CLERUS
« Et Lazare se dressa, les pieds et les moins liés, comme sont les morts ».
Le tableau (piolfrc l'Évangile est trop beau et
oRiGiM-.s DU inKATHr:. — ;?.
o4 ORIGINES CATHOLIQUES DU THEATRE MODERNE
Irop dramatique pour qu'en maint endroit on n'ait pas donné dans les Po8s/o/2s représentées à Pâques un développement plus étendu à la scène de la Résurrection de Lazare. Il faut remarquer d'ailleurs que, même longtemps avant la création du drame religieux, il était sans doute d'usage, dans les écoles monastiques, de proposer ce sujet comme un très bon exercice de narration en prose ou en vers. Certains traits à peine indiqués dans l'Ecriture, par exemple les plaintes des deux sœurs et les consolations qu'un certain nombre de leurs amis leur vinrent apporter de Jérusalem, fournissaient une excellente occasion pour ces lieux communs oratoires et poétiques, qui ont de tout temps occupé une si grande place dans les compositions scolaires. A plus forte raison la veine des maîtres et des étudiants dut-elle se donner volontiers carrière, quand il s'agit d'appliquer les ressources de l'éloquence et de la versification à étendre et à orner l'un des épisodes de ces jeux dramatiques de Pâques, qui comptaient au nombre des réjouissances les plus aimées des grandes écoles. La scène de la Rêsurreclion de Lazare, ainsi étendue et parée des cliarmes du rytlime, devint alors assez importante pour être, au besoin, détachée de Ja représentation de la Passion du Sauveur et considérée comme un drame à part. C'est à ce point de vue que se soid placés les auteurs des deux versions ([ui nous sont parvenues.
Néaimnoins, riuicdc ces versions, colle de Saint- Benoîl-sur-Loire, a conservé, dans son texte et dans ses indications scéniques, quelques marques de son origine. Tout d'abord, nous ferons observer que la représentation de ce jeu aux fêtes de Pâques résulte assez clairement de l'emprunt fait à la liturgie du chant Mane j)rim'i sdhhali^ placé ici dans la bouche des disciples du Sauveur, lorsqu'ils entrent en scène avec le divin Maître. En second lieu, le lien de filiation qui rattache la Résurrection de Lazare aux Passions dramatiques est mis en lumière par ce fait que, dans la version dont nous parlons, la représentation de Lazare est précédée de celle du Souper chez Simon, qui lui sert de prologue.
Il est vrai que cette scène n'est pas, à proprement parler, la môme qui figure au début de la Passion selon saint Matliieu„qu'a aussi racontée saint M;irc, et pour la([uelle saint Jean ajoute de nouveaux d('dails dans le chapitre (pii suit celui où il a fait le récit de la résurrection de Lazare. Il s'agit en effet, dans notre pièce, de ce premier repas à lîéthanie, qui fut l'occasion de la conversion de Madeleine et dont le souvenir nous a été transmis par saint Luc (chap. \'ll, vei's. 36 et suiv.). Mais cela n'infirme en aucune manière notre théorie. Il est certain, en effet, que les auteurs des premières fiassions dramatiques avaient souvent réuni CCS deux scèucs en une seule. Cela résulte avec
évidence de la version du Souper chez Simon, telle qu'elle figure dans le mystère de Benedictbeuern, 011 elle est immédiatement suivie de la Résiirreclion de Lazare. En se conformant à la tradition dramatique qui plaçait Tun à côté de l'autre, dans les jeux de Pâques, ces deux épisodes: le Souper chez ASimon et la Résiirreclion de Lazare, l'auteur de la version de Saint-Benoît-sur-Loire, par un trait d'intelligence dont il faut le louer, a uniquement mis en scène le premier souper, celui que raconte saint Luc, dont le texte lui fournissait un prologue se reliant naturellement à son sujet principal.
Nous devons noter aussi le titre que porte dans le manuscrit la vei'sion de Saint-Benoît-sur-Loire : « Ici commencent des vers sur la résui;rection de Lazare. — Licipiimf versus de Resurreclione Lazari ». Ce titre reporte notre esprit aux anciens devoirs scolaires, et, en même temps, confirme notre o})inion sur le lien originaire de cette scène avec les Passions dramatiques, où il est très probable qu'on intercalait, à certaines représentations, à la place de telle partie en prose, de plus longs développements en vers.
L'autre version du jeu de la Résurrection de Lazare, celle d'IIilaire, ne nous fournit pas des indications analogues à celles que nous a conservées la version de Saint-Benoît-sur-Loire ; l'auteur, détachant nettement son sujet, l'a traité d'une façon, pour ainsi dire, isolée et exclusive. Mais il
DRAMES LITURGIQUES ET .lEUX SCOLAIRES 37
ne nous parait pas douteux pourtant que roriginc est la môme. La comparaison des deux versions est, d'ailleurs, d autant plus intéressante que, bien qu'issues d'un progrès semblable, elles sont indépendantes Tune de l'autre. Les deux auteurs ne se sont ni copiés, ni peut-être même connus, et de même qu'ils puisaient, chacun de son côté, l'idée de leurs pièces dans les Passions antérieures, ils en prenaient aussi, chacun de son côté, la matière dans l'Évangile.
Tantôt c'est l'un, tantôt c'est l'autre que l'on trouve plus fidèle au texte de l'Écriture, et l'on ne remarque pas moins de différence dans les parties d'invention ou d'amplification qui sont plus particulièrement l'œuvre des auteurs, par exemple dans les consolations adressées à Marthe et à Marie par les Juifs qui les assistent dans leur douleur. Les consolations, dans Ililairc, sont d'une philosophie assez matérielle et terre à terre, et peuvent se résumer dans cette pensée : <( Il est inutile de pleurer les morts, cela ne les fait pas revivre ». Dans la version de Saint-Benoît-sur-Loire, les consolateurs présentent au contraire aux deux sœurs désolées les grandes pensées de la résignation à la volonté divine et de l'immortalité l)ienheureuse. Mais il faut noter (pie si cette dernière manière est en elle-même plus élevée et plus religieuse, celle d'Ililaire a peut-être un caractère plus dramatique, en ce qu'elle peut sembler plus conforme à l'incrc-
tlulité des Juifs, que le miracle du Sauveur doit tout à riieure convertir.
Celte distinction n'est pas la seule qu'il y ait à faire entre les deux drames qui, à cause de leur commune origine et de leur destination semblable, ont d'ailleurs bien des traits communs. L'un et l'autre sont des jeux scolaires, de forme semi-liturgique, avec ce caractère dithyrambique que nous avons eu plusieurs fois l'occasion de signaler dans les œuvres de ce genre et qui reporte la pensée, par analogie, aux origines de la tragédie grecque. Tous deux sont composés en vers latins rythmiques, et, d'un bouta l'autre, étaient chantés.
Il est assez probable que le drame d'Hilaire est plus ancien. L'antériorité du manuscrit et la date même que suppose le nom de l'auteur, disciple d'Abélard, sont, à cet égard, des présomptions à retenir, à l'appui desquelles s'ajoutent encore la plus grande concision de l'œuvre et le lien assez puissant qui paraît rattacher la représentation à la liturgie, u Si le jeu a été fait à Matines, dit la rubrique finale, que Lazare entonne : Te Deiim laiidamus ; si à Vêpres : Magnificat anima mea Dominum ». Cependant, à en juger par plusieurs de ses caractères intrinsèques, la version d'Hilaire représente, au point de vue dramatique, un progrès plus mai'qué que celle de Saint-Benoît-sur-Loire, et cela tient probablement au talent plus personnel de son auteur.
L'un des traits les plus curieux, mais non les plus heureux, du drame dllilaire, est le mélange de refrains en langue vulgaire à un certain nombre de strophes latines. Cette bigarrure produit un ofTet étrange, qui, sans doute, plaisait i\ l'oreille des étudiants français, et dont roriginalité n'était peut-être pas alors sans puissance, outre (jue cette farciture était fort du goiit des spectateurs illeltn's. Le ton de la version entière est d'ailleurs plus populaire, plus vivant que celui de la version de Saint-Benoît-sur-Loire. L'auteur avait, ce semble, un vif instinct du drame. Il a fort habilement évité la monotonie presque inhérente au système stropliique, que lui imposait la destination de son drame, par la variété des rythmes qu'il manie avec Ijeaucoup de dextérité. Il a su jeter entre ses strophes quelques dialogues rapides et bien coupés. II a donné aux lamentations de Marthe et de Marie un caractère de véhémence peut-être trop passionnée, mais réellement dramatique. Son vers, toujours facile et brillant, prend une énergie singulière, son style s'élève et s'épure quand il fait parler Jésus-Christ :
ji:sLS dicel:
Nu ne comprimas
Has lacrymas Et luctuin (jui te urgct :
Fralcr lu us
Est mortuiis Sed facile resurgel.
-40 ORIGINES r.ATIIOLIOUES DU THEATRE MODERNE
^lARTiiA ail Jesum :
Rcsurgere
El vivere Fratrem meum affinno,
Tune deniquc
Ouuin utiquc Resurgct omnis homo.
JESUS ilei'iun :
Imo, soror, non clespera, Nam sum ego vila vera ; Et quicumque credet ila Vivet in me qui sum vila...
JESUS suspicicns in cœliim, sic orahil ad Palrein :
Palcr, verljum tuum clarifica, Lazarumquo, precor, vivifica ; Sic tilium mundo notifica, Paler, in hac hora.
Ncr- hoc dixi ex diffidenlia, Sed progenlis hujns pra^scnlia, Ut de tua cerli potentia Credanl in hac hora...
11 faut enfin louer Hilairc de lidéc heureuse et dramatique qui lui a fait placer dans la bouche de Lazare ressuscité et remerciant Jésus-Christ, l'exhortation aux assistants qui termine la pièce.
Parmi ces qualités, et dans ces qualités mêmes on semble reconnaître, en lisant la version d'IIilaire, une certaine tendance à faire descendre le drame reliiz^ieux des hauteurs de la représentation enseignante et symbolique vers la i-égion moins
DRAMKS LITLRGIOUES ET .lEUX SCOLAIRES 4!
élevée où se dé[)loie l'aclion proprement scénique et où l'on recherche surtout l'effet théâtral et le plaisir (ju'il procure. C'est à la fois un progrès et une certaine déchéance. La version de Saint- Benoit-sur-Loire, quoique vraisemblablement de date plus n'cenle, est remarquable, au contraire, par l'élévation constante et uniforme, la gravitécalme et majestueuse, Tampleur et la solennité un peu raides de sa démarche toute hiérati([ue. On croirait voir se dérouler la pompe d'une procession liturgique, ou même se metti-e l'un après l'autre en mouvement les personnages de ces tableaux sculptés dans la pierre qui ornent les porches des vieilles cathédrales.
Le système de versiiication adopté par Tauteur est pour beaucoup dans la majesté un peu monotone de son <euvre. Son drame est écrit tout entier en strophes de six vers exactement semblables ; le })remier, le second, le quatrième et le cinquième vers sont de dix syllabes, le troisième et le sixième, de quatre. Dans le partage de ces strophes entre les divers rôles, la seule concession qu'ait faite l'auteur pour obtenir une rapidité plus grande dans le dialogue, a été de cou[)er quelquefois sa strophe en deux demi-strophes, [)ar exemple :
JKSLS
Loqui tecum, ô Simon, habeo ; Nanupie tuos aporic video Gogilalus.
SIMON
Nunc, magisler, qiiotl placcL loquere ; Auscultando quidquid vis dicere Su m para lus.
A cette disposition, plutôt lyrique que dramatique de la forme, correspond, dans le drame de Saint-Benoît-sur-Loire, le caractère moins dramatique que didactique et théologique du fond. C'est ainsi, par exemple, que, dans ces paroles de Marthe et de Marie, le poète s'attache à mettre en relief la nature divine plutôt que la nature humaine du Rédempteur, dont les sœurs de Lazare regrettent l'absence et vont implorer le secours :