‹ Origines catholiques du théatre moderneChapitre 28 sur 69 · LE COURRIER AL BERON · texte numérisé non relu

LE COURRIER AL BERON

« Roi, que ce Mahomet qui t'a fait naître, — te sauve et garde, toi et ton haronage, — et qu'il te donne force de te défendre, — contre ceux qui te sont courus sus, — et la terre dévastent et pillent ! — Ces gens-là n'adorent ni ne prient nos dieux, — ce sont des chrétiens, une vilaine race 1

LE ROI au sénéchal « Othon, par mon dieu Apollon! — les chrétiens sont-ils donc en ma terre? — ont-ils commencé la guerre ? — sont-ils si hardis, si audacieux ?

AUBERON an roi

« Roi, telles forces ni telle armée — ne furent depuis que Noé fît l'arche, — comme celles qui sont entrées en cette marche ; — partout courent déjà les fourriers; — les ribauds et les maraudeurs — vont bridant le pays et le réduisant en cendres. — Roi, si tu ne penses à le défendre, — il est perdu totalement. LE ROI à Tervagan (son idole)

« Ah ! fils de coquine, Tervagan, — avez-vous donc souffert telle œuvre ? — Que je regrette l'or dont je couvre — ce laid visage et ce laid corps ! — Certes, si vous ne m'apprenez par sortilège, — comment tous

les chrétiens confondre, — je vous ferai brûler et fondre — et vous partagerai entre mes gens, — car vous êtes plus qu'en argent, — vous êtes du plus fin or d'Arabie.

Au sénéchal

Sénéchal, peu s'en faut que je ne devienne enragé, — et ne meure de chagrin et de colère.

LE SÉNÉCHAL

Ah 1 roi, vous ne devriez pas dire — telle exagération ni telle folie. — Il ne convient pas à un homme bien né, comte ou roi, — d'ainsi ses dieux injurier ; — vous en êtes fort à blâmer ; — mais puisque je dois vous conseiller, — allons vers Tervagan tous deux, — pour lui demander pardon, — à nus coudes, à nus genoux, — afin que par sa sainte vertu — les chrétiens soient abattus, — et si l'honneur de la bataille devons avoir,

— qu'il vous le fasse savoir — par telle voix ou telle ■ signifiance — que nous puissions y avoir confiance. —

En ce conseil il n'y a point de piège. — Remettez encore à Tervagan — dix marcs d'or, pour accroître ses joues.

LE ROI au sénéchal

« Allons-y, puisque tu le veux. — {à Tervagan) Tervagan, par mélancolie, — je vous ai dit mainte folie, — mais j'étais plus ivre qu'une soupe. — Merci vous demande, m'avouant coupable — à nus genoux et à nus coudes, — qu'il vaudrait mieux que j'eusse perdus 1 — Sire, ([ue ton secours me vienne, — de notre loi qu'il le souvienne, — que les chrétiens croient nous ravir ! — Déjà ils sont répandus sur toute ma terre.

— Sire, par sortilège et par signe, — montre-moi comment les en chasser. — Fais savoir à ton ami par sortilège et art diaboli(|ue — si je pourrai me défendre

contre eux. — Dis-le moi, en telle iiiimièrc : — si je dois être vainqueur, ris ; — si je dois être vaincu, pleure. — Sénéchal, quel est votre avis? — Tervagan a tout à la fois pleuré et ri. — Gela doit avoir grande signifiance.

LE Sl^NÉCUAL

« Certes, sire, vous dites vrai ; — en son rire vous pouvez avoir — grande assurance et confiance.

LE ROI

« Sénéchal, par la foi que je dois à Mahomet, — par la foi que tu me dois comme homme lige, — expliquemoi ce présage.

LE SÉNÉCHAL

w Sire, par la foi que je dois à votre corps; — si le présage vous était expliqué, — je crois qu'il ne vous serait pas fort agréable.

LE ROI

« Sénéchal, n'ayez aucune crainte. — Par tous mes dieux, je vous promets de ne vous faire aucun mal. — Mettez bas toute crainte et fiez-vous à moi.

LE SÉNÉCHAL

« Sire, je crois bien à votre serment par tous vos dieux ; — mais je vous croirais encore mieux, — si vous heurtiez votre ongle contre votre dent.

LE iioi [louchanl sa déni) « Sénéchal, ne craignez donc plus; — voici la plus haute garantie; — quand vous auriez tué mon [)ère, — vous n'auriez pas besoin de vous garder de moi.

LE SÉNÉCHAL

«' Maintenant que je n'ai plus peur à la langue, — le présage va être cxpliciué : — De ce qu'il a ri d'abord,

OIUGINES DU THÉATKE. — 13.

c'est votre bien ; — vous serez vainqueur des chrétiens — à l'heure où contre eux vous irez ; — mais c'est à bon droit qu'après il a pleuré, — c'est signe de grande douleur et grande pitié, — parce qu'en la fin vous labandonnerez. — C'est ce qui arrivera un jour ou l'autre.

LE ROI

« Sénéchal, maudit soit cinq cents fois — celui qui a dit cela ou qui l'a dans sa pensée 1 — Par la foi que je dois à tous mes amis I — si le doigt à la dent n'eût été mis, — Mahomet lui-même n'aurait pu empêcher — que je ne te fisse défaire. — Quoi qu'il en soit, parlons d'autre affaire. — Allez, faites faire la semonce de mon armée. — Que tous viennent m'aider en ma besogne — depuis l'Orient jusqu'en Catalogne. »

Il faut citer, dans le môme genre, la présentalion des émirs :

l'émir d'iconium

« Roi, de par Apollon et Mahom, — je te salue comme ton lige homme, — je suis venu à ton commandement, — ainsi que c'était mon devoir.

LE ROI

(I Bel ami, vous agissez en homme sage; — vous venez toujours quand je vous mande.

l'émir d'icomum

« Roi, d'assez outre le Pré-de-Néron, — de la terre où croissent les ourlons — je suis venu sur votre semonce. — Ce serait bien à tort que jamais vous me haïriez, — car je suis venu avec des souliers ferrés, — trente journées par dessus la glace.

le ROI

« Dis-moi, toi, de quel pays sont ceux-ci?

L EMIR D ORKEME

« Sire d'outre Grise — Wallengue, — là oi^i les chiens délerrent l'or. — Vous me devez beaucoup aimer, — car je vous fais venir par mer, — cent navires de mon trésor.

LE ROI

« Seigneur, grand merci de votre peine. — Et toi, d'où es-tu ?

l'émir d'orkeme « Roi, du pays d'Outre-mer, — une terre ardente et chaude, — je ne suis pas pour vous avare, — car je vous amène trente chars — pleins de rubis et d'émeraudes.

le roi « Et toi, qui me regardes-là, — d'où es-tu ?

l'émir d'oltre l'arbre-sec « D'outre l'Arbre-Sec. — Mais je ne sais pas comment je pourrais v^ous rien donner, — car en notre pays en guise de monnaie — on se sert de pierres de moulin.

le roi au sénéchal « Othon, par mon dieu Mahomet! — Quel étrange avoir celui-ci me promet 1 — Avec ses dons je ne serai jamais pauvre.

l'émir d'outre l'arrre-sec « Sire, je ne vous mens en rien ; — en notre pays un homme emporte bien — cent sous en son aumônièrc. »

Mettant en présence une armée chrétienne et une armée sarrasine, il était impossible qu'un poète du douzième siècle ne pensât pas aux croi-

sades. Le souffle héroïque des grandes guerres pour le tombeau du Sauveur s'est ici emparé de Jean Bodel, et lui a inspiré la meilleure scène de sa pièce, une page qui est l'un des chefs-d'œuvre de la poésie du moyen âge et qui mérite de rester classique.

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