LA RELIGION ET LE THEATRE
Lorsque Platon appelait la constitution athénienne « une théâtrocratie » il faisait plus que de lancer un trait spirituel sur « les auditeurs d'actions et contemplateurs de discours », il révélait l'origine sacrée de la tragédie. Beaucoup de bons esprits s'irritent de l'importance actuelle des gens et des choses du théâtre. Ils n'ont pas tort, car Susarion le Mégarien triomphe à la place de Thespis et nous célébrons les rites du Bacchus romain au lieu des mystères de Dyonisos. Quelle que soit la décadence de cet art, il mérite qu'on l'étudié comme l'expression la plus haute de notre race, et le rite suprême de la civilisation aryenne.
Dans le magnifique ouvrage de la Commission d'Egypte, les plus anciens temples du Nil paraissent ptolémaïques, tellement le dessinateur obéit à ses habitudes classiques : on découvre du Vitruve, voire du Palladio, à Louqsor. La culture occidentale commence à découvrir l'hellénisme. Il n'y a pas longtemps, elle tenait compte de Sénèque le tragique et nommait Voltaire après Corneille et Racine. L'étymologie, qui nous ramène à l'origine d'une idée, brise nos poncifs actuels et permet au passé d'apparaître, obscur encore mais réel, authentique. Entre le chant du bouc du vne siècle avant Jésus-Christ et Cinna par exemple, il y a vraiment un abîme ; et le premier qui l'ait mesuré est ce fameux Nietzsche qui mérite, autant par sa puissance cérébrale que par son étrangeté,de partager avec Paracelse l'épithète de docteur illuminé. L'Origine de la tragédie, que nous pouvons lire en français, grâce M. Albert, projette une clarté imprévue sur la
naissance du drame. « L'évolution de l'art est le résultat de l'esprit apollonien etde l'esprit dionysien. » Cette formule restera, épigraphe nécessaire de cet ordre d'idées: mais il s'en faut que la définition de ces esprits soit rigoureuse et que la part dyonisiaque se trouve dans la musique. En outre, le dithyrambe (ce mot signifie deux fois né, alias initié) n'a pas jailli de l'instinctivité : c'est au contraire l'expression de la plus haute conscience. Aux périodes primitives la religion est l'arche ; tout ce que nous voyons paraître dans les arts ou les mœurs sort du temple, unique source du génie ethnique.
Les premiers chapitres de la Genèse forment le scénario d'une féerie pédagogique qui servait à l'éducation sacerdotale. 11 n'y eut jamais de religion sans mystère, ni de mystères sans mystes. Le plus ancien des théâtres se dressa dans une crypte, inventé par ceux-là dont la domination ne pouvait s'affirmer sans tenir en haleine la sensibilité d'une race.
Cet art scénique qui les synthétise tous, devenu pour le clergé actuel l'antichambre de l'enfer, naquit au foyer le plus intime de la puissance théocratique. En lisant les anciens, on découvre une machinerie et des trucs qui feraient envie à nos scènes.
La profération des oracles, l'apparition des défunts, cérémonies canoniques, nécessitaient une habileté extrême. Les cinquante Erynnies d'Eschyle surgissent de l'ombre des hypogées, comme le fantôme de Clytemnestre Hérodote raconte que les envoyés de Périandre virent par deux fois le fantôme de Mélisse au temple de Thesprotie. Aux petits mystères d'Eleusis on montrait Charon et sa barque, des serpents, des monstres et aussi, comme il est dit dans Aristophane : « La lumière la plus pure, des bosquets de myrte; des chœurs bienheureux d'hommes et de femmes. » Strabon compare le temple d'Eleusis à un théâtre.
D'autres circonstances témoignent encore que l'art sacerdotal englobait
tous les autres; Solon veut s'opposer aux audaces deThespis; à Sparte, on cloue au pilori la lyre de Terpandre coupable de porter une corde nouvelle ; Lucien nous dit qu'Orphée et Musée défendirent d'expliquer les choses saintes sans la danse et le rythme: enfin Platon veut des lois pour régler les chants et les danses et qu'il ne soit pas permis de chanter ou de danser autrement.
L'homme vraiment familier avec l'antiquité ne sourit ni ne s'indigne; il admirera plutôt ces hiérophantes inspirés qui inventèrent tous les modes du plaisir esthétique, unissant la violence de l'instinct à la pureté de l'idée. D'abord sublimes inventeurs, les prêtres devinrent des politiciens.
Les arts de l'enthousiasme, ils les employèrent à régner, et l'histoire de l'art énumère surtout les étapes de sa laïcisation, pour parler le langage contemporain,
Nous possédons des centaines de pièces hindoues d'un charme analogue aux parties sentimentales et féé-
riques de Shakespeare. Kalidasa, Barabhuti, Cudraka, Harsa sont de beaux poètes. M. Marius Fontanes, assure qu'un chœur dialogué soutenait le drame et que le sujet s'appuyait de « groupes plastiques. » Le Brahmanisme et le Boudhisme durent sanctifier le théâtre qu'ils ne pouvaient renverser, comme Apollon et Dyonisos étaient déjà associés à Delphes, au temps des Pisistratides.
Bacchus inconnu à Homère n'est d'abord qu'un démon, un héros. Les Bacchantes d'Euripide nous racontent comment le roi Pentheus1 qui voulut s'opposer à l'établissement du nouveau culte, fut mis en pièce par sa propre mère Agavé. Le Dieu récent n'est pas fils de Thémis ou de Gaïa comme le Titan sublime, mais de Zeus et d'une princesse de Thèbes : cela signifie que l'émancipation dyonisiaque fut conçue au sein de la religion même. Dans cet amour, Zeus apparaît glorieux et terrible avec sa foudre. Sémèle meurt, l'Olympien sauve l'enfant et l'enferme dans sa
cuisse, ce dont le faubourien se souvient lorsqu'il dit à son compère :
« Tu n'es pas sorti de la cuisse de Jupiter. » Ce séjour dans la jambe divine explique le nom de l'hymne de bacchique, le dithyrambe (passé par deux portes ou né en deux fois).
Nous sommes ici en présence d'un schisme qui fut conjuré fort habilement par l'admission de la doctrine dissidente. Avant de la caractériser, il faut établir l'origine sacrée de la tragédie et qu'elle représente au moins, sous Eschyle et Sophocle, le rite admirable d'une secte, la cérémonie d'un credo encore obscur pour nous.
Elevés dans le goût de l'orthodoxie, formés par un clergé qui mit toujours l'immobilité de la doctrine au-dessus de tout, avec quelle difficulté nous envisageons le mouvement incessant du mythe indien ou ionien! Simplificateurs entêtés, nous méprisons cette végétation sacrée qui ne touche pas aux mœurs, ces rêves autour du divin qui enivraient nos
ancêtres. Echappons-nous aux modalités successives de la foi ? Les dévotions, cette partie populaire et instinctive de la religion, défient le pouvoir sacerdotal. Il peut les utiliser et en prendre la tête, jamais il ne les détermine.
Au théâtre de Dyonisos, à Athènes, le siège du centre, au premier rang, porte sur le rebord la mention de son titulaire, le prêtre de Dionysos Eleuthéréen. A droite de celui-ci, siégeait l'exégète des oracles Pythiens ; puis le pontife de Zeus, protecteur d'Athènes. Ces témoignages épigraphiques effacent la vignette traditionnelle représentant des vignerons en fête exhalant leur ivresse en chansons et trémoussements. Le chariot de Thespis portait tout autre chose que de l'ébriété rustique. Ne prenons pas des masques satiriques pour des images, quand il s'agit surtout des inventeurs du masque !
L'hymne partout a été la forme primitive de la poésie; il eut donc le prêtre pour auteur. On fait honneur
à Thespis d'avoir créé le coryphée qui répondait aux questions du chœur et se tenait près de l'autel des parfums ou thymélé. Le dialogue constitue la forme dramatique : on le voit dans les Suppliantes où, sauf une scène, un seul acteur s'entretient avec les filles de Danaùs. Aucun dithyrambe n'est venu jusqu'à nous, et si Pindare nous initie à la métrique spéciale qui le régissait, métrique sans mètre appréciable, le caractère de ce chant d'initiation reste mystérieux. Il était écrit par dedans et par dehors et présentait un double sens, ésotérique et exotérique.
La première fois que le théâtre abandonna la légende de Bacchus, les assistants protestèrent ; leur question est devenue proverbiale. « Quel rapport cela a-t-il avec Bacchus ? »
Euripide manifesta l'évolution rationnaliste qui fit écho à la parole de Socrate : chez lui la tradition ne fournit plus que des formes expressives et les dieux, au lieu devenir dénouer la fable, paraissent sous les traits
d'un acteur-prologue.
Il y avait une telle identité, entre les mystères bacchiques et ceux d'Eleusis, qu'Eschyle fut accusé d'avoir révélé la doctrine secrète, dans des pièces malheureusement perdues, les Sagittaires , les Prêtres, Sisyphe, Iphigènie et Œdipe ; il se justifia en prouvant qu'il était consacré à Bacchus et non pas initié aux secrets de Cérès.
Le Promethêe enchaîné nous livrerait quelques-unes des conceptions dyonisiaques, si nous traduisions les symboles anciens par des analogues modernes. La douleur y apparaît la loi même de l'évolution. Le Titan peut ravir le feu aux immortels pour en doter les éphémères, mais il assumera dès lors les siècles de tâtonnements et d'angoisse qui incombaient à l'humanité. Zeus, principe conservateur et premier ministre du Destin, serait odieux s'il était libre. Nietzsche s'extasie sur « l'idée sublime du péché efficace »; il identifie Êve l'inconsciente à Promethêe le prévoyant et
traduit le mythe « par la nécessité du crime imposée à l'individu qui veut s'élever jusqu'au Titan ». La pensée dyonisiaque est plus profonde : l'individu qui s'affranchit de la loi d'espèce sauve le collectif, en se sacrifiant. Selon la Norme, le feu devait un jour descendre de l'empyrée pour le bien de l'homme; ce jour lointain, Promethée le devance; son délit ne consiste pas dans l'acte même, mais dans l'heure. Les émancipateurs agissent avec violence; l'abolition trop brusque de l'esclavage met tout en péril dans un pays et surtout les esclaves.
L'Allemand, par contre, a bien dit en considérant Promethée, OEdipe, les héros enfin, comme les masques de Dyonisos, unique protagoniste du théâtre. Chez les Hellènes, les conflits religieux se produisaient dans le temple. On évitait à tout prix de dresser autel contre autel ; schismes et hérésies se mouvaient à l'ombre du temple parfois étouffés, souvent acceptés par l'orthodoxie. A ce prix,
on conserva la paix religieuse. Les croyances païennes formées d'allégories trancendentales et au même titre de puériles superstitions devaient répugner à beaucoup comme elles nous répugnent: l'initiation vint satisfaire ces mécontents de la crédibilité et comme toute foi est prosélytiste et veut se répandre, le théâtre devint le rite et la publique exhortation de la nouvelle doctrine. Les dieux d'Homère, puissants monarques, se passionnent pour les débats de leurs vassaux terrestres, interviennent sans justice et luttent entre eux selon des prédilections singulières et parfois fantasques; les dieux d'Eschyle se montrent en vrais recteurs de l'homme. La tragédie sacrée commence au sommet du Caucase et finit dans le bois des Euménides. Un démon vainqueur des grands dieux, un homme vainqueur de la fatalité, de cette ananké antérieure et supérieure aux Olympiens, telles sont les propositions majeures de la tragédie grecque : véritables prophéties, ora-
cles sublimes annonçant, cinq cents ans à l'avance, la floraison suprême de la conscience aryenne et ce miracle de la sensibilité d'où le Christianisme est sorti.
L'Hellène primitif se trouvait en face de ses Dieux comme un surya ou tchandala devant le brahmane; il s'appelait l'éphémère. Dyonisos révéla l'immortalité de l'homme et ouvrit l'immense horizon du devenir.
Lorsque disparaît OEdipe, pourquoi Thésée met-il les mains sur ses yeux, épouvanté devant un spectacle insupportable à regarder? Aucun mortel ne pourrait dire comment le fils de Laïus a quitté ce monde; et pour que l'imagination du spectateur ne s'égare pas à évoquer des souvenirs fabuleux, Sophocle rejette les images connues. OEdipe n'a pas été foudroyé ; OEdipe n'a pas été englouti. Les dieux l'ont envoyé chercher ou bien la terre l'a reçu doucement. Il n'y a pas eu d'agonie et il n'est pas mort d'un accident organique. Le messager conclut : « Enfin s'il faut admirer un mor-
tel, c'est celui-là! » La mort du saint couronne la formidable expiation et manifeste cette théorie de la volonté droite qui illumine les Védas comme la Baghavad.
Œdipe à Colonne, représenté quatre ans après la mort de son auteur, doit être considéré comme le testament de l'esprit Dyonisien. Euripide nous représente Héraclès payant l'hospitalité d'Admetos en héros et arrachant Alkestis à la mort. C'est un drame sans portée métaphysique, un conte pathétique où la tradition fournit des circonstances à uue moralité usuelle: on y voit trois bons exemples: le dévouement conjugal, le respect de l'hospitalité, un grand trait de reconnaissance ; rien toutefois dans cette excellente pièce n'instruit le spectateur, ne lui suggère de ces pensées décisives qui haussent un cœur et le purifient. Il y a, chez le troisième tragique, beaucoup de merveilleux, et jamais de mystère.
D'après lui, Paris n'amena à Ilion qu'un fantôme, lequel s'évanouit dans
l'air, lorsque Ménélas retrouva dans l'île de Pharos sa véritable épouse réfugiée en Egypte, chez le roi Protée. Les grands poètes accomplissent les traditions en dégageant leur signification de la vétusté; ils ne les déforment pas. Aristophane nous avertit qu'Euripide méritait, comme artiste, la même ciguë que but Socrate le dialecticien.
11 nous faut un grand effort pour concevoir la tragédie autrement qu'émotive et esthétique; l'archéologue comme l'exégète hésite à reconnaître les idées sous des formes si belles.
Quoi? Cet art incomparable ne se contentait pas d'atteindre la beauté et se proposait encore un autre but !
Non seulement le poète tragique parlait religieusement et était écouté de même; mais, par surcroît, il manifestait une doctrine secrète sous des expressions orthodoxes et ainsi donnait satisfaction à la foule et aux artistes? Cette accumulation de volontés différentes, volonté d'art, volonté de dévotion, volonté d'initiation
si idéalement combinées, que le plus routinier des spectateurs ne pouvait se scandaliser, et que le plus sceptique des modernes se croit en présence d'un ouvrage simplement littéraire; cette prodigieuse mixture des lois de l'art, de la religion d'Etat et du plus libre esotérisme; cette triplicité d'éléments confond nos habitudes, désoriente nos notions et, à vrai dire, nous semble invraisemblable. Pour découvrir, sous ses voiles splendides, la doctrine dyonisiaque, on écartera d'abord les vignettes où brillent le thyrse dans des mains frénétiques, et le cortège du Dieu où passent des panthères, et on verra l'identité de la vigne et du soma védique. La caste, véritable dogme social des Indiens en Grèce, fut la base religieuse. Dès lors, le premier pas de l'émancipation proclama l'immortalité de l'homme, et enseigna la loi du devenir. Sous peine de ruiner la morale, il fallait substituer à la fatalité une sanction de justice qui satisfit la conscience.
Pris dans un réseau presque inextricable de lois inconnues, certain seulement de sa naissance et de sa mort, l'homme antique découvrit en même temps que son imperfection sérielle, la puissance de sa volonté opposable aux pires événements. Fils très pieux, OEdipe devient parricide et inceste sans cesser un instant sa piété filiale. En vain, il se couvre de crimes, il ne les a pas voulus, il les déteste, il est donc innocent. Ses actes, et quels actes! l'accusent sans le convaincre : la vertu qu'il a créée en son coeur l'emportera sur le fait réel, car cette vertu intérieure ne cesse à aucun moment; il fuit Corinthe pour rester pur, il fuira Thèbes pour la purifier, et un jour, l'ananké rectrice des grands Dieux cédera devant une conscience humaine: la mort elle-même, l'immuable mort, changera d'aspect, et n'aura plus de nom, terrassée non sous le poing d'un demi-dieu, mais sous la volonté d'un éphémère !
VOrestie s'adresse au plus grand
nombre. Le fils d'Agamennon conçoit délibérément et exécute en pleine connaissance le meurtre de Clytemnestre. Celui-là, véritable criminel, poursuivi par ses remords individualisés dans les Erynnies, doit se suicider ou devenir fou. Apollon, le divin médecin, guérira cette âme : le rachat par l'expiation, voilà le second principe Dyonisiaque. Il appartenait à la doctrine sacerdotale, mais cette promulgation éclatante émane d'une charité plus tendre que celle de l'âme ecclésiastique. Ainsi, l'homme maître de son devenir, sauve son âme de toute souillure comme OEdipe, ou bien se purifie comme Oreste. Par ces deux certitudes, l'individualisme s'affirme; il possède un mysticisme complet, un ascétisme capable de produire les plus hauts phénomènes de l'âme. L'enthousiasme des Athéniens à la représentation d'Antigone ne venait pas, comme on Ta dit, de l'importance des rites funéraires à cette époque, mais de la signification immense de ce conflit; l'opposition
de la loi incarnée en Créon et de la conscience manifestée par la fille d'OEdipe, imitatrice de l'exemple paternel et, comme lui, martyre volontaire de la volonté droite. En face de la légalité religieuse ou politique, Dyonisos dressait un idéal plus haut que l'obéissance, plus digne que la résignation et rendait à l'individu toute la dignité que les dogmes anciens lui avaient enlevée.
Cette considération nous ramène à cette cime où le Titan se débat, menace, prophétise sans jamais faiblir.
Ici, nous atteignons le sommet de l'émancipation, l'homme ou du moins un être intermédiaire entre l'Olympe et la terre affranchissant l'espèce.
L'art n'a exprimé plastiquement rien d'aussi audacieux et la réalité historique du Calvaire nous permet de mesurer le génie d'Eschyle et à quel point la prescience des destinées aryennes l'illumina. Sans la certitude philologique, on croirait que le Promèthèe enchaînée est un prodigieux apocryphe d'un Saint
Denys ou d'un Synésius, composé pour convertir les hellénisants. Le théâtre antique sans doute, prêchait les bonnes mœurs et, en cela il collaborait à l'action sacerdotale; une perpétuelle invocation des Dieux, une importance démesurée attribuée aux oracles, rappellent sans cesse le spectateur à la piété. Mais le poète ayant ainsi satisfait à la religion d'Etat s'adresse à la conscience individuelle et l'excite aux héroïsmes.
Le rationnalisme d'Euripide, ses sentences pleines d'une banale expérience, nous annoncent la déformation de l'esprit dyonisiaque. Au dialogue, entre Admète et Phérès, une traduction littérale donnerait des traits de comédie ; l'échange d'invectives entre le père et le fils ravale ce beau drame à une scène de l'Avare,
Deux hommes ont fondé et épuisé la tragédie et, après eux, aucun n'a tenté de rendre au mystère son vêtement tragique. Corneille et Racine ne furent pas des hiérophantes et, de
nos jours le théâtre d'idée ne manifeste qu'une opinion individuelle.
L'art des Hellènes ne nous parle plus que la langue des formes ; nous sommes prêts à croire qu'ils furent des esthètes sans souci métaphysique.
Admirateurs des religions de l'Inde, nous dédaignons celle de la Grèce.
Cependant, entre ce que nous appelons la mythologie et les systèmes de philosophes, il exista une doctrine à la fois religieuse et philosophique qui égale les plus hautes spéculations, du Gange. Celui qui dégagera des quatorze tragédies qui nous restent leurs propositions métaphysiques se trouvera en présence d'une intellectualité splendide, à la fois ailée et raisonnable, illuminée et expérimentale et qui contient les principes mêmes du christianisme. A cette recherche, nos habitudes s'opposent et à chaque pas on craint d'être dupe. Comment le Chant du bouc, même devenu la tragédie de Sophocle a-t il manifesté la plus lumineuse conception du cerveau hellénique ? Comment cet art
du théâtre qui ne reflète plus que les mœurs et les modes contemporaines, dut-il sa naissance au besoin d'exprimer devant tous, pour quelques-uns, le mystère de notre destinée ? Cela fut : cette affirmation trouvera un jour ses preuves ; et ce que Nietzsche a deviné prendra place plus tard, parmi les truismes universitaires.