XIV.—AUTRES CONSIDÉRATIONS
L'histoire d’an peuple, écrite par une main de maître, est un trésor où chacun va puiser. L'étranger se pénètre des grands enseignements qu’il y trouve gravés ; et, pour les descendants, les hauts faits des ancêtres, leurs succès ou leurs malheurs, sont autant de voix qui leur prêchent le courage, quelquefois la prudence, l'espérance toujours. Mais c’est une erreur de penser que l'histoire est facile à écrire en raison du peu d’importa çe des événements. Des révolutions sourdement ourdies puis étoufiées, des renversements de dynasties, des armées anéanties, des empires sauvés par l’héroïsme d’un petit nombre, sont des événements qui s'imposent à la mémoire et pénètrent d'enthousiasme le, conteur. Mais une plume s'endort à tracer des faits de moiñdre importance ; la monotonie dans le passé d’un peuple ennuie le lecteur et tue l'historien. Il faut alors beaucoup de patience chez celui-ci pour recueillir ces mille et un petits incidents obscurs qu'il n’ose omettre pour n'être pas incomplet, et qu’il craint de mentionner de peur de devenir faligant.
La race acadienne est heureuse eisfière d’avoir trouvé un,
ho:ume qui se soit chargé de tirer son passé de la poussière où il était enseveli, et de lui donner sa place au soleil des nations, M. Rameau, dans son livre La France aux Colonies, a faik revivre
ce petit peuple qui existait encore dans la mémoire des nations de.
l'Amérique par le retentissement de sesmalheurs passés, maisqu’on croyait éteint, tant son présent est obscur et oublié. Sous sa plume, les plus petits incidents deviennent pleins d'intérêt, et les évenements lui ont inspiré des pages touchantes et éloquentes. S'il a fait quelques erreurs, des erreurs importantes même, il faut remarquer que son livre est plutôt un état statistique que l'his-
(1) Nous avons vu l'histoire dés Français retirés au Cap-8able après 1613. Biencourt, LaTour et leurs compagnons—au chapitre VIT.
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toire proprement dite de l’Acadie. Cette histoire, il est à la faire ; elle est même, si j'en crois la renommée aux cent voix, à la veille d'être publiée. L'ami si dévoué des Acadiens ne pouvait mieux couronner sa belle œuvre. Avec son passé, il rend à l’Acadie l'existence ; car un peuple qui n’a pas d'histoire n’a pas véçu.
Je suis heureux de rendre témoignage à M. Rameau de la haute estime! et de la reconnaissance qu'ont pour lui tous les Acadiens. Le même témoignage est mérité et rendu à M. Moreau, l’auteur de Histoire sur l'Acadie Française ; mais il ne faut pas que le mérite de l'homme,de l'écrivain même,;empêche de voir les inexactitudes glissées sous la plume de l'historien. Il peut se rencontrer des peuples qui voient avec indifférence leurs ancètres et leurs contemporains mêlés aux sauvages ou aux européens, aux barbares ou aux nations civilisées. Mais le petit peuple acadien, auquel il ne reste plus, du grand héritage qui lui était réservé en Amérique, qu’une foi inaltérable, don de Dieu, et que l'intégrité du sang français, don de ses pères, garde religieusement ce précieux patrimoine qui, d’un côté, lui rappelle la France, de l’autre lui montre le Ciel. France ! Religion ! ces deux mots sont nécessaires à son existence, comme l'air vital. Otez-lui ce culte, enlevez-lui cet héritage, et demain la race acadienne n’existera plus.
Aussi, la sensation a été profonde, quand un écho parti d'Ottawa leur est venu dire : l'héritage que vous tenez de vos pères n’est pas celui que vous pensez, vous avez tous du sang sauvage dans les veines. M. Sulte n'est pas le seul à le croire, cinq ousix historiens l’affirment comme lui. J
De toutes parts on a protesté, les archives ont été fouillées, la tradition a été examinée, et les vieillards ont dit : le sang qui coule dans nos veines est le sang français.
Cependant, avouons-le, les apparences étaient toutes pour les historiens. Les compagnons de De Monts et de Poutrincourt établis au milieu des tribus sauvages, de 1604 à 1613 ; ceux des habitants de Port-Royal qui ne retournèrent pas en France après l’expédition d’Argall, et vécurent quelque temps de la vie des indigènes ; l'opinion reçue faisant remonter à ces mêmes colons la filiation des Acadiens ; l'amitié profonde qui a existé entre eux et les Abénaquis, amitié qu'on voyait éclater sur le champ de bataille sans se douter qu’elle prenait sa source dans le temple de la Reli-
gion et de la paix ; l'obscurité et le mystère qui enveloppaient cette
première période de leur histoire, tout concourait à entretenir cette supposition, tout faisait croire à la consanguinité des deux races, Mais, plus fort que toutes ces apparences, l'exemple des autres nations européennes venait confirmer les historiens dans
lear opinion. S'il faut en croire ce qui est écrit, les Espagnols, les- Louisianais, les fondateurs de New-York, se sont mêlés aux tribus. aborigènes.. : “ Plus des/trois quarts de la race espagnole, :ou ‘“ plutôt indo-espagnole, appartiennent à la pure, descendance des indigènes de ce continent ” (1). His)
Cette affirmation est directe, et laisse loin derrière elle la tradition qui suppose ‘ quelques gouttes ” de sang indién dans les veines des Acadiens. De leur côté, les historiens américains noùs montrent assez fréquemment des mariages contractés entre leurs compatriotes et les indiens. Dans un discours aux ambassadeurs de Manhatte(New-York) un sagamos terminaiten disant avec toute la véhémence;,et dans ce style imagé qui caractérise l’éloquence des nations primitives : ‘“ Les hommes que vous avez laissés ici pour “ faire l'échange des marchandises jusqu’à votre retour, nous les ‘“ avons aimés comme la prunelle de notre œil. Nous leur avons & donné nos filles pour épouses, et d'elles ils ont eu des enfants. y a “ aujourd'hui un grand nombre de sauvages issus d'eux '’(2).
fl semblait tout naturel, après cela, d'ajouter au nombre des races mélangées, les Acadiens et leurs amis, Mais si l’on eut étudié de plus près leurs rapports, on eut vu que jamais harangueur abénaquis ou micmac n’a rien proféré, n’a rien insinué de semblable à l'adresse des Acadiens. Les Abénaquis, si fiers d'avoir pour alliés des guerriers de la trempe dés Français,‘par qui Saint” Castin, pour avoir épousé 1a fille de leur chef, fut fait grand chet de toutes leurs tribus ;, qui, pour reprocher aux Anglais leur mauvaise foi, leur mettaient toujours sous les yeux les bons procédés des Français ; à oni il faisait tant piaisir de répondre,quand on leur demandait le motif de leur préférence, ‘ le Français est mon frère d'armes, nous avons une même prière lui et moi,” les Abénaquis n'ont jamais dit, n’ont jamais pu dire : “ nous leur sommes attachés parce qu'ils ont pris nos filles pour épouses et que d’ellés ils ont eu des enfants.”
Il n’est pas jusqu'au Canada sur l'exemple duquel on se soit appuyé pour trouver vraisemblables les unions des Acadiens avec les Abénaquises. L'origine des Métis du Manitoba, les fréquentes alliances, mariages naturels et légitimes, des coureurs des bois avec les sauvagesses de l'Ouest, ont fait croire à un semblable commerce entre les premiers Français de l’Acadie et les Souriquoises ; tandis ” que les liens du sang qui unissent encore aujourd’hui,par lesayeux,
(1) M, Rameau, p. 250.
(2) O'Callaghan, vol. I. pp. 275-6.
un grand nombre de familles canadiennes, de toutes les classes et dans tous les rangs de la société, aux Hurons; aux Montagnais, aux Pawnis,aux Iroquois;aux Abénaquis mème, ne permettaient plus de âouter que les familles acadiennes n’eussent encore au moins quelques gouttesde sang indien. Le silence des premiers historiens qui se sont occupés de l’Acadie devait-il confirmer une semblable supposition ? Je ne le pense pas. Lorsque,dans la relation complète et Aétaillée des événements, un fait de l'importance de celui-ci n’est pas rapporté, il faut plutôt conclure qu'il n’a pas existé. Au reste, si l'on se fut donné la peine d'examiner un peu plus la question, on eut vu clairement qu’il n’y avait pas lieu d’inférer ab æqualitate, le mélange du sang chez les Acadiens, du mélange chez les Canadiens. M. Rameau va plus loin, il en tire une conclusion a fortiori, ‘“ On trouvera sans doute, dit-il, plusieurs exemples des ‘ Canadiens ayant épousé des squaws, non-seulement dans les ‘“ territoires de l'Ouest, mais dans le Canada mème, surtout aux ‘ premiers temps de la colonie ; mais chez les Acadiens, vu la ‘ proportion de leur petit nombre, ils sont bien plus fréquents et ont “ du par cônséquent exercer beaucoup plus d’nfluence sur la “ race entière.’ Cependant, depuis deux siècles, il n’est plus question en Acadie de mariages avec les squaws ; demander à un Acadien sil a du sang sauvage lui tiendrait lieu d'insulte. Une semblable question n’a rien d’inoui au Canada, où nous voyons encore aujourd'hui des mariages avec les filles des aborigènes. D'où nait cette différence ? Pourquoi ne voit-on pas de ces mésaillances chez les Acadiens ? Pourquoi l’idée seule leur est-elle en répugnance ? Précisément parce qu’il n’y a pas de mélange entre eux et les indiens dans l’origine de la colonie. L’habitude de ces mariages mixtes ne prend naissance qu’à défaut de femmes européennes; mais-pour qu’elle se perpétue ensuite, il faut qu’elle soit passée plus ou moins dans les mœurs d’un peuple. Voilà ce qu'on n’a pas remarqué. Au reste, M. Rameau, pour affirmer que la consanguinité avec les sauvages,était mieux établie chez les Acadiens que chez les Canadiens, s’appuyait sur trois bases nécessaires dont j'ai démontré la complète insolidité.
C'est ainsi que dans l'Histoire comme dans la vie réelle, les apparences tiennent souvent lieu de vérité. Si je faillis, mes compagnons auront leur part aux conséquences de ma faute, quoiqu'ils n'aient point participé à la commettre. Un premier observateur viendra qui, s’appuyant sur je ne sais quelle théorie classique, fera remarquer que, placés dans les mêmes circonstances, deux sujets ressemblants doivent avoir des conséquences semblables ; un autre surviendra pour qui l'observation du premier paraîtra une
conclusion mathématique ; un troisième endossera la chose sans ‘examen, et ait cinquièmé vous aurez une tradition formidable. ‘Celui :qui, ensuite; objectera qu'une conséquence bonne dans la -spéculation n’est pas toujours rigoureuse dans la réalité, se verra contraint, pour faire prévaloir la vérité, de rédiger tout un plai- -dôyer, tandis qu'à l'origine de la chose, ja simple observation des faits) deux lignes, eussent suffi pour la démontrer,
Rus St. Vincent, Montréal