‹ Origines catholiques du théatre moderneChapitre 12 sur 69 · MARTHE · texte numérisé non relu

MARTHE

« Chère sœur, je crois bien que cette déplorable maladie de notre frère est inguérissable ; pour que la santé lui soit rendue, il nous faut implorer la souveraine bonté de notre Père.

>< Lui seul est notre appui ; lui seul, notre consolation ; mais, à celte heure, il est absent ; il est alèsent corporellement, car, spirituellement, il est présent partout.

MARIE

« Envoyons-lui donc un message ; demandons-lui son aide, et il nous l'accordera ; si nous lui faisons connaître le malheur qui nous frappe, bientôt il mettra un terme à notre douleur.

« Ce n'est pas qu'il ignore rien de ce qui se passe, mais envoyons-lui un messager qui, de notre part, l'informe actuellement, et qui implore sa miséricorde afin (pTil daigne nous assister de sa présence corporelle ».

La précision seolaslique des termes employés nous fait assez voir que, dans la version de Saint- Benoît-sur-Loire, composée sans doute par un religieux de cette abbaye ou sous sa direction, cest presque toujours l'auteur lui-même qui s'exprime par la boucbe des personnages. La pièce, considérée sous cet aspect, semble plutôt un hymme ou une prose dialoguée qu'un drame proprement dit, et par là rappelle encore les ditbyrambes tragiques de la Grèce. Mais aussi, en se plaçant à ce point de vue, il faut lui reconnaître une réelle valeur. Ce n'est pas un poète sans mérite qui a écrit les strophes suivantes :

LES JUIFS consolanl Marie el Marthe

« Ne vous laissez pas abattre par Tinfortune ! Même en de tels chagrins il faut laisser entrer quelque apaisement dans son cœur. Nous gémissons avec vous sur cette mort, mais nous ne pensons pas qu'il faille vous abandonner à cet excès de douleur.

« Nous aussi nous mourrons pareillement ; Thame- (jon de la mort harponne également tous les mortels : nous entrons dans la vie sous cette loi qu'un jour il nous faudra sortir de noire prison de chair.

« Ne pleurez donc pas ainsi sur votre frère chéri ; sa sortie de ce monde devrait plutôt nous réjouir ; le voilà délivré de bien des tortures, libre des souffrances <jni nous restent à endurer.

« Vous le savez assez, il faut nous soumettre à la vole ité de Dieu. C'est lui qui a voulu que votre frère mourût; il est défendu à notre aveugle faiblesse de contredire sa volonté ou sa puissance.

« Dcniandons-lui plutôt par d'humbles prières qu'il accorde à votre frère le don de la vraie vie ; qu'il lui donne place dans ce céleste royaume où l'on jouit d'un repos et d'un bonheur sans fin ».

JLD.i'i consolanles dicanl :

Non vos sternat hoc inl'ortunium !

Inter tantos casus solatium

Est habcndum ; Ilac de causa vobis congemimus, Sed defunctum non esse credimus

Sic deflendum.

Moriemur et nos s: militer ; Omnes génies aduncat pariter

Mortis hamus :

Tali lege intramus sseculum, Ut quandoquc carnis ergastulum

Exeamus.

Pro dilecti fratris interitu Ne ploretis ; in ejus exitu

Est gaudendum : Liberatus multis suppliciis Jam evasit quod restai aliis

Patiendum...

Salis scitis, sic Deo placuit ; Ipse vestrum germanum voluit

Sic obire :

Voluntali sive potentia^ Prohibelur noslrio miscrite

Contra ire.

Est rogandum nobis humillime ;erinani don Vera dies ;

Ut gerinani donetur anim;e

Sit in cœli localus solio, Ubi sempcr est exultatio Atquc qui es.

Nous n'insisterons pas aujourd'iiui sur les procédés mis en usage pour la représentation de la Rê^nrrcclion de Lazare. Nous avons plusieurs fois exposé dans notre volume sur \e Drame chrétien la disposition scénique de ces jeux scolaires. Malgré le caractère moins dramatique du texte, la mise en scène de la version de Saint-Benoît-sui'-Loire paraît iivoir été plus développée que celle de la version d'IIilaire. Les indications du moins en sont plus précises et plus explicites : « Que Ton introduise d'abord Simon avec un cortège de quelques Juifs et qu'il réside en sa demeure. Ensuite Jésus-Christ viendra sur la place (c'est-à-dire dans le lieu où se joue le drame, soit la cour du cloître ou tout autre endroit dépendant de l'abbaye) avec ses disciples chantant: « In sapienlia disponens omnia », ou <' Mane prima sabbati... » Simon introduira Jésus dans sa demeure, et, la table du repas ayant été disposée, Marie-Madeleine viendra à travers la place en habit de courtisane et tond)era aux pieds du Seigneur... Ces choses faites, que Marie se relève el demeure là. Hue Jésus alors s'éloigne avec ses disciples et s'en aille comme en Galilée. De l'autre côté de la place doit être disposé un lieu où il réside. Ensuite, que les Juifs se retirent en quelque autre lieu, figurant Jérusalem, d'où, au niomcnl

convenable, ils viendront pour consoler les deux sœurs. Quant à la maison de Simon, ce personnage cessant de prendre part au jeu, elle figurera Béthanie, où Marthe sera introduite. Lazare commencera alors à être malade... »

Si des documents tels que les deux drames de Lazare n'ont pas, du moins au point de vue des partisans exclusifs de l'art classique, Tintérôt que présenteraient, s'ils nous avaient été conservés, les essais, les ébauches du drame grec, les dithyrambes où se dessina peu à peu la forme immortelle de la tragédie d'Eschyle, de Sophocle et d'Euripide, ces documents n'en sont ])as moins précieux pour nous. D'abord, ils nous donnent, par analogie, une idée de ces dithyrambes tragiques de Tancienne Grèce, perdus peut-être sans retour, et ainsi ils conti'ibuent puissamment à illustrer l'histoire comparée des littératures. En second lieu, ils sont euxmêmes les premiers essais de l'art dramatique mo- (h^rne,et leurs auteurs, les lointains prédécesseurs de Shakespeare. Enfin les documents de ce genre ont l'avantage de faire apparaître à nos yeux, dans une vive lumière, l'un des côtés les plus curieux, les plus importants et longtemps les moins connus, de la civilisation catholique et française de ces premiers siècles du moyen âge, où les clercs et les moines, après avoir tant sauvé, s'occupaient à tant reconstruire.

La Passion du Sauveur

MYSTERES DE PAOUES

Nous avons déjà plusieurs fois, dans nos précédentes études sur les origines du drame chrétien, appelé l'attention de nos lecteurs sur le mode de déclamation en usage durant la semaine sainte pour le récit évangéliquc de la Passion du Sauveur. Nous avons ajouté que ce mode, qui a quelque chose de dramatique, avait été développé au moyen âge dans certaines églises, de telle sorte qu'au lieu d'être distribué entre trois voix seulement, on en élait venu, outre la voix du lecteur {Clerns), à l'aire déclamer par une voix spéciale la pai'lie de chacun des personnages évoqués par l'Evangéliste, et auxquels il donne tour à tour la parole. Prenons pour exemple le début de la Passion selon saint Mathieu, qui ligure dans l'ofrice du dimanche des Hameaux, el essayons de nous rendre compte, au

moyen des ressources de la typograpliic, du caractère nouveau ((uc donnait au récit une déclamalion de ce genre.

LE LECTEUR iCkrUs)

« En ce temps-là, Jésus dit à ses disciples :

JÉSUS

" ^'ous savez qu'on fera la Pàque dons deux joui's, et que le Fils de Ihomme sera livré pour élre crucifié.

(i Alors les princes des prêtres et les anciens du peuple se réunirent dans la salle du grand prêtre, nommé Cayphe, et cherchèrent le moyen de se saisir adroitement de Jésus et de le faire mourir. Mais ils disaient :

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