LI ANGELES
angles sui à Dieu, biaus amis ; Pour vo confort m'a chi tramis.
Soies sëur, car eus es chieus Vous a Dieu fait sages eslieus.
Aies, bien avés coumenchié ; Pour Dieu serés tout détrenchié ; Mais le haute couronne ares, Je m'en vois ; à Dieu demourés (1).
(1) Thcàlre franraifi au moyen âge, pul)lié par 1\IM. Momnipri\ué elF. Mic-liel. Di<lo|, pr,.. in-8°,pp. 1G2-207.
II serait bien injuste, après avoir cité celle scène, de refuser à Jean Bodcl un véritable talent d'écrivain et de poète Ce talent, par malheur, est, pour ainsi dire, intermittent. Le sens et le goût de la perfection dans le style a presque toujours manqué aux écrivains du moyen âge. Ils ont d'heureuses rencontres, mais ils ne cherchent pas à les multiplier par la réflexion, ni surtout à les lier entre elles par une élégance continue. Ils prennent les vers comme ils leur viennent, bons, médiocres ou mauvais. Cela est vrai surtout du genre épique et du genre dramatique, car, dans le genre lyrique, il y a eu de véritables efforts pour la création d'un style de choix, efforts souvent heureux, mais généralement mal dirigés. C'est, outre son talent naturel, à ses habitudes de trouvère lyrique, et peutêtre aussi aux études latines que nous lui avons supposées, que Jean Bodel doit la fermeté, la grâce, l'élégance de certains passages. Quant à la verve comique, elle est de race clicz nous, et d'une veine si naturellement heureuse, qu'elle avait à peine besoin de culture pour trouver l'expression à la fois forte, naturelle et juste. Mais cette verve avait besoin de se contenir, car elle tombe 5 chaque pas dans la grossièreté triviale, l'un des défauts de Bodel, comme des éci-ivains de son temps, tandis que sa facilité de versificateur tourne, comme celle de ses confrères, au verbiage et h la prose rimée.
Mais, qualités el défauts mis en regard et balancés, on peut dire que le drame chrétien et national, tel qu'il nous apparaît dans l'œuvre de Bodel, portait en soi au douzième siècle des espérances qui n'ont pas été aussitôt réalisées qu'elles auraient pu l'être, et dont même plusieurs ne l'ont jamais été chez nous. Le Jeu de saint Aicolas rappelle Thespis et annonce Shakspeare, avec les dons tout français de Corneille, de Molière et de La Fontaine. Le drame français, en quittant l'enveloppe liturgique et latine, avait, presque dès son premier vol, une liberté d'allure, que la tragédie grecque, resserrée dans son cadre lyrique et musical, ne put jamais acquérir. Débarrassé de ces entraves, notre drame avait conservé de ses origines l'heureuse tradition de la variété des rythmes, et une grande et facile liberté de mise en scène. Ses proportions étaient bonnes, quoique mal équilibrées par l'inexpérience des poètes. L'art manquait, ce beau don que la Grèce eut dès son berceau, mais pourtant on en sentait l'approche, et il pouvait venir, puisqu'après tout, au seizième, au dix-septième siècle, il est venu, mais avec un cortège d'imitations, de raideurs et surtout de paganisme qui n'était pas nécessaire. La Renaissance, à vrai dire, n'est pas seule coupable. Le mouvement dramatique, si curieux d'ailleurs et si puissant, du quatorzième et du quinzième siècle, s'est, par suite de son exagération même, égaré hors de la vraie voie, el il a pro-
voqué sans la justifier la réaction qui suivit. Il y a eu ainsi en France à cet égard beauc'oup de temps et de qualités perdus.
Un drame religieux du moyen âge