X.—DE 1671 À 1713 (Suite
ETAT DE L’ACADIE ; FORBANS ANGLAIS, SAUVAGES ; DIVERSES ACCUSATIONS ;: MISSIONNAIRES ; SIÉGE ET PRISE DE PORT-ROYAL.
Quoique le gouvernement français eut fait quelque chose, en 1670 et 1671, pour l’Acadie abandonnée depuis près de vingt ans, la condition du pays ne s’améliorait guère, et l'immigration européenne continuait à contribuer pour peu de chose dans sou développement. De 1686 à 1689, le chiffre de la population accuse un décroissement assez considérable. Port Royal qui, à cette première date, comptait 592 âmes, n’en a plus que 461 en 1689, et seulement 485 en 1703. Il faut cependant tenir compte d’un certain courant d’emigration qui s'était étanli entre cette ville et les nouveaux établissements français de la Baie Fundy, Cobéguit, Beaubassin et surtout les Mines.
Rien de plus misérable que Port Royal à cette époque. Une garnison composée d’une trentaine de soldats, des chaumières de la plus chétive apparence, une église, un curé et un gouverneur : tout cela ensemble constituait la capitale de l'Acadie à la fin du dix-septième siècle (1). Aussi l’Evêque de Québec, dans une courte visite qu’il fit dans ces provinces en 1686, n’en rapporta pas une impression des plus favorables. Denonville, gouverneur du Canada, écrivant peu de temps après au ministre de Louis XIV, renchérit sur le rapport de Mgr. de St. Valier, ou plutôt en change la nature pour le faire cadrer avec ses plans sur l'amélioration du pays ‘“ Monseigneur, écrit:il, est de retour de l’Acadie......Il vous
En né puis in érintsisati th mbtiitibmegésnninitimniditiloonbonie (1) “ Je reconnus des bords de l'onde « Que ce Port n'était pas le mieux nommé du monde,” Dierreville, Voyage en Acadie en 1699.
mn à
“ rendra compte de la grande quantité de désordres qui se font “dans les bois par les malheureux libertins qui font comme des ‘ sauvages depuis longtemps, sans avoir rien fait du tout pour la “ culture des terres (1). J'apprends qu'il n’y a presque plus de sau- ‘ vages, qu'ils sont presque tous crevès (sic) des débauches d’eau- “ de-vie” (2).
Outre l'exagération visible de ce récit, il est évident que Denonville confond avec les colons de l’Acadie, les pêcheurs hivernants et les traitants de la côte du sud, depuis le Cap Sable jusqu’à Chedabouctou ; encore dépasse-t-il ici même de bien loin les bornes du vrai. Voici le récit de l’Evêque, fait sur le rcpport de M. Petit, curé de Port Royal, daté 1686 :—“ Les Acadiens sont ‘ des gens d’un caractère doux et porté à la piété, parmi lesquels “on ne voit ni jurements,ni débauches de femme, ni ivrognertie. Je les ‘“ ai trouvés sur ce pied là quand je suis arrivé ici (peu après 1671) ‘ et ceperrdant ils avaient été quinze à seize ans sans prêtres sous ‘ la domination anglaise” (3).
Le témoignage de Denonville est d'autant moins valide que, de l’aveu même de l’auteur, il est greffé ou basé sur celui-ci. Que
; les sauvages de l’Acadie fussent presqu’entièrement exterminés à
l'époque où écrit le gouverneur, il n’y a là rien de contraire à la vérité historique ; que les Acadiens, ceux de Port Rayal surtout, vécussent souvent dans les bois et négligeassent, un grand nombre d’entre eux au moins, la culture de la terre, rien de surprenant encore ; Ce qui est faux, c'estque ces mêmes sauvages eussent crevé des débauches d'eau-de-vie, et que les Acadiens vécussent comme des sauvages.
Dierreville raconte qu'arrivant à Port Royal, en 1699, le vaisseau qu’il montait fut pris par les habitants pour un corsaire. “ Aussi- “ tôt chacun d'eux de se retirer dans les bois et d’y emporter ses ‘“ effets les plus précieux. ” Voilà ‘ la vie des sauvages ” que les malheureux Acadiens ont menée pendant deux siècles sur la terre qu'ils appelaient leur chère Acadie. Sans cesse exposés aux incursions des Bostonais, aux coups de main des pirates et forbans
(1) A cette même date les Acadiens étaient cependant presqu'aussi avancés en, agriculture que les Canadiens, quoiqu'ils fussent encore mal remis des suites de la domination anglaise. Entre 885 personnes, population totale de tout le pays, ils avaient 896 arpents de terre défrichée, 986 bêtes à cornes, 759 moutons, 608 cochons, etc. ; au Canadï où le temps était bon relativement, il y avait 24,427 arpents de terre en valeur et seulement 600 moutons, 6,936 bêtes à cornes, pour ‘9,710 personnes.
(2) 2me Série, vol. V. pp. 259-60. Lettre de Denonville au Ministre. (3) Cité par Ferland, vol. VI. p. 152, et ailleurs,
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anglais, il leur fallait être toujours aux aguets, toujours prêts à sesauver dans les bois aux premières alertes (1).
Nous avons vu comment, en 1674, un corsaire flamand avait
pillé Pentagoët, faisant prisonnier Chambly, et emmenant avec lui à Boston, Marson qu'ils avaient attaqué et pris dans sen fort de la rivière St. Jean. Par cet acte de piraterie, l'Acadie tout entière était passée entre les mains des Anglais : Pentagoët, en était alors le chef-lieu, et la résidence du commandeur. Six ans plus tard, en 1680,l’Acadie tombe encore au pouvoir des Bostonais qui ravagent Pentagoët, St. Jean et Port Royal, au moment où Chambly venait de prendre en main le gouvernement du Canada. Ardros et Randolf, dans une excursion de plaisir, surprennent et pillent Pentagoët en 4688. En 1690 Phipps s'empare de l’Acadie tout entière ; Chedabouctou même {2) et l'Ile Percée sont saccagés, puis brûlés. A Port Royal des sauvages avaient donné l'alarme, et les habitants avaient pu sauver une partie de leurs effets avant l'arrivée de la flotte anglaise. Quelques semaines plus tard, deux
corsaires tombent à l’improviste sur la ville démantelée, détruisant.
et emportant ce qui avait échappé aux soldats de Phipps.
Ces actes de piraterie ne s’accomplissaient pas sans une rude résistance de la part des Acadiens. Sous le feu de leurs mousquets, ou le tranchant de leur hache, tombaient chaque fois un grand nombre d'agresseurs. Mais eux aussi ilsétaient moissonnés par les balles des ennemis. C'est là ce qui explique comment Port Royal qui renfermait en 1686, 592 habitants, n’en comptait plus que 461 en 1689.
De leur côté, les sauvages, pour venger leurs amis, allaient avec St. Castin semer la mort jusque dans le cœur de la Nouvelle- Angleterre. Le 13 et le 14 août 1676, Pémaquid, New Harbour, Corbin’s Sound et Windgins, forts et villages très-importants dans le comté de Devonshire, sont par eux dévastés et brûlés. Rien ne peut apaiser ces redoutables vengeurs, et les Anglais de Sagadahock n'obtiennent de trève qu’à la condition de leur payer un tribut annuel.
(1) Le souvenir de ces jours d'alarmes s'est conservé dans la mémoire des
Acadiens, Souvent, pendant les longues soirées d'hiver, les enfants et les petits:
enfants font cercle autour du feu, et l’aïeul, assis au milieu d’eux, leur raconte, non sans émotion, quelque épisode de ce temps de malheur et de détresse :—l'arrivée imprévue d’un forban anglais tombant sur le village ; les femmes et les enfants se sauvant dans les bois avec ce qu'ils pouvaient emporter de provisions et de richesses ; ies hommes restant au village pour combattre, et souvent obligés de s'enfuir à leur tour dans les bois, où ils demeuraient une semaine, un mois, jusqu’à ce que les forbans, après avoir détruit ce qu'ils ne pouvaient emporter, eussent enfin levé l'ancre et disparu.
(2) Près du passage de Canso, à l’est de la Nouvelle-Ecosse,
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A de nouvelles incursions il fallait de nouvelles représailles. La prise et le sac de Pentagoët par Andros en 1689, furent suivis par la destruction et l'incendie de Fort Charleset de Jamestown, par les Abénaquis ; et leurs chefs dans le délire de la vengeance, criaient: ‘ Donnez-nous deux cents Français et nous brûlerons Boston.” Pour se dédommager de ne pas brûler, faute d’avoir deux cents Français, la capitale de la Nouvelle-Angleterre, ils se jetèrent sur quatorze autres forts de moindre importance qu'ils détruisirent, et s’en retournèrent après avoir fait un massacre épouvantable de crânes anglais. Quelques années plus tard Chubb, autre gouverneur anglais, fit charger de chaînes et égorger, pendant un pourparler de paix, quelques-uns de leurs saga mos. Aussitôt ils déterrent la hache avec une fureur inouïe, et vont porter le fer et le feu jusque dans Grotton, sous les murs mêmes de Boston.
Mais ces expéditions coûtaient la vie à beaucoup de leurs guerriers ; etles Anglais, plus nombreux et mieux armés, prenaient quelques fois d’éclatantes revanches. Wallis et Bradford, avec six compagnies de soldats, exterminèrent dans un seul combat livré en 1799, sur les bords de la rivière Kénébec, 700 Abénaquis.
Ils ne sont guère plus épargnés, dans un autre sens, par les autorités françaises qui ne manquent pas une occasion de les pousser aux armes et de les placer toujours aux premiers rangs, se croyant justifiées de les sacrifier ainsi,parcequ’elles leur envoyaient périodiquement quelques présents (1). A chacune de leurs querelles privées ou publiques, les Abénaquis prennent part ; ils sont de toutes les excursions, dans toutes les batailles, à tous les assauts ; en Acadie, à la Nouvelle-Angleterre, au Canada, à Terre- Neuve. Ces guerres de tous genres, sans cesse renouvelées, les avaient décimés au point qu’en 1703, Brouillan, gouverneur de l’Acadie, écrivait au gouvernement français toujours prodigue du sang de ces tribus dévouées : ‘ Il ne faut pas croire que l’on ‘“ puisse rassembler les sauvages eomme vous me le marquez, “ en cas d'attaque par les Anglais; ils sont répandus en des “ endroits bien différents et trop éloignés pour pouvoir les avoir “ en deux mois” (2). C'est là l’eau-de-vie qui faisait crever les fidè les alliés de la France ; eau-de-vie dont, hélas ! grâce à l’égoïsme du gouvernement, ils ont été trop souvent abreuvés.
(1) Encore ces présents, consistaient-ils pour la plupart, en fusils, poudre et plomb.
(2) Brouillan au Ministre, 3me Série, vol. II, p. 606. Le gouverneur Philipps écrit à peu près la même chose à Craggs en 1720 ; Nova-Scotia Archives, p. 32,
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Le rapport de Denonville avait produit son effet à la cour, non pas qu’il eut déterminé le Grand Roi à envoyer en Acadie des soldats ni même des colons, mais il avait alarmé l'âme du vieillard, ou, selon l'expression de ses biographes, du soleil à son coucher.
Une chose est remarquable dans l'établissement de l’Acadie vis-à-vis la France. Il semble que les rois, pressentant les malheurs qui devaient s’abattre sur cette malheureuse colonie, n’aient songé qu’à y préparer des martyrs, pendant qu’il eut été si facile d’y susciter des dominateurs ; et que, pour se justifier de fuire répandre à tout propos le sang desindigènes, ils aient cru assez faire en leur fournissant des missionnaires qui les tinsent toujours prêts à mourir, comme ils l’étaient toujours à combattre. Nous savons avec quel soin on avait donné aux premiers colons des prêtres et des religieux pour les instruire et en même temps évangéliser les sauvages ; nous avons vu quel choix sévère était, fait, non-seulement des colons, mais aussi des gouverneurs: Poutrincourt et Biencourt son fils, traduisant aux sauvages les prières et instructions religieuses des missionnaires ; La Saussaye, Madame de Guercheville et les Jésuites, formant de concert un établissement à St. Sauveur. Quand il eut été décidé par la compagnie des Cent Associés de reprendre, en 1632, l'établissement de l’Acadie, le gouverneur qu’on y envoya avec une colonie “ d'élite,” était un saint, Razilly, chevalier de l’ordre de Saint-Jean-de-Jérusalem aussi pieux,que marin habile et guerrier intrépide.
Nous avons vu LaTour perdre tous ses droits et propriétés en Acadie, sur accusation d’avoir débauché quelques Souriquoises, puis réhabilité en entier, lorsqu'il eut été prouvé que les accusations qui l'avaient perdu étaient mensongères. Nous avons dit aussi que le Roi, dans chacun de ses édits, commissions, lettres et mandements aux gouverneurs, leur recommandait avant tout de travailler au salut des âmes, à la conversion des naturels, de veiller à ce que les Français leur montrassent bon exemple en toutes choses ; nous allons voir ici, ‘en réponse au ‘apport de Denonville, les mêmes ordres et recommandations renouvelés. “La principale vue de Sa Majesté dans ces établissements,”’commence-il par écrire au gouverneur de l’Acadie, “‘ consiste principalement ‘“ en la gloire de Dieu et à faire connaître la vérité de notre sainte “ Religion aux nations du pays.” Il lui recommande ensuite, d’une manière trop détaillée pour que je transcrive sa leitre en entier, la plus grande vigilance pour la répression de tout désordre de la part des colons françaisau milieu des sauvages. Pour prévenir toute
occasion de débauche, les débauches surtout dont Denonville lui avait fait un récit, il lui défend de laisser aller les habitants dans les bois et sur les rivières faire la traite avec les sauvages ; ‘ mais ils # devront se contenter de négocier avec eux lorsq ils viendront “ dans leurs habitations et demeures” Le gouverneur verra à ce que ce négoce soit fait avec douceur, bonne foi “et surtout ‘“ empêchera que les Français ne débauchent les sauvagesses.” Cependant, il lui permet d'accorder ‘ quelques permissions limi- . ‘“ 1ées, mais en connaissance de cause et avec beaucoup de pré- ‘“ caution et de retenue, à quelques particuliers vivant dans “ l’ordre et soumis à une bonne discipline, soit à cause de leur ‘ pauvreté, ou bien pour leur donner moyen de continuer et ‘“ augmenter leur entreprise pour la pêche et la culture de la # terre.” .…....t En cas qu'il permette cette traite, il fera savoir * à Sa Majesté les raisons qu'il aura de le faire, et le nombre de ‘“ ceux qu'il en aura gratifiés.”
Ces ordres sont-ils assez détaillés, assez formels ? Tout cela pour empêcher les Acadiens de donner scandale aux sauvages en courant les bois ; pour prévenir ce qu'au Canada il n’était plus possible de réprimer. Le roi ne borne pas là ses recommandations. ‘ Sa Majesté est informée, continue-t-il, qu’il y a un petit nombre ‘ de particuliers prétendant avoir des concessions exclusives sur ‘ de grandes étendues de pays......qui ne se sont employés jusqu'à “ présent ni à la culture de la terre, à la nourriture des bestiaux, ni ‘“ à faire aucun greffe, et qu'ils se sont uniquement occupés à la ‘ traite dans les baies, et dans une débauche scandaleuse, en ‘ exerçant aussi des violences contre des Français sous prétexte ‘“ de dites concessions.…......Sa Majesté informe le gouverneur de faire repasser en France ceux qui ne voudront pas travailler ‘“ sans retard à la terre et à la pêche, et ceux qu’il trouvera ‘ dans la débauche et autres désordres.....et qui ne seraient pas ‘ jugés propres à contribuer aux desseins de Sa Majesté dans les (6 établissements solides du pays......et de ne point souffrir de “ gens oisifs ni débauchés” (1). Au nombre de ces ‘ particuliers prétendant avoir des concessions,” etc. et que le Roi ordonne au Gouverneur de faire “repasser en France,” on peut, je crois, sans trop hasarder, mentionner le seigneur Enaud, et un autre seigneur établi vers Chedabouctou.
Tous ces rapports et ces informations d'un côté, ces instructions et ces ordres de l’autre, ne laissent pas lieu à supposer l'existence
(1) Instructions de Louis XIV à de Maneval, datées 5 Avril 1687. 3ème Série, vol. 1. pp. 146-7-8. etc.
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d'aucun commerce illicite entre les Acadiens et les Souriquoises. Les gouverneurs, munis d'ordres aussi sévères et de pouvoirs aussi étendus que ceux que leur donnait le roi, ne pouvaient permettre ni tolérer des abus qui eussent mis en danger la colo. nie tout entière.
Le roi recommande au gouverneur de donner avis de tels désordres à l’Evêque de Québec et à Sa Majesté. Or ces avis étaient donnés, non-seulement par les gouverneurs, mais aussi par les nombreux missionnaires que l’Evêque de Québec, moyennant une pension sur le Trésor, entretenait à Pentagoët, à la Rivière Ste. Croix, à la Rivière St. Jean, à Port Royal, aux Mines, et dont les dessertes embrassaient en outre les établissements français de moindre importance, et tous les campements et résidences des sauvages. Nous avons dans ces relations de tous genres le détail de ce qui se passait dans la colonie, et nulle part nous ne voyons qu'aucun Acadien, excepté ceux dont les recensements font mention, se soit uni, d’une manière légitime ou autre, aux filles des Souriquois et des Abénaquis. Et cependant personne n'osera avancer que les missionnaires et les gouverneurs se sont montrés tolérants à l'égard de tels abus, ou d’abus quel conques, et disposés à couvrir plutôt qu’à mettre au grand jour, les griefs ou les semblants de griefs que les uns pouvaient avoir contre l'administration ou la conduite des-autres. Frontenac accuse à la cour les missionnaires de l’Acadie ‘ de s’occuper de choses qui ne sont point de leur fait” (1) ; St. Castin accuse Perrot, gouverneur de Port Royal, d’être d'intelligence avec le gouverneur de Boston (2), et Villieu accuse St, Castiu de faire entrer les Anglais dans le commerce des pelleteries (3) ; Villieu formule de fortes plaintes contre Villebon iui-même, et contre les missionnaires St. Gautins et Sr. Cosme (4).
De leur côté les missionnaires ne cachaient pas plus, dans leurs lettres, les désordres des laïques que ceux-ci ne se montraient disposés à les laisser outrepasser les limites de ce qu'ils appelaient leur juridiction.
En 1694, les enfants de Pamours,conseiller au Conseil Souverain, furent accusés d’avoir pris,avec les sanvagesses de la rivière St. Jean, des permissions interdites même aux Seigneurs. Aussitôt on ordonna
(1) 2me Série, vol. VII. p. 169.
(2) 2me Série, vol. V. p. 385.
(3) 3me Série, vol. II. pp. 431-5. St, Castin passe en France en 1701 pour se justifier ; 2me Série, vol. IX. p. 338,
(4) 2me Série, vol. VII. pp. 130 à 132. ‘ Quelques habitants se sont rendus jusqu'à Québec porter leurs plaintes.” ?me Série, vol. VII. p. 262.
des investigations à ce sujet ; et Champigny, qui en était chargé, fit au ministre du roi un rapport, qu’il accompagna des plus minutieux détails sur le compte des accusés, avec un certificat du Père Simon, missionnaire de l’endroit, attestant ‘‘ que c’était mal à pro- ‘ pos qu’on avait mandé au Ministre que les enfants de Pamours ‘“ menaient une vie licencieuse avec les sauvagesses, que leur con- ‘“ duite était fort bonne, etc” (1). Le bruit s'était accrédité que le Sieur Bonaventure entretenait une fille de 18 à 20 ans, et partant menait une vie scandaleuse. Il n’en fallait pas davantage pour lui intenter un procès à Québec, puis à la cour. Brouillan, alors gouverneur de l’Acadie, dut intervenir, .et dans son rapport au Ministre il dément formellement toutes les imputations faites contre ce prétendu séducteur, comme étant fausses et sans fondement (2).
Le scrupule à l'endroit des mariages mixtes fut poussé si loin, que Maneval, en 1689, écrivant au roi, impute à crime à deux gentilshommes de Port Royal, Soulègre et Desgoutins, de fomenter, quant au premier, des actes de mutinerie contre l’autorité, et au second ‘‘ de s’être sottement marié à la fille d’un paysan” (3). C'est ce sot mariage qui a sans doute inspiré à Dierreville le quatrain suivant :
Plus qu'ailleurs on s'y mésallie (à Port Royal) On ne regarde point à la condition,
Dans son transport on se marie, Rien ne rebute et tout est bon. (4).
Dierreville visitait l’Acadie en 1699. Dans le rapport qu'il a laissé de son voyage, écrit ici en vers, là en prose, il envisage surtout le côté ridicule des choses. Tout ce qui offre matière à blâme ou à commentaire n'échappe pas à sa verve satirique. Il raconte, à propos des unions entre les Canadiens et les sauvagesses, des choses à sensation. L'Acadie est traitée avec guère plus de ménagements. Mais de mariages mixtes et de libertinage il n’a pas un mot, même pour faire pendant à ce qu’il dit à ce sujet du Canada. Or Dierreville abonde en informations détaillées et exactes sur la condition de l’Acadie et des Acadiens.
Cependant Port Royal, affaibli par les nombreuses expéditions des Anglais, et surtout par les ravages deux fois renouvelés en 1690, ne se relève que très-lentement de ses ruines. Cobéguit au contraire, Beaubassin et les Mines, plus retirés vers le fond de la Baie Fundy, et moins exposés aux coups de main, prennent une im-
(1) 2me Série, vol, VIII. p. 261.
(2) 3me Série, vol. III. pp. 618-9.
(3) 3me Série, vol. I. pp. 173-4.
(4) Dierreville, pp. 74-65,
portance relative assez considérable. La grande fertilité des terres, l'avantage de riches et vastes mardis, y attirent chaque année quelques immigrants de France, auxquels vient se joindre de temps en temps un habitant ruiné de Port Royal. Cette dernière ville, ou plutôt ce fort, ne renfermait encore, en 1693, que 500 habitants ; mais les Mines er comptaient déjà 307, et Beaubassin 119,
Les établissements de la côte du sud et de l’est ne marquent aucun progrès sensible. Au Cap Sable la population, composée presqu'exclusivement des descendants de la famille La l'our par sa
seconde femme, est de 32 âmes ; il y a 12 colons établis à Port :
Razoir (3) ; 7 à la Hève ; 7 à Pasmaquoddie (4) ; 2! à la rivière St, Jean, et 20 à Pentagoët, y compris St. Castin et ses sept enfants,
Quelque peu considérables que fussent ces divers noyaux d'habitants, établis comme ils l’étaient sur tous les points de l’Acadie, ils auraient pu fournir de grandes ressources en temps de guerre, si le gouvernement français eut pris soin d'en favoriser le développement. Mais qui songeait alors à l'Acadie ? Colbert était mort ; les magnificences du Grand Roi laissaient la France épuisée et incapable de soutenir la seule guerre légitime portée pendant ce long et glorieux règne, la guerre de la succession d’Espagne prête à éclater, Vauban seul traçait sur le papier, pour le succès et l'avenir des colonies, de vastes plans qui ne devaient jamais se réaliser. Au Canada les esprits n'étaient pas encore remis du massacre épouvantable fait à La Chine par les Iroquois ; et loin de pouvoir prêter assistance aux Acadiens, le pays prêt à périr, n’était sauvé que par le bras de Frontenac.
Malgré cet abandon où elle était laissée et malgré tous les désavantages de sa position, l'Acadie ne laissait pas de croître et de se développer d’une manière remarquable. En 1703 les Mines comptaient 427 habitants, Beaubassin 245 et Cobéguit 87; mais Port Royal n’en renfermait que 485. La population entière de l’Acadie s'élevait à 1,300 âmes, ou à peu près.
Ce chiffre, si peu important qu’il paraisse au lecteur, semblait néanmoins formidable aux autorités bostonaises qui basaient leurs calculs moins sur le nombre que sur la valeur des colons. Il n’en avait pas fallu autant, en 1696, pour démanteler leurs principales forteresses. La Nouvelle-Angleterre était, du reste, sérieusement menacée du côté des Canadiens qui, depuis le grand traité de 1700 avec les Iroquois, avaient pris l’offensive avec des succès alarmants. Hertel de Rouville et Beaubassin avaient
(3) Aujourd'hui Roseway, Nouvelle-Ecosse, {t) Sur la rivière Ste, Croix, entre l'État du Maine et le Nouveau-Brunswick.
rs dd id é, = +
ORIGINE DES ACADIENS. 6t
successivement promené de petits corps d'armée depuis Casco jusqu'à Wells, depuis les monts Alleghanys jusqu'à Durfield et Portsmouth, dans le Massachusetts, et fait de tous les forts et bourgades de ces parages autant de monceaux de ruines. Trop faibles ou trop peu confiants dans leurs forces pour attaquer tout d'abord le Canada, les Anglais résolurent d’en finir au moins avec l’Acadie,
Les Acadiens avaient prévu le coup dont ils étaient menacés ; ils sentaient que le moment était venu de décider sur le champ de bataille auquel des deux peuples, anglais ou français, devait rester l'empire du Nouveau-Monde. Mais en vain sollicitèrent-ils quelques secours d'armes, pour frapper les premiers coups, envahir la Nouvelle-Angleterre et prendre Manhatte (1). Cette héroïque détermination ne fut ni comprise ni secondée. Les Anglais, sur ces entrefaites,vinrent mettre le siége devant Port Royal.
Il n'entre pas dans le cadre de cet ouvrage de faire le récit de cette guerre,une des plus mémorables par la résistance des assiégés, dont il soit fait mention dans les colonies françaises d'Amérique. Je dirai seulement que les Anglais, avec des flottes et des soldats plus nombreux de moitié que la population entière de toute l’Acadie, vinrent trois fois se briser contre Port Royal. Cette ville n'avait nour défenseurs, au-dedans des murs, que 50 soldats joints à 150 habitants et une centaine de flibustiers ; et au-dehors St, Castin avec sa petite troupe d’Acadiens et d’Abénaquis, et une soixantaine de Canadiens.
Les préparatifs de la quatrième invasion prirenttrois ans. Connecticut, New-York, New-Jersey, furent épuisés d'hommes et d'argent. Pour en assurer le succès, on envoya d'Angleterre le général Nicholson, avec un régiment de marine, se mettre à la tête de l’expédition. Le 24 septembre 1710, une cinquantaine de navires montés par 3,400 soldats entrèrent dans la rade de Port Royal et mirent le siège devant la ville. Subercase, gouverneur du pays, n'avait pas 300 hommes, soldats et habitants, à lui op-
(1) Manhatte, aujourd’hui New-York. La population des colomies anglaises à celte époque s'élevait à 262,000 âmes ainsi reparties :
Masgachusetts 70,00
Contealiout : 30,000 New Jersey, 15,000 Rhode Island, 10,000 Pennsylvanie 20,000 New Hampshire, 10,000 Virginie, 40,000 New-York, 30,000 Caroline du Nord 5,000 Maryland, 25,000 ‘4 ‘“ Sud, 7,000 Colonies centrales. 175,000 Colonies méridionales. 87,000
Le Canada et l’Acadie, réunis, ne comptaient pas 18,000 âmes !
poser ; et pour comble d’infortune, St. Castin était en France: Après vingt-deux jours de blocus, Subercäse dût rendre à l’ennemi son fort à quatre bastions. k
Ainsi tomba la capitale de l’Acadie après une défense qui laissait la Nouvelle-Angleterre à demi-ruinée. On peut se faire une idée de l’acharnement que mirent les Anglais à abattre cette colonie, par le fait qu’il leur en avait déjà coûté,en 1703 et 1704, au rapport de Hildreth, plus de £1,000 sterlings par chevelure abénaquise (1).
Qu'avait-on fait pour l’Acadie pendant cet intervalle? Le gouvernement y avait dirigé quelques recrues dont Subercase dut renvoyer le plus grand nombre à cause de mutinerie. La chute même de Port Royal réveilla à peine l'attention de la Cour, tout absorbée dans les guerres continentales sous le poids desquelles Ja France était prête à succomber. En vain le fils de St. Castin extermine-t-il un escadron anglais, en vain une levée de 400 Acadiens demande-t-elle un officier pour les commander dans l'audacieux projet de reprendre Port Royal : personne ne peut leur en fournir, et Port Royal reste au pouvoir de la garnison britannique pour n’en plus sortir. Deux ans plus tard fut signé le traité d'Utrecht par lequel la France cédait à l'Angleterre l'Acadie ‘“ conformément à ses anciennes limites ” (2).
L'Acadie, en changeant de maîtres, ne changea pas d'habitants. Beaubassin, les Mines, Cobéguit restèrent Acadiens. Le village même de la rivière Dauphin, à quelques milles du fort, demeura à peu près intact. Seuls 480 habitants de Port Royal, y compris la garnison, furent déportés en France. Quelques-uns de ceux qui restaient se réfugièrent, selon toutes apparences, au Cap Breton où ils se joignirent aux fondateurs de Louisbourg, et le reste traversa probablement à Plaisance, Terre-Neuve (3).
Au nombre des prisonniers de Nicholson devait se trouver un certain Pierre Martin que nous nous rappelons avoir vu, en 1671, marié à Anne Oxihnoroudh. Ce Martin était le seul Français marié jusque-là à une sauvagesse, dont les enfants fussent demeurés avec les Acadiens. Lui éliminé, il ne restait plus de famille mélangée dans la Nouvelle-Ecosse. Qu'il ait été déporté av enfants à la Rochelle, en 1710, ou qu'ils se soient refugiés 18"
(1) Hildreth, vol. II, p. 253.
(2) C'est-à-dire la Nouvelle-Ecosse proprement dite. Cette expression “ anciennes limites,” devint plus tard l’objet de longues et infructueuses négociations entre ‘Angleterre et la France.
(3) Par l'article 7 de la canitulation il était dit :—« Tous ceux qui désirent us Plaisance, dans l'Ile Térreneuve, pourront le faire par le premier transport.” :
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bourg, leur sort devint finalement le mème, puisqu'en 1758 tous lesihabitants de Louisbourg furent transférés à Brest, et la garnison, en Angleterre.
Ainsi tombe, forcé dans son dernier retranchement, le dernier argument de M. Rameau et de tous ceux qui croient à la fusion du sang acadien et du sang sauvage. Des cing mariages contractés de 1604 à 1686, il ne reste aucune trace en Acadie après 1710. : Ceux qui veulent voir encore “ quelques gouttes de sang indien ” dans les veines des Acadiens de la Nouvelle-Ecosse, ou Acadie proprement dite, du Cap Breton, du Nouveau-Brunswick et de l'Ile Prince Edouard, doivent se mettre à la recherche de nouvelles mésalliances (1).
X[—ne 1713 à 1755.
Le gouvernement anglais, maître de l’Acadie par le traité d’Utrecht, se contenta longtemps d'entretenir à Port Royal une bonne garnison sans tenter aucun établissement agricole, soit qu'il craignit le retour du pays à la couronne de France, soit que les immigrants redoutassent le voisinage et la concurrence des Acadiens. Depuis le fort St. George, dans la Nouvelle-Angleterre, jusqu’à la rivière St. Jean et la Baie Verte, depuis le Cap Sable jusqu'à Louisbourg, on n'aurait pas trouvé, même'en 1740 et après, ‘ne seule habitation anglaise. Seul Port Royal, désormais Annapüiis, avait vu s'établir, sous la protection de la garnison, quelques familles venues d'Angleterre : nous en voyons dix en 1719, (2) et une quarantaine en 1739 (3).
Les établissements acadiens, d'un autre côté, avaient à peine ressenti le changement de domination,et étaient rentrés en pleine voie d’accroissement et d'extension. Désormais à l'abri des attaques et dés coups de main auxquels ils étaient continuellement exposés
(1) Faute d'avoir à ma disposition les recensements nominaux de 1693, 1698, 1701, 1703, 1707, 1714, je ne puis donner nominalement la preuve que Pierre Martin et tous ses enfants aient été déportés de l’Acadie en 1710. Seulement je sais, par le recensement de 1686, qu'à cette date aucun de ses enfants n'était marié, au moins avec des Acadiens. Tous demeuraient encore à Port Royal avee leur père ; excepté Réné, alors âgé de 23 ans, qui était mort ou vivait dans les bois. Leur mère était décédée. On se rappelle qu’en 1671 il y avait à Port Royal, outre le Pierre Martin dont nous parlons, Barnabé Martin marié à Jeanne Pelletrat ; Mathieu Martin, tisserand, et un autre Pierre Martin marié à Catherine Vigneau. Plusieurs des enfants de ces derniers, en 1686,étaient mariés et établis à Weaubassin et autres établissements acadiens du fond de la Baie Fundy ; ils sont devenus, sans aucun doute, les ancêtres des Martin que nous trouvons aujourd'hui en Acadie.
(2) Lettre du gouverneur Philipps à Lord Carteret. (3) Ferland, vol. II. p. 473, à
sous le régime français, ils avaient encore l'avantage de n'être pas inquiétés par le gouvernement de Port Royal ni pour subventions aux troupes ni pour aucunes taxes et impositions quelconques. Par le traité d'Utrecht ils jouissaient, en outre, du libre exercice de leur religion. Les gouverneurs permettaient à l’évêque de Québec d'entretenir un ou plusieurs missionnaires dans chaque village acadien, avec la prétention néanmoins qu'ils relèveraient d’eux pour toud priviléges civils et temporels (1). À force de diplo-
matie ils avaient réussi à faire prendre le serment d'allégeance à
Sa Majesté Britannique aux habitants de la rivière Annapolis (2) en 1726, et en 1730 à ceux des Mines, de Beaubassin, de Cobéguit et des autres établissements acadiens de moindre importance, Confiant désormais dans la promesse du gouvernement anglais, et dans la neutrahté entre la France et l'Angleterre à laqu elle les engageait le serment donné, ils se livrèrent sans appréhension à la paisible culture de leurs champs et. au dessèchement de leurs marais.
Avec l’excédant de la population de la rivière Annapolis, de Beaubassin, de Cobéguit et des Mines, on vit bientôt se former de jeunes et florissants villages, Menoudie, Mécan, Napan, la Butte, les Planches, Wescak, Tintamarre, Beauséjour, Memramcook, Petitcodiac, Gédaïque, etc, ; sans compter environ 2,000 Acadiens qui émigrèrent, selon l’estimé de l’Abbé de l’Ile-Dieu, au Cap- Breton, à l’Ile Saint Jean et au Canada (3).
Cette multiplication était due à l'accroissement naturel de la population, l’immigration française y entrant depuis 1710 pour une minime part, et l'immigration canadienne pour aucune (4). Hors la fondation et la première chute de Louisbourg (1713 à 1745) dans l'Ile du Cap Breton, et les derniers et suprèmes efforts des enfants de St. Castin et des Abénaquis pour rendre à la France le territoire de Pénobscot et le pays tout entier, événement mémo. rable sans doute, l’histoire des Acadiens n'offre plus ce tableau de pillage et d'incendie, ces phases et ces péripéties lamentables dont sont remplies ses annales sous la domination précédente. Les chroniques offrent encore, chez ceux de la Nouvelle-Ecosse, de
(1) Gette autorité que s’arrogeaient les gouverneurs vis-à-vis les missionnaires catholiques devint une cause de malaise et de défiance mutuels entre les autorités anglaises et les Acadiens, et prépara l’expatriation de 1755.
(2) L'ancienne rivière Dauphin ou l'Esquille, près de l'embouchure de laquelle était bâti Port Royal,
(3) Mémoire de l'abbé de l'Ile-Dieu, cité par M. Rameau, p. 145, note 15,
(4) M. Rameau a fait, sur le développement de la race acadienne après 1713,
un travail long et intéressant que chacun peut consulter aux renvois de son livre. La France aux Colonies. $
+ donc ma tâche en cherchant
chaleureux épisodes de dévouement, de beaux traits de fidélité, et, chez Ceux du Cap Breton, d’illustres faits d'armes à tracer ; mais tout cela est dn domaine exclusif de l'histoire, et mon humble travail ne vise Bas aussi haut. J'enregistre les faits seuls qui viennent directement ou indirectement à l'appui de ma démonstration. Il faut, pour écrire l’histoire comme elle doit l'être, plus que les aptitudes d’un compilateur : il faut à Rome la plume d'un Tite-Live, au Canada celle d’un Garneau, à l'Acadie celle d'un Rameau ; et quelques erreurs de chiffres ou de faits ne sauraient ôter leur mérite aux uns ni aux autres, mérite plus rare et plus précieux, selon Fenélon, que celui du grand poëte. Je résume si, sous la domination anglaise, les Acadiens, moins insensibles, ont témoigné aux Souriquoises des égards qu’ils avaient, en égoistes, gardés pour celles de leurs races sous le gouvernement francais.
J'ai dit plus haut, mais sans en apporter la preuve, s’était pas contracté de mariages entre les Acadiens et les sauvagesses après 1686. Ces piéces probatoires existent, authentiques €, complètes ; cesont les recensements nominaux de 1693, 1698, 1701, 1703, 1707, et, pour Beaubassin, de 1714. Le motif pour lequel je ne les ai pas produits, c’est que ces recensements, étant aux archives du ministère des colonies à Paris, je n’ai pu me les procurer ni les consulter en aucune manière. Mais M. Rameau, qui les avait pour la publication de son livre, qui les a minutieusement compulsés pour établir la descendance des Acadiens de manière à ce que plus des trois quarts, soit les quatre cinquièmes, (1) de la nopulation actuelle sortissent “ des 47 familles de 1671,” et celles-ci des métis procréés par La Tour et ses compagnons de débauche, ne rapporte aucune mésaillance à ces dates. assez dire qu’il n’y en a pas eu. \
Avec les preuves seules que j'aien mains, et sans le secours de ces recensements, j'aurais pu dire et presqu'affirmer la même chose, Sur quelle probabilité M. Rameau s’était-il appuyé pour multiplier ces mésalliances de 1606 à 1671? Sur la rareté des femmes européennes, sur l’affluence des peaux rouges et sur cinq mariages mixtes trouvés dans deux recensements, celui de 1671 et celui de 1686. Ces trois piédestaux à Suppositions lui font déf 1686. Les femmes, en Acadie, sont devenues aussi nom les hommes ; et un auteur,
Sulte appuyait sa tradition, d'Utrecht (1713),
qu'il ne
C'est
aut depuis breuses que un de ceux-là même sur lesquels M, va jusqu’à dire qu'après le traité les habitants de Port Royal fournirent des
RARE EU (1) M. Rameau, pp. 153-4,
où
femmes aux fondateurs de Louisbourg (1). C'est qu’en effet il y avait déjà en Acadie, en 1686, plus de 225 filles sur 300 garçons, sans compter les femmes mariées. Et si ma mémoire est bonne, j'ai pu voirau milieu de ces figures féminines les respectables rides d'une vierge de 86 ans, Marie Salé. ,
D'un autre côté, les Abénaquis, qui n’avaient pas cessé de courrir sus aux Anglais, qu’on trouvait toujours à la brèche, attaquant lorsqu'ils n'étaient pas attaquès, voyaient leurs rangs s'éclaircir d'année en année. Le fils de St. Castin n'avait pu, en 1710, en rassembler qu’une quarantaine pour investir Port Royal occupé par les Anglais.
Cependant, quelques années de repos leur permirent de refaire
en quelque sorte leurs forces épuisées. Lorsqu’en 1720 les Anglo-.
Américains résolurent de s'établir sur leur territoire, ils les trouvèrent si déterminés et si redoutables qu'ils n’osèrent pas poursuivre leur dessein. Perdant tout espoir de les intimider, n'osant pas les provoquer à une nouvelle guerre, ils eurent recours à la séduction. L'église du canton de Norridgewook (2) avait été incendiée dans la dernière guerre, et la tribu étaittrop pauvre pour la rebâtir,, Le gouverneur de Boston vit là un moyen infaillible de détacher les Abénaquis de la cause des Français et de les gagner à la sienne. Il Les assembla et leur proposa de rebâtir leur chapelle à ses frais et dépens, pourvu toutefois qu’elle fût desservie par un ministre protestant. Malheureusement pour lui,ces sauvages avaient été depuis trente ans l’objet du dévouement et de la charité du Père Raslé,et leur Patriarche, comme ils l’appelaient toujours, était encore avec eux ou à la veille d'y revenir. Le gouverneur eut la douleur de voir son offre rejetée avec indignation,et le chef indien lui tenir ce langage :—
“ Ta parole m'étonne ; et je t’admire dans la proposition que “ tu me fais Quand tu es venu ici, tu m'as vu longtemps ‘“ avant le gouverneur français. Ni ceux qui t’ont précédé, ni tes ministres ne m'ont jamais parlé de la prière ni du Grand- “ Génie. Ils ont vu mes pélleteries, mes peaux de castor et “ d'orignal; et c’est à quoi ils ont uniquement pensé. C'est ce “ qu'ils ont recherché avec empressement. Je ne pouvais pas & Jeur en fournir assez; quand je leur en apportais beaucoup “ j'étais leur grand ami, voilà tout. Au contraire, mon canot “ s'étant un jour égaré, je perdis ma route’; j'errai longtemps “ jusqu’à ce qu'enfin j'abordai près de Québec, dans un grand
(1) La Fargue, p. 96.
(2) Sur la rivière Kennébec,
aient é du jours, peur et le
que emps é, ni andor et st ce s pas coup anot »Mps rand
ORISINE DES ACADIENS. 67
village d’Algonquins où il y avait des robes noires. J'étais à peine arrivé qu'une robe noire vint me trouver. J'étais chargé de pelleteries ; la robe noire française ne daïgna pas même les regarder. [Il me parla aussitôt du Grand-Génje, du paradis, de l'enfer et de a prière qui est le seul chemin pour aller au ciel. Je l’écoutai avec plaisir, et je restai longtemps dans le village pour l'entendre. La prière me plut; je demandai le baptème, et je le reçus. Ensuite je retourne au pays, et je raconte ce quiest arrivé. On envie mon bonheur, ‘“ on veut le partager. On part pour aller trouver la robe noire “ et lui demander le baptême, C’est ainsi que le Français a “ agi envers moi. Si, dès que tu m'as vu, tu m'avais parlé de la prière, j'aurais eu le malheur de prier comme toi, car je n'étais pas capable de démêler si ta prière était bonne. Ainsi je te dis que je tiens la prière du Français ; je l’aime, et je la & conserverai jusqu’à ce que la terre brûle et firisse. Garde donc tes ouvriers, ton argent et ion ministre: je ne t'en parle plus. Je dirai au gouverneur français, mon père, de ‘“ m'en envoyer.”
Rebuté de ce côté là, le gouverneur crut devoir leur envoyer néanmoins le missionnaire promis, Elliot, persuadé que la parole de l’apôtre puritain ferait le miracle que ses promesses n'avaient pu opérer. Elliot, malheureusement, se trouvant en présence du Père Raslé, eut la mauvaise inspiration d'ouvrir son apostolat par une controverse avec le missionnaire catholique sur le culte des imdges. Hué et chassé par les Abénaquis. le Révérend Ministre ne trouva d’autres soulagements à ses ennuis, que d'aller à Boston convaincre ses confrères de l'importance d’ôter à ces pauvres indiens, par quelque moyen que ce fût, ce jésuite ‘ papiste ” et ‘* idolâtre.”
Les paroles du ministre puritain ne lombèrent pas, cette fois-ci, dans une terre ingrate. i - rouverneur du Massachusetts mit à prix la tête du père Raslé, ‘“e:nemi du genre humain,” et lança sur Norridgewook un corps de deux cents hommes pour se saisir du missionnair > mortou vif. Le coup manqua. Mais le gouverneur fut consolé par une autre capture, celle du fils de St. Castin, traitreusement pris dans un pourparler de paix et traîné comme un criminel à Boston. Nouvelle prise d’armes par les Abénaquis et nouveaux succès. Furieux de ces échecs, les Bostonais jurèrent de se venger sur le Père Raslé qu’ils cousidéraient comme l’auteur de tous leurs revers. Et cependant le Père Raslé, depuis 1720, avait deux ou trois fois empêché les Abénaquis, sur lesquels il avait une autorité souveraine, de porter aux comptoirs anglais de la rivière Kennébec le coup que l'enlèvement de St, Castin avait rendu inévitable,
es
Le 23 août 1724, onze cents hommes, Anglais et Iroquois, se glissèrent furtivement jusqu’au cœur même de Norridgewook, et donnèrent le signal de l'attaque par une décharge de mousqueterie. Les @bénaquis n’avaient que cinquante guerriers au village. Sans espoir de vaincre, ils se jetèrent néanmoins sur les assaillants pour donner aux femmes et aux enfants le temps de fuir. Les cris, le tumulte, la confusion étaient horribles. Le Père Raslé comprenant le dessein des Anglais, s’avança au-devant d'eux pour attirer de son côté leurs coups, et sauver son cher troupeau. Mille balles le frappèrent aussitôt. Sept Abénaquis, accourus à son secours, tombèrent à ses côtés. Les vainqueurs pillèrent la bourgade, brûlèrent la petite chapelle après avoir profané les vases et les espèces consacrés, et, se ruant sur le martyr étendu au pied de la croix qu'il avait plantée, ils s’acharnèrent à mutiler son corps, brisant les os de ses jambes et souillant ses yeux et sa bouche d’une manière horrible.
Cet acte d'inhumaine barbarie jeta les Abénaquis dans une guerre désespérée qui ne se termina qu'en 1727. Trop faibles pour tenir tête plus longtemps, par eux seuls, aux troupes anglaises, et n’osant plus compter sur la France, ils émigrèrent presque tous au Canada, à Bécancourt et à St. François, où les avaient devancés un grand nombre de leurs frères.
Les sauvages de l’Acadie proprement dite, les Souriquois et les Micmacs, ne se relevèrent pas, non plus que les Abénaquis, après
1710, tant leur affaissement avait été profond. En 1739, il n’en
restait plus que 200 cents dans toute la Nouvelle-Ecosse, 80 au Cap- Breton,197 à Miramichy et 60 à Restigouche(1}. Depuis que le pays était passé à l'Angleterre, et qu’ils ne combattaient plus à côté des Français, ils s'étaient retirés dans les bois, étaient dévenus taci. turnes, farouches et jntraitables. La religion et la haine des Anglais les retenaient encore attachés aux Acadiens, mais non plus de l’attachement d'autrefois. Dans leur sombre haine ils Les confondaient quelques fois avec leurs vainqueurs, et loin de contracter aucun mariage avec eux, ils étaient devenus, pour les femmes et les enfants surtout, un sujet d’appréhension et de terreur (2).
Une autre considération non moins convainquante vient à la preuve du fait qu’il ne se contracta aucun mariage entre
{1 Entre le Canada et le Nouveau-Brunswick ; voir Ferland vol. IT, pp. 473-4.
(2) C’est ainsi qu’en 1732 des Acadiens des Mines furent maltraités par eux pour avoir travaillé à des magasins que le gouvernement faisait bâtir, entre autres un certain Réné LeBlanc, Lettre du gouverneur Armstong au cabinet de Londres. Ferland dit qu'ils enlevaient même quelquefois des bestiaux en plein jour, vol. IT. p. 474.
à A RD rm td Le
les deux races après 1713:
au milieu des Acadiens. Chaque vil
nommer, y étaient entretenus par PEvêque de Québec, Sous leur direction, le Peuple acadien devint remarquable par tonte l'Amérique Pour ses vertus sociales, ses mœurs
simples et pures, sa sobriété, son affection de Ja famille et son attachement à la Religion. Raynal à fait às j
a lu ces auteurs, il demeure de la dernière évidence aCadien n’a rien eu de commun avec les Micmacs après 1713. On me saura gré de m'abstenir d'entrer dans aucun détail à ce sujet, par la COnsidération que MM. Rameau, Moreau, Raynal, Longfellow et Haliburton sont entre les mains de tous ceux qui Sardent un Souvenir pour les Proscrits de 1755. S'il fallait d’autres Preuves, plus fortes encore peut-être, pour Prouver ce qui est évident déjà, je produirais le témoignage des S0ouverneurs anglais eux-mêmes. Dans les lettres privées qu'ils écrivaient à leurs amis et à leurs Supérieurs ; dans les rapports detaillés qu'ils faisaient plusieurs fois Par an, quelques fois tous les mois, au 80uvernement britannique, lettres et rapports sur chacun desquels les habitants et les missionnaires sont accusés d'entretenir les SaUVages dans un esprit hostile au gouvernement, je n'ai trouvé aucune imputation ni insinuation dans le sens de Mariages mixtes. Assurément les S0uVerneurs n'auraient pas caché un fait qui eut pour lors donné plein poids à leurs autres aCCusations, et jeté du discrédit sur tous les Acadiens. Il est vrai qu'en 1713 ou 1714 un Colonel anglais, Vetch, écrivit aux Lords que Jes Acadiens étaient mêlés de (intermarried) avec les indiens » Mais cette imputation, outre qu’elle est énoncée d'une manière Sénérale, sans détail ni preuves s'explique par le fait que les Anglais nouvellement installés à Port Royal, ne COnnaissaient pas encore la nature des relations entre les Sauvages et les Acadiens, et j'geaient. de leur Proximité con-
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sang
(1) M. Rameau, Pp. 96 à 108, etc.
M. Moreau, PP. 287 à 298.
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sanguine par l'importance des coups qu'ils en avaient reçus, même après la prise du fort (1). C'est la même illusion qui avait fait prendre à Mather, en 1690, trois détachements Canadiens pour autant de Métis.
. Gependant, parmi les accusations de tous genres contre les Acadiens,que chaque vaisseau quittant la rade d'Anuapolis portait au gouvernement britannique, il en est une surtout qui laissait chaque fois une impression profonde sur les lords anglais, et dont les Acadiens ne sauraient être disculpés : c'était d'être devenus riches et nombreux. Ilest vrai que cette aisance était le fruit de leur industrie, et cette multiplication de leur race le résultat de leurs bonnes mœurs ; mais les Anglais venaient de fonder Halifax (1749), et à l'aspect de l’opulence des Acadiens, ils étaient tous demeurés convaincus qu'il serait plus commode de tomber sur des terres cultivées, des marais desséchés, des villages tout bâtis, que de dessécher eux-mômes des marais, défricher des terres et bâtir des villages. [ls ne man quaient pas d’ailleurs de motifs très-légitimes. pour déposséder les Acadiens de leurs propriétés. Le gouverneur Philipps ne les avait-il pas accusés d'être une peste, un embarras dans le pays plutôt qu'un ‘ avantage, étant orgueilleux, paresseux, opiniâtres, intraitables, ‘€ inhabiles à l’agriculture ; de n'avoir pas tous ensemble déboisé, ‘ dans près d'un siècle, 300 acres de terre,” et surtout d’êlre des ‘ papistes ? ? (2)
Toutes les lettres des gouverneurs d’Annapolis écrites depuis le jour du traité d’'Utrecht jusqu’à l’expatriation de 1755, ne sont qu'une série d’accusations contre les Acadiens. Ls sont catholiques romains, papistes; ils ont recours à leurs prêtres dans leurs différends ; leurs prêtres prennent sur eux de rendre la justice parmi leurs ouailles : tont ceci ce sontautant de crimes capitaux. Les sauvages, sur les instigations de quelques traiteurs anglais, Winnet et autres, maltraitent-ils quelques mineurs anglais vers Chignectou, avec les Acadiens qui travaillent avec eux: les Acadiens seuls sont coupables aux yeux du gouverneur Armstrong qui les accuse à Londres. D'autres sauvages, de leur propre mouvement ou sur lesincitations du gouverneur de Louisbourg,St. Ovide, . pillent quelques bâtiments de pêche anglais dans le port de Ghédabouctou:l'imputation de ce crime retombe encore sur les Acadiens. Lorsque les gouverneurs ne peuvent plus trouver de griefs, ni
(1) Après la prise de Port Royal par Nicholson, le jeune St. Castin avec 40 sauvages extermina un détachement de 60 à 75 anglais. (2) Lattre de Philipps au bureau de commerce, datée 3 août 1734.
ORIGINE DES, ACADIENS, 7l
semblants de griefs contre eux, ils donnent à leurs actions les plus. vertueusés et les plus loyales, un motif, une intention criminelle. C'est ce que fait Armstrong dans une lettre au duc de New:Castle, datée 8 décembre 1735, pour ne citer qu'un exemple: “ Les habi- ‘‘tants de la Baïe-Fundy, tout le long de la côte, sont très dis- ‘ posés à l’obéissance, mais j'ai grand sujet de croire que cette “€ soumission a un but politique.” Mais Philipps découvre au secrétaire Craggs un crime bien plus grand, un crime. dont il fallait à tout prix prévenir les suites, et qui est la justification des rigueurs inouïies des autorités anglaises dans le grand drame de 1755. ‘(Etant tous réunis en un corps, écritil, et avant les “sauvages pour favoriser leur retraite, ils peuvent s’en aller par ‘Ja Baie-Verte et emporter avec eux leurs effets et détruire ce ‘ qu’ils laisseront.” Emporter avec eux leurs effets! (1). Pour le coup leur crime est sans pardon et leur condamnation inévitable. Restait une difficulté, celle de la fable des souris : qui mettrait la clochette au cou du rat? Les Acadiens élaient nombreux. Ils étaient paisibles, il est vrai; mais une réminiscence de 170 %et 1707 remplissait l'imagination des Anglais de mille fantômes, leur donnait mille cauchemars moins rassurants les uns que les autres. Attaquer les Acadiens en face, c'était s’exposer à quelque balle ennemie, à quelque coup de hache, à un fiasco judiciaire. On trouva un autre expédient qui fut adopté aussitôt, (C'était de dresser un guet-apens, Les Acadiens avaient prèté le sérment d’allégeance ; ilsétaient sans appréhension de la partdes autorités ; on était en pleine paix : un guet-apens devait réussir, les Acadiens ne pouvaient manquer d'y tomber. Ils’agissait surtout de sur. prendre les hommes et de les mettre hors d'état d'agir, Pour les femmes et les enfants, les militaires anglais se faisaient forts de s’en rendre maitres ensuite. Voici comment on procéda. Le gouverneur Lawrence, par l'entremise de deux lieutenants dignes de lui, le colonel Windslow et le capitaine Murray, lança la proclamation suivante :— ‘€ Aux habitants du district de Grand-Pré, les Mines, rivière aux Canards, etc.; vieux et jeunes, hommes et jeunes gens. ‘ Attendu que Son Excellence le Gouverneur nous a fait part ‘ de sa récente détermination au sujet de la proposition faite aux ‘ habitants, et nous a ordonné de [a leur communiquer en per- ‘ sonne, Son Excellence désirant que chacun d’iceux connaisse
“ bien les intentions de Sa Majesté, lesquelles intentions il nous
‘a aussi ordonné de leur communiquer telles qu'elles lui ont été
(1) Lettre de Philipps au Secrélaire Craggs, Nova Scolia Archives, p. 31.
‘ données ; c’est pourquoi nous ordonnons et enjoignons stricte-
ment, par ces présentes, à tous les habitants du district plus haut nommé, aussi bien qu’à tous ceux des autres districts (adjoignants,) tant vieillards que jeunes gens, ainsi que tous les ‘“ garçons de dix ans, de se rendre à l’église de Grand-Pré, ven- ‘“ dredi le cinq du courant, à trois heures de l'après-midi, afinque ‘“ nous puissions leur faire part de ce qu’il nous a été ordonné de “ leur communiquer ; aucune excuse ne sera admise pour aucun ‘ prétexte que ce soit, sous peine de confiscation de biens meubles. ‘‘ et effets, à défaut de propriétés foncières. Donné à Grand Pré, ‘# 2 décembre, 1755, 29me. année du règne de Sa Majesté.”
JOHN WINDSLOWw.
Cette proclamation, obscure, dissimulée et impérieuse, avait toutes les qualités désirables pour produire son effet ; et le lieu de l’entrevue, l’église, semblait aux Acadiens une garantie de. la bonne foi des représentants de Sa Majesté à laquelle ils avaient tous juré fidélité.
Cependant le guet-apens n’eut pas partout un égal succès. Les. Acadiens n'étaient pas sans connaître les dispositions des autorités anglaises à leur égard : plusieurs de leurs prêtres emprisonnés et. + bannis ; des menaces de tous genres faites par les gouverneurs, et souvent demeurées sans effet; de nouveaux navires et un renfort de soldats récemment arrivés, tout ceci n’annonçait rien de bon. Une bonne partie des habitants de la rivière Annapolis, de Beaubassin et de Cobéguit, préférèrent s’enfuir dans les bois ou passer la frontière que d'aller entendre ‘“ les intentions ” de Sa Majesté.
Mais le district des Mines (Grand-Pré, la Rivière aux Canards etc.,) le plus riche, le plus populeux, le plus important de toute: l’Acadie, celui contre lequel on avait employé le plus de dissimulation et de précaution, tomba tout entier dans le piège.
Rien de plus douloureux dans l’histoire que le sort de cette population paisible arrachée à ses foyers, les pères séparés de leurs épouses, les frères de leurs sœurs, les mères de leurs enfants, puis jetés sur différents navires et lancés aux quatre vents du ciel, sans avoir eu la consolation de s’embrasser une dernière fois, de se dire un dernier adieu, sans espoir de se revoir jamais. Rien de plus lâche que le sang-froid avec lequel fut dressé ce guet-apens, de plus vil que ce motif de l’action, de plus révoltant que les détails de la séparation et de l’embarquement. Personne ne sauraif lire, dans Haliburton ou M. Rameau, la narration de cette infamie, fût-on barbare ou exécuteur de hautes œuvres, sans donner une larme aux victimes, une malédiction aux bourreaux.
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XIL—DE 1755 JusQU'A Nos Jours.
Le nombre des Acadiens faits prisonniers et jetés dans les colonies anglaises ou ailleurs, s’élevait à 6 ou 7000, dont 4,000 environ avaient été pris dans le district des Mines, ou Grand- Pré (1). Les autres étaient des habitants de la rivière Annapolis, de Beaubassin et autres villages de la Baie Fundy.
Voici, en autant que j'ai pu le vérifier, cela avec l’aide surtout de M. Rameau, ce que devinrent les Acadiens qui échappèrent aux Anglais, et la destinée de ceux qui furent fait prisonniers.
A l'époque de l’expatriation, les limites des possessions anglaises et françaises en Acadie n'étaient pas encore bien déterminées. L'autorité du gouverneur d'Annapolis s’étendait sur la Nouvelle- Ecosse proprement dite, c'est-à-dire sur le territoire compris entre le Cap Sable, le Cap Canceau ou Chedabouctou, ét une ligne tirée d'Amherst à la Baie Verte. Le pays situé au nord-ouest de cette ligne, aujourd’hui le Nouveau-Brunswick, et l'ile située à l’est du passage Canceau ou Fronsac, l'ile du Cap Breton, ainsi que l’île St, Jean, appartenaient à la France et relevaient en partie du gouvernement de Québec. C'est en passant de l’autre côté de ces limites qu’un certain nombre d’Acadiens, ceux de Beaubassin et des environs, échappèrent aux Anglais. Encore furent-ils poursuivis jusqu'à Beauséjour. De Beauséjour ils se replièrent vers Memramcook, Petitcodiac, Chipoudy, Gédaïque (2), Miramichi et l'Ile St. Jean. De Boishébert, avec cent cinquante ou deux cents hommes, se joignit à eux. Attaqué dans le fort de la rivière St, Jean par trois navires anglais, il avait mis ie feu à la place qu'il ne pouvait défendre, etétait venu avec ses soldats se mettre à la tête des Acadiens refugiés à Gédaïque. Les femmes se retirèrent dans les forêts, et Boishébert avec sa petite troupe se mit à harceler les Anglais autant que le pouvaient faire des hommes mal armés et brisés par Le malheur.
Lorsque l’orage fut passé, que les Anglais, contents de leurs faits d'armes, se partageaient bravement les dépouilles des proscrits, Les
(1) Les Anglais enlevèrent des Mines seulement, 2,000 bœufs, 3,000 vaches, 5,000 veaux, 1,20€ moutons, 800 cochons et 600 chevaux. Ceci peut donner une idée de l’aisance des Acadiens et du motif principal par lequel les Anglais étaient mus. Les terres furent ensuite données à des nationaux qu'on fit venir du Massachusetts, du Connecticut, etc. Dans le même temps, les malheureux Acadiens jetés sur les côtes de la Nouvelle-Angleterre mouraient de faim par centaines à la porte de ceux-là mêmes auxquels on donnait leurs terres. En plusieurs endroits on les repoussa à la haute mer pour les y voir périr ; ailleurs ils furent jetés en prison ; et à Philadelphie on essaya de vendre comme esclaves, sur le marché des nègres, 450 Acadiens naufragés près de cette ville ! 7
(2?) Aujourd'hui Grandigue, à six milles au nord de Shédiac.
Acadiens, perdant tout espoir de recouvrer leurs biens, se répandirent sur les côtes du Golfe, St. Laurent, dans les villages déjà
établis, ou fondèrent de nouveaux établissements. C’est ainsi que
se sont: formées les paroisses acadiennes situées depuis: le ‘Cap: Pélé, jusqu'à Miramichi et la Baie des Chaleurs, et dont la plupart existent encore aujourd’hui. Celles qui étaient établies depuis quelques années, Memramcook, Petitcodiac, Beauséjour, Tintamarre, Gédaïque, Miramichi, avaient pour : fondatèürs et habitants, des émigrés des Mines, de Cobéguit, de Boaubassin surtout, et quelques-uns de la rivière Annapolis. Il n'était venu de cette dernière place que des Blanchard, Girrouard, LeBlanc, Levron, Dupuys et Poirier: pas un seul Martin. Les Martin qu'il y avait alors dans le Nouveau-Brunswick, venaient, selon toutes les apparences, de Beaubassin ou des Mines ; ils étaient au nombre de 7, dont 3 à Chipoudie, 1 à Beauséjour et 3 à Petitcodiac. De ces trois villages les deux premiers sont aujourd’hui anglais.
Les réfugiés qui, de Gédaïque et de Miramichi, traversèrent à l'Ile St. Jean, y trouvèrent plus de 3,000 de leurs compatriotes, Acadiens émigrés et Français, élablis déjà depuis assez longtemps (l) en divers endroits (2), Quoique les Anglais, en 1763 aiént décimé l’fle des neuf-dixièmes de la population, sans que nous sachions ce que sont devenus les proscrits ou les victines (3), un fait demeure certain, c’est que les Acadiens que nous ÿ trouvons aujourd’hui, ne descendent pas des colons primitifs, mais des réfugiés de la Nouvelle-Ecosse.
Les Acadiens qui tombèrent entre les mains des soldats anglais
en 1755, ceux des Mines au nombre de 4,000, ceux de la rivière
(1) En 1720, il y avait déjà fixées à Port-Lajoie (près de Charlotletown) 14 familles venues de Bretagne, de Normandie, de Saintonge et deux familles Acadienne, Æuché dit Galand, et Martin. En 1735, sur environ 80 familles établies à l'fle St. Jean, 21 venaient de Normandie ; 7 de Saintonge ; 4 de Gascogne; 4 du Béarn; 3 de Bretagne ; ? du Ganada, L d'Espagne; et 35 de lAcadie, dont 3 Marlin, Aucun de ces Martin ne venait de la rivière Annapolis. C'est ce qu'il appert par les correspondances et rapports des gouverneurs anglais. Voir Nova- Scolia archives, p. 48, etc. e
(2) À Pointe-Prime, Grand-Anse, le Marais, Grand-Ruisseau, Rivière-du-Nord, Rivière du Nord-Est, Huvre-$t.-Pierre, les Etangs, Malpec, Bédec, rivière de la Traverse, Pointe de l'Est, Port-Lajoie, etc.
(3) M. Rameau est d'opinion qu'une partie d’entre eux s'étaient retirés au Cap- Breton et à la Baie-des-Chaleurs, aux premières rumeurs de l’arrivée des navires Anglais, .échappant ainsi à l'enlèvement général. En comparant les noms des Acadiens qui résident aujourd'hui au Cap-Breton et à la Baie des Chaleurs, avec les noms de ceux qui habitaient l'ile à la date de leur déportation, j'ai acquis la conviction qu'un bien petit nombre de ces proscrits ont jamais gagné : le Cap-Breton, la Baie-des-Chaleurs, ni aucune partie du Nouveau-Brunswick ou de la Nouvelle-Ecosse. Que sont-ils devenus ? Mystère! Ils élaient plus de
Annapolis au nombre de 1,300 ou peut-être plus, et 1000 à 1200 enlevés à Beaubassin et aux autres villages moins populeux, furent jetés dans les colonies anglaises. Quelques-uns périrent à la haute mer ; les Américains en laissèrent mourir.de faim plusieurs centaines, et un grand nombre perdirent la vie dans les bois, cherchant, celle-ci leurs maris et leurs enfants, ceux-là leurs épouses et leurs parents.
Des prisonniers de Grand-Pré un convoi de 1500 personnes avait été dirigé sur la Virginie. Repoussés des côtes et des havres, ils furent conduits en Angleterre et dispersés à Liverpool, Southampton, Penryn et Bristol. En 1762 le duc de Nivernais envoya, pour s’enquérir d'eux, en Angleterre, M. de la Rochette, Iln’y en restait plus que 786 vivants. Le gouvernement leur permit de passer en France l’année suivante, Le due Descars en accueillit un grand nombre qu'il installa dans sa terre de Montoiron, sur les communes d'Archigny, ait pays de Chatelleraud. Les autres passèrent à Belle-[le-eu-Mer. Peut-être quelques-uns d'entre, eux furent-ils expédiés à St. Domingue, à la Martinique, et aux Iles St. Pierre et Miquelon, avec leurs frères de Louisbourg qui, déportés en France par les Anglais en 1735 et en 1749, y furent envoyés au nombre de 500, et à Cayenne, au nombre de 100 personnes environ. Il yen eut de dispersé jusqu'à l'Ile Corse, dans la Méditerrannée, et à la Guyane dans l'Amérique du Sud.
Un autre convoi d'Acadiens avait 66 débarqué au Maryland, 1,200 prisonniers environ. Une partie s'établit aux environs d'Annapolis, capitale de l'Etat, et le reste passa à la Louisiane. [ls furent rejoints dans celle colonie par un nombre assez considérable de leurs compatriotes venant de la Georgie. Ces derniers avaient été envoyés d'abord au nombre de 2,000 vers la Caroline, et repoussés de là à la haute mer. Les Américains n’eurens pas honte de chasser de leurs villes et mème de leurs rivages, ces proscrits qu'ils étaient allé, à grands frais, avec des vaisseaux et des soldats, eulever de leurs paisibles villages pour s'emparer de leurs terres, de leurs troupeaux et de leurs biens, et qui maintenant étaient sans ressource et saus pain.
La quatrième de ces cargaisons humaines consistant en 615 personnes, hommes, femmes et enfants, tous pris à Grand-Pré, fut la plus cruellement éprouvée. Elle était destinée à la Pensylvanie ; elle échoua près de Philadelphie. Les autorités de la ville délibérant sur l'hospitalité à donner à ces malheureux, résolurent de les vendre comme esclaves sur le marché des noirs. Mais les Acadiens opposèrent une résistance si énergique qu'on n'os4 pas les pousser au désespoir. On se contenta de les laisser périr de
faim et de misère. Cependant ils ne furent pas abattus par tant de malheurs; le souvenir de la patrie perdue leur donna de nouvelles forces, et puisqu'il fallait mourir, ils résolurent d'aller mourir sous le soleil qui les avuit vus naître. On les vit reprendre péniblement, avec les femmes et les enfants, le chemin de la patrie. Près de mille lieues les en séparaient. Ils étaient parvenus déjà à gagner New-York, et quelques-uns Boston, quand le gouverneur Lawrence les fit arrêter de nouveau! En vain demandèrent-ils justice au roi d'Angieterre, pour eux et tous leurs compatriotes dans une pétition où l'innocence des Acadiens dépossédés est énergiquement démontrée; leur réclamation fut méprisée, et le caemin de la patrie resta fermé devant eux. Que sont-ils devenus? Leur sort, comme celui d’un grand nombre de leurs compagnons d’exil, est resté ignoré. Plus de deux cents étaient déjà morts de misère ; je suis porte à croire avec M. Bourassa, l’auteur sympathique de Jacques et Marie, que le reste se rendit, en grande partie du moins, au Canada. Ceux qui restèrent à New-York s’y établirent ou furent envoyés à St. Domingue, aux Antilles. Nous savons en effet;qu'en 1763,après la conclusion du traité de paix entre la France et l'Angleterre, 418 Acadiens furent transférés de New- York à St. Domingue, mais qu’il en restait un certain nombre dans
l'Etat. M. Rameau pense que ces nouveaux proscrits avaient été enlevés à l'Ile St. Jean.
Sur les 2,000 déportés que nous avons vus repoussés des côtes. de la Caroline, 900 parvinrent à se rendre maître de leurs navires. Ils revinrent à la rivière St. Jean, où ils trouvèrent de Boishébert, et s'employèrent ensemble, pendant quelque temps, à donner la chasse aux Anglais. Mais leur nombre s’étant accru de malheureux qu’ils arrachaient aux Anglais, ou qui venaient d'eux-mêmes les rejoindre, ils manquèrent bientôt de vivres et de toutes choses nécessaires à la vie. La plupart d’entre eux, (parmi lesquels je vois des Denys, des Dugas, des Guilband, des Gourdeau, etc.) se rendirent au Canada. Ceux qui restèrent, remontèrent la rivière jusqu’à Ecoupag, aujourd’hui Frédéricton, où il y avait un établissement acadien déjà ancien mais peu important. Ce surcroit de population amena la disette dans le village. Pour éviter la famine, un certain nombre d’entre les proscrits furent contraints bientôt de reprendre de nouveau le chemin de l'exil. Cette fois, ils se dirigèrent au Canada.
Frédéricton, grâce à l’énergie des Acadiens qui croyaient avoir trouvé enfin un abri—étant au milieu des bois—contre leurs persécuteurs, devint en peu de temps florissant et prospère. Mais un loup rôdait autour de la bergerie. S'il laissait en tranquillité le
troupeau, v’était pour donner aux agneaux le temps d'engraisser et de croître, et rarce qu'il était lui-même, pour le moment, gorgé de victimes. Ce loup, comme toujours, c'était les Anglais. En 1784, ils vinrent de nouveau déposséder de leurs terres et habitations ces infortunés et courageux colons, qu'ils chassèrent ‘“ dans un désert sauvage, au centre des montagnes du Nouveau-Brunswick et du Maine, à vingt-cinq ou trente lieuesde toute contrée habitée ” (Rameau). Ce désert s’est transformé, depuis, en un vaste établissement acadien, nommé Madawaska.
Un cinquième convoi, composé uniquement de ceux de la rivière Annapolis, avait été transporté à Boston. Plus heureux que leurs compagnons d’exil, on leur permit, en 1763, de revenir, non pas sur leurs terres, mais sur une partie déserte de la Nouvelle- Ecosse, dans le comté de Digby. Ils trouvèrent sur ces côtes rocheuses et arides un certain nombre de leurs compatriotes d’Annapolis également, qui s'étaient soustraits aux recherches des Anglais en se tenant longtemps cachés dans les bois, et qui vivaient de pêche, n’osant pas se livrer à l’agriculture. Ils s'établirent tous ensemble le long de ces côtes jusqu’au Cap Sable,et sont deve. nus les ancêtres des Acadiens que nous y trouvons aujourd’hui,
La majorité des habitants de Beaubassin, de Cobéguit et des autres établissements de la Baie Fundy, à l'exception des Mines, avaient échappés aux Anglais en se refugiant de bonne heure, dès 1750 et avant, de l’autre côté des limites, à Beauséjour, Memramcook, Gédaïque, à l'Ile St. Jean, sur les côtes de la Baie des Chaleurs et jusqu’au Canada.
Quelques-uns cependant réussirent à passer les jours d'orage sans laisser le sol de la Nouvelle-Ecosse, les bois leur servant, comme à ceux de Port-Royal, de lieu de refuge......et de souffrance. La forêt pour eux, la forêt humide et malsaine le printemps et l'automne, glaciale et couverte de neige pendant cinq mois de l'hiver, était un privilège enviable au prix de l'exil amer et sombre. S'ils étaient sans pain et sans vêtement à peine, ils pouvaient au moins donner quelques consolations, prodiguer les soins de leur affection à ceux qui souffraient, une épouse, des enfants (1); pour les autres, ils se voyaient séparés de ces êtres chéris, sans espoir de les retrouver jamais, sans savoir, anxiété plus dure que la mort, si quelqu'ami était auprès d'eux pour les consoler, s'ils avaient péri de misère et de faim; peut-être étaient-ils encore dans le
(1} Haliburton rapporte qu'il restait ‘en 1760, près de Cornwallis, au sud de «“ Grand Pré, un petit débris de la population française. Ils n'avaient pas mangé de «“ pain depuis cinq ans et vivaient dns les bois... Ils n'osaient pas retourner “ cultiver la terre.”