DIVERS COMPTES-RENDUS
Article de la Revue de Belgique :
Le centenaire de la mort de Jean Jacques Rousseau approche. Les compatriotes de celui qui aimait à s'appeler le citoyen de Genève se disposent à célébrer sa mémoire d'une façon digne de lui; d'après ce que l'on dit de leurs projets, il n'y aura guère de ces pompes superflues qu'il abhorrait, et sa fête aura essentiellement le cachet d'une fête de l'intelligence et de la pensée. Plusieurs ouvrages de circonstance verront le jour à cette occasion. Des discours seront prononcés où Rousseau ne sera ni béatifié ni glorifié outre mesure, mais étudié, analysé, disséqué, photographié sous toutes ses faces. L'histoire générale et l'histoire littéraire y gagneront sous plus d'un rapport. Cette solennité nationale ne sera donc pas vaine et stérile. Rousseau ne la désavouerait point.
Un premier échantillon ou un avant-coureur de la littérature jubilaire a été communiqué déjà, l'an dernier, à l'Institut genevois, et vient de paraître en brochure. C'est une étude fc»rt intéressante sur VOrigine des idées politiques de Rousseau (1). L'auteur, M. Jules Vuy, est un jurisconsulte érudit, un historien et archéologue d'une grande sagacité, un poète délicat. Voici comment il définit son sujet : « Je me propose aujourd'hui, à une « époque où l'on parle beaucoup de l'auteur « du Contrat social, de rechercher avec im- « partialité, froidement, brièvement, autant a que possible, quelle est l'origine de l'idée « la plus saillante du système politique de a Rousseau, quelle est la source à laquelle fi il l'a puisée , d'où venait cette source « elle-même... »
L'idée la plus saillante, l'idée maîtresse du système politique de Rousseau, « qu'il a dé- « veloppée avec talent, à laquelle il a donné c( tout le prestige de son génie, » c'est que
(1) Par Jules Vuy, vice-présidenl de l'Inslilut genevois. Extrait du Bulletin de l'Institut, tome XXIII. Genève, 1878.
<( la souveraineté et la liberté ne se perdent <( pas, qu'elles ne périssent point, qu'elles ne « peuvent être aliénées, qu'elles ne sauraient « être prescrites. » Rousseau ne sépare pas la liberté de la souveraineté. Citoyen genevois, il revendique le droit du Conseil Général à l'exercice de la souveraineté; il proclame la souveraineté des comices contre le sénat; il fbit revivre les anciens privilèges du corps auquel il appartient contre ce qu'il considère comme une usurpation oligarchique entreprise par une partie des privilégiés sur les droits de tous. « En construisant ses théo- « ries, qui allèrent plus loin que sa pensée, « que son intention première, Rousseau son- <( geait uniquement au pays natal; eu vain « s'enorgueillissait-il de sa qualité de citoyen, « qui était alors en réalité un titre aristocra- « tique ; en vain se préoccupait-il avant tout <( de sa patrie dans le Contrat social : il allait ■« devenir bientôt le législateur de la démo- « cratie militante... Après la publication du « Contrat socmZ, tour à tour bien ou mal com- <( prise, trahie plus d'une fois par ses pro- <( près partisans, par ses plus ardents défen-
« seurs, la liberté existera désormais à l'état « de théorie, de principe abstrait revendiqué 4 par l'hamanité en bloc, pour tous les peuce pies, même pour ceux qui n'en voulaient « ou qui n'en savaient pas user. Si Rousseau « avait eu directement en vue Genève, ses « écrits jetés sur un plus grand théâtre, lus « de l'Europe entière, eurent une portée im- « mense que lui-même, dans* le principe, ne « soupçonnait pas. )>
Georges Sand exagère beaucoup, sans doute, lorsqu'elle s'écrie : t La grande ré- « volution française qui a commencé leur • émancipation, savent-ils, les enfants du « peuple, que c'est à Jean-Jacques qu'ils la a doivent ? » Mais il n'en est pas moins vrai que les idées de Rousseau sont devenues en grande partie les idées de la révolution française, et qu'en recherchant leurs origines, on sonde, selon l'expression d'un critique, les origines mêmes de la révolution, et celles de la pensée moderne.
Cette idée de Vimprescriptibilité et de l'maliénabilité des droits du souverain, c'est-à-^ dire de l'ensemble des citoyens, M. Vuy la
retrouve dans la charte des Franchises de Genève qu'un prince-évèque dont le nom est resté populaire, Adémar Fabri, a octroyée, en 1387, à l'ancienne cité impériale du Léman. L'article 78 de cette charte statue que les Franchises de Genève ne peuvent être ni aliénées ni prescrites ; si elles venaient à être violées, cette violation ne les détruirait pas ; elles ne seraient pas perdues par le non usage pendant deux ou plusieurs générations.
C'est là que Rousseau a puisé son idée fondamentale. Le fait ne saurait être révoqué en doute. Très versé dans les annales de sa patrie, l'auteur de V Emile et du Contrat social a voulu être l'historien de Genève; on doit regretter qu'il n'ait pu réaliser ce projet. Il a exposé, dans une ébauche manuscrite, qui est conservée à la bibliothèque de Neuchâtel, les principes justes de l'école historique, et son Histoire aurait été, dans tous les cas, une œuvre remarquable, c( Pour bien « étudier, dit-il, les lois politiques d'un Etat (( moderne, il ne faut point commencer par « les prendre en corps pour les analyser « ensuite, mais il faut, au contraire, les
« prendre à leur origine et suivre l'ordre de a leur composition. Car on n'en peut bien « pénétrer l'esprit qu'à l'aide des circons- « tances qui les ont produites et des eflets « que ceux qui les ont faites s'en sont pro- « mis... Je suis donc obligé, pour expliquer « le gouvernement présent, de remonter à « sa source et d'éclaircir souvent ce qui (L existe par ce qui s'est pas^é depuis fort « longtemps. » Pais il mentionne l'article en question : a L'évèque y déclare qu'il ne fait « que rassembler ou confirmer des fran- (( chises si anciennes, qu'il n'est mémoire du « contraire, en telle sorte que le non-usage ne « peut prescrire contre elles, et qu'il ne laisse « ni à ses successeurs ni à personne le droit « de les révoquer. » Rousseau revient à plusieurs reprises sur la reconnaissance que Genève doit à ses évêques : « La liberté ne « germa que sous l'épiscopat, et les évè- « ques, que le peuple de Genève regarde « comme les anciens tyrans de sa patrie, en « furent, en effet, les pères et les bienfai- « teurs. » Lorsque Rousseau écrivait ces lignes, les préjugés les plus injustes ré-
gnaient encore à Genève, à l'égard des temps antérieurs à la Réformation. Peu d'années après, cependant, un auteur estimable, qui n'était nullement hostile au régime politique moderne, le docte Senebier, énonçait la même idée dans son Histoire littéraire de-Genève. Aujourd'hui, l'on rend généralement justice au régime épiscopal.
Les Franchises d'Adémar Fabri reproduisent en majeure partie les anciennes et immémoriales coutumes genevoises. Elles consacrent aussi quelques principes nouveaux, et celui de l'article 78 en est. D'où vient-il ? M. Vuy, mettant très heureusement à profit sa connaissance des chartes de la Savoie, nous apprend qu'un bourg voisin de Genève, Cruseilles, jadis ville forte et non sans importance commerciale, avait reçu, en 1371, de son seigneur Robert III de Genève, qui fut le cardinal de Genève et l'antipape Clément VII, confirmation de ses anciennes franchises et octroi de franchises nouvelles dans lesquelles est proclamé ce même principe de l'imprescriptibilité en termes à peu près identiques à ceux de l'article 78. Il est
permis de voir dans ce fait autre chose qu'une simple coïncidence. Adémar Fabri était originaire de La Roche, autre petite ville de la même contrée; sa famille était^ comme toute la noblesse du pays, en relations constantes et nécessaires avec les comtes de Genève ; camérier et confesseur de Clément VII, c'est par cet antipape qu'il fut mis sur le siège épiscopal, et il a pu, très naturellement, s'inspirer de son œuvre législative.
Vo:là donc un principe révolutionnaire dont la filiation légitime nous mène à un pape et dans une obscure bourgade savoyarde. Il serait aisé sans doute de la poursuivre plus loin. M. Vuy cite d'autres chartes plus anciennes des environs de Genève : celle de Flumet de 1307, celle de Gex de 1292; je n'en puis parler, ne les ayant pas sous la main. Je pense qu'à une certaine époque et peut-être dans une certaine zone, la disposition dont il s'agit a dû être fréquente et même de style plus ou moins constant.
Elle a pour source première, le droit romain, transmis par le droit canon. On peut
voir dans son introduction un exemple de l'influence favorable au progrès social qu'ont exercée les légistes, tant canonistes que civilistes; on peut rappeler, en particulier, à propos de Clément VII et d'Adémar Fabri, les paroles d'un écrivain libéral français, aujourd'hui ministre de l'instruction publique et des cultes : « Dans la prise d'assaut des « tyrannies féodales, l'honneur d'avoir prati- <L que la première brèche appartient auxjuri- « dictions ecclésiastiques. Impossible de dire « jusqu'où allèrent les prétentions des doctri- <( nés ultramontaines. Une grande part dans « les respects de l'histoire n'en doit pas moins a être faite au droit canon. Après tout, il <( eut mission de venger et de maintenir les « salutaires notions de l'humanité outragées <( violemment dans l'épaisse confusion des « premières races. » A. Rivier.
^Revue de Belgique, livraison du 15 avril 1378, pages 434-437.)
N. B. Cet article du savant recteur de l'Université de Bruxelles a été écrit avant le Centenaire de Rousseau, après la publication du premier mémoire sur V Origine des idées 'politiques du Citoyen de Genève.
Article de la Bibliothèque de l'Ecole des Chartes :
La théorie de la souveraineté du peuple formulée par Rousseau dans le Contrat social est, pour ainsi dire, un produit abstrait et philosophique né de l'étude* de la charte genevoise de l'an 1387. Telle est la thèse que M. Vuy a développée dans l'intéressant opuscule que j'analyse.
L'article de la charte des libertés de Genève qui contient en germe les théories de Rousseau est ainsi conçu dans la traduction française de 1455 :
« Que, si les dessus ditz citoyens de Ge- « néve qui par le temps présent sont et se- « ront au temps advenir procureurs de la « dite cité, des dessus ditz privilèges et fran- « chises en tous leurs chapitres ou en aulc( cuns d'eulx nen usent, que pourtant les « ditz citoyens et communité par l'espace de (( trente ans, quarante ans, cinquante ans ou « plus ne soient pas perdus {sic corr. pre-
« clas ?) (I) ou ne leur puisse encourre preste cription de temps. Et se nous ou nostres « ofQciers que par le temps advenir (seront) a venoient au contraire en tout ou en partie c( de ces privilèges, ou qu'il attentassent de c( venir au contraire, que pour tant ils ne « deussent ne ne peussent aus ditz citoyens, « clercz et communité porter préjudice quelce conque ne alléguer prescription de temps, « sinon en tant qu'il seroit du consentement « et voulenté des ditz citoyens de la dite « communité. )>
Tout concourt à prouver que cet article d'une charte lue certainement par Rousseau, citée par lui, a été l'occasion, le point de départ, de la célèbre formule :
« La souveraineté est indivisible, inaliénac( ble, et elle réside essentiellement dans « tous les membres du corps. »
Je n'ai, pour ma part, nulle objection à faire à la thèse de M. Vuy et je la crois digne de fixer l'attention de nos lecteurs. Ce
(1) La traduction porte bien le mot perdus et l'original non ainitterent nec amitlere deberent. (j. v.)
travail a été, à l'Académie des sciences morales et politiques, l'objet d'un rapport fort remarquable de M. Nourrisson, auquel on fera bien de se reporter (1).
Paul ViOLLET (2).
(Bibliothèque de l'Ecole des Chartes. 1881. Deuxième livraison, pages 215, 216.)
Arlide de la Galette de Lausanne :
Dans un premier mémoire publié, comme celui qui nous occupe, dans le Bulletin de l'Institut genevois, puis à part, l'auteur s'est attaché tout d'abord à établir l'idée fondamentale du système politique de Rousseau, telle qu'elle ressort du Contrat social et des Lettres écrites de la montagne. L'ayant trouvée dans ce principe que la souveraineté et la liberté sont inaliénables et imprescriptibles,
(1) Séances et travaux de l'Académie des sciences morales et politiques, compte-rendu par Vergé, t. 110, p. 904 et suivantes.
(2) De l'Institut. Cet article a paru après la publication du premier mémoire sur V Origine des idées politiques de Rousseau.
Il a démontré par une critique savante et judicieuse, fondée en partie sur de propres passages de Rousseau, que celui-ci n'est pas l'auteur du dit principe. Jean-Jacques l'a emprunté, en lui donnant, il est vrai, une signification toute opposée, aux franchises promulguées dans Genève, le 13 mai 1387, par l'évèque Adémar Fabri, et qui, bien que vouées à l'oubli sous le gouvernement issu de la Réformation, ne lui étaient pas inconnues. L'article 78 de ces franchises, que l'on doit regarder comme l'origine de la théorie politique de Rousseau, est lui-même tiré, ainsi que le prouve M. Vuy, de la charte accordée en 1371 par le cardinal Robert de Genève à la petite ville de Cruseilles.
Mais si l'origine de l'idée est la même, ■celle-ci se présente néanmoins, dans la seconde moitié du dix-huitième siècle, bien différente de ce qu'elle était au quatorzième. Adémar Fabri avait fermement lié par elle la nation genevoise à l'évèque ; Rousseau s'en servit au contraire pour faire éclater une lutte implacable entre le gouvernement et le ^peuple.
Fut-il en ceci un novateur ou n'a-t-il fait que développer et répandre au loin, par l'autorité de son génie, des principes déjà mis en scène ? C'est la question dont s'occupe la seconde brochure.
Abordant dans cette partie le récit des dissensions survenues en 1757 entre le Petit Conseil de Genève et les Représentants, au sujet d'un impôt dont le premier avait frappé les bancs d'église sans le concours du Conseil Général, iM. Vuy établit la preuve, par nombre de citations contemporaines, que les mêmes idées formulées par Jean-Jacques dans le Contrat social, qui parut cinq ans après, furent déjà invoquées à cette occasion, bien que d'une manière moins radicale, par plusieurs des champions du parti populaire. C'est donc là qu'il faut chercher la source directe et la plus abondante de ses doctrinespolitiques.
Tel est, en résumé, le travail de M. Vuy. Il est à regretter qu'il ne l'ait point entrepris sur une plus vaste échelle, en essayant de suivre à travers les siècles la transformation de l'idée d'Adémar Fabri. Quoi qu'il en soit, nous \&
croyons utile et intéressant pour tous ceux qui étudient l'œuvre de Jean-Jacques. Le style en est clair, précis, les questions sont nettement posées, les réflexions et les conclusions y sont justes et instructives. Nous souhaitons à cette seconde brochure tout le succès qu'a eu la première et qu'elle mérite à égal titre.
{Gazette de Lausanne, 19 janvier 1882.)
Article du Journal de Vevey :
Bien qu'on eût déjà beaucoup écrit sur la vie et l'œuvre de Rousseau depuis la fin du dernier siècle, il restait encore un vaste champ ouvert aux investigations de ses biographes et de ses critiques, lorsque le centenaire célébré en 1878 à Genève et à Paris, vint donner une vive impulsion aux recherches à son sujet. Un nombre assez considérable de travaux destinés, les uns à rectifier ou à compléter, sur un ou plusieurs points, les récits des Confessions, les autres à étudier et à rechercher l'origine des principes religieux, mo-
raux ou politiques du grand écrivain, sortirent de presse à cette époque. Ces publications, d'une valeur et d'une étendue très diverse, n'ont point toutes mérité de survivre longtemps à la solennité à l'occasion de laquelle on les avait composées. Plusieurs d'entre elles n'ont eu qu'un intérêt spécial et très momentané. Parmi celles qui, par contre, ont réussi à éveiller une attention durable en projetant de la lumière sur des points jusqu'alors obscurs, on doit citer les deux mémoires de M. Jules Vuy sur VOrigine des idées politiques de Rousseau. Le fait qu'ils ont obtenu tous deux l'honneur d'une discussion au sein de l'Institut de France et qu'ils ont été l'objet d'élogieux comptes rendus dans nombre de journaux français, belges, allemands et suisses, marque suffisamment leur importance.
Dans le premier de ces mémoires, M. Vuy s'attache à rechercher avec toute l'impartialité possible « quelle est l'origine de l'idée la « plus saillante du système politique de Jean- « Jacques Rousseau, quelle est la source à « laquelle il l'a puisée, d'où venait celte
t source elle-même. » Après avoir établi que ridée fondamentale développée dans le Contrat social et dans les Lettres écrites de la montagne est celle-ci : « que la souve- « raineté et la liberté ne se perdent pas, qu'elles ne périssent point, qu'elles ne peu- « vent être aliénées, qu'elles ne sauraient « être prescrites », il prouve que ce principe, auquel Rousseau a donné tout le prestige de son talent, est emprunté au paragraphe 78 des franchises promulguées dans Genève le 13 mai 1387, par l'évêque Adémar Fabri. C'est ce qui résulte évidemment, soit de la comparaison de l'article précité avec les écrits de Jean-Jacques, soit de la polémique de ce dernier avec le procureur général Tronchin. Quant au paragraphe 78 lui-même, il est extrait presque textuellement de la charte accordée en 1372 par le cardinal Robert de Genève à sa petite ville de Cruseilles.
Mais si c'est dans cette charte que l'on doit rechercher la commune origine des systèmes politiques de Fabri et de Rousseau, ceux-ci n'en poursuivent pas moins des buts
diamétralement opposés. L'évêque da quatorzième siècle, par la concession de ses franchises, avait formé un lien des plus solides entre la nation genevoise et son souverain. L'écrivain politique du dix-huitième siècle, par contre, interprète bien différent des mêmes principes, s'en sert pour saper le pouvoir, pour établir entre le gouvernement et la masse du peuple une lutte à outrance, qui finira par la révolution.
Comment la charte épiscopale de 1387 parvint-elle à la connaissance de Rousseau, malgré l'oubli auquel elle était condamnée par le régime issu de la Piéforme? Le principe qu'il en a tiré reçut-il spontanément, par le seul effet de son génie, une allure si essentiellement différente de celle qu'il avait eue d'abord? Telles sont les questions que résout le deuxième mémoire de M. Vuy. On n'ignore pas que l'auteur du Contrat social avait fait des recherches sur l'histoire de Genève et s'était occupé de cette charte. M. Vuy va plus loin en démontrant que cette dernière, rappelée à l'attention du public genevois pendant les troubles qui eurent lieu
plusieurs années avant l'apparition du Contrat social, avait été invoquée alors, dans le même sens que Rousseau, par plusieurs champions du parti populaire. C'est ainsi qu'à l'occasion de la querelle survenue en 1757 entre les Représentants et le Petit Conseil au sujet d'un impôt dont celui-ci avait frappé les bancs d'église sans le consentement du Conseil Général, il fut souvent question des droits imprescriptibles contenus dans les vieilles franchises. Rousseau n'a donc point fait en matière politique une œuvre entièrement originale. Son rôle a été plutôt de généraliser, de développer et de répandre au loin, avec tout l'éclat de son génie, des principes déjà mis en scène.
(Journal de Vevey, numéro du 4 février 1882.)
Article du journal Le Devoir :
En majeure partie, a dit Auguste Cochin, les hommes ne savent ni remonter ni redescendre le cours des idées ; ils se contentent
de les voir passer comme l'eau et se moquent volontiers de ceux qui leur disent qu'en naissant cette eau fut une goutte et qu'à son terme elle sera un torrent. — Rien, n'est plus vrai. Tandis que notre siècle n'a épargné aucun effort, aucun sacrifice pour connaître les sources d'un grand fleuve et s'expliquer ses fécondantes inondations, il a peu fait pour remonter aux sources de ce fleuve d'un autre genre qui emporte la so-^ ciété moderne vers des horizons nouveaux^ Quand on a nommé Montesquieu, Voltaire^ Rousseau, il semble que tout soit dit. On ne s'enquiert pas d'où sont venues leurs idées, et l'on s'accoutume à considérer ces puissants génies comme des météores apparaissant soudain dans le ciel de la pensée, sans que rien ait annoncé leur venue et sans que rien puisse jamais l'expliquer. — C'est ur> tort L'homme dont la pensée est la plus indépendante doit toujours quelque chose de cette pensée à ses prédécesseurs. 11 est ausst intéressant que juste de rechercher quelle part revient à chacun. — C'est un travail de cette nature que vient de faire M. Vuy à l'é-
gard de Rousseau. — M. Vuy était des mieux qualifiés pour cette entreprise, car il est poète, jurisconsulte et historien. En outre, il est Genevois, ce qui n'est pas sans utilité pour qui s'occupe de Rousseau. — Il résulte de cette étude que plusieurs des principes si chaudement défendus par Rousseau dans le Contrat social, entre autres l'inaliénabilité de la souveraineté populaire, ont été puisés dans une vieille charte genevoise de 1387, charte par laquelle l'évêque de Genève d'alors, Adémar Fabri, confirmait les hbertés des bourgeois de Genève en étendant ces libertés. — Les documents font défaut pour savoir si le principe en question fut concédé ou seulement confirmé par cette charte. Les historiens genevois ne sont pas d'accord làdessus; mais cette discussion est sans importance, lorsqu'on veut savoir d'où Jean- Jacques Rousseau tenait ses idées. — Or, les citations de M. Vuy ne laissent aucun doute sur la présence dans la charte de 1387 du principe de l'inaliénabilité de la souveraineté populaire. Ainsi donc, môme en admettant, ce qui est peu probable, que ce principe ait été
concédé et non confirmé à cette époque, il n'aurait pas été âgé de moins de quatre siècles lors de l'apparition du Contrat social D'autre part, il est évident que Rousseau a eu connaissance de la charte de 1387, car il en cite lui-même divers paragraphes dans plusieurs de ses Lettres écrites de la montagne. C'est encore là un point parfaitement établi par M. Vuy.
Il est assez piquant de songer qu'en 1387, il y avait quelque part sous le soleil un évêque assez libéral pour confirmer ou concéder par acte solennel des libertés que les évoques d'aujourd'hui combattent par tous les moyens en leur pouvoir, et que le Pape anathématise avec la plus grande vigueur (1).
(!) Sans aborder les questions confessionnelles, auxquelles ce volume est absolument étranger, nous reproduisons ici un passage de h lettre encyclique de Léon XIII, sur la Constitution chrétienne : « Le droit de commandement n'est... en lui-
a même nécessairement lié à aucune forme politique — Le
a commandement doit être juste et moins sentir le maître que le a père, parce que la puissance de Dieu sur les hommes est sou- <r verainement juste et intimement unie à sa paternelle bonté. 11 <r doit d'ailleurs être exercé pour l'avantage des citoyens, parce a que ceux qui commandent aux autres ne sont investis du pou- « voir que pour procurer le bien public. Jamais, sous aucun préce texte, le pouvoir politique ne doit favoriser exclusivement les a intérêts d'un seul ou de quelques-uns, puisqu'il a été établi a pour le bien général de tous. »
Cela ne preuve pas que l'Eglise romaine soit dans la voie du progrès. — En somme, le travail de M. Vuy est des plus intéressants et des plus neufs. Espérons que le même auteur voudra bien poursuivre ses recherches et remonter aux origines d'autres idées de R.ousseau. — Quelques-unes nous paraissent venir en ligne droite de Fénélon et d'autres du régime théocratique protestant que Calvin établit de son vivant à Genève. Il serait curieux de voir où sont les rapprochements et où les différences (1). E. C.
{Le Devoir, publié à Guise (Aisnej, numéro du 5 mai 1878.)
Article du Correspondant :
Chacun sait aujourd'hui que les libertés constitutionnelles dont l'Angleterre est si fière, tirent leur origine du moyen âge catholique, c'est-à-dire de la grande charte arrachée à Jean sans Terre par les évéques et les
(1) Ce compte-rendu est relatif au premier mémoire.
barons du royaume. Un fait que les travaux historiques de notre âge n'ont pas rendu moins notoire, c'est qu'un grand nombre de cités du moyen âge offraient le type d'une vie démocratique très avancée. Il suffit de rappeler Florence, Vienne, Pise en Italie, et dans le Nord les villes flamandes dont la ligue longtemps si redoutable au roi de France ne fut pas moins obstinée à lutter pour le maintien des institutions locales contre les princes de la maison d'Autriche. Toutefois, quelle longue solution de continuité entre les communes si prospères du moyen âge qui perdirent insensiblement toute vie propre et le réveil des idées démocratiques à la fin du dix-huitième siècle ! Rousseau, qui, par la publication de son Contrat social, devint le principal auteur de ce dernier mouvement, avait-il été fouiller dans la poussière du passé, pour y découvrir les vieilles franchises tombées en désuétude et s'inspirer en quelque manière de leur esprit? Il y aurait là de quoi nous édifier, au moment où l'on s'évertue à faire de la démocratie victorieuse une redoutable machine de guerre contre l'Eglise et le
christianisme. Or, la question que nous indiquons vient d'être justement abordée par un érudit genevois, M. Jules Vuy, ancien membre du Conseil d'Etat de son canton et des assemblées fédérales suisses. M. Vuy a donné pour épigraphe à son travail ces paroles d'Auguste Cochin : « En majeure partie, les hommes ne savent ni remonter ni redescendre le cours des idées; ils se contentent de les voir passer comme l'eau, et se moquent volontiers de ceux qui leur disent qu'en naissant cette eau fût une goutte et qu'à son terme elle sera un torrent. »
Genève, patrie de Rousseau, avait été au moyen âge une cité impériale dotée des institutions de ces communes libres, que nous avons mentionnées; c'était à l'un de ses princes-évêques, Adémar Fabri, dont le nom est resté populaire même au sein de la population protestante actuelle, que Genève avait dû, le 13 mai 1387, la promulgation solennelle de la charte de ses franchises. L'avènement de la Réforme et l'établissement à Genève d'un grand nombre de réfugiés protestants de race noble, sortis de France et
d'Italie, amenèrent insensiblement la transformation de l'ancienne constitution en lui imprimant un caractère oligarchique très prononcé. Le souvenir d'Adémar Fabri et de sa charte populaire jaillit comme un trait de lumière dans la pensée de Rousseau, à l'heure où, travaillé par les sourdes aspirations de son âge, il se mit à écrire sur la politique. M. Vuy ne cherche pas à nous faire voir dans la charte du prince-évèque le prototype du Contrat social. Mais ce qu'il a observé avec beaucoup de sagacité, c'est comment tel principe démocratique des franchises genevoises de 4387^ saisies et méditées par l'esprit de Rousseau, a pu donner lieu aux fameuses théories qui ont fait tant de bruit dans le monde. Par exemple, l'art. 78 de la charte d'Adémar Fabri porte « qu'aucune prescription ne pourra jamais être invoquée au détriment des libertés nouvelles. » Rousseau s'empare de cette idée et il formule son grand principe de l'inaliénabilité de la souveraineté populaire. L'assemblée des citoyens genevois réunis en comice portait le nom de Conseil Général. Quelquefois même.
ainsi qa'en 1420, les simples habitants et les natifs étaient admis à y figurer. Ces comices populaires ont inspiré àPtOusseau sa conception (iu souverain. « La souveraineté, écrit-il, est indivisible, inaliénable, et elle réside essentiellement dans tous les membres du corps social. »
Dès son apparition, le Contrat social fut brûlé à Genève par la main du bourreau. Le procureur général de la république, Jean- Robert Tronchin, répondit à Rousseau par une série de Lettres dites de la campagne. Dans ces pages il lui reproche ouvertement d'avoir été puiser ses principes sur le pacte fondamental dans une charte de 1387 et dans les comices populaires de 1420, c'est-à-dire dans des temps ténébreux où on n'aperçoit pas encore un corps de bourgeoisie, puisqu'elle y marche collatéralement avec le reste des habitants. Tronchin signalait en outre le danger qu'il y aurait à s'appuyer sur des actes remontant à l'époque où Genève avait un évêque. Les célèbres Lettres de la montagne contiennent la réplique de Rousseau. Il ne craint pas, dit M. Vuy, d'opposer
— 22Q — les mérites de l'ancien gouvernement épiscopal à ceux du gouvernement calviniste de son temps, et voici dans quels termes il s'adresse à ses compatriotes : a Ces droits si judicieusement combinés, ces droits réclamés par les représentants en vertu des édits, vous en jouissiez sous la souveraineté des évêques, et à nous, républicains, on veut les ôter ! Voyez les articles 10, 41 et plusieurs autres des franchises de Genève, dans l'acte d'Adémarus Fabri. Ce monument n'est pas moins respectable aux Genevois que ne Test aux Anglais la grande charte encore plus ancienne, et je doute qu'on fût bienvenu chez ces derniers à parler de leur charte avec autant de mépris que l'auteur des Lettres ose en marquer pour la vôtre. ))
Certes, ce passage est curieux. Mais Rousseau ne s'en tint pas là. Il avait conçu le projet d'écrire l'histoire de Genève et la bibliothèque de Neuchâtel conserve des manuscrits importants où un grand nombre des parties de cet ouvrage se trouve à l'état d'ébauche très avancé. Rousseau, plus libre de ses jugements, ne craint pas de se pro-
îioncer ici sur l'origine catholique et épiscopale des libertés genevoises dune manière qui aurait vivement choqué les préjugés de ses compatriotes calvinistes. Il écrit en effet : < L'origine des franchises et des libertés du peuple de Genève se perd dans la nuit des temps. Dans l'acte célèbre de l'évêque Ademarus Fabri, cet évêque reconnaît lui-même que ces franchises qu'il lui confirme sont de temps immémorial. Toutefois, on ne saurait supposer que dans les désordres qu'entraîna la ruine de l'empire romain, aucun peuple, aucune ville, ait conservé la moindre ombre de liberté. Le système féodal, fondé sur l'esclavage des vaincus, n'était pas propre à la faire renaître. Les évêques, seuls protecteurs du peuple, la tirèrent de la soumission, et les droits municipaux de la ville de Genève ne s'établirent que sur ceux du clergé. Le prince, qui devait au peuple sa puissance, paya sa dette avec usure : il fonda la liberté. Elle vint du côté dont on l'aurait le moins attendue. Genève avait à peu près sous les évêques les mêmes droits que Neuchâtel a sous ses princes : l'honneur et l'embarras du
lo
gouvernement étaient pour le prélat, l'avantage et la sûreté étaient pour le peuple. Au dehors, protégé par son souverain, au dedans, par ses franchises, le Genevois ne craignait ni son maître ni ses voisins, il était beaucoup plus libre que s'il eût été tout à fait républicain. » Dans une autre partie de son travail, Rousseau revient sur cette question, et il se montre, si possible, encore plus affirmatif : « L'idée d'aller chercher quelque image de liberté sous les rois de Bourgogne et sous Charlemagne est chimérique. La liberté ne germa que sous l'épiscopat, et les éuêques, que le peuple de Genève regarde comme les anciens tyrans de sa patrie, en furent, en efTet, les pères et les bienfaiteurs. »
Voilà des textes bien peu connus du grand public européen, et cependant leur importance est capitale. On s'est imaginé trop longtemps que Rousseau avait été en fait de démocratie un esprit complètement créateur et que s'il avait suivi un modèle, il l'avait trouvé sous ses yeux, dans la constitution genevoise du dix-huitième siècle. Désormais,.
il faudra beaucoup rabattre de ces affirmations superficielles. La critique historique oblige à reconnaître que Rousseau a perpétuellement opposé la constitution genevoise du moyen âge à celle beaucoup moins large et populaire qui s'était implantée à partir de la période protestante. Le moyen âge catholique a donc exercé, bien que d'une manière indirecte, une action profonde sur le génie méditatif de Rousseau. Quelle parole que celle-ci, prononcée avec l'accent de la conviction la mieux établie : « Le Genevois, sous ses princes-évêques, était beaucoup plus libre que s'il avait été tout à fait républicain ! »
M. Vuy est trop bon archéologue pour avoir limité là ses savantes recherches. Si Rousseau s'est inspiré de l'évêque Adémar Fabri, qui, pour le dire en passant, était un moine dominicain, ancien prieur du couvent que son ordre possédait dans un faubourg de Genève, il faut reconnaître que les franchises de 1387 furent loin d'être les premières promulguées dans le beau pays qui s'étend de la chaîne du Jura au pied des grandes
Alpes. Pour ne pas nous arrêter aux libertés de Neucbàtel, qui remontent au delà même de la grande charte anglaise, c'est-à-dire près de deux siècles plus tôt, il faut mentionner, dans le voisinage immédiat de Genève, un groupe de petites villes, Gex, Thonon, Hermance, La Roche, Cruseilles, qui formaient comme une ceinture autour de l'antique cité épiscopale et qui l'avaient devancée, du moins quant à la promulgation solennelle de leur charte communale. La charte d'Adémar Fabri offre en particulier de grandes analogies avec celle octroyée, quinze années auparavant, en 1372, à la petite ville de Cruseilles, par un prince de la famille des comtes du Genevois, le cardinal Robert de Genève, dont l'élection à la papauté, faite en opposition à celle d'Urbain VI, amena le grand schisme d'Occident. La charte de Cruseilles renferme déjà cette clause sur l'inaliénabilité et l'imprescriptibilité des libertés populaires dont Rousseau fit plus tard la clef de voûte de son système. Adémar Fabri paraît avoir été en tout temps en liaison intime avec Robert de Genève, qui, après se l'être attaché en qua-
lité do camérier et de confesseur, le fit élever à l'épiscopat et enfin l'appela à Avignon pour le revêtir de la pourpre.
Après avoir promené son lecteur au travers des parchemins poudreux qui constituaient les titres publics de ces petites cités des environs de Genève à la fin du quatorzième siècle, M. Vuy ne peut s'empêcher de remarquer que ces vieilles chartes renfermaient, avec une rédaction plus ou moins confuse et mal coordonnée, des garanties précieuses qui nous étonnent aujourd'hui et qu'à certains égards nous ne possédons pas au même degré.
Nous n'avons touché ici qu'un point d'histoire et d'archéologie. Si nous voulions faire ressortir les difïérences qui existent entre la démocratie, telle qu'elle était pratiquée en certains lieux au moyen âge, et celle qui, de nos jours, prétend découvrir dans Rousseau, son père légitime, il nous faudrait entrer dans de trop longues discussions. Au fond, le moyen âge, quelle que fût la rudesse de ses mœurs, n'a rien de commun avec la théorie capitale et vraiment fantastique de Rousseau,
que l'état sauvage est préférable à l'état de société. Il faut bien compter sur l'ignorance et la naïveté du vulgaire, pour lui proposer, en ce moment, l'apothéose de celui qui s'est fait l'incarnation d'un pareil système. Nul doute que Rousseau n'ait rencontré dans la société de son temps bien des choses contre nature. En religion, le calvinisme et le jansénisme avaient substitué à l'Evangile d'amour un Evangile de terreur. En politique, l'absolutisme régnait. Dans les rangs de la société, on trouvait plus d'une inégalité choquante. L'éducation était souvent factice. Trop de savants ne se servaient de leurs connaissances que pour pousser à l'athéisme, trop d'artistes employaient leurs talents à flatter la corruption en essayant de lui prêter des attraits. Etait-ce là un motif pour attribuer tous les maux de la terre au développement de la civilisation, des arts et des sciences? Fallait-il, sous prétexte de nous ramener à l'état de nature, méconnaître complètement la nature humaine? Les hommes du moyen âge avaient trop conscience de leurs passions, souvent
si grossières, pour s'imaginer que l'homme naît aussi complètement bon que l'a voulu Rousseau, et, d'autre part, ils avaient trop d'inspiration d'àme pour renoncer, comme lui, aux sublimes horizons de la foi révélée. Certes, les citoyens des anciennes villes libres croyaient à leur droit de suffrage, et ils prenaient facilement les armes dès que l'on prétendait y porter atteinte; mais comment eussent-ils accueilli le professeur dogmatique et pédant qui serait venu leur prêcher l'absolue infaillibilité des arrêts populaires les plus contradictoires ? Le moyen âge nous a laissé plus d'une chronique peu édifiante, aucune, pourtant, dont l'auteur s'exprime avec ce mélange de fausse pudeur et de cynisme à la Diogène, qui circule comme un acide corrosif dans chacune des pages du livre des Confessions. Notre démocratie contemporaine est justement faible et instable, en proportion de son manque de respect pour ces hautes autorités morales et religieuses dont Rousseau s'est éloigné, sans pouvoir trouver ailleurs ni le repos ni le bonheur de sa vie. Hélas ! ce que cette démocratie admire le
plus dans la religion naturelle de l'auteur dit Contrat social, ce ne sont pas les professions de foi dans l'existence de Dieu, la liberté et. l'immortalité de l'âme, c'est l'attitude orgueilleuse et superbe dans laquelle Jean- Jacques se présente à VEtre suprême, comme pour traiter avec lui d'égal à égal.
Il y a donc lieu de répéter ici une vérité longtemps méconnue, mais qui, remise en lumière par les plus célèbres historiens de notre siècle, commence à pénétrer dans l'esprit général. Cette vérité, c'est que les libertés publiques acquises par les peuples modernes ont eu leur source lointaine à l'époque du moyen âge, si pleine de foi, de vitalité et d'énergie. Ces libertés, qui avaient fini par être supprimées, ont reparu à la fin du dixhuitième siècle, c'est-à-dire dans un temps de dissolution sociale, d'impiété et de corruption, où elles se sont mélangées à des éléments qui, loin de les faire prospérer, les ont. altérées et ont failli plus d'une fois les perdre de nouveau. Nulle part ce funeste alliage n'est plus visible que dans les ouvrages de Pvousseau. C'est ce qui fait que ses écrits^
au lieu d'apporter à la société un bonheur idéal, ainsi qu'il s'en était flatté dans ses rêves, ont produit au contraire l'effet d'une dynamite explosible et amené de sinistres bouleversements. La rude tâche de notre génération consiste à opérer le partage de ces idées d'origine si disparate. On ne peut implanter solidement les unes qu'en rejetant inexorablement les autres.
Xavier Dufresne.
(Correspondant. Livraison du 23 juillet 1878, p. 359 à 363.)
Aniclc du Moniteur de Rome :
(( Les petites nations qui ont leur idiome « ou leur dialecte particulier sont en danger « de mal comprendre ce qui se dit autour « d'elles, de se replier sur elles-mêmes et de « sentir un peu le renfermé-, un petit peuple <i qui parle une des grandes langues de l'Eu- « rope a des communications avec tout l'u- « nivers et l'agrément de pouvoir lui raconter « ses affaires de famille. » Cette réflexion judicieuse que Victor Cherbuliez émettait
— 23G — naguère dans un article sur la Belgique, me revient en mémoire à propos de Genève. Si cette ville qui, il y a cinquante ans, ne comptait guère plus de trente mille habitants, a joué un si grand rôle dans l'histoire, elle le doit sans conteste à sa situation géographique, qui lui a permis de conserver son autonomie et de se mêler aux plus graves événements de l'histoire moderne. '
Placée à mi-chemin du Jura et des Alpes, dans un site magnifique, sur l'une des grandes routes de l'Europe centrale, la cité du Léman semble être moins un entrepôt de commerce qu'un lieu de rendez-vous pour l'échange des idées. On y parle français, peutêtre pas aussi bien qu'à Paris ; du moins, cette communauté de langue entraîne une communauté d'esprit et de sentiment avec un peuple qui a deux qualités précieuses entre toutes : une tête lucide et un cœur chaud. Le voisinage de l'Italie amène le souffle des arts, le goût des discussions philosophiques et théologiques qui distingue la patrie de S. Thomas d'Aquin et de Vico. Par leur contact avec les populations de langue
allemande, les Genevois apprennent â être précis, subtils, opiniâtres à la peine et rangés. Que si des rnalins tiennent à connaître le revers de la médaille et à montrer, chez les Genevois, les défauts des trois races voisines, le temps nous manque pour les réfuter.
L'histoire a été, cette fois-ci, d'accord avec la géographie. Après le démembrement de l'empire de Charlemagne, et, plus tard, après la dislocation du second royaume de Bourgogne, Genève devint ville libre de l'empire, sous la souveraineté de son évêque. Les grands personnages du temps aimaient à s'y arrêter; le commerce y était considérable. Au milieu du quinzième siècle, Amédée VIII, de Savoie, le Salomon de son siècle, ne dédaigna point, après les grandeurs éphémères de la tiare usurpée, de revêtir le titre de prince-évêque de Genève. Quand éclata la réforme et que Calvin exerça son pouvoir despotique dans la cité épiscopale, Genève devint le boulevard des idées nouvelles et resta comme un coin enfoncé jusqu'au cœur des races latines et catholiques. Michelet l'appelle une pépinière de martyrs. Il aurait
raison, s'il était permis de donner le nom de martyrs à ces prédicants sombres et fanatiques qui sortaient de Genève pour aller soulever la France, l'Italie, les Pays-Bas, l'Ecosse, l'Angleterre et l'Allemagne. Au dix-huitième siècle, nous y voyons fermenter et grandir le mouvement révolutionnaire. Voltaire s'établit à ses portes. J.-J. Rousseau, qui fut l'initiateur de la démocratie moderne, est l'un de ses enfants. Il est inutile d'insister sur la place considérable que Genève a tenue dans la première moitié de ce siècle, au point de vue intellectuel et politique. Quel que puisse être l'avenir, et bien que la prépondérance morale de cette ville semble fatalement condamnée à décroître, on conviendra, du moins, que le passé en est retentissant, agité, souvent glorieux.
Quelle a dû être l'influence d'un tel milieu sur J.-J. Rousseau? Les idées politiques et religieuses, les mœurs, les souvenirs, jusqu'à la beauté du site, est-ce que tout cela n'a pas laissé une empreinte profonde, dont on peut retrouver les traces, sur le plus illustre, ou, si le mot vous déplaît, sur le plus fameux
des citoyens de Genève? Quiconque admet, comme nous, la théorie des milieux que M. Taine a si savamment formulée et qu'il a eu le tort d'exagérer, conviendra sans peine que Rousseau doit à sa ville natale une bonne part de son originalité, quelques-uns des traits les plus caractéristiques de sa physionomie. UEmïle et les Confessions sont là pour rendre témoignage de ce que nous avançons. Nulle part, cependant, le Genevois ne perce davantage que dans le Contrat social, dans ce livre qu'on a justement appelé l'Evangile de la révolution.
Les érudits sont gens curieux et inquiets. Ils ne se contentent point des raisons générales qui font le succès des orateurs. Le vague leur répugne. Ils aiment à voir le fond des choses et cherchent dans les faits la contre-épreuve des théories abstraites. Voici un savant genevois, M. Jules Vuy, qui a voulu, ces derniers temps, avoir le cœur net
sur l'origine des idées politiques de Rousseau. Il s'est demandé si l'auteur du Contrat social a créé son système de toutes pièces ou s'il n'a fait que réduire en thèses philosophiques des dispositions du droit public déjà connues et mises en vigueur. Ce savant n'est pas le premier venu. Il a joué un rôle important dans les luttes politiques de son pays. La Suisse, Dieu merci , cDmpte encore de ces magistrats qui ne croient pas que l'heure du repos sonne jamais ici-bas et qui consacrent leurs loisirs à l'étude et à des travaux utiles. On ne peut disconvenir que M. Vuy n'ait la main heureuse. Les circonstances l'amenèrent, il y a quelques années, à s'occuper de saint François de Sales ; il trouva le moyen de dire des choses nouvelles, pleines d'intérêt, sur le grand évêque de Genève, et il a la gloire de nous avoir donné l'histoire vraie de ce chef-d'œuvre de piété que nous aimons tous, V Introduction à la vie dévote. Celte fois-ci, M. Vuy a rencontré un filon aussi riche ; et, comme il a le coup d'œil juste, la main sûre, l'amour passionné de la science et de la vérité, il est en
train d'exploiter cette mine encore inexplorée. Il a déjà publié trois Mémoires sur les idées politiques de Rousseau, et il est arrivé à cette conclusion, — un peu singulière au premier abord, mais irréfutable, selon nous, — qu'il faut chercher l'origine du principe le plus saillant et le plus neuf du Contrat social dans le code des Franchises municipales de Genève, publié en 1387 par le prince-évêque Adémar Fabri.
La vie de Rousseau est bien l'image de son âme. Il semble même que ce père de la démocratie moderne dût présager, par sa jeunesse vagabonde et les vicissitudes de son âge mûr, les errements et les agitations de sa fille turbulente. 11 avait quitté Genève d'assez bonne heure. Observateur attentif, comme sont souvent ses compatriotes, il étudia soigneusement les divers pays où il promena sa tristesse maladive et son âpre désir de jouissance et de savoir. Au cours de ses voyages, il résolut d'écrire un ou-
viage « qui devait, pensait-il, mettre le sceau à sa réputation )> et qui traiterait des institutions politiques. « Il y avait treize ou qua- € torze ans, » écrit-il en 1756, a que j'en « avais conçu la première idée lorsqu'é- « tant à Venise, j'avais eu quelque occa- « sion de remarquer les défauts de ce gou- < vernement si vanté. » A son ordinaire, Rousseau traîna en longueur Texécution de son projet. Il était à la fois paresseux et travailleur infatigable. Il employait de longues années à mûrir l'idée d'un écrit et ne prenait la plume qu'après s'être complètement rendu maître de son sujet. Encore remettait-il plusieurs fois l'ouvrage sur le chantier, comme le prouve l'histoire même du livre qui nous occupe et qui a subi beaucoup de changements avant d'arriver à sa forme définitive. Toutes réserves faites sur les doctrines de Rousseau, disons en passant que sa méthode est la bonne : elle est celle des grands écrivains qui savent le prix d'une phrase et qui tiennent à épuiser leur pensée, à s'approcher autant que possible de l'idéal qui les a charmés.
La pente de ses réflexions le conduisit à rechercher « quelle est la nature du gouver- <i nement propre à former le peuple le plus <( vertueux, le plus éclairé, le plus sage, le a meilleur enfin, à prendre ce mot dans son « plus grand sens. J'avais cru voir que cette « question tenait de bien près à cette au- ^ tre-ci, si même elle en était différente : « Quel est le gouvernement qui, par sa na- « ture, se tient toujours le plus près de la <i loi? De là, qu'est-ce que la loi? et une « chaîne de questions de cette importance. » (Confessions, Partie 11, Livre IX.) Nous touchons ici au vif du problème qui nous occupe. En 1754, Rousseau revint dans sa ville natale ; il avait quarante-deux ans. La république qu'il trouva n'était point, tant s'en faut, celle qu'il avait rêvée à distance. En quoi le gouvernement de Genève valait-il mieux que ceux des Etats que le philosophe voyageur avait visités ? Le pouvoir était aux mains d'une aristocratie jalouse, tracassière, fermant obstinément ses rangs et ne voulant pas entendre parler de réformes. Les
Genevois étaient divisés en sept ou huit classe
^ 244 ^ ses qui se faisaient une guerre acharnée, Rousseau appartenait à la classe la plus élevée^ à celle des citoyens. Il s'ensuit, comme le fait si bien voir M. Vuy, que ce titre de citoyen de Genève, dont l'auteur de VEmile fait si volontiers parade, était un titre éminemment aristocratique.
Mal accueilli par les chefs du pouvoir^ Rousseau ne tarda pas à entrer en lutte ouverte avec eux, et il épousa les querelles du parti de l'opposition. Bien qu'à cette époque il n'ait séjourné que quatre mois à Genève, il profita de ses loisirs pour étudier l'histoire de sa patrie. Des amis qui l'avaient précédé dans cette voie lui servirent de guides : on cherchait des armes contre le gouvernement oligarchique du dix-huitième siècle où l'on en; pouvait trouver, c'est-à-dire dans les temps qui précédèrent la réforme. « Pour bien étu- « dier les lois politiques d'un état moderne, « a dit quelque part Rousseau, il faut com- <i mencer par les prendre à leur origine et c( suivre l'ordre de leur composition. Car on « n'en peut bien pénétrer l'esprit qu'à l'aide « des circonstances qui les ont produites et
« des effets que ceux qui les ont faites s'en (( sont promis. Cela est vrai surtout des pe- « tits gouvernements comme celui de Ge-
(.( nève »
Or, il se trouva que l'ancien gouvernement épiscopal, dont les protestants ont tant médit, est l'un des plus sages et des plus libres qui aient jamais existé. Parmi les évoques de Genève, il y a des hommes de grande valeur, comme Arducius de Faucigny, Aymon du Quart, Jean de Pierre Gise, le cardinal de Brogny ; tous eurent le cœur citoyen. En 1385, l'antipape Clément VII, qui était de la famille des comtes de Genève, fit arriver au siège épiscopal un religieux dominicain, son ami et son confesseur, Adémar Fabri. Quelle époque lamentable que celle où des hommes pieux et sincères comme Adémar Fabri se trouvaient lutter, sans le savoir, contre le véritable successeur de saint Pierre ! L'antipape d'Avignon avait vu juste. Sous la robe de ce moine obscur, se cachait un juriste éminent et un politique de haute portée. Adémar Fabri n'a guère laissé qu'un souvenir de son trop court épiscopat, le Code des
Franchises; mais cet acte a suffi pour rendre son nom populaire et immortel.
Cette pièce renferme deux sortes de dispositions. Les unes, et c'est le plus grand nombre, étaient déjà en vigueur et avaient la sanction du droit traditionnel. Adémar Fabri ne fit que les soumettre à une révision sérieuse et les réunit en une charte unique. Il y ajouta de lui-même un certain «ombre d'articles qui contenaient des dispositions nouvelles et hardies pour l'époque. D'après l'acte des Franchises, l'évèque est le souverain de Genève, il a le droit de grâce et celui de frapper monnaie. Les citoyens se gouvernent eux-mêmes; ils élisent leurs syndics, votent sur les édits et sur les impôts. Tous, sans distinction de rang ou de fortune, jouissent de droits civils et politiques fort étendus. La qualité de bourgeois ou de citoyen s'acquiert par demeure d'an et jour. Adémar Fabri complète ces dispositions par une concession, par un principe encore plus extraordinaire. 11 veut que ces franchises soient perpétuelles : ni les transgressions, de quelque part qu'elles viennent, ni le non-usage n'auront force pour les abolir.
Qui faut-il le plus admirer, ou du princeévèque qui limite aussi généreusement sa souveraineté, ou du peuple qui, dès ces temps reculés, se montre digne d'institutions si larges et si démocratiques ?
Les Franchises d'Adémar Fabri assurèrent la prospérité de Genève. Le mal vint d'ailleurs, et, d'abord de la maison de Savoie, qui aurait voulu prendre la cité du Léman pour capitale. Les intrigues et les violences des princes-loups de Savoie, comme les a nommés un jour M. Thiers, forcèrent plus tard les Genevois à implorer et parfois à subir les secours de Berne; ce qui amena, hélas ! le triomphe du protestantisme. Avec la réforme, disparurent la prospérité matérielle et les libertés municipales de Genève. Les étrangers commandèrent en maîtres dans la petite république; on y vit alors fleurir l'oligarchie, le système des castes, et ceux que Rousseau appelait Messieurs les brûleurs s'en donnèrent à leur aise.
Quoi qu'il en soit, Rousseau ne cache point son admiration pour l'Acte des Franchises. Il le compare, dans son enthousiasme, à la grande charte d'Angleterre. Comme, à ce moment-là, il travaillait à son Contrat social, ses idées se modifièrent au contact de l'ancienne législation de son pays. Un des principes fondamentaux du Contrat social, celui qui a eu le plus de succès, c'est que les droits du souverain (le souverain n'est autre que la volonté générale ou le peuple) sont inaliénables. Tout ce qui tend à les limiter est, de soi, nul ou sans valeur. Qu'un peuple en use ou les abdique, peu importe, ces droits subsistent et peuvent toujours être réclamés. Ils sont dans l'essence même des choses. Qui ne voit ici, avec M. Vuy, une réminiscence des Franchises d'Adémar Fabri?
Les Mémoires du savant genevois contiennent des coïncidences de texte, des citations, qui, à notre avis, ne laissent aucune place au doute. Adémar Fabri, en donnant à sa concession le caractère de perpétuité, s'était peut-être inspiré des formules qu'on rencontre dans beaucoup d'actes ecclésiastiques.
Cette idée est un trait de lumière pour Rousseau qui s'en empare, la transforme en un principe de droit naturel et l'oppose à ses contradicteurs.
N'y a-t-il pas dans le Contrat social d'autres principes qui aient une parenté étroite avec le Code des Franchises, l'égalité civile ■et politique, par exemple? C'est une question que nous posons à M. Vuy. Ne pourrait-il pas aussi indiquer avec plus de netteté les. influences diverses qui portèrent Rousseau à transformer ou mieux, à dénaturer les idées qu'il emprunta au moyen âge catholique?
A notre avis, la clef du système politique de Rousseau est sa définition de la loi. Pour lui, la loi n'est que l'expression de la volonté générale. Il n'admet pas de loi divine, connue par la raison ou la révélation, et sur laquelle la loi humaine doive se régler. D'autre part, en posant comme un dogme social le concours de tous à l'élaboration de la loi, il érige en système nécessaire de gouvernement ce qui n'est qu'une des formes changeantes de la société, la plus séduisante peut- •être, à coup sûr, la plus périlleuse de toutes,
nous voulons dire la démocratie. Combinez: ces deux idées, et voilà que la démocratie a tous les droits et n'est tenue à aucun devoir envers qui que ce soit. Enfin, pour frayer les voies à son système, Rousseau y met le comble de l'absurdité, il rend même suspectes les idées généreuses qui s'y sont glissées en nous les présentant comme un ensemble de thèses philosophiques qui sont au-dessus de tout conteste, comme une charte de droits inviolables et imprescriptibles.
Que J.-J. Rousseau eût surtout Genève en vue, en publiant son Contrat social, nous le croyons sans peine. Les luttes qu'il soutint à cette époque contre les chefs de l'aristocratie genevoise en sont une preuve convaincante. Toutefois, M. Vuy nous semble insister trop sur ce point. Sa thèse ne serait point infirmée, alors même qu'il serait admis que Rousseau voulait donner une théorie gêné-raie de gouvernement et qu'il songeât à d'autres pays en même temps qu'au sien. Sous^ l'influence des idées humanitaires qui étaient alors en vogue et qu'il contribua plus que personne à répandre, l'auteur du Contrat so-
cial se crut appelé à concourir à la régénération du monde. Esprit faux, s'il en fut jamais, il revêtit quelques idées, qu'il avait prises dans la démocratie bourgeoise du quinzième siècle, du vernis banal de la littérature antique. Il crut qu'on gouverne ou qu'on réforme une nation avec la même précision qu'on résout un problème de géométrie.
Il est donc constaté qu'avant J.-J. Rousseau, avant la déclaration des Droits de l'homme, il exista des peuples libres et chrétiens, qui se gouvernaient eux-mêmes et ne connaissaient pas le tléau des révolutions. Nous remercions M. Vuy de nous avoir fait admirer l'un de ces grands évêques du quatorzième siècle, qui présidèrent à la pacifique émancipation des bourgeois et des artisans, et de nous avoir montré à quel point la Genève épiscopale l'emporte sur la Genève protestante par ses libertés publiques et l'esprit démocratique de ses institutions.
Que les Catholiques de Genève nous permettent d'exprimer un vœu! puissent-ils se retremper de plus en plus aux sources vivifiantes de leur histoire nationale ! Ils ont plus que personne le droit de se dire de leur pays, puisque la plus belle portion de l'histoire de Genève leur appartient. Ils n'ont point à s'effrayer d'une démocratie intelligente et respectueuse des droits acquis, puisqu'un de leurs meilleurs évoques, a, de lui-même, ouvert les voies à ce mouvement qui emporte les peuples vers des destinées nouvelles. Est-ce que le régime du self-government, sagement appliqué, ne sert pas la cause de la civilisation et ne tend-il pas à former des caractères forts ? Par cette ligne de conduite, par cet amour sincère de leur pays et de ses anciennes institutions, les catholiques ne gagneront peut-être pas du premier coup la cause de la liberté religieuse : c'est une de ces victoires qui ne se remportent pas toujours avec les seules armes de la raison ; il faut des luttes morales, des sacrifices dé toute sorte, parfois le sang des martyrs. Ils auront du moins contribué pour leur part
à hâter l'heure bénie qui verra ce que Léon XIIÎ a si bien nommé la pacification des consciences.
(Moniteur de Rome, 20 janvier 1883.)