SAINT PIERRE
u Frères, celte conversion — ■ est des ang-es solennisée; — car par divine élection — a été faite et ordonnée. — Nous voulons donc qu'elle soit célébrée — dignement, avec dévotion — en sainte Ég-lise cIkkjuc année; — et ainsi chantons: Te Deiim ».
Sans doute, ces mystères en rimes frani^aises ne manquent pas toujours, dans leur style trop courant et trop commun, d'une certaine grâce naïve, <runc certaine aisance d'allure. !Mais, comme d'ailleurs la plupart du temps les autres genres de la littérature en langue vulgaire, ils manquent d'art. On ne peut se dissimuler qu'en littérature l'idée de l'utile au moyen âge a presque complètement dominé l'idée du beau. Le beau cultivé en lui-même, non pas indépendamment, mais distinctement du bien, auquel il doit toujours conduire, au moins comme dernier terme et comme impression finale, est une conception dont la philosophie chrétienne reconnaît parfaitement la légitimité, mais qui, en général, ne paraît pas être entrée dans l'esprit des anciens poètes français. De là l'utilité relative du mouvement de la Henaissance, dont l'exagération d'ailleurs, nous persistons à le croire, a eu des suites fàflieusr's pour noti'e littérature.
l.SSl.
Jeu de l'Antschrist
Los étiuliaiils des grandes écoles monasliques tlu douzième siècle n'étaient pas tellement al)SOi'- Ités })ai- le culte de la science, (|u"ils demeurasscnl insensildes aux événements du dehors, l^es mouvements et les opinions qui agitaient la société politique de leur temps, les aspirations et les exagérations du sentiment national chez les divers peuples entre lesquels se partageait la Chrétienté, avaient un (udio j)ai'mi eux, comme parmi leurs maîtres. A })lus l'orte raison les uns et les autres ne demeuraient-ils pas indilTérents aux mouvements et aux opinions ({ui remuaient ou ({ui menaçaient la société religieuse, ni aux événements qui linlércssaicnt, aux hérésies, aux schismes, aux luttes du sacerdoce et de l'enqtire, aux croisades <Mdin cl à ces vicissitudes des ('tahlissements (dir(''li<'ns de la Terrre-Sainle, dont la tulle li(M-oï([ue contre les Sarrasins tixait tous les regards et laisail halirc lous les C(eurs.
90 ORIGINES C.ATHOLIOrES DU THEATRE MODERNE
De cufieuses traces de ces préoccupations de l'esprit public, mêlées à la vie studieuse des grandes écoles, nous ont été conservées dans un document qui nous offre en même temps l'un des plus précieux spécimens du drame du moyen âge, dans cette forme semi-liturgique et scolaire dont nous avons déjà indiqué rimportancc et les caractères principaux. Il s'agit d'un jeu de V Antéchrist^ représenté aux fète^s de Pâques dans l'abbaye de Tegernsée, en Bavière^ peu de temps, à ce qu'il semble, avant le départ de l'empereur Frédéric Barberousse jiour la croisade où il devait trouver la mort. Cette pièce, composée tout entière en vers latins rythmiques, faits pour être chantés comme les proses ou les tropes de la liturgie, nous est parvenue dans un manuscrit qui du trésor de Tegernsée a passé dans la Bibliothèque de Munich, où il porte aujourd'hui le numéro 19,411 (kl fonds latin. Le texte, publié une première fois au siècle dernier par Dom Bernard Pez, l'un de ces infatigables travailleurs qu'a donnés à la science histori([ue l'ordre de Saint-Benoît, a été récemment l'objet d'une édition nouvelle et l'occasion de recherches étendues et de nombreux rapprochements dus à un professeur d'Erlangen, M. Gerhard de Zezscbwilz ( l).
(1) Vom rn'mixchen h'diserliiin dculsclier A'a//o/;,eiri iniUcl.-illerliclios Di-ania, nebsl l'iilcrsuchiiiit^'eii uober dio byzanliiiiscln'ii OuellenclerdculsrlKMi Kaiscrsage. Leipzig, 1877, in-8°.— Depuis,
DRAMKS LITLUGIol i:S ET .IlilX S(.OL.\ll!KS 91
Liinc des raisons qui oui (IcleniiiiK' le choix des ieles (le Pâques pour la r('i)i'<'senlali()u du di'ame de rAntcchrist est, croyons-nous, celle-ci: Les deux principales époques de ^ces jeux scolaires étaient Noël el Pâques. Dr, de même que tous les événements qui, dans l'histoire religieuse de lliuuianité, ont précédé et annoncé la venue du Messie, depuis l'origine du monde, étaient rattachés, conformément aux habitudes liturgiques, à l'histoire de la Xaiivité du Sauveur, c'est-à-dire au cycle de Noël, de même, tout ce qui avait été ou devait être la conséquence de sa mission, continuée par l'Eglise jusqu'à la lin des temps, était rattaché à l'histoire de la Passion et de la lîcstirrcction de Notre-Seigneur, c'est-à-dire au cycle de Pâques. Ce n'est pas que cette règle ne puisse souffrir quelques exceptions, mais alors il y a beaucoup de chances pour (|ue ces exceptions elles-mêmes trouvent leur explication dans certaine^s particularités de la liturgie.
Le lieu de la représentation a dû (''lie \c (doilrc de l'abbaye, c'est-à-dii'C cette cour entourée d'ar-
10 jeu lie Ti'goin^^éc a élô rolijol de nouvelles rceherclies. Cf. Wilhelm Crcizonnch, Geschirhle do^ neueren Drainas, l. I, pp. 78 el suiv. (Malle, 1893, in-8°). I-e eoimm'iilaire, loujoiirs docte et inirénieux, de M. Creizenarli dilTèie du nôtre sur deux ou trois |, oints. D'après MM. Giescbreclit et W. INIeyer. il l'ait remonter aux ciivii'ons de Tannée 1100 la date «le la roniposilioii du Jeu.
11 iicnsc (|ui' siiiis le nom tVlIijporrilcs y son! ([(■siyii('"s d aii.i- (fués les zélateurs orthodoxes de la réforme du rlergi' d'alors, zélateins fort mal \us par l'auteur de notre drame, ipii aurait <'•!<'' lui ni('Mne au niind)re des clercs mondains.
i)'2 ORIGINES CATHOLIOUES DU THÉÂTRE MODERNE
cadcs sur laquelle ouvrait Tune des portes de réglise. La cour tout entière formait la scène. Les s|)eclatcurs se pressaient sous les arcades, sur les galeries supérieures et aux fenôtrcs des bâtiments ayant vue sur la cour. Ils se composaient de la partie du personnel de Tabbaye qui n'avait point de rôle dans la re})résentation, des parents des écoliers, dinvités de distinction et généralement de la population du voisinage. Un bon nombre des étudiants et quelques-uns de leurs maîtres formaient la troupe, divisée en un certain nombre de groupes clioraux faisant cortège aux personnages princij)aux et exécutant des chants d'ensemble et des marches rythmées.
Les décors consistaient en un certain nombre de sicrjes ou estrades, décorés de tapisseries et distribués en divers endroits du cloître, et peutêtre en outre dans une construction sommaire dressée contre la porte de l'église et figurant le temple de Jérusalem. Les costumes étaient empruntés au trésor de l'abbaye. L'action commen- (;ait, se poursuivait et se terminait comme nous allons voir.
« Oue le temple du Seigneur et les sept sièges loyaux soient })lacés de cette façon, dit la rubrique. A l'orient, le temple du Seigneur; à côté du temple, le siège du Roi de Jérusalem et le siège de la Synagogue. A l'occident, le siège de l'Empereur romain ; à côté de ce siège, le siège du Roi d'Aile-
inagnc et le sièiço du Roi de France. Au nord, le siège du Roi de Grèce (c'csl-à-dirc l'Empereur de (lonstanlinople). Au midi, le siège du Roi de Babylone (c'est-à-dire le chef des nuisulmans, Saladin par exemple) et de la Gentilité (le moyen Age conl'ontlait volontiers les Sarrasins avec les païens), (^es choses ainsi disposées, que la Gentilité s'avance avec le lioi de Babylone (et leur cortège) en chantant:
« L"imnujrtalit(' des dieux doit être l'objet du culte (h' tous et leur [)luralité partout révérée.
« O sont des insensés, de vrais fous, ceux qui disent qu'il n'y a qu'un Dieu ; ils contredisent ainsi j'idiculemenl les traditions de l'antiquité, etc. ».
(Juand le Roi de Babylone et la Gentilité ont pris place sur leur estrade, on voit s'avancer la Synagogue avec les Juifs, qui cluintent en chœur des strophes célébrant leur foi et répudiant Jésus- Ghrist. La Svnaii'oo-ue s'assied sur son trône, enlouiH'c tie ses fidèles. ^ Alors l'Eglise s'avance, dit la rul)ri([ue. en \étement de fennne, portant niu' cuirasse et un diadème, ayant à sa droite la Miséricorde avec un vase d'huile, et à sa gauche la Justice, avec une I)alance et un glaive, toutes deux en vêtement de l'emuie. PMIe est suivie à droite [)ar le Pape acconq)agné du clergé, et à gauche par ri'lmpercur, acconq)agné de la clievalerie ' le (dergé cl la elunalerie sont fignri's pai" deux grou[)es d'c'tudiants). L'Eglise chaulera, ajoute la rubrique,
qui indique ici un liymme ou cantique pour cetobjcl, et, à chaque vers, ceux qui la suivent répondront :
« Voilà la foi d'où vient la vie, la foi qui détruit la loi de mort ; celui, quel qu'il soit, qui croit autrement, nous le condamnons pour l'éternité ».
L'Eglise, le Pape et l'Empereur prennent place sur la même estrade qui figure Rome, avec leurs cortèges. Xous noterons ici que le rôle du Pape est entièrement muet et presque totalement effacé. Nous sommes, à Tegernsée, en compagnie gibeline ; nous en aurons encore d'autres indices tout à l'heure. Ensuite, chacun des rois s'avance en chantant avec son cortège et prend place sur son siège. « Le temple du Seigneur et un trône restent vides », dit la rubrique. Quel est donc ce trône? C'est celui du Roi d'Allemagne qui, ne faisant qu'un avec l'Empereur, ne peut occuper à la fois deux sièges.
Mais tout cela n'est que le prologue. C'est maintenant que l'action s'engage. I^'Empereur adresse le discours suivant aux ambassadeurs qu'il a résolu d'envoyer au Roi de France :
« Comme le rapportent les écrits des historiographes, le monde entier a constitué le domaine des Romains. Ce domaine, qu'avait conquis la vaillance des ancêtres, la mollesse de leurs descendants l'a laissé se dissiper, et l'on a vu s'écroulor la puissance de l'Empii'c. Mais, dans la vigueur
DRAMES LITURGIQUES Eï JEUX SCOLAIRES 9^)
de notre majesté, nous avons résolu de revendiquer ce patrimoine. Nous voulons donc que tous les rois paient de nouveau à l'Empire romain les tributs jadis imposés. Toutefois, comme la nation des Français est particulièrement vaillante à la guerre, c'est par le secours de ses armes que leur roi doit servir l'Empire. Allez donc lui transmettre l'ordre de venir promptement nous faire ce service avec ses fidèles ».
On retrouve dans ces paroles récho indubitable des théories de droit public, particulièrement soutenues par les conseillers des empereurs allemands, et qui attribuaient à ceux-ci, comme sucàcesseurs des Césars, une juridiction sur les couronnes, analogue à celle qui de droit divin appartient aux Papes sur les évoques. Mais bien que la supériorité des empereurs fût en théorie reconnue par les publicistes du moyen âge, leur suzeraineté effective et les droits qui, dans Tordre féodal, en seraient résultés pour eux, n'étaient aucunement acceptés par les autres souverains de TOccident et étaient en particulier très peu de mise à la cour de France, dont les sentiments à cet égard se reflètent dans la réponse faite par le Roi aux ambassadeurs de l'Empereur :
« Si l'on doit s'en rapporter aux récits des historiographes, ce n'est pas nous qui devons service à l'Empire, mais l'Empire qui nous le doit. Xos ancêtres les Gaulois ont en effet possédé l'Empire
et nous ont transmis leurs droits sur lui. Vous voulez maintenant nous en priver par la force. A Dieu ne plaise que nous cédions sans résistance i\ une telle usurpation » !
Il n'est pas impossible qu'en nommant les Gaulois, l'auteur de notre drame, interprétant les sentiments du Roi de France et lui attribuant l'érudition un peu pédantcsque d'un écolàtre de l'époque, ait voulu faire allusion à la prise de Rome par Brennus, mais la réponse du Roi, dans la pensée même de notre auteur, pourrait avoir pour fondement des faits historiques plus récents. Un sait en effet que la Maison carolingienne régnait encore en France, alors que le titre impérial, naguère relevé par Charlemagne, fui joint par la dynastie saxonne à la couronne de Germanie.
On conçoit que, malgré leur peu de puissance dans leur propre royaume, les derniers Carolingiens de France, descendants directs du grand Empereur, n'aienl pas volontiers reconnu que ce titre, passé aux descendants dun ancien vassal de leur famille, })ùt donner à ceux-ci luie supériorité sur eux. C'est ainsi (pie, dans la campagne de 97(S, le roi Lolhaii'c, sétant emparé d'Aix-la-Chapelle, lit fièrement retourner du côté de l'Allemagne l'aigle d'or surmonlant le palais de Charlemagne, <(ui avait la lèle tournée du côté de la France. Les jtremiers CapcHiens, sans affecter au même degré à Tc-gard des empereurs cette attitude d'éga-
lité, même tliéoriquc, qui leur aurait été moins naturelle qu'aux descendants de Cliarlemagne, n'en héritèrent pas moins, en fait, des sentiments de ceux-ci au sujet de l'indépendance effective de leur royaume, et quand, comme il arriva sous Louis-lc-Gros en ir24, celle-ci parut menacée par une invasion impériale, tous les barons de France, oubliant leurs querelles, se groupèrent en si grand nombre autour de leur roi, que TEmpereur dut renoncer à son entreprise.
Dans notre drame, les choses se passent autrement. L'Empereur, irrité de la réponse du Roi do France, entre en campagne avec son cortège. Une bataille s'engage dans la cour du cloître, et les Français sont vaincus. Le Roi de France se reconnaît alors vassal de l'Empereur qui, sous cette condition, consent à lui laisser son royaume. Il envoie ensuite ses ambassadeurs (toujours en chantant et en vers la lins rythmiques) au Roi de Grèce pour le sommer de payer tribut. Bien que ce souverain, qui représente ici l'Empereur de Constantinople, héritier des empereurs romains d'Orient, n'ait aucune raison de reconnaître la suzeraineté de rEm[)ereur l'omain d'Allemagne, il ne se l'ait pas pourtant prier, non i)lus que le Roi de Jérusalem, à qui la même sommalion est adressée ensuite.
Ainsi toute la chrétienlé, telle du moins cprelh' figurait dans le monastère de Tegernsée, reconnaît
oniGI.NES I)U Tlli;.\THK. — 7.
Tautorité de rEinpereur, ainsi que notre auteur se l'ail une joie de nous en avertir dans la rubrique : u Ciim jam tota Ecclesia siibdita sit imperio romano ». Cela étant, il passe à la seconde partie de son drame, toujours pour la plus grande gloire de l'Allemagne, comme nous allons voir.
Le Roi de Babylone (mettez le sultan Saladin) déclare aux siens qu'il a résolu d'extirper totalement du monde la foi des chrétiens et qu'il va commencer par la bannir du pays d'où elle a tiré son origine. Il part donc avec son cortège et traverse le cloître pour mettre le siège devant l'estrade du Roi de Jérusalem. Celui-ci envoie demander secours à l'Empereur, qui rassemble son armée. Un ange annonce aux habitants de Jérusalem ce secours prochain.
Bientôt, en effet, l'Empereur vient livrer bataille au Roi de Babylone, qu'il met en fuite. Il entre alors dans le temple du Seigneur, et après s'être prosterné, ôte son diadème et chante ces paroles devant l'autel :
« Recevez, Seigneur, ce que je vous otïre d'un cœur soumis. Je résigne à vos pieds l'Empire, ô lioi des rois : vous par qui les rois régnent, vous seul pouvez être nommé Empereur, vous seul êtes le chef du genre humain ».
Dé[)Osant alors le sceptre et la couronne impériale sur l'autel du Seigneur, l'Empereur s'en retourne avec son cortège, mais comme il vient
d'abdiquer, il ne reprend point son ancienne place et s'assied sur le siège royal demeuré vide depuis le commencement du jeu. Il n'est plus que le Roi d'Allemagne. Cependant lEglise, qui l'a accompagné dans sa croisade, demeure dans le temple du Seigneur à Jérusalem. 11 n'est pas malaisé de trouver dans celte scène à la fois le rellel de l'insuccès réel des empereurs allemands dans leurs prétentions à la domination temporelle et même spirituelle du monde chrétien, et une allusion justificative au prélendu motif qui les aurait dirigés dans ces prétentions, à savoir l'union de la chrétienté sous leur sceptre pour vaincre les Sarrasins et délivrer la Terre-Sainte. 11 y a là comme un écho de la querelle des investitures, terminée, on le sait, par le triomphe de la Papauté et la renonciation des Empereurs aux droits qu'ils avaient affectés sur l'Eglise.
L'auteur nous transporte maintenant à la lin du monde qui peut-être, dans sa pensée, devait suivre de ])rès la magnanime ahilication des di'oils de l'Allemagne sur l'univers. L'Eglise, la Genlilité cl la Synagogue répètent tour à tour les chants qu'elles ont fait entendre au commencement du jeu. « Hue les Hypocrites (l'auteur désigne peut-ôlre ainsi les Cathares, les Albigeois, les Vaudois et autres li('!('ti(i;ies de son temps) s'avancent alors cà et là, dit la rubri([ue, marchant en silence et s'inclinant avec une hiiiiiilil(' feinte, afin de gagner la faveur
(les laïques ; qu'ils se réunissent ensuite en un groupe devant rÉglisc et le siège du roi de Jérusalem. Celui-ci, les accueillant avec honneur, se soumet entièrement à leurs conseils. Alors paraît rAntechrisl, portant une cuirasse sous ses vêtements, accompagné de l'Hypocrisie à droite et de rilérésie à gauche, auxquelles il chante :
« L'heure de mon règne est arrivée. Il faut donc que sans délai je monte, grâce à vous, sur le trône, (|ue le monde m'adore, moi et non plus un autre. Je vous ai reconnues propres à cette œuvre, pour laquelle je vous ai nourries jusqu'à ce jour. Le moment est venu où votre labeur et votre ha})ileté me sont nécessaires.
« Les nations honorent le Christ, le vénèrent et l'adorent. Abolissez donc son nom et transportezmoi sa gloire.
« Il dit à Vllypocrisie :
« Sur toi repose le fondement de mon entreprise.
« A ï Hérésie :
I' (^'est par toi qu'elle recevra l'accroissement.
« A Y Hypocrisie :
'< Toi, gagne la faveur des laïques.
« A \ Hérésie :
« Toi, ruine la doctrine des clercs.
« Toutes les deux lui répondent :
« Par nous le monde croira en toi. Le nom du Christ cédera au tien.
drames liturgiques et jeux scolaires 101
« L^Hypocrisie:
« Car j)ar moi les laïques t'écouteront avec faveur.
« L'Hérésie :
<( Et par moi les clercs en viendront à nier le Clirist.
« Elles marchent alors devant lui et il les suit à pas lents. Et après qu'ils sont venus devant le siège du Roi de Jérusalem, l'Hypocrisie parle tout bas aux Hypocrites, leur murmurant à l'oreille la venue de l'Antéchrist. Ils s'avancent aussitôt à sa rencontre en chantant :
'< La sainte Religion est depuis longtemps chancelante, la vanitf* a pi'is possession de l'Eglise, noire mère. La perdition est venue par ces hommes chargés d'ornements somptueux. Dieu n'aime point les prélats mêlés aux affaires du siècle. Monte donc au sommet de la puissance royale. Oue par toi la tradition des ahus antiques soit corrigée ».
Avec l'aide des Hypocrites qui, enfin, dépouillant leur humilité d'emprunt, n'hésitent pas à tirer ïépéc^expositis (/ladiis, l'Antéchrist détrône le Roi de Jérusalem et prend sa place. L'infortuné souverain se l'éfiigie auprès du Roi d'Allemagne, auquel il adiesse les paroles suivantes, dans lesquelles notre auteur ne néglige pas l'occasion de nous assurer que tous ces maux auraient <■[(' ('pargnés à l'Eglise si le Roi d'Allemagne avait conservé l'empire effectif d(; la (dirélicnlé' :
«J'ai été trompé par l'apparence vertueuse de ces Hypocrites, et voici que leur fraude m'a renversé, moi, qui croyais gouverner si bien par leurs conseils. Alors que tu étais l'avoué du Saint-Siège « Romani ciilminis diini esses advocatus », l'Eglise était florissante et honorée. Le mal qui est résulté de ton abdication est maintenant évident. La loi empestée de la fausse religion l'emporte ».
Cependant l'Antéchrist transporte son trône dans le temple du Seigneur, d'où l'Eglise, accablée de coups, est chassée avec honte. Elle retourne auprès du Pape, qui était demeuré seul sur l'estrade représentant Rome, o(i l'Eglise et l'Empereur avaient d'abord pris place avec lui au commencement du jeu. L'Antéchrist envoie alors se.3 ambassadeurs, les Hypocrites, aux divers rois, pour les sommer de se soumettre à sa puissance. Le Roi de Grèce vient le premier lui rendre hommage et est marqué sur le front du signe de l'imposteur. C'est ensuite le tour du Roi de France, auquel les Hypocrites font remarquer que la voie leur a été préparée par les hérétiques de son royaume. Le Roi d'Allemagne résiste, car notre auteur tient à nous le présenter comme le dernier défenscui- de la vraie foi. Non seulement il refuse son hommage à l'imposteur, mais il le défait en bataille rangée. L'Antéchrist alors, recourant à des prestiges dial)oliqnes, accomplit de faux miracles, qui décident le Roi d'Allemagne à se soumettre. Le Roi de Ba-
bylone et la Gentilité, vaincus à lour loiir, embrassent la foi de rAnteclirist, que la Synagogue et les Juifs reconnaissent pour le vrai Messie.
Mais à ce moment paraissent ïlénocli et VAïe, conservés vivants par Dieu jusqu'à la fin des siècles pour annoncer le second avènement du Rëdemiv teur et dessiller les yeux des Juifs. La Synagoiiue reconnaît sa longue erreur, abjure l'Anteclirist et adore la Sainte Trinité. Les Hypocrites avertissent leur maîti'e de cette défection. L'imposteur furieux fait saisir et massacrer les deux propbètes. Puis, ne mettant plus de bornes à son orgueil, il convoque tous les rois, ses vassaux, avec b'urs peuples, et se fait adorer comme étant Dieu. Mais îilors la foudre éclate sur sa tète, il tombe et Ions ses sujets prennent la fuite. L'Eglise cbante : « Voici rbomme qui n'a point pris Dieu pour appui; mais moi, je suis comme l'olivier cliai'gé de fruits dans la maison du Sei,gneur ». Elle reçoit dans son sein les nations repenlanles et l('i'min<' le drame par un cbant d'action de grâces. « Tune omnibus redeuntibus ad fidem, Ecclesia ipsos siiscipiens incipit: Laiidcm (licite Dca nostro ».
ISSl.
Les plus anciens drames en langue française
Les lecteurs de la Revue catholique de \ormandie onl pu se faire, en lisant le travail si intéressant de M. Gasté, une idée juste des origines liturgiques du drame au moyen âge (1). A la période des origines, qui commence dès la fin du ix*' siècle, a succédé la période que l'on peut appeler sco/a//v, parce que les compositions et les représentations dramatiques qui s'y rattachent furent l'œuvre des maîtres et des élèves des grandes écoles établies auprès des cathédrales et des abbayes. Le drame scolaire en prose latine, et surtout en vers métriques et rythmiques, Ileurit en France dans ces étal)lissements d'enseignement secondaire et supé-
(1) Les Drames lilnri/iijues de la calhédrale de Rouen. Livrnisons (les lô jnnvioi', 1") mars cl 15 mai 1893, — 4% ;V et G'' de la seconde aimée de la /^ccHe. — (lomme on le voit par cctlc entrée en matière, la présente élude a été publiée en premier lieu dans l'exf-ellent recueil provincial dont le titre y apparaît tout .lalM.rd.
10(S ORIGINES CATHOLiyUES DU THEATRE iMODERNE
riciir, du milieu du xi*" au milieu du xir siècle. Si les auteurs et les acteurs de ce théâtre semiliturgique et scolaire étaient uniquement des clercs^ professeurs ou étudiants, il n'en était pas de même du public accouru en grand nombre à ces représentations, données dans les églises mêmes ou dans les cloîtres des cathédrales et des abbayes, aux fêtes solennelles de Noël et de Pâques, aux anniversaires principaux de la Sainte Vierge, ou encore de certains bienheureux particulièrement chers aux étudiants : saint Nicolas, sainte Catherine. L'intelligence de l'action était singulièrement facilitée aux spectateurs séculiers, ignorants de la langue latine, par ce fait que le sujet du drame était toujours emprunté à des histoires et à des légendes, que l'éducation religieuse, la tradition orale, la liturgie ordinaire et les arts plastiques avaient rendues familières à tous les fidèles. La forme scénique elle-même n'était qu'une adaptation à ces pieuses réjouissances des procédés et des pompes habituelles à la liturgie. Enfin ces drames scolaires étaient des œuvres musicales en même temps que poétiques et dramatiques, c'étaient comme des opéras sacrés, des chœurs divisés et sulxlivisés, des dialogues chantés : nouvel attrait pour la foule, nouvelle compensation de l'intelligence inconqilèle dont elle était obligée de se contenter par i-apport aux détails du texte, dont l'harmonieuse interprétation enchantait ses oreilles, en
LES MVSTKHES 109
iiièine temps que les mouvements rythmés et cadencés des personnages charmaient ses yeux.
11 est certain cependant ([u'il dut y avoir pour les spectateurs laïques redoublement de plaisir quand, par une innovation assez naturelle en pareille circonstance, la langue commune fit irruption, par (juelques refrains d'abord, puis par quelques strophes, au milieu de cette prose ou de cette poésie latine. Il y avait à cet égard des précédents, môme dans la liturgie ordinaire, par exemple ces épîtres farcies récitées à divers l'êtes, notamment le jour de Saint-Etienne, et dans lesquelles la let;on tirée des Actes des apôtres et racontant le martyre du bienheureux diacre, était accompagnée et coupée de strophes françaises traduisant et amplifiant le texte de la Vulgate (1). Les compositions dramatiques de l'étudiant Hilaire, disciple du célèbre Abf'dard, et grand amateur de poésie rytlimi([ue et de représentations scolaires, nous otîrent, dans la première moitié du xii*^ siècle, de curieux exemples de ces bizarres et piquantes farcitures, qui ne plaisaient pas seulement {\ l'auditoire illettré, mais ajoutaient, pour ainsi dire, par leur étrangcté même, un i-agoùt de plus au divertissement des écoliers. Dans le jeu pascal de la licsiirrcclioii de Lazare, Marie de Béthanie s'adresse en ces termes au Sauveur :
(1) Voyez une de ces (''|)îLi'cs dans Du Méril, ()ri(jincs Idlinca (lu Ihéàlre moderne, p. 110.
110 ORIGINES CATIlOI.igUES DU THEATRE MODERNE
Ex culpa veteri Damnantur posteri j\Iortales fieri :
Ilor ai dolor, Hor est mis frère morz ; Por que gei plor.
Per cibum velilum Nobis interitiim Constat imposilum :
Hor ai dolor, etc.
Facta s 11 m misera Et soror altéra Per fratris l'unera :
Hor ai dolor, etc.
Cum de te cogito, Frater, et merito Mortem afflagilo :
Hor ai dolor, elc...
Martbe, sœur de Marie et de Lazare, chante à son tour :
]\lors execrabilis !
Mors detestabilis 1 Mors mihi flebilis !
Lase, chalive !
Desrjue mis frère est morz, Porque sue vive ?
Fratris interitus Gravis et subitus Est causa gcmitus :
Lase, chative ! etc.
Pro fralre morluo Moi'i non abnuo Nec morlem metuo :
Lase, chalive ! etc.
Ex fratris funcre RecLiso vivcre ; Vîr milii misera^ !
Lcise, chalive ! etc.
Un peu plus loin, Marthe s'adresse encore au vSauveur en ces ternies :
Si venisses primitus,
Dol en ai.
Non esset hic g-emitus :
Bais frère, perdu vos ai !
Ouod in vivum poteras,
Dol en ai, Hoc defuncto conféras :
Bais frère, perdu vos ai !
Petis Palreni (juidlibet ;
Dol en ai, Statim Pater exhibet :
Bais frère, perdu vos ai (1).
Le même mélange singulier, avec addition d'une nuance de comique, qui, pour l'auditoire, n'en diminuait pas Tagrémenl, se retrouve dans une autre pièce d'IIilaire, un Jeu de saint Nicolas (2).
(1) Du Méril/ouvi-ago cité, p)). 230-230.
(2) Voir sur ccUe pièce notre travail inlilulé : Le Jeu de saini Nicolas, que l'on trouvera immédiatement après celui-ci.
La part de la langue vulgaire, c'est-à-dire, dans le cas dont il s'agit, du dialecte poitevin, est beaucoup })lus considérable dans un drame de la même époque, la représentation de ÏEpoiix^plus connue sous le nom de Mijslère des vierges sages et des vierges folles^ parce qu'en effet elle consiste dans la mise en scène de la célèbre parabole évangélique. Non seulement on y trouve un refrain comme celui-ci, revenant à la fin de chacune des strophes latines chantées par les vierges folles :
Dolentas 1 chaitivas I trop i avcm dormit.
Mais les strophes suivantes adressées par l'ange (îabriel aux vierges sages sont entièrement en langue vulgaire et servent comme de paraphrase au chant latin qui les précède :
Oiet, virgines, aiso que vos diriim, Aiet presen que vos comandarum :
Attendet un espos, Jhesu Salvaire a nom.
Gaire no i dormet, Aise l'espos que vos hor atendet.
Veuit en terra pcr les voslres peclict, De la Virgine en Belleem fo net, E fUim Jorda lavet e Uiteet, Gaire, etc.
Eu fo batut, gablet e laidenjet, Sus e la crot levet e claufiget, Eu monumen desocntre pauset.
Gaire, etc.
E resors es, la scriplura o dii ; Gabriels soi, eu m'a trames aici ; Altendet lo, que ja venra praici.
Gaire, etc. (1).
Egalement en langue vulgaire est cette réponse des vierges sages aux vierges folles qui leur demandent de leur huile :
De nostroli queret nos à doner, Non avret pont, alet en achapter Deus merchanns que lai veet ester.
Dolentas ! chaitivas ! trop i avet dormit (2).
Et cette réponse des marchands :
Domnas gentils, no vos covent ester Ni lojamen aici ademorer ; Gosel queret, non vos poem doner, Ouerel lo deu chi vos pol coseler.
Dolentas ! etc.
(1) (1 Écoulez, vifM'gcs, ce que nous? yoiis dirons, — ayez présent ce que nous vous commanderons ; — vous allendez un époux, il a nom Jésus Sauveur, — Ne dormez pas. — Voici venir répoux que maintenant vous attendez.
<i II vint en terre pour vos péchés, — de la Vierge en Bethléem fut né, — dans le fleuve .Jouixiain lavé et baii^né. — Ne dormez pas, etc.
« Il fut battu, bafoué et maltraité, — en haut sur la croix élevé et cloué, — dans le sépulcre après cela déposé. — Ne dormez pas etc.
« Il est ressuscité, l'Écriture le dit ; — je suis Gabriel, il ma envoyé ici ; — attendez-le, car il viendra par ici. — Ne dormez pas, etc. ».
(2) « De notre huile vous nous demandez de vous donner, — vous n'en aurez point, allez en acheter — aux marchands que vous voyez établis là bas. — Malheureuses ! infortunées ! vous avez trop dormi ».
ORIGINES DU Tnii.VTRE. — 8.
Alet areir à voslras sine seros E preial las per Deu lo glorios De oleo fasen socors à vos, Faites o tost que jà venra l'Espos.
Dolentas ! etc. (1).
En langue vulgaire enfln cette malédiction du Christ :
Alel, chaitivas, alet, malaureas,
A tôt jors mais vos so penas livreas ;
En efern ora seretmeneias (2).
Le développement croissant de ces parties en langue vulgaire au détriment des parties latines semble a priori assez indiqué par le progrès naturel du genre dramatique. La substitution d'une langue à l'autre parait en effet avoir eu lieu de cette façon, pour ainsi dire, interne et logique dans les représentations des grands établissements ec-
(1) Nobles dames, il ne vous convient pas de rester ici — ni d'y séjourner longuement ; — vous cherchez conseil, nous ne pouvons vous en donner, — demandez-le à qui peut vous conseillcM". — Malheureuses ! etc.
" Retournez en arrière vers vos cinq sœurs — et priez les par Dieu le g-lorieux — que de leur huile elles fassent secours à vous, — faites vite que déjà va venir l'Époux. — Malheureuses ! etc. »
2' « Allez, infortunées, allez, malheureuses, — pour toujours désormais vous sont peines infligées; — en enfer maintenant vous serez menées ». — Du INIéril, ouvrage cité, p. 223 et suiv. — Cf. Ms du fonds latin 1139 à la Bibliothèque Nationale, fol- 53 et suiv. — Le Drame chrétien au moyen âge, pp. 24 et suiv., 113 et suiv. — Gaston Paris, La Liltérahire française au moijen âge, 2" édition, Paris, Hachette, 1890, p. 237. — W. Cloetta, Romania, t. xxir, p. 177 et suiv. — H. Morf dans Zeilschrifl fiir romanische Philologie, t. xxn, p. 385 et suiv. — Romania, t. xxvii, pp. G25-r>26.
clésiastiques de Suisse et d'Allemagne, où les mêmes usages s'étaient établis qu'en France, mais où ils semblent s'être continués avec une vigueur de plus en plus florissante jusqu'h la fin du moyen âge et au delà. Il résulterait de ce fait que le drame i-eligieux, quoique entièrement envalii par Tidiome commun, aurait néanmoins conservé très longlemps dans ces pays une attache étroite avec les ('coles claustrales et gardé son caractère particulier de réjouissance scolaire (1). ^lais il n'en fut pas de même dans notre pays, où le développement et la transformation dont il s'agit subii-ent vers le milieu (luxii" siècle l'influence d'une cause extérieure, qui fut toute-puissante. L'un de ses effets fut d'anéantir, en prenant sa place, sinon Texistence, du moins la vigueur et la popularité du drame scolaire. Celui-ci d'ailleurs ne pouvait manquer d'éprouver le contre-coup du mouvement qui, à partir des premières années du xiii'^ siècle, substitua, pour l'enseignement supérieur, le système des universités, inauguré à Paris avec tant d'éclat, au système antérieur des écoles cathédrales ou monastiques, mouvement qui s'accomplit l)eaucoup plus tôt et d'une façon hean-
(1) Cf. dans Du ^léril, le Mystère de la Passion fin inaiiusci'il fl(; Municli, représenté au xiiie siècle à l'abbaje de Bcnodictbeuern, p. 120 et suiv., el la Passion de l'rancl'ort, rein-éseidrc à 1 \ fin du xv° siècle à l'école ecclésiaslique de Sainl-lJarUiéleniy, p. 297 el suiv. — Voyez aussi Wilkcn, Geschiclilc iler (jcisllichen Spiele in Deulschland, passim.
coup plus absorbante en France qu'en Allemagne cl en Suisse.
Ge ne fut donc pas chez nous dans les représentations des étudiants qu'acheva de se constituer le drame en langue vulgaire, ce fut dans celle des confréries^ dont on constate de très bonne heure l'existence, mais dont la période originaire est encore enveloppée d'une assez épaisse brume. Un texte découvert par ^I. Léopold Delisle dans un Sacramentaire del'Eglisede Paris, nous révèle l'existence, dès le xi"^ siècle, d'une Confrérie des douze apôtres ainsi composée : « Noms des frères de la Société des douze apôtres : Eude diacre, Hubert abbé, Ingelbold prêtre, Richard prêtre, Germont prêtre, Gislebcrt laïqiu\ Landry prêtre, Ainard clci'C, Garlent prêtre, Pierre prêtre, Alran prêtre, Martin, Durand, Richard prêtre (1) ». Il est peutêtre permis de conjecturer que Martin et Durand, dont les noms ne sont suivis d'aucune désignation, étaient des laïques comme Gislebert. La proportion dut s'accroître et la majorité passer du côté des laïques dans les très nombreuses associations
1) « Ec sunt noniiaa fralruin do sociclatc duodocim apo^^tolol'iim. Odo levila. Ilubertu^ aba. Ingolbodus saccrdos. Ricardus sacerdos. Clennunl saccrdos. Gislebcrlus laïcus. Landriciis saccrdos. Ainardus clericus. Vuaricnus sacerdos. Pelrns sacerdos. Ab'annus sacerdos. Marlinus. Durandus. Ricardus sacerdo-. » Mémoire sur d'anciens sacramentaires, 1886, broch. in-j". I-J\lrait des Mémoires de rAcadémie des inscriptions et ])ellcs- Icllies, t. xxxii ^1" i)artie\ pp. 1130 et 370.
de ce genre qni se constituèrent, dans le courant du xu" siècle, sous des formes très variées et souvent avec des rapports divers, mais inconteslables, aux sociétés ou corporations professionnelles. C'est à une institution tout à fait établie et déjà ancienne que fait allusion cette prière du prône relevée par ^I. Léon Gautier dans un livre liturgique de la seconde moitié du xiii*^ siècle : « Pour les confrères. — Ensuite, faisons prière à Noire-Seigneur Jésus-Christ pour tous les confrères, hommes et femmes, de Notre-Dame sainte Marie, et pour ceux de saint Nicolas, et pour ceux et celles qui en celte église, en l'iionneur de Dieu et de Notre- Dame, font et célèbrent leurs fêtes, et pour ceux et celles qui céans apportent leurs otTrandes et leui's luminaires, que Notre-Seigneur, par sa pitié et par sa miséricorde, les défende de malechance et de mésaventure, et les illumine et remplisse de son bien et de sa grâce, et leur conserve et multiplie leurs biens, de telle sorte qu'ils l'en reconnaissent pour seigneur et pour donateur, et (|u'il knir occorde de faire les <euvres (jui lui sont agréables, afin que, quand Icui's âmes quitteront leurs corps, il les reçoive au repos de son saint paradis et les réunisse à leurs parents et à leurs amis défunts. Dites donc pour cela, tous et toutes, la sainte oraison de Notre-Seigneur : Puler nosler (1) ».
(1) Xoliccsur un livre liliir(/i(iiic iippaflcndul à M If jirofa^m'iir
Les confréries, comme cela résulte de ce dernier texte et comme on le sait d'ailleurs, avaient des ol'iices, des fêtes et par conséquent des réjouissances qui leur étaient propres. Rien d'étonnant que les représentations dialoguées aient pris place de bonne heure parmi ces pieux divertissements comme elles l'avaient fait antérieurement dans les réjouissances scolaires. Cela doit d'autant plus être supposé que ces confréries mêmes, surtout à l'origine, comptaient dans leur sein et avaient à leur tète des prêtres et des clercs, et parmi eux, sans aucun doute, des maîtres et des étudiants de réglise cathédrale, collégiale ou abbatiale à laquelle elles se rattachaient par leur fondation. ^ ers le milieu du xii' siècle, elles s'emparèrent donc, croyons-nous, de l'art dramatique, et tout
G. Slcphens de Copenhague, dans la Bibliothèque de l'Ecole des Charles, xxxviii, année 1877, p. 483 et suiv. — Ce nianusciit fui achelé ;i Xaples en 1872, mais il est évidemment d'oriirine IVanraise, comme en témoigne assez le texte des prières (pi'il renferme. Voici Toriginal de la prière ci-dessus traduite : <■ Por les confrères. En après feson proiere à N. S. J. C. por toz les confrères et les confraresses de Xostre Dame sainte Marie, et por ceaus de saint Nicolas, et por ceaus et celés qui en ceste yglise, en lenor de Dieu et do Xostre Dame, les soes festez font et festivent. et ]Jor ceaus et celés qui cecns aportent lor oblacions et lor iumineres, ([ue Xostre Sire, ])ar sa pitié et par samiselicorde. les desfende de mescheance et de mésaventure, et les l'ulumine et rejilcnisse de son bien et de sa grâce, et lor sauve et munleplit lor biens en tel manière qil l'en reconois- >ent !> segnor et à doncor, et lor doisl fere les soes ovres, si (|U(', qnanl les armes partiront des cors, il les reçoive en repos en son saint paradis ensembléement ob lor parens et ob lor amis defuns. Si en ditez tuit et totes la sainte oreison Xoslre Seii,Mior. Paler nosler ».
en lui conservant d'abord en bonne partie les caractères de son origine liturgique et ecclésiastique, commencèrent à l'introduire dans une voie nouvelle, où l'emploi habituel de la langue vulgaire dans la composition des pièces représentées par leurs membres fut un de leurs premiers et plus considérables pas.
C'est bien, tout du moins porte à le croire, à une confrérie dirigée par des clercs, mais composée en bonne partie de membres séculiers, qu'il faut attribuer l'origine du plus ancien drame en langue française qui nous soit parvenu, le drame d'.lf/«m. Ce texte est en dialecte normand, mais en dialecte normand d'Angleterre, c'est -à-tlire dans l'idiome qui était devenu depuis Guillaume-le-Conquérant la langue officielle et supérieure de la bonne société laïque de ce pays et qui faillit même s'y substituer définitivement à l'anglo-saxon. Depuis la conquête normande,' dont les résultats furent encore fortifiés par l'avènement des Plantagenet, le royaume insulaire formait avec les possessions continentales de la dynaslio issue de Guillaume, un groupe d'états ou de |)rovinces, dont Punion politique ne pouvait man([uer d'avoir des conséquences littéraires. Les divers genres nés sui" le sol français fieurireid en yXngleterre avec une rare vigueur et il y eut eidre \'\\(i et le continent un ('ciiange continucd de poètes et île poèmes. Les couq)osilions et représentations (lramali(pu>s
paraissent avoir été goûtées de bonne heure dans Tiie. Avant 1119, Geoffroy du Mans, appelé en Angleterre pour remplir les fonctions d'écolàtre à l'abbaye de Saint-Alban, faisait représenter à Dunstaple, sans doute par les écoliers de cette abbaye, un jeu latin de sainte Catherine. Une cinquantaine d'années plus tard, les représentations des confréries semblent avoir été dans ce pays un usage établi, qui lui était commun avec la Normandie continentale et aussi, sans aucun doute, avec plusieurs autres provinces de France. Le texte anglo-normand du drame d'Adam nous a été transmis dans un manuscrit contenant avec lui d'autres œuvres poétiques, latines ou françaises, qui ne sont pas toutes originaires de la même contrée. La première partie de ce recueil paraît avoir été formée sur quelque point des bords de la Loire ''1). S'il en est ainsi, le fait seul de la transcription indique la possibilité, le désir même, sinon l'intention et l'occasion positive d'une représentation du drame hors de son pays d'origine. 11 est curieux de noter que le texte dWdam est précédé dans le manuscrit d'un jeu latin delà Rèsiirreclion
V Le inaiiusci'it dont il s'agit est aujourd'hui conservé à la biijliotiièque de la ville de Tours. Il provient des moines de MarmouUcr, <jui l'avaient acheté à Toulouse, en 1716, de la famille de Lesdiguières. L'une des pièces qu'il renferme paraît se rapporter à la ville de Nantes. — 11 a été écrit à deux épo- (|ues dilTérentos, à la fin du xu°, puis au commencement du XIII' siècle.
et de diverses pièces de poésie latine rylhmique indiquant chez le possesseur primitif de ce recueil des connaissances et des préoccupations liturgiques et scolaires. Nous y remarquons notamment un cantique en Tlionneur de saint Nicolas :
Nicholaus inclilus, LaudeL omnis spirilus ; Faclus est divinitus Pra^sul in hetitia ; Laudet omnis spiritus Gubernantem omnio...
Sic est sacra dedilus Pru^sul in Lycia.
Laudet omnis spiritus (1).
Le prêtre ou clerc, directeur de confrérie, qui fut l'auteur du drame LVAdam et l'organisateur de la première représentation de ce jeu en Angleterre, était ccrlainement lui-même un fort habile litiirfjiste. Nous avons naguère longuement examiné la construction de cette pièce dans ses rapports avec les rites ordinaires ou extraordinaires du culte (2). Nous nous contenterons de noter ici l'art ingénieux avec le([uel, dans sa composition et dans sa mise
(1 Of/îce de Pâques ou de la Résurrcclion, accompagné de la iiolalion inusicalo et suivi d'Iiyiiuies cl de séquences inédiles, liublii' |Kiui' la pi'L'uiirre lois d'après un inanuscril du xii" siècle de la bibliolhèiiue de 'l'ours pai" Vicier Luzarche. Tours, 185(), p. 42.
\2] Cf. Les Prophètes duChrisl, étude sur les origines du théâtre nu moyen âf/e p. 81 cl sui\'. — Le Drame chrétien au moyen â<je, p. l'^*l et suiv.
en scène, les règles et les habitudes liturgiques ont été adaptées, appropriées aux nécessités et aux convenances d'une représentation dialoguée, comment l'auteur, pour ainsi dire, a su tirer de la liturgie une dramaturgie. Le système des leçons., tel surtout qu'une récitation déjà demi-dialoguée l'avait développé dans les offices des monastères, lui a fourni le cadre de cette représentation, dont le système, déjà dramatique aussi par lui-même, des répons., lui a donné la parure lyrique et musicale. Il a emprunté aux rubriques, aux habitudes du rituel le grave et majestueux symbolisme de sa mise en scène, la disposition plastique de ses personnages et de ses tableaux, qui sont dans une analogie sensible avec les figures et les scènes sculptées de l'art roman et des premiers temps de l'art gothique (1). En même temps il a su profiter avec talent et avec goût des sources et des modèles littéraires dont son imagination pouvait
(1) Cf. rintéressanl trnvail de M. Julien Duranil: Momunenh figurés du moyen âge d'après des textes liturgiques. Caen, 1889, broch, in-8°. — Les rap|)Oi'ts entre les moniuncnts figurés et les plus anciens mystères tiennent à ce ([ue les uns et lesautres se sont inspirés de la littérature cultivée dans les écoles claustrales du IX' au xm° siècle. On n'ignore pas que les beaux-arts étaient aussi enseignés dans ces écoles et (jue ce furent les moines eux-mêmes qui furent l(>s créateurs de lart roman. — " Piclura est laïcorum litleratura », écrivait au commencement du xii" siècle Honoré d'Autun, caractérisant ainsi l'objet cpie si; proposèrent les premiers artistes du moyen âge et aussi, du moins en partie, les auteurs de nos vieux drames, c'est-à-dire d'enseigner aux illettrés l'histoire et les dogmes de la religion.
disposer: écrits cl jeux la lins antérieurs et compositions diverses de poésie narrative ou didactique; en langue vulgaire. Il était lui-même, en même temps qu'un assez docte clerc, un trouvère fort bien doué, un versificateur expert en rythmes et en rimes. Il avait de plus de véritables aptitudes dramatitjues et un rare instinct du dialogue. On en jugera par les scènes suivantes de la tentation d'Adam et d'Eve dans le paradis (1).
« Le Diable viendra trouver Adam el lui dii-a :
DlABOLUS
« Que fais-Ui, Adam ?
Adam « Je vis ici en grand plaisir.
DiABOLl s
«' Tu l y trouves bien ?
Adam « Je ne sens rien qui m'ennuie».
DiAiîor.rs <( On peut être mieux.
Adam i< Je ne puis pas savoir comment.
^1) Nous avons suivi i)oiir noire Iraduclion le IcxLc (juc mous avions sous la main, celui donné par M. Luzai'che : Adam, drame anglo-normand du XII' siècle, publié pour la prcniit're l'ois d'après un manuscrit de la bibliollièque de Tours. Tours, lsr)l, in-S". Mais une nouvelle el meilleure édition a été donnée jiar M. Karl Grass : Das Adamgspicl etc. Halle, 1891, in-S" (t. vi de la Homaniiirhe lUhliolhck de M. Wciulclin Fcersler).
124 ORIGINES CATHOLIQUES DU THEATRE MODERNE DiABOLUS
« Veux-tu le savoir ?
Ada:m « J'en aurais assez le désir.
« Moi, je sais comment.
Adam n Après tout, que m'importe?
DlABOLUS
« Pourquoi non ?
Adam « Cela ne me vaut rien.
DlABOLUS
(' Mais si, cela te serait fort avantageux.
Adam « Je ne sais pas quand.
DlABOLUS
« Ma foi, je ne te le dirai pas au pied levé.
Adam
« Allons, dis-le moi.
DlABOLUS
<( Je n'en ferai rien, — je te laisserai me prier jusqu'à en èlre las.
Adam M Bah ! je n'ai nul besoin de savoir cela.
Dlvbolus « Au reste, tu n'es pas fait pour avoir aucun avantage. — Tu as le bien, tu ne sais pas en jouir.
Adam « Comment cela ?
DiABOLUS
« Veux-tu l'ouïr? — Je le le dirai confidcmment.
Adam « Vrai?
DiABOLUS
« Vrai. — Écoute. Adam, prèle-moi l'oreille ; — ce sera (on profit.
Adam « Alors, j'y consens.
Dl\bolus « Me croiras-tu?
ADA>r « Oui, très bien.
Dlvbolus (( De tout en tout?
Adam « Oui, sauf en une seule chose.
DiABOLUS
« Quelle chose donc?
Adam '
*' Je vais te le dire. — Je ne veux pas olïenscr mon Créateur.
DiABOLUS
« As-tu donc si peur de lui ?
Adam « Oui, en vérité, je l'aime cl le crains.
DiABOLUS
<< Ce n'est pas raisonnable. — Ouc te peut-il faire?
Adam <' Et bien el mal.
r26 ORIGINES CATHOLIQUES DU THEATRE MODERNE DiABOLUS
<' Voilà une idée bien folle! — Quoi! tu t'imagines que mal le puisse advenir! — N'es-tu pas en état de i^loire ? lu ne peux mourir.
Adam " Dieu me l'a dit, que je mourrai, — quand je violerai son commandement.
DiABOLUS
<i Otielle est cette grosse désobéissance ? — Je serais <-iirieux de le savoir, je n'y comprends rien.
/Vdam :< .Je te le dirai en toute vérité. — Voici le comman- <iement qu'il m'a fait. — De tous les fruits du paradis — il m'est permis de manger, Dieu me la dit, — excepté <i"un seul; celui-là m'est défendu, — celui-là, je n'y porterai pas la main.
Dl^bolus « Et lequel est-ce?
(Adam doit lever la main et montrer le fruit défendu).
Adam « Le Yois-tu là? — C'est celui-là que Dieu m'a tout à fait interdit.
Dl^bolus « Sais-tu pourquoi ?
ADA>r « Moi ? certes non.
DiABOLUS
<( Je m'en vais t'en dire la raison. — Des aulres fi'uits il n'a cure, — (Le Diable doit ici montrer le fruit défendu), il ne se soucie que de celui qui pend là liant. —
C'est le fruit de sapience, — de toutes choses donnant la science ; — si tu le manges, ce sera pour toi une bonne affaire.
« El en quoi donc ?
Dl.VBOLUS
« Tu le verras; — tes yeux désormais seront grand ouverts. — Tu connaîtras tout ce qui doit être. — Tu pourras faire tout ce que lu voudras. — Ce serait une plaisante chose d'attirer la branche à toi. — Mange donc, et tu feras bien. — Tu n'auras rien à craindre de ton Dieu. — Désormais tu seras son égal. — C'est bien pour cela qu'il s'est avisé de cette défense. — Me croiras-tu ? goûte du fruit.
Adam
« Non, je ne le ferai pas.
DiABOLUS
« Ce serait pour toi une grande jouissance. — Tu ne veux pas le faire ?
Adam « Non.
DlABOT.US
« Tu n'es qu'un sot. — Il te souviendra de mes paroles.
« Le Diable doit s éloigner el aller rejoindre les autres démons. Tous ensemble feront une course à travers la place. Après un peu de temps le Diable reviendra le visage gai, l'air Joyeux, pour tenter de nouveau Adam^ et il lui dira :
DiAROLUS
« Adam, que fais-lu? Ne veux-tu pas changer d'avis? — Es-tu encore dans ce doute ridicule? — Je
le lai bien dil, l'autre jour: — Dieu ta fait ici son pensionnaire. — Il t'y a rais pour manger ces fruits. — As-tu-donc suffisant plaisir ?
Ad.vm
« Certes oui, le plaisir ne me manque pas.
DlABOLlS
« N'oseras-tu jamais monter plus haut ? — Pourrastu bien te tenir pour satisfait, — de ce que Dieu t'a fait son jardinier ? — Dieu t'a fait gardien de son jardin. — Ne chercheras-tu jamais autre jouissance ? — T"a-t-il formé seulement pour assouvir ton ventre? — Ne voudra-t-il jamais l'appeler à plus grand honneur ? — Écoute-moi, Adam, et crois-moi. — Je te conseillerai de bonne foi. — Si tu le veux, tu pourras être sans seigneur; — tu seras l'égal du Créateur. — Je te dirai toute la vérité. — Si tu manges la pomme, [il élèvera la main vers V arbre qui est dans le paradis) — tu régneras en majesté. — Tu peux partager avec Dieu la toutepuissance.
Adam
« Va-t'en d'ici.
c. Que dis-tu, Adam?
Adam « Va-t'en d'ici, tu es Satan. — Tu donnes de mauvais conseils.
DlAROLUS
« .Moi ! comment cela ?
Adam
" Tu veux me jeter dans les tourments, — tu veux me brouiller avec mon Seigneur, — m'enlever ma joie, me livrer à la douleur. — Je ne te croirai pas; va-l'en
<rici. — Ne sois jamais plus si hardi — que de revenir devant moi ; — tu es un traître, un être sans foi.
« Alors, Irisle el le fronl baissé, le Diable s'éloif/nent d'Adam el s'en ira jusqu'aux parles de l'enfer, où il aura un colloque avec les aulres dénions. Ensuile il fera une course à travers la place. Puis, il retournera vers le paradis, mais du côté d'Eve, el l'abordanl d'un air gai, caressant, il lui parlera ainsi :
DiABOLUS
« Eve, me voici venu vers toi.
EVA
« Dis-moi, Satan, pour<[uoi cela?
DiABOLUS
« Je cherche ton avantage, ton honneur.
EvA « Dieu me laccorde !
DiABOLUS
« N'aie pas peur. — Il y a bien longtemps que j'ai appris — tous les conseils du paradis, — je t'en dirai une partie.
EvA
« Commence donc el je t'écouterai.
DiABOLUS
« M'écouteras-tu ?
EvA « Oui, certainement, — je ne te fâcherai en rien.
DiABOLUS
« Me garderas-tu le secret?
EvA « Oui, sur ma foi.
OIUGINES DU TlIliATRE. — U.
130 ORIGINES CATIIOLIOUES DU THEATRE MODERNE Dl ABOLI" S
« Personne ne le saura ?
EVA
« [Non, non, du moins par moi.
DiABOLUS
« Je m'en remets donc à ta promesse^ — je ne veux de toi aucun autre gage.
EvA « Tu peux te fier à ma parole.
« Tu as été à bonne école ; — j'ai vu Adam, mais il est trop fou.
EvA »> 11 est un peu dur.
DiABOLUS
« Il deviendra mou. — Maintenant il est plus dur que l'enfer.
EvA « Il est très franc.
DiABOLUS
« Lui I c'est un véritable serf. — Il ne veut pas prendre soin de son bonheur. — Mais toi, du moins, prends soin du tien. — Tu es faiblette et tendre chose, — tu es plus fraîche que la rose ; — tu es plus blanche que le cristal; — que la neige tombant sur la glace en un vallon ; — mauvais couple fit en vous le Créateur, — tu es trop tendre, et Adam trop dur ; — mais néanmoins tu es plus sage ; — ta volonté est de grand sens; — — aussi fait-il bon venir à toi. — Je veux te dire quelque chose.
EvA
« Parle, parle.
DiABOLUS
« ]\Iais qiio personne n'en sache rien.
EVA
« Oui le saurait?
« P a s m è m e Ad a m ?
EvA « Xon, non, pas par moi.
Dl\bolus « Je le dirai donc, écoule-moi bien... — N'y a-t-il que nous deux sur celle route? — Adam n'esl-il pas là, qui puisse nous entendre?
EvA « Tu peux parler haut, il n'en saura rien.
DiABOLUS
« Je vous avertis d'une grande fraude, — qui vous est faite en ce jardin. — Les fruits que Dieu vous a donnés. — n'ont pas en eux grande bonté; — celui qu'il vous a défendu, — celui-là a en soi grande vertu ; — en celui-là est grâce de vie, — .de puissance cl de seigneurie ; — il fail tout connaître, le bien et le mal.
EvA
« Quel goùl a-t-il?
DiABOLUS
« Un goùt céleste. — A ton beau corps, à la figure, — bien conviendrait celle aventure, — que tu devin.sses reine du monde, — de tout ce qui est en haut, de tout ce qui est en bas, — que tu connusses tout ce qui existe, — et que de tout tu fusses la bonne dame et maîtresse.
EvA
« Le fruit est-il tel ?
<i Oui, en toute vérité.
(Alors Eve re(jarclera aileniivemenl le fruit défendu, en disant) :
EVA
<i Cela me fait déjà du bien, rien que de le voir.
DiABOLUS
« Que sera-ce donc si tu en manges?
EvA « Mais, après tout, moi, qu'en sais-je?
DiABOLUS
« Ne veux-tu pas me croire? — D'abord manges-en, puis donne-le à Adam. — Du ciel vous aurez pour toujours la couronne ; — vous serez semblables au Créateur. — Il ne vous pourra cacher aucun de ses desseins. — Après que vous aurez mangé du fruit, — le cœur vous sera pour toujours changé ; — vous serez avec Dieu sans défaillance, — égaux à lui en bonté, en puissance. — Allons, goûte du fruit...
EvA
« Je le ferai.
« Mais quand?
DiABOLUS
EvA « Laisse-moi attendre un peu qu'Adam soit endormi.
DiABOLUS
« Mange donc, ne crains rien, — attendre plus longtemps serait un enfantillage.
« Le Diahle (dors doit s'éloigner d'Eve et s'en aller dans l'enfer. Adam, lui, viendra trouver Eve, mécontent
ik voir que le Diable se soil enlrelenii arec elle, el il lui (lira :
Adam
« Dis-moi, femme, qu'avait affaire avec toi — le méchant Satan? Que te voulait-il?
EVA
« Il m'a parlé de notre honneur.
Adam « Ne crois pas ce traître. — Oui, c'est un traître. EvA
Je le sais bien.
Comment cela?
Ad an;
EvA « Parce que je l'ai entendu. — Mais qu'importe que je le voie ou non? — Il saura bien te faire changer d'avis.
Adam
« Il ne le fera pas, car je ne le croirai, — sur aucune chose que je sache. — Ne le laisse plus jamais venir à loi. — Car il est de Irop mauvpise foi. — lia déjà cherché à Iraliir son Seigneur, — et à se placer plus haut (pie Dieu même. — Un tel vaurien qui a osé faire cela, — je ne veux pas qui! ail aceès auprès de; vous.
« Alors un serpenl fabriqué avec arl doit manier le long (lu tronc de l'arbre du fruil défendu. Eve approchera de lui son oreille comme pour écouler ses avis, lùisiiile elle prendra le fruil el le présentera à Adam. I\fais celui-ci ne voudra pas d^dioi-d l'acceptei- et Eve lui dira:
- EvA
« Mange, Adam, lu ne sais ce que c'esl , — prenons ce bien (pii nous esl j)réparé.
Adam « Est-il si bon ?
EVA
« Tu le sauras. — Tu ne peux pas le savoir si lu n'y goûtes.
Adam « J'en doute.
EvA « Alors, laisse-le.
Adam « Non, je ne le ferai pas.
EvA « Seras-tu bientôt las d'hésiter ainsi ?
Adam « Allons, je le prendrai.
EvA " Manges-en. — Ainsi tu connaîtras le mal et le bien. — Au reste, j'en mangerai, moi, la première.
Adam « Et moi après.
EvA
" Bien sûr ? — [Alors Eve mangera une partie du fruit et dira à Adam) : — J'en ai goûté ; Dieu ! quelle saveur ! — Jamais ne làtai de pareil goût 1 — De telle saveur est cette pomme...
Adam « De quelle ?
EvA
" Jamais de pareille ne goùla homme. — Or voici mes yeux si clairvoyants — que je ressemble à Dieu, le tout-puissant. — Tout ce qui fut, tout ce qui doit être,
— je le connais très bien, mon cœur en est maîlre. — Mange, Adam, ne larde pas, — lu auras pris là un bon parti.
[Alors Adam recevra la pomme de la main d'Iùw en disanl :)
Adam
« Je l'en croirai, lu es ma compagne.
EVA
« Mange, lu n'as rien à craindre.
<< Alors Adam doil manger une partie du fruil ; Vayanl mangée il reconnaîtra aussitôt son pèche, et se courbera (se dissimulant derrière les courtines qui entouraient le paradis) (/e /«ço/i à n'être plus aperçu du peu])le. Il se dépouillera de ses habits de fcte et prendra de pauvres vêtements cousus de feuilles. Alors, manifestant une grande douleur, il commencera ses lamentations... »
Nous placerons encore sous les yeux de nos lecteurs les scènes qui constituent la seconde partie «lu drame dM(/r/m. et que j'on pourrait intituler: Abel el Caïn.
« Ensuite viendront (sur la place, sortant de l'église où est le chœur) Caïn et Abel. Caïn doit cire habille de vêtements rouges, Abel de vêtements Idancs, el ils cultiveront la te/we disp}osée pour cela. Ajirès s'être reposé un peu de temps de son travail, Abel s'adressera à son frère Caïn d'un air doux et aimalde el il lui dira :
Aiii:i.
« Frère Caïn, nous sommes frères germains, — nous sommes les fils du premier homme : — c'est Adam, el notre mère a nom Eve. — Au service de Dieu ne sovons
pas de mauvaise grâce ; — soyons en tout temps soumis au Créateur; — servons-le de façon à conquérir son amour, — que nos parents ont perdu par leur folie.
— Qu'il y ait entre nous deux bien ferme amour. — Servons Dieu de manière à lui être agréables. — Rendons-lui tout ce que nous lui devons, sans en rien retenir. — Si de bon cœur nous voulons lui obéir, — nos â-mes n'auront pas peur de périr. — Donnons-lui sa dîme cl tous ses droits de justice, — prémices, offrandes, dons, sacrifices. — Si nous en retenons quelque chose par avarice, — nous serons perdus en enfer sans aucun doute. — Qu'il y ait entre nous deux grande dilection ;
— qu'il n'y soit aucune envie, aucune haine. — Pour- (pioi aurions-nous dispute ? — La terre entière nous est livrée.
{Alors Ca'in rer/ardera son frère d'un air moqueur el lui (lira :)
Chaïm
« Beau frère Abel, vous savez bien sermonner, — bien développer et montrer votre raisonnement ; — celui qui voudra écouter votre doctrine, — en peu de jours il n"aura plus grand chose à donner. — Donner dîme ne fut jamais à mon gré. — De ton avoir lu peux faire tes largesses, — et, moi, du mien je ferai ma volonté ;
— ce n'est pas pour mon méfait que tu seras condamné.
— La nature nous invite à nous aimer ; — entre nous deux qu'aucun nagisse avec feinte. — Oui entre nous commencera la guerre, — quil le j)aye très cher, car il est jusle qu'il ait à s'en plaindre.
« Après quelque lemps Altel viendra jxirler de nouveau à son frère (la'i'n, qui lui répondra d'une façon jjIus douce qu'à son ordinaire. Ahel dira:
Abel
« Gain, beau frère, écoute-moi.