‹ Origine et esthétique de la tragédieChapitre 3 sur 7 · LE MYSTÈRE D'ÉLEUSIS · texte numérisé non relu

LE MYSTÈRE D'ÉLEUSIS

Nous avons tous été élevés dans l'admiration de la philosophie grecque et simultanément dans le mépris de la religion polythéiste. Ce besoin d'antithèse, qui nous a habitués à ne comprendre une notion que par la notion contraire, se montre dans le perpétuel parallélisme, établi depuis vingt siècles, entre le monothéisme et le monde païen. Aujourd'hui, on se

demande si la doctrine d'un Platon n'a pas une origine sacerdotale? On s'est rendu compte qu'une cérébralité constitue un prisme colorant, que la Vérité comme la lumière rencontre des opacités plus ou moins épaisses et qu'il faut prendre une doctrine à divers étages spirituels pour la bien juger. La mythologie de Chompré et des écoles représente le fatras superstitieux le plus incohéqui soit. Ce que les Grecs appelaient mystères renferme peut-être des idées plus importantes que ne suppose M. Foucard. Sans remonter jusqu'à Eumolpe, d'une date incertaine, nous possédons la liste des dadouques depuis 485 avant J.-C. jusqu'au passage Alaric, à la fin du ive siècle. Lefsina est le nom actuel de ce nombril du monde attique et, malgré soit on se souvient du mélancolique vers d'Hugo :

Cérigo, qui fut jadis Gythère.

Éleusis n'est plus qu'un paysage.

De ce théâtre religieux il neresteque

les dessous. L'enceinte mystique, incendiée pendant les guerres médiques et reconstruite par Iktinos, l'architecte du Parthénon, n'offre que des substructions sans aspect plastique. Il faut fouler le sol de Sparte pour contempler une désolation semblable: l'extrême subtilité et l'extrême brutalité ont disparu radicalement, Tune s'est évaporée pour ainsi dire et l'autre a subi le sort justicier de son réalisme.

On ferait un beau tableau d'un 15 septembre (boédromion) athénien.

Le cortège se forme qui doit parcourir les cents stades (près de quatre ligues de route) entre la métropole politique et la métropole religieuse. Ce pèlerinage national durera neuf jours. Le premier est celui du rassemblement (argumé); le second s'appelait « à l'eau les initiés »; au troisième, on faisait les offrandes d'orge. Ensuite avait lieu la procession de la corbeille pleine de fruits, au cri de « Salut, Déméterî » Le cinquième jour ou jour des torches, la

cérémonie se faisait le soir. Le lendemain, la statue de Bacckos, fils de Zeus et de Coré partait du Céramique, au milieu d'un cortège qui chantait couronné de myrte : elle s'arrêtait devant le figuier sacré et sur le pont de Céphise,et enfin pénétrait à Éleusis par une entrée spéciale. On donnait le septième jour à des jeux et le huitième aux petits mystères pour ceux qui n'étaient pas encore initiés.

Le myste (voilé) est celui qui sait se racheter du phénomène extérieur et l'épopte (voyant) est cet autre initié parvenu à la conscience du phénomène intérieur.

Nous voyons le myste tremper ses mains dans l'eau bénite et venir en face du hiérophante qui lui lit un texte gravé sur pierre. Il doit être important puisqu'on menace de mort le divulgateur. Quant aux représentations sacrées d'où l'art de la tragédie est sorti, nous ne pouvons pas les décrire, sans les inventer. En réunissant l'opéra et la tragédie dans

le cadre d'une cérémonie catholique, nous obtenons l'image approximative de ce spectacle inoubliable, qui fut certainement le chef-d'œuvre du génie sacerdotal.

Pour quelques-uns, Perséphoné n'est que le grain de blé enseveli sous la terre (chez Pluton) une partie de l'année.

Le myste se serait cru à bon droit mystifié, si le hiérophante ne lui avait révélé que cela. Déméter ne saurait être la Gérés romaine, son nom de Terre-Mère indique un sens métaphysique puisqu'on pourrait le traduire excellemment par « Notre- Dame ». Le caractère douloureux de ce mythe tranche singulièrement sur l'ensemble des concepts helléniques.

Déméter s'appelle la Douloureuse, notre « Mater Dolorosa » c'est le vrai visage de Dyonisos ; et par ce seul fait, nous touchons à la plus secrètedoctrine d'Ionie. L'homme possède trois certitudes, la naissance, la maladie ou vieillesse et la mort.

Elles sont épouvantables et ceux qui

les regardèrent en face renoncèrent à la vie et aux rites de la vie, comme le Boudha.

Leconte de Lisle et Nietzche, esprits différents, ont été semblablement affectés par la Déméter chrétienne , ils l'ont attaqué comme une ennemie de l'humanité, parce qu'Eleusis n'existe plus et que Rome renonce à faire des époptes.

Dyonisos donne matériellement le vin, moralement il inspire l'enthousiasme, l'ivresse morale qui surmonte les réalités, et dresse la figure de l'espoir auprès du berceau et auprès de la tombe.

Isocrate le vieux a dit : « Nous devons à Déméter les fruits dont nous pouvons nous nourrir comme les bêtes et l'initiation qui nous communique les plus douces espérances. »

Perséphone, c'est l'âme qui a goûté à la grenade fatale et qui doit descendre dans l'Hadès pour renaître. Le mystère d'Eleusis consistait en une théorie du devenir. Au lieu

de s'abandonner à cette fatalité qui plane sur le héros antique, l'initié possesseur des lois providentielles s'efforçait de leur obéir et de devancer les arrêts du sort, en substituant aux ordinaires attractions celle de l'au-delà.

Projeter son espérance hors du champ limité de la vie et opposer aux contradictions contingentes une affirmation purement spirituelle, c'est s'affranchir globalement de la plupart des maux.

Renoncer a toujours été le verbe des esprits supérieurs : mais nul ne renonce à un bien très prochain sans en concevoir un autre plus souhaitable encore.

On ne conteste plus l'origine sacrée et Eleusinienne du théâtre : le drame fut d'abord une représentation dogmatique ; nous en avons trois preuves : le Prométhée, les Euménides et YŒdipe à Colone. Eschyle nous révèle une page suréminente de l'évolution humaine qui porte l'effigie de Lucifer dans la ver-

sion chrétienne: il donne aussi dans YOrestie la théorie de la purification. Sophocle nous fait assistera la mort du juste et certainement ce que le hiérophante lisait au récipiendaire sur les tables de pierre explipliquait l'étrange dénouement du bois des Eumenides.

L'Hadès était le thème de l'initiation. Dès que le fidèle devient fervent, il s'inquiète de la mort et de son lendemain. Nous trouvons des peintures précises de l'enfer grec et de ses supplices : le tonneau des Danaïdes, la roue d'Ixion, le rocher de Sisyphe, la faim de Tantale. On se figure bien les bords du Styx.

L'Elysée échappe à notre imagination : l'Odyssée peint une Tempé, à la température égale, un délicieux climat. « Là, dit Protée, des jours heureux sont accordés aux humains.»

Cette assertion, calme et froide, légitime la sentence d'Euripide : « la pire existence est préférable a la mort la plus glorieuse. »

Socrate ne parle d'immortalité

qu'au moment de boire la ciguë et nul ne peut dire si la doctrine de la résurrection était répandue en Grèce.

Eleusis renseignait à peu près telle que nous la connaissons, mais il la démontrait mieux que nous ; car appliqués à la seule étude de l'âme, les Eumolpides savaient incomparablement ses besoins et le meilleur mode pour les satisfaire.

On se trouve, en sortant du labyrinthe des recherches, devant une notion connue et commune. Les problèmes de l'âme ont toujours été les mêmes : cela se voit par l'œuvre des poètes. Les plus anciens gardent l'excellence et ce qu'on appelle progrès dans les arts n'existe pas pour l'expression lyrique des sentiments. Ni les religions, ni les philosophies ne présentent des différences considérables d'un cycle à l'autre. On les voit développer exagérément un aspect de la pensée et on ne retient que ce caractère parce qu'il favorise la mémoire.

A regarder jusqu'aux couches pro-

fondes de la croyance, on découvre à l'état latent des principes universels. Déméter et Dyonisos incarnent l'énigme de la vie. Nous gémissons avec l'une, mais nous espérons avec l'autre. Qui donc supporterait une existence où, même[sans malheur, demain serait identique à aujourd'hui, d'une identité entière } Notre vie organique s'opère par la satisfaction de l'appétit et son retour; ainsi notre vie morale consiste en une succession de désirs satisfaits ou non, mais qui colorent les heures.

Demain est une création de notre cerveau, ce terme, qui signifie nos ambitions, qui titre nos efforts, ne vaut que comme hypothèse et il suffit à nous faire accepter le présent. Le masque rayonnant et consolateur de Dyonisos se substitue sans cesse à celui déplorable de Déméter. L'église grecque — Eleusis était cela — enseignait une théorie du lendemain appliquée à tous nos jours et non à un seul. En cela, elle rendait doctrinal un mouvement

inné de notre nature. Au lieu de se proposer un espoir médiocre et momentané, Tinitié envisageait le lendemain indéfini ou devenir.

Il ne s'agit pas ici d'aborder là critique du spiritualisme, mais seulement de saisir le vrai sens de l'initiation antique.

Quelqu'un a dit : « La maladie est une fonction ». Ou pourrait appliquer cette formule à la douleur morale. Toutefois la maladie agit comme une façon de mort sur la matière, tandis que l'âme, par sa nature, ne se décompose pas dans la souffrance qui est pour elle un mode évolutif.

Tannhauser aimé de Vénus aspire à la souffrance. Son âme ardente s'évade du domaine voluptueux comme du pire supplice. Ainsi l'orgie Dyonisiaque fatiguait l'individu et le disposait à une recherche héroïque . Lorsque le minnesinger s'écrie : « Ma foi n'est qu'en Marie ! » il a vu le pâle visage de Déméter et désormais il aime la douleur, par le

pressentiment de ce qu'elle contient.

Il n'y a point d'autres psychologues que les poètes. Ils voient en eux-mêmes l'humanité et, sous la pompe et la vivacité des images, leur vision constitue un déterminisme véritable. Malheureusement notre cérébralité ne sait pas lire simultanément les deux portées de l'art : nous nous abandonnons au plaisir esthétique ou nous nous appliquons à l'aride méditation, incapables d'unir l'impression pathétique au travail métaphysique. Or, le génie est celui qui habille d'images ses idées et qui fait de la science de l'âme un spectacle. Antigone, en violant la loi édictée par Gréon, en invoque « une autre qui n'est pas écrite mais qui est immuable ».

Pourquoi le sacerdoce grec réservait-il à l'initiation la doctrine du devenir } Craignait-il de voir la masse déserter l'activité sociale et se consacrer au salut au lieu de se dévouer à la cité ? Voulait-il, en maintenant l'imagination dans le cadre

national, obtenir du citoyen un enthousiasme que le fidèle tranporte hors du temps et du lieu ?

L'immortalité du grec est celle qu'on acquiert comme patriote et que décerne le suffrage des concitoyens.

En fermant les yeux au monde extérieur, en se voilant la vue, le récipiendaire s'isolait des institutions et du mouvement ethnique.

Même en tenant compte de l'exaltation du néophyte, Polyeucte montre quels effets produit dans une âme l'amour divin, éteignant les autres sentiments et jusqu'au goût pour la vie. L'initiation commande le respect du culte public et l'obéissance aux lois, mais elle détruit l'activité civique. Un idéal incomparablement élevé se substitue à l'étroite notion du patriote. Les actes seraient-ils irréprochables et conformes au bien public, le coeur du mystique ne supporte plus l'étroite enceinte du rempart, il s'élève au-dessus de l'Acro-

pôle, vers ce ciel qui sera la patrie éternelle.

Mourir, helléniquement, c'est descendre sous la terre, dans l'ombre peuplée parles ombres. Les Champs- Elyséens correspondent seulement à nos limbes. Voilà pourquoi aucun personnage grec ne déteste la vie en soi et ne parle de l'immortalité comme d'un bonheur préférable.

Que voyait donc l'épopte (voyant) en son état d'autopsie ? Ce que Socrate affirmait quand il fit sa dernière recommandation de sacrifier un coq à Esculape II était au huitième jour de la grande initiation avec la mort pour hiérophante.

Le christianisme s'est confondu trop tôt avec l'Empire et de cette confusion sortit le césarisme spirituel, qui disputa l'Occident à l'Empereur lui-même. Ce fait spécial à notre histoire rend difficile la conception d'un clergé aussi patriote, aussi social que le sacerdoce grec qui renonce à promulguer les vérités lorsqu'elles peuvent appauvrir l'âme

nationale et détourner sa force.

L'idée d'égalité, si récente qu'on la chercherait vainement avant le xviii9 siècle, contredit trop à la science pour paraître dans l'entende* ment hellénique. On fonda des mystères pour satisfaire l'exception.

L'ésotérisme sera toujours le meilleur procédé contre l'hérésie, il contente l'individu et le décide à ne point troubler l'ordre établi. Si on veut pénétrer le secret de l'Hellade, on considérera d'une manière parallèle, le courant Dyonisiaque et l'Eleusinien et réunissant par analogie des contraires, la douleur de Déméter et la joie de Dyonisos, on verra leur confluent. A un point indéterminable mais positif, Déméter chante le Péan et Dyonisos le thrène: ce sont vraiment deux masques pour une seule face.

L'antique doctrine ne procédait pas seulement par images dramatiques, elle formulait ses plus hautes notions sous des traits sentimentaux. Habitués à la sécheresse des

formules métaphysiques, nous regardons les anciens systèmes comme s'ils étaient des images. L'illustration nous séduit, nous n'entendons pas la métaphysique exprimée théâtralement et plastiquement. Ce qui n'est point pédant ne saurait paraître savant ; l'effet d'ennui nous semble la marque de toute profondeur.

Déméter et Bacckos sont simplement le manger et le boire, disent certains. Sans doute : mais le pain correspond à la nécessité et le vin au plaisir. L'un symbolise le besoin et l'autre l'exaltation.

Si nous montions ainsi une gamme analogique, nous arriverions aux expressions mystiques. Que se produit-il chez l'épopte ou saint de notre ère: ne s'afflige-t-il pas de ce qui fait la joie du profane ; ne se réjouit-il pas de ce qui épouvante ce même profane ? Naturellement l'homme déteste la solitude, et voilà les anachorètes et les ermites. L'homme redoute la privation et toute atteinte à sa chair, et voici des êtres qui se

mortifient et se martyrisent : ils pleurent comme Déméter et ils adorent leur peine ; ils ne peuvent ni ne veulent être consolés que par la mort : l'âme de Déméter et l'âme de Bacckos les possède ensemble. On appellera cet état l'ivresse ou la folie de la croix : Sainte-Thérèse dira qu'elle meurt de ne pas mourir. A ce spectacle extraordinaire et qui s'accompagne souvent de circonstances miraculeuses, quelle explication donnerons-nous ? Celle du hiérophante d'Eleusis.

L'homme peut, en contradiction avec les lois ordinaires de l'instinctivité, recréer sa sensibilité, c'est-àdire confondre la réalité du plaisir et de la peine par une opération intérieure. La recréation de la sensibilité est le grand phénomène de l'individualisme et aussi la preuve positive de l'immortalité.

Les passions du théâtre, qui sont toutes des Euménides, représentent l'humanité sérielle : colère d'QEdipe, d'Ajax, de Créon, d'Hercule, de Phi-

loctète ; désespoir d'Ajax, d'Hémon, d'Hécube ou de Prométhée ; ces lamentables tableaux semblent faits pour rejeter beaucoup d'âmes vers le plan mystique. Toujours éblouis par la beauté de la forme, au point de croire que les anciens faisaient de l'art pour l'art et ne se proposaient qu'un résultat exclusivement plastique, nous ne remarquons pas assez le pessimisme de la tragédie. « Ne proclamez le bonheur de personne avant sa mort » est le dernier mot dy Œdipe- Roi.

Les fables qui comportent des dieux comme personnages finissent dans l'apaisement : Prométhée est délivré, Oreste est pardonné. Partout ailleurs, les catastrophes s'accumulent sans répit. La fatalité, qu'on s'obstine à voir comme un Deus ex machina et dont on fait l'invisible et suprême personnage, le mauvais Ange, n'existe que dans le cœur des individus. Le jeu des passions amène naturellement tout ce qu'on attribue aux Dieux, par mora-

lité officielle.

Un enchaînement rigoureux nécessite chaque dénouement ; ce naturalisme va si loin que tout héros appartient à l'un des quatre tempéraments hipocratiques. Pour le spectateur ordinaire, l'effet animique se bornait à des fermes propos de modération et de sagesse. Il savourait cette joie peinte par le poète Lucrèce de contempler les tempêtes passionnelles en jouissant de sa paix de citoyen honnête et obscur.

D'autres plus vibrants ou plus réfléchis ne se contentaient pas de la doctrine courante et demandaient à l'ésotérisme une consolation ou un éclaircissement. On interrogeait d'abord Dyonisos, dieu du vin et de toutes les ivresses : beaucoup ne dépassaient pas ce degré d'évolution. Eschyle, accusé d'avoir révélé les mystères, se justifie en prouvant qu'il n'est que Dyonisien. Ceux qui avaient plus de curiosité allaient à Éleusis.

Si nous supposons que le théâtre

de Dyonisos n'est que la chaire où l'initiation parle à la foule et invite l'exception à participer aux plus hautes vérités, quelle estime nous devons faire d'une doctrine qui emploie une parade aussi sublime pour recruter ses fidèles ! Vraiment les missions actuelles offrent à la sensibilité une bien faible pâture, et nos clergés si paresseux devraient moins mépriser et étudier plutôt leurs prédécesseurs de l'Attique.

Littré définit le mysticisme, une croyance qui admet des communications secrètes entre l'homme et la divinité. Cela manque d'exactitude.

Le mysticisme est toute croyance qui affranchit l'individu du déterminisme sériel : autrement, le mysticisme consiste à contredire en quelque point à l'expérience générale.

Le mot continue aujourd'hui à désigner à peu près la même chose : et tout phénomène d'individualisme est un phénomène de mysticité.

L'Antiquité parfaitement sage n'émancipait que l'individu et par

degrés : dès lors, à côté de la caste sociale et de fait, il existait une caste morale qui maintenait une unité véritable, malgré le développement personnel.

S'il fallait légitimer par des juxtapositions de textes l'ésotérisme grec, un volume suffirait mal. La forme de l'essai ne permet que la présentation d'une idée. Le Janus d'Axel dit excellemment : « Je n'instruis pas, j'éveille ! » Le fils de l'accoucheuse ne nommait pas autrement son rôle d'excitateur des consciences.

Le mystère d'Éleusis, dégagé des splendeurs d'une liturgie esthétique, se réduit à une proposition assez simple comme énoncé et d'une valeur incalculable, si on l'applique à la vie morale. Le devenir heureux est un accroissement de la conscience ; il aboutit à la personnalité éternelle.

Cette promesse de la permanence du Moi, à travers les étapes évolutives de la survie, atteint le plus haut prix que l'homme puisse con-

voiter. Être éternellement soi ; voilà ce que l'épopte se proposait. Peu d'esprits soutiendraient sans trouble cette éblouissante perspective: l'idée de repos inspirée par le poids de la vie l'emporte même dans les rituels spiritualistes sur celle d'immortalité.

L'initiation s'efforçait de révéler aux plus dignes l'orientation véritable, afin qu'ils n'épuisassent point les forces animiques aux oeuvres d'icibas.

Celui qui relira les tragiques avec la préoccupation de retrouver la pensée d'Éleusis sur la scène de Dyonisos, découvrira que l'âme humaine, identique en ses besoins aux différents cycles, n'a jamais cessé de se nourrir des mêmes éléments et qu'ils tirent leur essence de la nécessité.

Le génie grec nous montre, dans toutes les activités, l'individualisme cultivé, c'est-à-dire élaboré suivant une méthode ; le génie moderne manifeste, et manifestera chaque jour davantage, l'individualisme sau-

vage ou spontané, c'est-à-dire sans méthode.

La Bibliothèque, véritable Babel, ne tiendra jamais la place d'Éleusis.

Chacun devra désormais être son hiérophante et faire son autopsie sans autre secours que l'incertaine intuition.

N'est-il pas étrange, que par le cours des choses, l'intelligence occidentale propose encore comme dernier terme de perfection, celui même qui constituait le grand mystère de l'Ionie ?

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