A. de Candolle, Géogr, bot, raisonnée, chap. VII et X
2. A. de Candolle, Géogr, bot. raisonnée ^ chap. VIII, p. 804.
ARCHÉOLOGIE ET PALÉONTOLOGIE lî
tout à coup de grands développements par l'effet de la culture, car l'homme n'aurait pas commencé à la cultiver si elle n'avait offert dès l'origine quelque chose d'utile ou agréable.
Une fois la plante cultivée réduite à ce qui permet de la comparer raisonnablement aux formes analogues spontanées, il faut savoir encore quel groupe de plantes à peu près semblables on juge à propos de désigner comme constituant une espèce. Sur ce point, les botanistes sont seuls compétents, parce qu'ils ont l'habitude d'apprécier les différences et les ressemblances, et qu'ils n'ignorent pas la confusion de certains ouvrages en fait de nomenclature. Ce n'est pas ici le lieu de discuter ce qu'on peut appeler raisonnablement une espèce. On verra dans quelques-uns de mes articles les principes qui me paraissent les meilleurs. Gomme leur application exigerait souvent des observations qui n'ont pas été faites, j'ai pris le parti de distinguer quelquefois des formes quasi spécifiques dans un groupe qui me paraît être une espèce, et j'ai cherché l'origine géographique de ces formes comme si elles étaient vraiment spécifiques.
En résumé, la botanique fournit des moyens précieux pour deviner ou constater l'origine des plantes cultivées et pour éviter des erreurs. Il faut se bien persuader cependant que la combinaison d'observations sur le terrain et dans le cabinet est nécessaire. Après le collecteur qui voit les plantes dans une localité ou une région et qui rédige peut-être une flore ou un catalogue d'espèces, il est indispensable d'étudier les distributions géographiques, connues ou probables, d'après les livres et les herbiers, et de penser aux principes de la géographie botanique et aux questions de classification, ce qui ne peut se faire ni en voyageant ni en herborisant. D'autres recherches, dont je vais parler, doivent être combinées avec celles de botanique, si l'on veut arriver à des conclusions satisfaisantes.
§ 3. — Archéologie et paléontologie.
La preuve la plus directe qu'on puisse imaginer de l'existence ancienne d'une espèce dans un pays est d'en voir des fragments reconnaissables dans de vieux édifices ou de vieux dépôts, d'une date plus ou moins certaine.
Les fruits, graines et fragments divers de plantes sortis des tombeaux de l'ancienne Egypte et les dessins qui les entourent dans les pyramides, ont donné lieu àdes recherches d'une grande importance, dont j'aurai souvent à faire mention. Il y a pourtant ici une chance d'erreur : l'introduction frauduleuse de plantes modernes dans les cercueils de momies. On l'a reconnue facilement, quand il s'est agi, par exemple, de grains de maïs, plante d'origine américaine, glissés par les Arabes; mais on peut avoir ajouté des espèces cultivées en Egypte depuis deux ou trois mille
ans, qui semblent alors d'une antiquité trop reculée. Les tumuli ou mounds de TAmérique septentrionale et les monuments des anciens Mexicains et Péruviens ont fourni des documents sur les plantes qu'on cultivait dans cette partie du monde. Il s'agit alors de temps moins anciens que celui des pyramides d'Egypte.
Les dépôts des lacustres ou palafittes de Suisse ont donné lieu à des mémoires très importants, parmi lesquels il faut citer en première ligne celui de Heer, mentionné tout à l'heure. Des travaux analogues ont été faits sur les débris végétaux trouvés dans d'autres lacs ou tourbières de Suisse, Savoie, Allemagne et Italie. Je les mentionnerai à l'occasion de plusieurs espèces. M. le D*" Gross a eu Tobligeance de me communiquer des fruits «t graines tirés des palafittes du lac de Neuchatel, et mon collègue le professeur Heer m'a favorisé de quelques renseignements recueillis à Zurich depuis sa publication . J'ai dit que les dépôts appelés Kjôkkenmôddings dans les pays Scandinaves n'ont fourni aucune trace de végétaux cultivés.
Les tufs du midi de la France contiennent des feuilles et autres débris de plantes qui ont été déterminés par MM. Martins, Planchon, de Saporta et autres savants. Leur date n'est peutêtre pas toujours plus ancienne que les premiers dépôts des lacustres, et il est possible qu'elle concorde avec celle d'anciens monuments d'Egypte et d'anciens livres des Chinois. Enfin, les couches minérales, dont les géologues s'occupent spécialement, apprennent déjà beaucoup sur la succession des formes végétales dans divers pays; mais il s'agit alors d'époques bien antérieures à l'agriculture, et ce serait un hasard singulier, et assurément précieux, si l'on découvrait à l'époque tertiaire européenne une -espèce actuellement cultivée. Gela n'est pas arrivé jusqu'à présent, d'une manière tout à fait certaine, quoique des espèces non cultivées aient été reconnues dans des couches antérieures à notre époque glaciaire de l'hémisphère boréal. Du reste, si l'on ne parvient pas à en trouver, les conséquences ne seront pas claires, attendu qu'on pourra dire : telle plante est arrivée depuis, d'une autre région, ou bien elle avait jadis une forme diffé- Tente, qui n'a pas permis de la reconnaître dans les fossiles.
§ 4. — Histoire.
Les documents historiques sont importants pour la date de ^certaines cultures dans chaque pays. Ils donnent aussi des indipations sur l'origine géographique des plantes quand elles ont été propagées par les migrations d'anciens peuples, les voyages pu des expéditions militaires.
; 11 ne faut pourtant pas accepter sans examen les assertions des auteurs.
La plupart des anciens historiens ont confondu le fait de la
HISTOIRE i
culture d'une espèce dans un pays avec celui de son habitation antérieure, à l'état sauvage. On a dit communément, — même de nos jours — d'une espèce cultivée en Amérique ou en Chine qu'elle habite l'Amérique ou la Chine. Une erreur non moins, fréquente a été de croire une espèce originaire d'un pays, parce qu'on l'a reçue de là et non du pays véritablement de son origine. Ainsi les Grecs et les Romains ont appelé pomme de Perse la pèche, qu'ils avaient vue cultivée en Perse, qui n'y était probablement pas sauvage et que j'ai prouvée naguère être originaire de Chine. Ils ont appelé pomme de Garthage (Malum punicum) la grenade, qui s'était répandue progressivement dans les jardins, de Perse en Mauritanie. A plus forte raison, les très anciens auteurs, tels que Bérose et Hérodote, ont pu se tromper, malgré leur désir d'être exacts.
Nous verrons, à l'occasion du maïs, que des pièces historiques entièrement forgées, peuvent tromper sur l'origine d'une espèce. C'est singulier, car pour un fait de culture il semble que personne n'a intérêt à mentir. Heureusement les indices botaniques^ ou archéologiques aident à faire présumer les erreurs de cette nature.
La principale difficulté — celle qui se présente ordinairement pour les anciens historiens — est de traduire exactement les noms des plantes qui, dans leurs livres, sont toujours des noms vulgaires. Je parlerai bientôt de la valeur de ces noms et des ressources de la linguistique dans les questions qui nous occupent ; mais il faut indiquer auparavant quelles notions historiques sont le plus utiles dans l'étude des plantes cultivées.
L'agdcjilture est sortie anciennement, du moins en ce qui concerne les principales espèces, de trois grandes régions oik croissaient certaines plantes et qui n'avaient aucune communication les unes avec les autres . Ce sont : l a Chine, le ^d-ouest de. l'Asie (lié avec rEgypte^et l'Amérique mtertropicalerjeTie veux^às^dire qîTeh "Europe, en Afrique ou ailleurs des peuples sauvages n'aient cultivé quelques espèces , à une époque reculée, d'une manière locale, comme accessoires de la chasse ou de la pêche ; mais les grandes civilisations, basées sur l'agriculture, ont commencé dans les trois régions que je viens d'indiquer. Chose digne de remarque, dans l'ancien monde, c'est sur le bord des fleuves que les populations agricoles se sont surtout constituées, tandis qu'en Amérique c'est sur les plateaux du Mexique et du Pérou . Il faut peut-être l'attribuer à la situation primitive des plantes bonnes à cultiver, car les rives du Mississipi, de rOrénoque et de l'Amazone ne sont pas plus malsaines que celles des fleuves de l'ancien monde.
Quelques mots sur chacune des trois régions.
La Cnine avait depuis des milliers d'années une agriculture et même une horticulture florissantes lorsqu'elle est entrée, pour la première fois, en communication avec l'Asie occiden-
I taie, par la mission de Gbang-Kien, sous le règne de l'empereur Wu-ti, dans le ii© siècle avant Tère chrétienne. Les recueils appelés Pent-sao, écrits à Tépoque de notre moyen âge, constatent qu'il rapporta la fève, Je concombre, la luzerne, le safran, le
I sésame, le noyer, le pois, Fépinard, le melon d'eau et d'autres plantes de l'ouest S alors inconnues aux Chinois. Ghang-Kien, comme on voit, n'a pas été un ambassadeur ordinaire. 11 a étendu singulièrement les connaissances géographiques et amélioré les conditions économiques de ses compatriotes. Il est vrai qu'il avait été forcé de demeurer dix ans dans l'ouest et qu'il appartenait à une population déjà civilisée, chez laquelle un empereur , 22ÛO ans avant Jésus-Christ , avait entouré de cérémonies imposantes la culture de quelques plantes. Les Mon goles étaient trop barbares et venaient d'un pays trop froid pour avoir pu introduire beaucoup d'espèces utiles en Chine ; mais, en étudiant l'origine du pêcher et, de rabricotier, nous verrons que ces'iraWës ôîil été portés de Chine dans l'Asie occidentale, probablement par des voyageurs isolés, marchands ou autres, qui passaient au nord de l'Himalaya. Quelques espèces ont pu se répandre de la même manière de l'ouest en Chine, avant l'ambassade de Chang-Kien.
Les communications régulières de la Chine avec l'Inde ont commencé seulement à l'époque de ce même personnage, et par la voie détournée de la Bactriane ^, mais il a pu y avoir des transmissions de proche en proche par la presqu'île malaise et la Cochinchine. Les lettrés qui écrivaient dans le nord de la Chine ont pu les ignorer, d'autant plus que les provinces méridionales ont été jointes à l'empire seulement au ii« siècle avant Fère chrétienne ^.
Les premiers rapports du Japon avec la Chine ont été vers l'an 57 de notre ère, par l'envoi d'un ambassadeur, et les Chinois n'eurent vraiment connaissance de leurs voisins orientaux que dans le me siècle, époque de l'introduction de l'écriture chinoise au Japon *.
La vaste région qui s'ét^fid du Gange à l'Arménie et au Nil n'a pas été anciennement aussi isolée que la Chine. Ses peuples ont échangé, de place en place, et même transporté à distance des plantes cultivées, avec une grande facilité. Il suffit de rappeler que d'anciennes migrations ou conquêtes ont mêlé sans cesse les populations touraniennes, aryennes et sémites entre la mer Caspienne, la Mésopotamie et le Nil. De grands Etats se sont formés, à peu près dans les mêmes temps, sur les bords de l'Euphrate et en Egypte, mais ils avaient succédé à des tribus