea, note à sa traduction de Charlevoix, vol. HI. p. 294.
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Ce coup de piraterie de la part des Anglais ouvrit au jeune enseigne la carrière où il devait s’illustrer. Chambly fut emmené | prisonnier à Boston, ainsi que Marson, commandant du fort de la | rivière St. Jean, et St. Castin se réfugia dans les bois avec les Abé- | naquis.
Doué d’un esprit essentiellement observateur et pé il, St. Castin ne tarda pas à comprendre le rôle qu’il pouvau Jouer au milieu des indigènes, s’il parvenait à gagner leur confiance. Un événement du dehors, le pillage de son fort par Andros et Randolph dela Nouvelle-Angleterre, vint bientôt le confirmer dans sa vocation. Il y allait, au reste, de l'intérêt de l’Avadie dont la cause était désormais la sienne. ‘ L'objet des Anglais, écrivait-il à Frontenac en 16917, est de détacher de nous les Abénaquis comme ils ont fait les froquois ” (1). Depuis longtemps il s'était appliqué à écarter ce malheur de sa patrie adoptive, en faisant sa cour aux Abénaquis. Cette cour consistait à ne le céder à aucun de leurs plus habiles chasseurs dans l’art de traquer les bêtes fauves, à passer comme eux des semaines vivant de chasse et buvant l’eau claire de la fontaine, à leur enseigner des ruses de guerre incc nues, à
M dresser pour eux des embuscades où l'ennemi ne manq nas de tomber, à faire à leur tête l'assaut d'un fort, et st. ,à se montrer en toutes occasions et plus encore que leurs chefs euxmêmes, ennemi acharné des Anglais. Son influence et son autorité s'affermissaient de jour en jour. Il commandait déjà aux tribus du Maine. Mais il comprit que pour tenir tête à des ennemis toujours croissants, il lui fallait étendre son autorité sur les sauvages du Nouveau-Brunswick et de la Nouvelle-Ecosse, devenir grand sagamos de toutes ces tribus ; et qu’il ne parviendrait à ce haut titre, qu’en donnant aux sauvages des preuves irrécusables de sincérité et de désintéressement. C'est alors qu'il épousa la fille de Madockawando, grand sagamos des Abénaquis, dans l’espoir de le devenir lui-même. C’est ce qui arriva.
Tout, dans la carrière de St. Castin, est conforme aux mœurs des Abénaquis et aux habitudes des Acadiens. Le voit-on, lui ou ses gens, mener, à la manière des coureurs des bois canadiens, une vie dissolue au milieu des sauvages, et lescorrompre avec les eauxde-vie ? Non; toute son ambition est de conserver leur territoire à la France, et de gagner leur âme à la religion ; et jusqu’à son départ de l’Acadie pour la France, 1708 ou 1709, aucune de ses EE actions publiques ou privées ne s’écarte de cette généreuse ligne de conduite.
(1) Charlevoix, Livre XV ; et Seconde Série, vol. VI. p. 124,
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4% Nous sommes, 9 août 1689, au siége de Pémaquid, fort très-important de la Nouvelle-Angleterre. Les assaillants sont des Abénaquis guidés sans aucun doute par le baron de St. Castin. Tous, avant de partir, se sont préparés à la mort.....A deux lieues de Pémaquid ils tombent ensemble à genoux, font une courte prière,
puis se relèvent en poussant le terrible cri de mort. Rien ne
résiste à leur fureur. Du premier coup douze maisons de pierre
ont emportées......Le gouverneur, ne voyant plus d'espoir de salut, demande à capituler. Les sagamos accordent aux assiégés la vie,et promettent que personne ne sera molesté. Pour ne point s’exposer à oublier la parole donnée, ils brisent une barrique d'eau-de-vie qu’ils répandent par terre, les anciens étant persuadés que si leurs ljeunes guerriers y goûtaiént, il n’y aurait plus moyen de les con-
Mienir, (Ferland, vol. II. pp. 191-2). Voilà les sauvages au milieu tdesquels SL Castin passa sa vie.
Veut-on des témoignages formels de la droiture d'intention et de la conduite morale de St. Castin ? ‘ M. de St. Castin demande un j missionnaire pour Pentagoët où il demeure......C’est un fort beau
‘ naturel, il mérite d’être aidé, Nous lui avons de grandes obliga- M‘ tions ici. Comme il est généreux et qu’il est fort à son aise (1) il “ nous a fait souvent des aumônes considérables pour notre église
WE" qui,sans son secours, serait très-pauvre, Je n’y entre jamais sans
}" que je me souvienne de lui. Quand il vient ici me voir (à Port-
‘“ Royal), ce qui lui arrive ordinairement deux fois par an, il est
‘“ ravi d'assister à la messe (2).
| Faut-il des preuves de la main même le ses ennemis pour
Wnous convaincre de l'exemple d'intégrité et de chanté que notre
}jeune héros mettait sous les yeux de sa tribu adoptive? Ecou”
‘A tez ce que dit de lui Joseph Williamson dans un mémoire.
‘ St. Castin avait fait élever une chapelle dans l'enceinte même
“it de son fort. C'est à ses efforts (exertions) qu’il faut attribuer
1 l'implantation du catholicisme au milieu des Tarratins ” (3),
libénaquis des environs de Pentagoët.
. Cet apostolat sans doute ne consistait pas, chez St. Castin, dans
‘la prédication personnelle ; mais il consistait dans le soin qu'il
iprenait de fournir constamment des missionnaires aux sauvages de
a tribu, et de les préparer lui-même par ses exemples à recevoir
a lumière de l'Evangile. Ce n’est que sur ses instances réitérées
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> (1) ‘“ On m'assure qu'il lui est venu de France une successien de 5,000 livres de rente, qu'il est honnête homme ” A. D. 1686. Leltre de Denonville Gouverneur Honda Canada, au Ministre, 2 Série vol. 5, pp. 297-8.
(2) Lettre du curé de Port Royal à Évéque de Québec, datée 22 Oct. 1685.
1 (8) Josephi Williamson, Maine Hist. Society, vol. V, p. 111, j
que Mgr. Laval donna à la mission de Pentagoët des missionnaires
permanents. ‘Le Père Thury, pendant les douze années qu'il passa
au milieu de cette tribu, rendit leur foi et leur soumission remar-
quables par toute l'Amérique du Nord. Leurs mœurs'étaient aussi
pures que leur foi était inébranlatle, et les Anglais ne réussirent
jamais à les détacher de leur croyance religieuse, non plus que de
la cause de la France. A la mort du Père Thury, survenue en 1699,
St. Castin obtint qu'il fût remplacé par deux missionnaires, MM.
: Gaulin et Rageot. Ceux-ci demeurèrent à Pentagoët jusqu’en
1703, et les Jésuites alors furent chargés de la mission. Ce fut le
Père Raslé, “ le plus grand des missionnaires Abénaquis,” selon
l'expression de Shea (1), qui vint continuer l'œuvre du Pere Thury.
Il mourut martyr de son zèle et de son dévouement pour ses
| enfants, en 1724 ; et ses bourreaux étaient les meurtriers du Père
Garreäu et du Père Brébœuf, quelques Iroquois aidés d’un plus r Pr
l grand nombre d'Anglais (2).
Tels ont été les guides des Abénaquis de Pentagoët, au spirituel
| et au temporel : St. Castin et les missionnaires. Avec des chefs
mûs par une aussi généreuse ambition et une sévérité aussi rigide
à l'égard des bonnes mœurs, qui oserait maintenir qu'aucun
Français de Pentagoët ait mené au milieu d’eux une vie de débauche si contraire à leurs habitudes ? Que l’un des compagnons de St. Castin ait épousé une sauvagesse, comme le rapporte M. Rameau, à la bonne heure ; mais assurément aucun d'eux n'eut osé renouveler l’aventure de Robert Gravé. Le châtiment auquel Poutrincourt avait impitoyablement condamné ce jeune délinquant (3), aurait été celui qu’ils auraient encouru de la part du sagamos St. Castin.
Les Français de sa suite, au reste, étaient moins nombreux qu'on ne le suppose généralement. Ils passaient, la plupart, dans ses rangs pour une expédition ou pour une ambuscade, et, le coup de main exécuté, ils s'en retournaient à leurs travaux agri-
coles. De plus, il en tombait toujours quelques-uns sous les balles ennemies. Les Ar ‘ais s'étaient emparé de son fort en 1688, et l'avaient pillé “ - urch, en 1704, mit à mort ou emmena captifs ‘ tous les habita. .s de Pentagoët, français et indiens, sans qu’un ‘“ seul, à sa connaissance, ait échappé. Au nombre des prisonniers T 4 se trouvait la fille de St, Castin” (4)
Le sort de cette captive nous fait voir celui des autres enfants du & baron. Tous ont péri à la guerre,ont été emmenés en captivité, lors- p. (1) Shea, Catholic Missions, p. 151. au (2) Idem “ 1
bp 149-150-1, et tous les historiens.
(3) Voir, à la fin, chapitre xi (4) Maine Historical Society, vol VI, p. 113. se
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qu'ils n'avaient plus leur brave père pour les défendre, et que les Anglais étaient devenus trop puissants, ou bien sont passés au Canada avec les Abénaquis en 17234, où ils ont formé les missions de Bécancourt et de St. François. Il est probable, cependant qu'il ‘en resta quelques-uns à Pentagoët, où ni la proscription ni le fer de l'ennemi n'ont pu les atteindre: jeunes arbrisseaux restés vivaces sous les débris de la forêt, pendant que les grands chènes étaient consumés dans la conflagration générale. Nous trouvons au bureau du Secrétaire de l'Etat de Massachusetts des lettres de Pentagoët, écrites par Joseph Dabadis de St. Castin, portant la date de 1754 (1); et l'Abbé Maurault prétend que vers 1840, il vint au village de St. François (Canada) un Abénaquis de Peaobscot, du nom de St. Castin (2). Ceci correspond assez avec un autre fait plus important: quand le gouverneur Pownal, en 1759, alla prendre possession du fort St. Castin, il le trouva désert et en ruines. C’est que les descendants du baron étaient alors devenus entièrement Abénaquis, ne conservant de Français que le nom.
Quoiqu'il en soit, ni le père ni les enfants ne se sont jamais mêlés, au moyen d'unions matiimoniales, aux Français de l'Acadie (3) qu’ils n’ont jamais connus que sur le champ de bataille, et qui leur étaient aussi étrangers que ceux du Canada ou des Basses-Pyrénées (4). Ils n'avaient de commun avec les Acadiens que l’amour du même sol, les mêmes missionnaires, les mêmes intérêts à sauvegarder et les mêmes ennemis à combattre. Mais la manière de vivre et les habitudes de ces amis ne leur convenaient pas plus que celle des Béarnais. En 1722, le fils aîné de St. Castin, Anselme, étant passé en France pour recueillir ia succession de son père qui venait de mourir, ne put se faire aux exigences d’une civilisation à laquelle il n'avait pas été habitué et trop étroite pour les aspirations de son âme ; il revint à Pentagoët reprendre avec ses frères la vie plus libre de l'enfant des bois (5).
Telle a été la descendance des seuls Français de l’Acadie qui se soient mariés à des sauvagesses: Martin Lejeune, dont la race s’est éteinte sans avoir influé en aucune manière sur le
(1) Main: Hist. Sociely, vol. VI. p. 113, 4 (2) Histoire des Ahénaquis, p. 170. ‘“ Pénobscot ou Pentagoët, aujourd'hui Ol4
own.’
(3) Un des enfants de St. Castin, celui qui devint lieutenant de l'Acadie sous Vaudreuil, après que les Anglais en eurent pris possession en 1710, épousa, au rapport de Shea, la fille d'un officier français.—Shea, note à Charlevoix, livre XX p.275. Il est très-probable que cet officier français était du Canada.
(4) St, Castin était d'Oléron, dans l’ancienne province du Béarn, enclavée aujourd’hui dans le département des Basses-P yrénées,
(5) Garneau, vol. II. pe 109, dit qu'il ne revint point en Amérique ; mais M. Moreau, p. 301, et l'Abbé Maurauit, p. 170, et les historiens du Maine me paraissent mieux informés. \
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