LA CENSURE A GENEVE
Un membre du Conseil des Deux-Cent, bien connu comme naturaliste et comme philosophe, Charles Bonnet, écrivait, le dix-huit juin dix-sept cent soixante-deux, au célèbre Haller, de Berne :
(£ Ce matin, notre Conseil a condamné les <( deux ouvrages de Rousseau : le Pacte so- « cial (1) et Emile, à être lacérés et brilles par <( la main du bourreau, et cette sentence si « juste a été aussitôt exécutée. »
« Il y a deux siècles, on aurait brûlé Rous- <( seau dans Genève; aujourd'hui, on se con- <( tente de livrer au feu ses écrits (2). »
(1) Le Contrat social.
(2) Bibliothèque universelle, novembre 1883, pages 346 el suivantes.
Ainsi, d'après le philosophe genevois, le bûcher de Rousseau était en corrélation directe avec celui de Servet; la sentence du seizième siècle faisait brûler l'homme, celle du dix-huitième les écrits seulement. Dans l'une et l'autre affaire, la peine était semblable ; en ces matières, le Petit Conseil, c'està-dire, le pouvoir exécutif, jouissait de l'arbitraire le plus absolu.
Quant à ce régime de censure officielle et sans limites, à cet arbitraire inouï dans une république, à cette exécution par le moyen du feu et par la main du bourreau, tout cela paraissait naturel à Charles Bonnet, il ne s'en préoccupait pas, il n'en parlait pas, la sentence était si juste !
Ce régime de censure, livrant, sans aucune garantie quelconque, vie et biens à la toutepuissance et au bon plaisir d'un pouvoir exécutif siégeant à huis clos, a eu, quant à Rousseau, un retentissement immense, et il n'y a là rien que de bien naturel.
Pourtant, ce régime ne datait pas de la veille seulement; il était, depuis bien des générations déjà, et depuis des siècles, pratiqué
sur une large échelle dans Genève ; après Rousseau lui-même, il a été pratiqué largement encore durant des années. Plusieurs écrits de Bérenger, l'historien de Genève, ont été en effet brûlés dans cette dernière époque, et un bon nombre d'autres dont l'énumération serait longue (1). Le Petit Conseil semblait vouloir accélérer l'heure de sa chute €t il s'étourdissait plus ou moins lui-même dans son propre aveuglement.
Les hommes les plus distingués tiennent volontiers pour bonnes certaines lois, parce qu'elles sont très anciennes et qu'ils les ont toujours vu fonctionner; ils les considèrent comme devant faire naturellement partie de l'organisation sociale ; tel était évidemment le cas de Charles Bonnet.
On s'est demandé à quelle époque avait été établie à Genève une censure pareille, quelle était son origine, quel rôle elle a joué ; elle
(I) En particulier, un Mémoire sur les di^oits dont les habitants avaient Joui avant la République, Voir notamment Bulletin de l'Institut national genevois, tome XXVII (1883), entre autres pages 69, 70, 75-80, 104-106, 124 et suiv.
rappelle, en effet, un système d'inquisition qui heurte violemment nos mœurs actuelles.
La réponse est facile.
Ce n'était point une institution récente dnas la ville du Léman, elle était au contraire en vigueur depuis plus de deux cents ans consécutifs ; elle coïncidait presque avec l'arrivée de Calvin à Genève; elle avait eu une influence considérable et frappé un grand nombre de malheureux; le bûcher avait souvent joué son rôle, le bourreau avait fini par devenir un personnage important dans l'Etat. C'est à ca point qu'à l'époque calviniste pure, en 1560, Vun d'eux avait fini par sHnscrire officiellement pour les fonctions de ministre du saint Evangile. Nous aurions quelque peine à le croire si le fait ne nous était pas attesté par un historien genevois, zélé partisan de la Réforme (1).
(1) a Le bourreau songe à se mettre sur les rangs. Jac- « ques Sylvestre, exécuteur, » lisons-nous dans le registre du 17 juin 1560, « a présenté requête aux fins de lui bailler licence a d'aller en son pays et lieu de naissance pour emploier le taa. lent qu'il a reçeu dans la religion, comme il se sent pressé du a saint Esprit, et afin que la Seigneurie ne demeure dépourvue « d'exécuteur de la haute justice, il prie qu'il plaise en eslire un
Ainsi qae nous l'apprend Froment, l'un des réformateurs, à propos d'une brochure anonyme, publiée en 1539, et ainsi que nous l'explique un publiciste contemporain, M. Théophile Dufour (1), la censure fut introduite pour la première fois dans Genève, en cette année 1539, au grand regret des imprimeurs et autres. VEdit des imprimeurs fut décrété le 9 mai 1539, publié le 13 mai, et renouvelé dès le 6 janvier 1540; on avait proposé que les contrevenants fussent passibles seulement d'une forte amende, outre la confiscation des livres imprimés; mais cette pénalité fut remplacée par la sanction beaucoup plus vague : de V indignation de Messieurs, c'est-à-dire que les contrevenants furent passibles d'une peine absolument indéterminée, emportant vie et
« autre, et s'offre à servir jusqu'au mois d'août prochain...» Le bourreau ne reçut pas d'admonestation et son gage fut notablement augmenté. — Amédée Roget. Histoire du peuple de Genève, depuis la Réforme jusqu'à VEscalade, tome IV, page 7«.
(1) Théophile Dufour. Notice bibliographique sur le catéchisme et la confession de foi de Calvin (1337) et sur les autres livres imprimés à Genève et à Neuchâtel (\oi3-l5iO). Genève, 1878, page 137. — Herminjard. Correspondance des Réformateurs. Tome V, 1878, page 303.)
-^ 258 — biens, et donnant au Petit Conseil un pouvoir absolu, dont il usa largement et dans une foule de circonstances.
La censure n'existait pas auparavant dans Genève, la Genève épiscopale ne Va jamais connue, ce qui explique très bien le remarquable essor que prit, en la ville impériale, l'imprimerie naissante, soit dans la seconde •moitié du quinzième siècle, soit dans le commencement du seizième.
L'étude détaillée et complète de ce sujet mènerait loin.