‹ Origine et progrès de l'art: études et recherchesChapitre 3 sur 5 · DE L ART DES MOSAÏSTES · texte numérisé non relu

DE L ART DES MOSAÏSTES

. Il y a beaucoup de choses à dire sur Tart des mosaïstes. Nous nous bornerons ici à quelques considérations. Nous dirons d'abord que remploi, Timportance , la prospérité de la mosaïque doivent éminemment servir à caractériser les besoins artistiques de rÉglise et les ressources de Técole byzantine pendant les premiers mille ans de notre ère, de même que son abandon, son insignifiance et ses misères actuelles sont dans un parfait rapport avec le génie moderne. En effet, on ne saurait douter que Tesprit dans lequel s'eutreprit le mouvement de la renaissance, et la marche dans laquelle il fut conduit, ne dussent un jour entraîner la mosaïque à sa perte comme plusieurs autres branches intéressantes de Tart. Les écoles de la France, de T Allemagne et des autres pays du Nord, y renoncèrent franchement, et ne lui peromirent aucun accès dans Tensemble, si hospitalier cependant, de leurs procédés et de leurs moyens. Partout les cathédrales gothiques se privèrent de ce grand élément décoratif des basiliques byzantines. Les écoles italiennes, au contraire, Taccueillirent avec une prédilection toute particulière; mais en s*y attachant trop, en lui faisant subir les progrès que sa nature et son essence ne comportaient pas, elles ramenèrent tout-à-fait on dehors de sa sphère et le perdirent.

Nous dirons ensuite que la mosaïque, étant en soi un métier mixte, et se prêtant admirablement au péle-méle artistique dans lequel a fonctionné le moyen-flge, elle a, malgré sa fortune mau-

vaise et son évanouissement final, rendu d'incontestables services et inculqué de réelles qualités à presque toutes les branches de Tart. En effet, née peut-être, comme on Ta dit, d'un besoin de Tarchitecture, qui devait vouloir tempérer, par l'emploi de quelques compartiments colorés, la pâle physionomie de ses pavements et de ses aires, la mosaïque finit par pousser l'architecture à une plus riche coloration de toutes ses parties. De plus encore, la mosaïque ayant pris, pendant le moyenâge, le premier rang comme moyen pittural, et recevant de sa propre essence, de la nature de ses procédés môme et du genre des motifs qu'elle était appelée à traiter, certaines qualités de largeur et de simplicité, elle les remit à la peinture, quand celleci lui succéda ou commença à exercer concurremment avec elle. Et assurément, si l'on veut y regarder, on ne pourra pas méconnaître la fidélité de notre observation dans tous les pays où la mosaïque a été primitivement en honneur. Ce cachet de sobriété, cet empire de la masse, cette subalternisation des détails, et, ce qui vaut mieux peut-être encore, cette concision du sujet, cette simplicité d'attitudes, tout ce fond enfin si lisible et si net, sur lequel se détache la pensée des maîtres italiens, touchent de plus près qu'on ne le croit aux vieux errements et au spectacle habituel des mosaïques byzantines. Quanta nous, nous sommes tellement convaincus de cette vérité jusqu'ici restée sans constatation, que nous ne craignons pas d'en prendre l'initiative. Il nous semble, en effet, que l'aspect tranché de l'école italienne tout entière nous justifie. Nous puisons nos preuves aussi bien dans les œuvres timides et peu colorées de Cimabuë et du Giotto, que dans les œuvres hardies et brillantes du Véronèse et du Tintoret; et nous entreprendrions même de démêler encore, sous le large pinceau des Carrache , la localité byzantine, héréditaire dans l'école.

De plus, par la force de ses affinités matérielles , la mosaïque adhère à une foule d'applications auxquelles l'artiste doit être initié. Par l'emploi des matières vitrifiées, la mosaïque touche à la peinture sur verre. Ces deux modes, en apparence distincts au-

jourd'hui, furent même autrefois presque entièrement confondus, comme je le ferai voir dans le chapitre suivant, traitant de la peinture sur verre. La mosaïque, en s'exerçant, non plus sur un fond plat, mais sur des reliefs , se lia étroitement à certaines branches de la sculpture et servit à leur développement, comme le prouvent les admirables tentatives de Jacopo de la Quercia, le grand maître, en terres cuites et colorées, en sculptures peintes et émaillées. La mosaïque , par son intelligence des compartiments, devint la souche des marqueteries en bois et en marbre, dans lesquelles Florence et Vérone se distinguèrent particuHèrement, et dans lesquelles, plus tard, les Brunelleschi et les Benedetto da Maiano formèrent sous leur direction savante de si habiles ouvriers. Enfin la mosaïque, par son étude et ses recherches continuelles des mortiers, des ciments , des mastics, des stucs, aida aux progrès dont bientôt Duccio de Sienne ouvrit la voie dans son piquant travail du dôme de Sienne, achevé par son compatriote Beccafumi.

On le comprend, les influences morales, les infiltrations poétiques (si ce mot peut se dire) de la mosaïque byzantine, ont eu, suivant moi au moins, assez de gravité et de persistance; de même que ses ramifications matérielles, ses insinuations techniques, que je n'ai point la prétention d'avoir toutes indiquées et reconnues ici, ont été nombreuses et importantes.

En ce moment, il convient surtout de consigner ici un résumé rapide de l'histoire de la mosaïque, pour n'être plus forcé à y revenir.

L'art de la mosaïque est très ancien ; et nous pouvons dire que nous ne comprenons guère l'erreur dans laquelle sont tombés plusieurs hommes, fort instruits d'ailleurs, qui en attribuent l'invention au règne de l'empereur Claude. Sans vouloir faire passer sous les yeux aucune des nombreuses preuves qu'a rassemblées, r dans son grand ouvrage sur les mosaïques, le cardinal Furietti,

nous nous bornerons à dire que son second chapitre traite au

long de l'origine de la mosaïque et de son existence chez les

! Perses, les Assyriens, les Egyptiens et les Grecs. Les preuves

historiques accumulées par le savant et riche prélat, qui fut luimême un des plus notables possesseurs de mosaïques, sont tout~à-fait convaincantes. Nous ferons seulement remarquer à ce propos combien la mosaïque dans son origine est un art simple. Rien n'est plus naturel à Thomme que l'esprit et le besoin de symétrie et de compartiments ; on les trouve empreints dans ses premiers travaux. La mosaïque, comme beaucoup d'autres applications ingénieuses, en dérive et doit se perdre dans la nuiï des temps. Les peuplades sauvages de l'Amérique avaient leurs mosaïques. On montre, dans le trésor de la Santa-Casa, quatre portraits faits en plumes, assemblées par des filets.

Les Romains, qui possédaient la mosaïque à l'état élémentaire, la reçurent, comme tous les autres procédés, de la main des Grecs, à un état plus avancé. Rien tôt leur amour du luxe, leur mépris de la dépense, lui donnèrent chez eux une grande extension et lui firent faire de réçls progrès, comme le prouvent suffisamment les monuments retrouvés. Dès les premiers temps où l'existence de la mosaïque peut se constater, à Rome, on la voit recevoir une foule d'applications diverses, et par conséquent une foule de noms. L'accord de tous ces noms, donnés aux travaux du mosaïste, suivant les différences qu'on pouvait distinguer, a été un long thème de querelles et de discussions parmi les amateurs et les savants. Ce sont là des points de pure archéologie, qui importent peu aux artistes et qui nous mèneraient trop loin. C'est pourquoi nous entendons nous taire sur l'épineuse question de savoir ce qu'expriment au juste le lithostrotum, le musivumy le mosihum, le muséum, ]e'mosia4:umo\imusiacum, lepavimentum vermiculatum ou reticulatum et l'opus quadratarium , albarium , tésse" latum et secHle. L'usage nous étant propice, nous en agirons sans façon avec toutes ces variétés qui pour nous seront de la mosaïque, en renvoyant à plus tard les définitions plus minutieuses.

Les Romains ne tardèrent pas à dénaturer ce que les Grecs leur avaient transmis. Le goût exquis de ces derniers, leur précieuse entente des distributions et de l'ornement, leur science

imitative avancée, avaient dû leur faire, réaliser en mosaïque des choses charmantes. Mais assurément le sens droit des Grecs n'avait pas dû appeler la mosaïque à lutter contre la peinture, dans ses plus belles prérogatives. Les Grecs, il est à croire, avaient successivement conduit les compartiments de leurs pavés jusqu'à figurer des ornements, des rinceaux, des enroulements, des fes* tons, des entrelacs ; et, passant de ces formes capricieuses et tenant de Tarabesque jusqu'à des symboles et des attributs plus significatifs, ils avaient pu aborder les griffons, les chimères, les masques tragiques ou comiques, les signes du zodiaque, les ceps de vigne, les oiseaux becxjuetant les fruits, et tous les motifs si connus de leur ornementation. On peut admettre même que l'idée dut leur venir d'encastrer maintes fois, au centre des dispositions comparties de quelque riche pavement, une scène dans le genre de celles qu'ils ont traitées avec tant de grâce et de simplicité : des nymphes endormies ou abreuvant quelque animal fantastique, des danseurs, des acteurs, des joueurs de flûte ou de castagnettes. C'est ainsi que sont entendues les belles mosaïques aatiques ; celle qu'on a trouvée à Orticoli, dans le dernier siècle, et qui est le plus bel ornement de la salle circulaire du musée Pio-Glementino; celle d'Italica, et la fameuse Prénestinè qui pavait, sous Sylla, le fastueux temple de la Fortune , à Préneste.

Mais quand les Romains aimaient une chose, ils la poussaient loin, comme on sait. Déjà César se faisait suivre, dans le cœur de la Gaule, par les rambriers; et, au milieu de ses expéditions, les compartiments de Vopus tesselatum et sectile se dressaient à la hâte dans sa tente (1). Plus tard, Héliogabale ne faisait-il pas paver en pierres précieuses sa cour, où il présumait avoir un jour à se casser la tête, quand Rome ou plutôt ses prétoriens seraient décidément las de lui?

Mais bien avant Héliogabale, les Romains, qui aimaient les mosaïques et qui en voulaient partout, ne se contentaient plus

(1) In eipeditioDibus tesselata et sectilia circumtalisse. — Suétone ; voir le Commentaire de Gasaubon.

d'en orner le parvis de leurs cours et de leurs chambres basses ; ils en décoraient les lambris, les voûtes et les plafonds. Il semble même, à entendre Pline, que cette dernière application prévalut sur Tautre, que les mosaïques furent décidément trouvées trop belles (1) pour être foulées aux pieds plus longtemps, et qu'on voulut en jouir en guise de tableaux.

On pense qu'une telle révolution dans la destination de la mosaïque dut en provoguer une autre, si ce n'est dans les procédés, au moins dans le choix de ses matériaux. . Les cailloux, les pierres, les marbres naturels ou coloriés, les pâtes et les terres cuites, les fragments de pots, les coquillages, pour lutter spécialement avec les couleurs que la peinture emploie, n'offraient pas des tons assez chauds et assez montés, surtout dans un temps où les peintres, amorcés par un fol amour de l'éclat et de la richesse, demandaient au minium, au pourpre, à l'azur, à l'or et à l'argent, leurs perfides prestiges et leurs oppositions criardes. La mosaïque emprunta bien autant qu'elle put aux différentes pierres précieuses, aux agates, aux jaspes, aux cornalines, aux sardoines, aux émeraudes, aux turquoises, aux lapis-lazuli. Mais toutes ces gemmes, si variées et si nuancées qu'elles fussent, ne pouvaient fournir la gamme entière des tons, ni leurs énergiques contrastes, ni leurs suaves dégradations. Puis encore, sans parler de la dépense, l'ouvrier avait une peine énorme à les scier, à les refendre, à les dresser et à les doucir. On imagina donc de chercher toutes les ressources de la palette dans les émaux. On sait que par émail on doit entendre ici un verre qui a reçu , au moment de la fusion, sa couleur d'une substance minérale ou métallique quelconque, et dont l'opacité résulte de l'addition même do cette substance qui ne se vitrifie pas à fond. L'émail ne s'éclate pas comme le verre , il se casse net ; ce qui fait qu'on le réduit aisément en petits parallélipipèdes de figures sans doute irrégulières, mais on ne peut mieux propres à être retenues par le mastic qu'on emploie pour les

^1) PuUd deinde ex humo pavimenla ia caméras transiere e vitro.

ajuster. Ce n'était pas tout pour la mosaïque de s'être mise à même de puiser dans les casiers de quoi disputer à la peinture la multiplicité des teintes de la palette ; elle voulut encore y trouver des pains dorés ou argentés par quelque procédé ingénieux. Pour arriver à cela, dit-on, les feuilles d'or et d'argent collées entre deux lames de verre étaient soumises au four de verrerie, et finissaient , au bout d'un court espace de temps , par ne plus faire qu'un corps. Une fois donc que le mosaïste se sentit aussi bien muni, il se piqua de pouvoir, avec de la patience et ses mille et une teintes étiquetées dans les casiers , reproduire tous les jeux auxquels se livre le peintre avec sa verve et ses sept ou huit couleurs principales placées en désordre sur la palette. Cet aperçu était faux ; quand bien même le mosaïste eût eu beaucoup plus de nuances à son service, et le peintre quelques couleurs de moins, la partie n'eût point été égale encore. Mais les siècles de décadence où la mosaïque vit ses grands progrès s'accomplir expliquent très bien ses prétentions et ses triomphes. Dans les derniers temps de l'empire , les exigences du luxe rétrécissaient tous les jours le domaine de l'art, et la poursuite d'un, faux éclat enfiévrait les artistes. La peinture n'était plus guère qu'un ambitieux échantillonnage, où les tons les plus crus se mariaient aux formes les plus pauvres. La mosaïque, plus dispendieuse , plus reluisante à l'œil , plus douce au toucher, devait immanquablement détrôner sa rivale ; ainsi aucune idée d'un ordre un peu élevé ne motiva cette triste révolution. L'indes- Iractibilité des mosaïques , dont on fait à tort peut-être tant de bruit aujourd'hui , est une considération probablement toute moderne , dont les Romains ne nous paraissent point avoir été occupés. Beaucoup de textes déposent de leur engouement pour l'éclat delà mosaïque; aucun, à notre connaissance, ne parle de sa durée. D'ailleurs la mosaïque antique, dans les œuvres subsistantes, ne nous paraît point avoir jamais songé à nous léguer le moindre souvenir. Nous n'avons d'elle aucun portrait d'homme fameux , aucun linéament-type, aucune reproduction d'ouvrages

célèbres. Aussi la mosaïque, privée de toute moralité, retenue

par la nature même de sgn travail , soumise au remaniement le plus ingrat, contrainte à ne pas aborder immédiatement son idée , obligée de se traîner dans les lenteurs préalables du calque et les ennuis permanents de la découpure, oublia bientôt tout ce que la peinture avait pu lui apprendre et devint un pur métier. Les ouvriers mosaïstes , en effet , se dispensèrent bientôt de dessiner eux-mêmes les motifs qu'ils se proposaient d'exécuter avec leurs émaux; ils se repassaient, comme un fonds industriel, les cartons et les poncis dont ils avaient besoin. Or, quand on pense que, malgré la déplorable dégénérescence de ses seules parties vraiment artistiques, la mosaïque n'avait pas moins dépossédé la peinture de ses plus belles et de ses plus capitales entreprises, on comprend combien la décadence de tous les arts du dessin dut être plus prompte. Nous n'en exceptons pas même Tarchitecture , qui , au premier aperçu , pourrait paraître désintéressée dans la question. Nous avons dit à quel point nos arts étaient solidaires entre eux et quel genre d'action ils exerçaient les uns sur les autres. Ainsi la mosaïque étant venue à remplacer la peinture , hérita de son influence , et Ion peut , selon nous , en reconnaître et en suivre les effets d'une manière frappante dans les œuvres architecturales des derniers temps de Tempire et du moyeu-âge : l'oubli des proportions , la dépréciation des contours, dont les négligences de la mosaïque donnèrent, suivant toutes les probabilités , le premier signal , se reproduisirent exactement dans le désordre et l'abâtardissement de tous les membres et de tous les profils de l'architecture. Mais une chose bien plus incontestable que celle-ci et qui cependant jusqu'à présent n'a été remarquée par personne, c'est que la mosaïque, avec sa coloration obtenue par pièces de rapport , avec ses encadrements et ses compartiments incrustés, imprima à l'architecture le cachet de bigarrure qui la distingue dans ces temps. C'est en effet aux errements de la mosaïque que se doivent surtout attribuer cette manie d'incrustations réelles ou feintes et tout ce cliquetis fatigant de marbres de toutes couleurs et d'enlumination de toutes sortes qui prennent à la tête et ne laissent à l'œil aucun repos.

C*cst à eux qu'on doit même attribuer ces élévations formées d'assises de pierres alternativement blanches et noires , et dont quelques dômes italiens nous ont conservé les baroques exemples : marqueterie puérile autant que choquante , fausse variété qui arrive vite à la monotonie et à l'insignifiance des cases du damier, et qui eût tout envahi au moyen -âge, sans le génie mâle et le talent sévère des Lapo, des Brunelleschi et des Bramante, qui en finirent résolument avec ces pauvretés des maisons chinoises, indiennes et turques. Ce qui ne veut pas dire que nous nous flattions le moins du monde d'avoir en quelques mots vidé la question pleine d'actualité de la coloration architecturale. Nous avons seulement entendu expliquer, par la mosaïque, un de ses plus évidents écarts dans le passé. La polychromie peut être une grande ressource de plus aux mains des habiles maîtres; mais avec elle les maladroits gâcheurs de toutes choses pourraient précipiter Tarchitecture dans les plus ridicules excès.

Mais après avoir indiqué tour-à-tour les bonnes et les mauvaises influences de la mosaïque sur l'art en général, continuons de constater les grandes phases de son histoire. Le moyen-âge la reçut donc dans le pêle-mêle de l'art païen, et soit que Tengouement des peuples pour elle fût toujours particulièrement vivant, soit que l'idée chrétienne ait éprouvé pour elle quelque sympathie, la fortune de la mosaïque sembla encore s'assurer davantage. Acceptée par l'Église comme un art principal, la mosaïque prit un développement énorme et revêtit réellement pour la première fois un grand caractère. Aussi n'avons-nous pas hésité à dire en commençant que le génie artistique de rÉglise nous paraissait surtout s'être manifesté dans les mosaïques du moyen-âge; aussi n'oserions-nous pas prendre sur nous d'affirmer que rÉglise n'ait pas associé intimement la mosaïque à toutes les idées qu'elle entendait faire régner dans le monde. L'éclat et la durée des matériaux, la multitude des parties, Tindissolubilité du lien , la patience même de l'ouvrier, purent paraître à la subtile intelligence un piquant rapprochement avec la splendeur de ses principes éternels, avec Tampleur de sa

rigoureuse unité et avec Tautorité de ses commandements. Quoique l'Église ne s'en soit pas expliquée, que nous sachions, on peut croire cependant, comme Ghirlandaio Fa cru après avoir vu les mosaïques de Rome (1) , que les ouvriers byzantins ont travaillé pour elle en présence de Téternité. Comparez les inspirations austères de ces pieux artistes avec oe qui nous reste des débauches romaines, c'est là que vous trouverez Técole byzantine vraiment grande, vraiment inspirée. Rien, malgré tant de travail et de peine, malgré tant d'essais et de sacrifices, malgré tant de succès et de progrès donnés ou obtenus depuis les premiers temps de l'art moderne par toutes les écoles à la fois, ne dépassait peut-être , dans ce qui constitue leur beauté , ces œuvres primitives. Nulle part l'idée fondamentale ne se fait voir avec plus de grandeur et en même temps avec plus de simplicité ; nulle part l'attitude et la physionomie ne saisissent autant l'œil et ne pénètrent autant dans la mémoire. L'ouvrier byzantin, méprisant tout ce qui l'entoure et dans le monde de l'art et dans le monde de la nature, fort de son ignorance volontaire , comme nous l'avons dit, semble trouver un incroyable appui, puiser une inexprimable autorité dans la rudesse même d'une exécution qui abstrait tous les détails et viole toutes les formes. De lourdes et poignantes pensées sur l'homme, sur les vanités de sa vie , sur les obscurités de sa destinée vous assaillent et vous délabrent devant ces représentations byzantines, si étranges , se détachant sur un fond sobre et nu, qui n'est ni le ciel ni la terre , ni rien de connu , vide inquiétant où l'homme est tout et où il ne semble conserver de sa forme que ce qu'il en faut bien juste pour se faire reconnaître. Quelle sombre et implacable poésie bâtissait donc, par les mains des manœuvres byzantins , ces muettes apparitions qu'à travers les longues colonnades des basiliques les peuples en prières voyaient resplendir au fond des absides ? Quelle métaphysique , étrange

(1) Usava dire Domenico.. . la \era pittura per l*eternità essere il musaico. (Yasari, Vita di Ghirlandaio.)

autant que certaine cependant, avait appris qu'à défaut du savoir et de la beauté , Tignorance et la laideur mettraient ces œuvres au-dessus des formes vulgaires et des expressions communes? Pourquoi ces longues figures, ces membres grêles, ces attitudes muettes, ces yeux fixes, ces mains desséchées, ces pieds qui ne portent sur rien? Les Byzantins le savaient-ils? S'étaient-ils dit qu'il convenait de figurer ainsi l'ascétisme qui nie et dévore le corps , et le dessin de ces pauvres ouvriers était-il une véritable exégèse biblique? Il faut le croire; car, au milieu de ces barbares linéaments, il y a trop d'intentions sur lesquelles il n'est pas permis de se méprendre.

Cependant il ne faudrait pas s'y tromper : sous ces vieux monuments de la mosaïque byzantine perce déjà le caractère que revêtira plus tard la peinture moderne. L'impression qui en résulte est trop profonde pour que l'avilissement de la forme n'y annonce pas le futur règne de l'expression , et que l'immobilité du mouvement n'y promette pas à l'avenir la profondeur de la pensée . Aussi , ce fut un beau temps pour la mosaïque que l'époque où travaillèrent le grand Turrita , ses habiles élèves et ses nombreux continuateurs, dans le treizième et le quatorzième siècle, lorsque Cimabuë , les Gaddi, Giotto et Pietro Cavallini, imprimant suivant leur force et leur génie, sur le fond byzantin , les premiers et naïfs pressentiments de l'art moderne, vinrent ajouter une grâce et une noblesse indicibles à ces expressives et sauvages représentations. Mais bientôt, par ces hommes même, la peinture ressuscitée, et voguant à pleines voiles vers des progrès toujours plus rapides et toujours plus grands, se vengea sur sa lente rivale de la sujétion où elle avait été tenue si longtemps. La mosaïque perdit le sentiment de cette individualité et de cette puissance que lui avait si largement octroyées le moyenâge, et désormais esclave résignée, satellite languissante, elle se traîna à la remorque de la peinture ; singer la peinture , s'exténuer pour approcher de ses résultats faciles, tel fut le lot de la mosaïque. La renaissance moderne ne lui fut donc pas moins dure que la décadence antique. 11 faut dire, au reste, que le

procédé de ces deux époques si différentes fut cependant le même à Tégard de la mosaïque. Toutes deux la tirèrent violemment de sa sphère ; l'antiquité grecque et le moyen-âge ont consacré à la mosaïque une destination indépendante et des formes particulières. La décadence romaine, la renaissance italienne, par un zèle mal compris, augmentèrent ses obligations matérielles sans pouvoir élargir ses facultés morales : c'était la tuer. Comme dans ses derniers dérèglements , au temps des empereurs, la mosaïque vint donc exhaler son dernier soupir au milieu de ses prétendus progrès. On ne comprit pas alors que ce dispendieux, pénible et monumental procédé ne pouvait absolument convenir dans l'ensemble de la technique moderne, qu'à exprimer succinctement et à grands traits, comme l'avaient fait les Byzantins , et comme avait entendu le faire l'école du Turrita et du Giotto, les principales données de la poétique chrétienne. N'étaient-ce pas en effet les imposantes allures, les grands galbes, les draperies simples, les masques austères et tranquilles du Christ , des apôtres et des saints que la mosaïque surtout devait tendre h fixer en les épurant, puisqu'elle avait eu la gloire d'y être employée pendant tant de siècjes. Loin de là , nous la verrons , rougissant plus que la peinture peut-être , de ce qu'elle devait à l'école byzantine , s'efforcer de plus en plus de rompre tous les liens de ses traditions pour courir après les prodiges de la patience et les miracles de la copie. Nous rencontrerons plus tard dans les ateliers de Venise les ardents promoteurs de cette définitive révolution de la mosaïque. Après les remarquables essais de Marco Rizzo et de Vicenzio Bianchini, l'auteur de ce fameux jugement de Salomon qui se voit sous le péristyle de Saint-Marc, le Vazari nous parlera des deux grands maîtres de la mosaïque, qui payèrent si chèrement leur supériorité, des malheureux frères Francesco et Valerio Zuccati, ces étonnants ouvriers qui, pour l'honneur de l'art, trouvèrent moyen de travailler avec tant d'audace et de verve dans un métier aussi ingrat; qui, laissant de côté les calques, les patrons, les découpures, opéraient résolument, sans préparalif au-

cun, sous l'œil étcnné du Titien et du Tintoret. Mais ceux-là qui dépassaient ainsi toutes les limites de leur métier par l'adresse et le génie, essayèrent, dit-on , de monter encore plus haut par la supercherie. Pour atteindre au prestige des toiles vénitiennes, ils empruntaient, en le déguisant , le secours de la palette et du pinceau. Que ce soit vrai ou non, l'envie Ta dit et l'a fait prouver par la torture. Le vieux Bianchini, le jeune Bozza, l'habile prédécesseur, l'habile continuateur de Francesco et de Valerio, déclarèrent avec une égale fureur les œuvres des deux frères impossibles à réaliser sans le mensonge et la fraude, qui seuls pouvaient les expliquer. Le Titien et le Tintoret , malgré leur mésintelligence, se rapprochèrent pour les défendre avec une égale sympathie. La mosaïque avait raison de condamner ces hommes qui n'étaient point de serviles ouvriers; la peinture avait raison de les absoudre parce qu'ils étaient de grands artistes. Après les prospérités de la mosaïque dans l'école vénitienne, il ne nous reste plus qu'à inscrire ses derniers triomphes et son agonie à Rome. « La mosaïque alors, dit Lanzi, atteignit son plus haut point de perfection. Elle devint l'imitation de la peinture, non plus parle moyen de petites pierres de plusieurs couleurs, choisies et rapprochées entre elles, mais par l'emploi d'une composition qui peut soutenir toutes les couleurs, rivaliser toutes les demi-teintes , présenter toutes les gradations, toutes les transitions, presque aussi bien que le ferait le pinceau. (1) » Baglione appelle cette opération la manière de travailler les mosaïques à l'huile, et donne pour le dernier mot de l'art le travail de la chapelle grégorienne , exécuté par Muziani,

Voir principalemcDl, pour rhistoire de la mosaïque, Furielli, De muHvi», Rom. 1752, in-4° ; Joannis Ciampini, Vetera monumenta in quitus prœcipue mutiva opéra, sacrarum profanarumque œdium structura, ditsertationibus iconibutque ohservantur : Romœ, una pars, 1600 ; altéra pars, 1699 ; Recueil d'antiquité» de Caylus, et Touvrage de Spon. — Sur la fabricaiion et remploi des émaux, voir les ouvrages de Hanckel, traduits par le baron d'Holbach ; la Verrerie du Florentin Neri, avec les notes de Merct ; les mémoires et les traités d'Antic et de Montami. —Sur le procès des Zuccati, voir Zanetti.

(1) Lanzi, t. II, p. 334 (Traduction de M«»« Armand Dit-udé).

— Oison inventeur. Il se trompe cependant. Muziani devait encore être dépassé. Les Cristofori s'enorgueillirent de pouvoir exécuter en cubes de verre quinze mille variétés de teintes, chacune divisée en cinquante degrés, depuis le clair le plus vif jusqu'au brun le plus foncé. Le Provenzale fit entrer dans le masque seul de son portrait de Paul V un million sept cent mille pièces de rapport dont chacune était moins grosse qu'un grain de millet.

Terminons là, et remettons à plus tard la grande question des services que la mosaïque peut rendre, en éternisant les chefed'œuvre des grands maîtres : question que nous retrouverons à propos de la fresque et de l'encaustique. Rappelons seulement ici que Saint-Pierre de Rome nous étale les machines du chevalier d'Arpino, de Ciroferri, de Subleyras, de Caraselli, de Romanelli, de Pietro de Cortone, et de tous les maniérés des bas siècles de l'art, traduites par l'impérissable mosaïque : triste communication à faire à l'éternité !

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