LE MIRACLE DE THEOPHILE
Le dimanche et le lundi 7 et 8 septembre 1539, yeille et jour de la fête de la Nativité de la Sainte Vierge, la ville du Mans se trouva en grand et joyeux émoi, car, sur la place située devant l'église des Jacobins, on y représenta, en ces deux journées, un mystère par personnages, dont le sujet était le Miracle de Théophile. Non seulement les très honorés chanoines du chapitre de Saint-Julien, qui avaient juridiction sur une pareille œuvre, avaient accordé l'autorisation nécessaire, mais, voulant témoigner leur toute spéciale faveur à cette pieuse entreprise, ils avaient arrêté que durant les deux jours susdits, malgré la fête, on ne sonnerait point, de peur de troubler les acteurs, les cloches de la cathédrale, depuis la messe capitulaire, qui se chantait à neuf heures du matin, jusqu'à trois heures de l'après-midi, où se célébraient les vêpres.
Bien plus, ils ne craignirent point de se mettre en frais et, par les mains de leur trésorier, ils versèrent dans la caisse du receveur dudit lieu, chargé de la partie financière de l'entreprise, la somme de six livres tournois, pour contribuer aux dépenses (1).
Il n'y avait aucunement lieu de s'étonner de la bienveillance du chapitre en cette occasion. Non seulement en effet les chanoines de Saint-Julien étaient bien disposés en général pour les mystères par personnages, mais, de plus, il s'agissait ici de la représentation d'une légende chère à toute la ville et à eux-mêmes en particulier, car elle était figurée sur les belles verrières du chevet de leur basilique.
L'histoire du clerc Théophile qui, ayant vendu son âme au diable, fut, grâce à son repentir, délivré de ce pacte de mort par Tintervention directe de la Sainte Vierge, avait été peinte au XIII° siècle en plusieurs panneaux et médaillons circulaires, et l'une des scènes de cette histoire avait aussi fourni le sujet d'un des vitraux du Iriforinm (2).
(1) Cf. Doin Piolin, Recherches Riir les mystères représenlés dans le Maine, p. 38. — Petit de Julleville, Les Mystères, i. U, pp. 136, 137.
^2) Les vcrrit'res de Saint-.Iulion relatives au miracle de Thôopliile ont été décrites par M. Iluclier dans son ouvrage intitulé: Calques des vitraux de la cathédrale du ^fans. Le Mans, isrif)- 18(V4, gr. in-fol. Elles occupaient alors la 15° lancette de la chapelle de la Vierge ou du chevet. Mais depuis elles ont été changées de place et remplissent maintenant la 13' lancette en comptant de gauche ;\ droite et en regardant l'autel.
La cathédrale du Mans n'était d'ailleurs pas la seule à ofTrir aux regards des fidèles la représentation ligurée du miracle de Théophile. C'est un des sujets qui semblent avoir été le plus familiers aux artistes du moyen âge, dociles aux traditions des clercs qui, après les avoir devancés, les inspiraient dans l'exercice de leur art. Il a été sculpté deux fois h Notre-Dame de Paris, l'une au portail du nord, l'autre contre le mur du nord au rond-point. Il n'occupe pas moins de dix-huit médaillons dans les verrières du chevet de la cathédrale de Laon. On le retrouve aussi dans les vitraux de la cathédrale de Beauvais et de celle de Troyes (1). Il fut encore, au XVP siècle, peint à fresque sur les murs de la chapelle de la Conception de la paroisse de Saint-Epvre, à Nancy, dans une manière qui se rapproche de celle d'Albert Durer (2). Il ne nous paraît pas douteux que l'on ne le trouvât, si on l'y cherchait, en beaucoup d'autres endroits, soit sculpté ou peint (3).
(1 Cr. Théâtre français an moyen âge par Monmerqué et Francisque Michel, p. 138.
(2) Diclionnaire des mystères par le comte de Douhet dans la Nouvelle encyclopédie théologiqiie de l'abbé Migne, t. XLIII, p-
(3) Le regrellé Ernest Faligan,dans son remarquable ouvrage: Histoire de la légende de Fausl, Paris, 1887, Introduction, p. X, indique, en plus des représentations mentionnées ci-dessus, les verrières d'Auxerre, de Saint-.Iulien-du-Saut, du Grand- Andely, et un bas-relief ou une sculpture de la cathédrale de Lyon. — Les rapports de la légende de Faust avec celle de Théophile sont étudiées et discutées dans l'introduction et la
Quelle était la première origine de cette histoire si populaire ? Un récit en langue grecque attribué à un clerc nommé Eutychianus. Ce texte fut recueilli au X" siècle dans la collection de vies de saints formée par Siméon le Métaphrastc (1). Mais avant cette époque même, l'histoire de Théophile avait pénétré dans la chrétienté occidentale au moyen d'une traduction latine du récit d'Eutychianus, rédigée par un diacre de Naples appelé Paul et dédiée par lui à un souverain que les Bollandistes estiment avoir été Charles-le-Chauve (2). Ce récit, oii l'élément historique est amplifié et orné d'éléments oratoires et parénétiques, remonte, d'après ses caractères intrinsèques, à une assez haute antiquité. Les Bollandistes pensent que l'on peut rapporter l'événement qui en fait le sujet au règne de
conclusion de ce livi'c. — Notre savant conlVère et ami, M. .los. Bci'thelé, à propos du présent travail, a signalé dans la Revue de larl chrélien (Ib(94) un monument figuré relatif à Théophile, déjà relevé, mais avec une identification inexacte, par M. le D' Corlieu. C'est une peinture sui- hois, du XVII" siècle, conservée dans l'église de Chariy-sur-.Marne (Aisne).
(1) Kn dehors de la collection de Métaphrastc, le texte dont il s'agit nous a été conservé dans deux manuscrits au moins. L'un est celui ((ui porte le numéro 283 du fonds Coislin grec à la Bibliothè([ue nationale et «lui a été copié au W' siècle par le moine Grégoire. L'autre appartient à la Bibliothèque impériale de Vienne. M. L. de Sinncr a donné, d'après ces deux maimscrits,unc édition du texte grec de la légende de Théophile dans l'édition des œuvres de Rutebeuf, |)ubliée par M. Achille .lubinal en 1839.
(2) Acla sanclorum februarii, t. I, p. 482. Les Bollandistes oui publié, au 1 février, d'après trois manuscrits, la version du diacre Paul.
rempereur Justinien. Dans une déclaration par laquelle se termine le texte à nous transmis par le Métaphraste, mais qui manque dans la version du diacre Paul, l'auteur, c'est-à-dire le clerc Eutychianus, affirme avoir été non seulement le contemporain, mais le commensal et le disciple de Théophile (1).
Celui-ci était le principal personnage, après l'évéque, de l'église d'Adana, dans la Cilicie seconde. Sous le nom d'économe (o'xovojjioç, titre que le diacre Paul traduit par le mot latin uice-dominus) il prenait part à la conduite générale du diocèse et était en particulier chargé de l'administration du temporel. Il remplissait ses fonctions à la satisfaction
(V Acta sancioruin februarii, t. I, p. 481. « Ego aulem Eutychyanus humilis et peccator, qui fui natus in eedilous hujus beatissimi Theophili, et deinde clericus hujus catliolicfe Ecclesiee, cum secutus meum dominum ei inservissem in afflictione, quœ vidi oculis meis etauriljus audivi a beata ejus lingua, secure et certo scripsi, quse ei contigerant, et exposui fidelibus amicis etpiisviris, ad gloriara Dci omnipotentis et Domini nostri Jesu Cliristi, qui glorificatur in sanctis suis. » — Ouelques auteurs ont confondu Tliéophile d'Adana avec saint Théopliile, archevêque de Constanlinople, et cette confusion est, croyonsnous, ancienne. — Dans un article où est analysé et discuté le présent travail (Romania, t. XXIIl (1894), p. 601 et suiv.) I\I. Henri Strohmayer a donné avec une grande érudition des détails beaucoup plus complets, auxquels nous renvoyons bien volontiers le lecteur, sur les origines et les documents littéraires de la légende de Théophile, considérée en elle-même. Ce n'était là qu'une partie très accessoire de notre sujet. Aussi avons-nous été un peu surpris, vu le caractère et le titre même de notre travail, de voir M. Strohmayer, si attentif et si abondant sur ce point, pour nous secondaire, (lualifier en revanche de <r digression » nos développements « sur le théâtre religieux en France au moyen âge ».
de tous, clercs et laïques, et avait la réputation méritée d'un homme de prières et de bonnes œuvres. A la mort de Tévôque, il fut d'une voix unanime désigné au métropolitain pour occuper le siège vacant. Mais son humilité s'effraya de la charge épiscopale et, à force de supplications, il obtint du métropolitain que celui-ci choisît et consacrât un autre évêque. Pour lui, il conserva son office antérieur, mais non pas longtemps. Desservi par de mauvais clercs auprès du nouveau chef du diocèse, il fut bientôt privé de ses fonctions et réduit à l'exercice des vertus privées. 11 fut alors fortement tenté de colère et d'orgueil et il succomba à la tentation. Il se mit en rapport avec un juif adonné aux pratiques de la magie et déjà condamné pour ce fait et celui-ci, à son tour, le conduisit à une sorte de sabbat nocturne tenu dans le cirque de la ville sous la présidence du démon (1). Là il fit hom-
(1) Celle réunion de magie nocliu-ne est vivemcnl i)eiiile el avec une remarquable couleur antique et locale: « Nefandus vero Ilebraîus duxil illumad circumcivitatis et dixit ei : « OuodcunKiue videris aut (jualemcumque audieris sonum, ne terrearis nec signum crucis til)i facias. Illo autem spondente, subito ostcndit ei albos cblamydatos cum multiludine candelabrorum clamantes, et in medio F*rincii)em sedentem. Eral cnim diabolus et miiiistri ejus...» — L'auteur du poème faussement attribué ■I Marbode a quelque peu surcbargé les traits de cette peinture et les a rapprochés de la conception du sabhal qui prévalut au moyen Age :
Inde per borrorem noctis, duin cuncta soporcm In terris agerenl nec quavis luce niterent Stelle vel luna, dictus miser et magus una Ut convenerunt, ad quœ loca constiluerunt,
mage à Satan, qui lui promit de le rétablir dans la charge qu'il avait perdue et de le favoriser en tout, moyennant qu'il reniât le Christ et la Sainte Vierge et déposât entre ses mains l'acte de cette apostasie en forme de chirographe et scellé de son anneau. Théophile consentit atout. Tout le monde désormais trembla sous lui. De temps à autre il recevait la visite du juif, qui venait lui rappeler le service rendu.
Cependant, il n'était pas heureux. Le remords déchirait sa conscience. Dieu le prit en pitié et lui suggéra le repentir. Il résolut de recourir à la toute-puissante intercession de la mère du Sauveur et ne cessa plus de la prier jour et nuit avec effusion de larmes et un jeûne presque continuel. Après quarante jours de cette pénitence, accomplie dans une église spécialement consacrée à la Sainte Vierge, Marie soudain lui apparut, et après avoir repoussé sa demande, non seulement consentit à demander sa grâce, mais après trois jours lui apparut de nouveau pour lui annoncer le pardon de son péché, et ensuite, après trois jours encore, pendant un sommeil dans lequel il était tombé, il la vit en songe tenant en main l'écrit
Vocifcranle mago, Salarias rex, moilis imago, Illius î^igna, turba comilanle maligna, Ipse loler, fuscus, baralhri tamcn ignc coruscus, Splcndcnlique parum, decet ut rogcai tenebrarum, Advcniens scdit sublimis...
Acla sanclorum, loc. cil,, p. 188.
qu'il avait remis au diable et qu'il avait supplié la Vierge de lui faire rendre, et en se réveillant il trouva le chirographe déposé sur sa poitrine. Le lendemain, qui était un dimanche, dans l'église épiscopale, pendant l'office solennel, après la lecture de l'Evangile, Théophile se jeta aux pieds de l'évêque, lui confessa publiquement son crime et lui présentant l'acte qu'il avait miraculeusement recouvré, le pria d'en faire donner lecture au peuple. Cela fut fait et fut suivi d'une exhortation de l'évoque et de grandes actions de grftces. Puis la messe fut célébrée et Théophile admis à la communion. Le visage du coupable repentant parut illuminé d'un éclat céleste. Il tomba presqu'aussitôt gravement malade dans l'église de la Sainte Vierge, à laquelle il était allé témoigner sa reconnaissance. Trois jours après, il y mourut en odeur de sainteté et fut inhumé en ce lieu même. Il avait distribué tous ses biens aux pauvres.
Ce pieux récit, dont nous n'avons pas à examiner ici le degré d'authenticité, les caractères historiques ou légendaires, fut accueilli avec une prompte faveur par le public lettré, c'est-à-dire par le clergé séculier et régulier d'Occident. C'était l'époque où il se fit, de l'Eglise grecque à l'Eglise latine, une grande transmission de fêtes, de traditions, de légendes d'origine orientale. L'histoire de Théophile copiée de manuscrit en manuscrit, s.e répandit de monastère en monastère. Elle
OniGINES DU THKATIÎE. — 14.
devint i)ientôt un des thèmes préférés sur lesquels s'exerçait dans les cloîtres, les cathédrales et les abbayes, Tart poétique des meilleurs clercs, qui s'étaient repris, depuis Charlemagne, avec une ardeur nouvelle à cultiver l'antique hexamètre. Parmi ces compositions en vers latins, une toute spéciale mention est due à l'œuvre de la savante religieuse allemande qui, sur la terre môme arrosée naguère du sang des farouches guerriers de ^^'itikind, à Gandersheim en Saxe, se livrait, pour lédilicationet le plaisir de ses compagnes, à l'imitation assez heureuse de Virgile et de Térence. Le poème de Hroswitlia est du X^ siècle (1). Un autre est du siècle suivant. On Ta longtemps attribué, mais à tort, à Marbode, archidiacre d'Angers, qui devint évêque de Rennes en 1096, et qui est surtout
(1) La docte relioieuse remonte dans son récit jusqu'à Tenfance de Théophile et, nous retraçant son éducation, elle nous le représente comme un disciple aussi studieux, aussi zélé ({u'elle-mème, du irlvium et du quadrivium :
Postquam lux fidei crescens per climata nuindi Siciliam [sic) tenebris errorum solvit ab atris, Vir satis illuslris nutritur partibus istis, Nobilitate potens, meriti splendore refulgens. Hiccc Theophilus fuerat de nomine dictus, Puri sacrata tinctus baptismatis unda :
Ouem devota patrum divinis cura suorum Obscquiis ii^itur primis signavit ab annis Alque sui dulcem pie sollicitando nepotera Cuidam ponlifici credidit nimium sapienti, Ouo iiulriret cum studio florente docendura, Ipsius ingenium montisquc rigarel agellum De soplii.-e rivic septeno fonte mananlis...
Acla sanclornm, loc. cil., p. -IS'?.
connu par son poème sur les pierres précieuses, point de départ des curieux lapidaires du moyen âge.
La célébrité de l'histoire de Théophile alla grandissant. Elle est attestée par les allusions qu'y font dans leurs écrits ou dans leurs sermons les docteurs et les prédicateurs à partir du X° siècle : Fulbert de Chartres, saint Pierre Damien. Honoré d'Autun, saint Bernard, Albert le Grand, saint Bonaventure, Vincent de Beauvais, etc. Elle eut naturellement sa place marquée dans les recueils latins de miracles dus à rinlercession de la Sainte Vierge, compilés par divers auteurs du XI" et du XII" siècle. D'autres clercs, dès cette époque, mais surtout dans les premières années du siècle suivant, s'étant initiés à l'art profane des trouvères, se mirent à l'exercer, pour la plus grande édification du peuple, sur les mêmes sujets pieux dont abondait la littérature cléricale et qu'ils rimèrent dans la langue commune. Gautier de Coincy, moine à Saint-Médard de Soissons, puis prieur de \'ic-sur-Aisne, mort en l'23G. composa en trente mille vers un recueil français des Miracles rie \osire Dame, parmi lesquels il n'eut garde d'oublier la conversion et le salut de Tliéol)hile (1). Le crime et la pénitence du clerc d'Adana entrèrent désormais dans le vaste répertoire narra-
;,I (;i'. Gaston l'aris, La Litléralure française au moyen ày, iloiixiriiie éililioii, p. '20") el suiv.
'Jl'2 ORIGINES CATHOLIQUES DU THEVTRE MODERNE
tir, lyrique et satirique des ménestrels et jongleurs qui charmaient les loisirs des princes dans leurs palais, des barons dans leurs manoirs, des riches bourgeois dans leurs ostels, des convives dans les noces et du peuple dans les rues et les places des cités. Ce devint un des lieux communs de la littérature et de la mémoire populaires. Aussi ce vaurien de Villon, qui avait des ailes de poète à ses épaules d'écolier devenu bandit, était-il dans la vérité et la vraisemblance quand il mettait le nom de Théophile sur les lèvres de sa vieille mère illettrée priant la Sainte Vierge, dans la touchante ballade qu'il composa à sa requête :
A voslre Filz dictes que je suis sienne,
De luy soient mes péchez aboluz,
Qu'il me pardonne comme à TEgyptienne
Ou comme il feil au clerc Theophilus,
Lequel par vous fut quitte et absoluz,
Combien qu'il eust au diable faict promesse (1'...
Dans ces conditions et dans ces circonstances il n'y a pas lieu de s'étonner que l'histoire de Théophile ait aussi trouvé place dans la littérature dramatique du moyen âge. Il y aurait plutôt lieu de s'étonner du contraire. INIais c'est, croyons-nous, par une voie moins directe et plus ancienne que la simple transformation en représentations dialo-
(1) Ballade VI du Grand le.^lamenl de Villon, faite à la re- <iuète de sa mère, citée dans le Théâtre français au moyen âge, p. 138.
guées (les narrations rimëes des jongleurs que la légende est devenue drame.
Un point important à noter sur cette question, c'est que le Miracle de Théophile ne s'était pas seulement, dans la première période de sa floraison en Occident, transmis de cloître en cloître, de composition en compilation, de docteur en prédicateur ; il avait eu accès jusque dans la liturgie. Un ancien lectionnaire de l'église de Saint-Omer nous le montre formant la huitième leçon de l'office de Matines au septième jour de l'octave de la Nativité de la Sainte Vierge, leçon tirée de la version du diacre Paul. 11 y était fait allusion dans diverses proses en l'iionneur de Marie, que l'on a signalées dans de vieux missels, et dont l'une était chantée le jour de l'Annonciation (1). Or l'influence de la liturgie sur la naissance et le développement du genre dramatique au moyen âge est un fait à présent hors de contestation. C'est par de petites interpolations dialoguées dans les grands offices de Noël et de Pâques qu'il fit en France sa première apparition formelle vers la fin du IX'' siècle. Les germes qui le contenaient, comme on dit, virtuellement, se développèrent avec beaucoup de force dans la période subséquente, surtout auxXP et XII« siècles, où les fêtes de la Nativité et de la Résurrection du Sauveur furent de plus en plus céh'--
(1) Acla sancloriim, loc. cil., p. 483.
biécs dans les grandes églises et dans les grands monastères par la représentation d'une série déjà imposante de compositions dramatiques, rattachées par un lien encore évident, quoique de jour en jour moins étroit, à la liturgie de ces fêtes, qui en avait fourni les sujets et la matière. Dès la première moitié du XII* siècle un bon nombre de ces compositions étaient de véritables petits poèmes dialogues et chantés, en vers latins métriques et rythmiques, où l'on commençait même à mêler, d'une façon parfois bizarre, quelques parties ou du moins quelques mots en langue vulgaire.
Les auteurs et les acteurs de ces poèmes n'étaient aulres que les maîtres et surtout les étudiants des grandes écoles cathédrales et monastiques où se distribuait, avant la constitution des Universités, non seulement renseignement secondaire, mais l'enseignement supérieur. Les représentations étaient des réjouissances cléricales et scolaires, où la foule pourtant, à titre de public, était volontiers admise, et où elle prit le goût de tels j(-ux. Or les fêtes de Noël et de Pâques n'étaient pas les seules réjouissances de l'année des écoliers. Les classes et cours étaient suspendus et les jeux se donnaient toutparticulièrementcarrière à certaines fêtes, donl l'importance liturgique n'était pas toujours en rapport exact avec leur valeur scolaire. Tels étaient, par exemple, les anniversaires des sainfs spécialement considérés comme patrons des
études et des étudiants : saint Nicolas et sainte Catherine. Aussi l'idée vint-elle assez naturellement aux maîtres et à leurs élèves de composer pour ces jours-là et d'y représenter des poèmes dramatiques, analogues à ceux de Noël et de Pâques, mais dont le sujet et la matière seraient empruntés à la légende et à la liturgie des saints dont on célébrait la fête. C'est ainsi que nous possédons plusieurs Miracles de saint Nicolas mis en forme poétique et dramatique, au XII^ siècle, par les étudiants de la grande abbaye de Fleury-sur- Loire, et aussi par un certain Hilaire et par ses camarades, disciples de Pierre Abélard dans sa communauté philosophique du Paraclet. C'est ainsi que nous savons par l'historien Mathieu Paris qu'un savant écolàtre, nommé Geoffroy et natif du Mans, qui avait achevé ses études dans les écoles déjà célèbres de Paris, ayant été appelé pour être chargé de la direction de l'enseignement à l'abbaye de Saint-Alban, près de Dunsta})le, en Angleterre, transporta dans son nouveau séjour, avec sa science, son goût des exercices dramatiques. Il composa en effet et fit représenter à Dunstaple, sans doute par les écoliers de l'abbaye, un Jeu de sainte Catherine, pour lequel il obtint du sacristain le prêt des plus belles chapes portées par les moines au chœur (1).
{D Dictionnaire des myulcrcs .\u mol Calltcrine, p. 2t2S. — Cf. Polit de Jullcville, Les Mijslcrcs, l. 1. p. lO.s, on nolo. — (Ju rc-
Une fois en pleine vigueur, cette habitude, cherchant les occasions de s'étendre, dut être appliquée, pour une raison ou pour une autre, à d'autres occurrences encore. Nous savons, par exemple, grâce à un poème dramatique tout à fait analogue à ceux dont nous venons de parler, que la fête de la Conversion de saint Paul était célébrée de cette même façon dans Tabbaye de Fleury-sur-Loire. Il ne nous paraît donc pas trop hardi de conjecturer que l'une ou l'autre des principales fêtes de la Sainte Vierge avait, à côté de son importance liturgique, sa valeur scolaire, et donnait lieu aussi à des représentations dialoguées. S'il en était ainsi, le sujet et la matière de ces drames en l'honneur de Marie ne devaient pas être choisis dans les événements même de sa vie terrestre, réservés aux représentations de la Nativité à Noël, de la Passion et de la Résurrection à Pâques, mais bien plutôt empruntés aux récits et légendes, alors si en faveur dans la littérature ecclésiastique, qui rapportaient les nombreux miracles accomplis par son intercession, à ceux surtout qui avaient obtenu quelque accès dans la liturgie. L'histoire de Théophile était certainement, nous l'avons vu, un de ces récits les plus célèbres et les plus goûtés. Rien donc ne serait moins de nature à nous surprendre que si.
mai'fiucra ([ue les fêtes et les légendes de saint Nicolas et de sainte Catherine sont, comme le miracle de Théophile, d'origine et d'importation orientale.
quelque jour, on venait à découvrir dans quelque vieux manuscrit oublié un drame scolaire en vers latins du XIP siècle sur ce sujet, et nous sommes, quant ù nous, très disposé à faire remonter jusqu'à cette période de l'histoire du tliéàtre religieux l'un des genres les plus curieux qui aient fleuri dans notre ancienne littérature, celui des Miracles de Notre-Dame par personnages.
Du milieu du XIP siècle au milieu du XIIT' un pas énorme fut accompli par l'art dramatique en France et dans les pays de langue française. La langue vulgaire s'empara entièrement du genre, tout en lui laissant d'abord ses points d'attache et de rapport assez sensibles avec ses origines latines et liturgiques. Le théâtre scolaire s'effaça peu à peu devant le théâtre séculier, duquel d'ailleurs les clercs et les écoliers demeurèrent d'abord les directeurs et toujours, au moyen âge, des participants actifs. Ce mouvement s'accomplit pour les Miracles des Saints et de Xolre-Dame par |)ersonnages, aussi bien que pour les Mystères de la \ativité, de la Passion ei de la Résurrection. Nous en avons des preuves certaines dans le Jeu de saint JSicolas de Jean Bodel, d'Anas, et dans le Miracle de Tlîéophile, de Rutebeuf, de Paris, rapprochés du drame iïAdani et du précieux fragment de la licsurreclion, ces derniers composés et représentés dans le dialecte normand d'Angleterre, mais ayant eu, sans aucun doute, d'assez nombreux simi-
laires de la même époque sur le continent français. De ces quatre pièces, les plus anciens monuments de notre théûtre sérieux, celle de Rutebeuf est de beaucoup la plus récente. Elle a dû être composée et représentée vers 1260 et laisse supposer, d'après certains traits sur lesquels il serait trop long d'insister ici, des compositions dramatiques antérieures, même purement françaises, dont l'auteur n'a pas négligé de profiter. Ce Rutebeuf est un fort curieux type, dont il est malheureux que Fon sache si peu de chose. Parisien, sinon de naissance, au moins d'éducation et de carrière, il appartient à la catégorie assez nombreuse et assez remuante des clercs manques ^ qui ne furent pas le moins efficace trait d'union, au moyen âge, entre la société et la littérature cléricales, d\me part, la société et la littérature laïques, de l'autre. Rutebeuf était, ce semble, un écolier de famille pauvre qui, faute d'argent ou de travail, faute probablement de l'un et de l'autre, doué d'une humeur vagabonde, passionné pour les dés et pour les rimes, renonça à poursuivre le cours des études par lui commencées dans la grande Université parisienne alors naissante, et, au lieu de devenir prêtre et chanoine, se fit ménestrel et jongleur. 11 ne ronq)it d'ailleurs aucunement ses relations universitaires, et demeura toute sa vie, en même temps qu'un colporteur et un troaveiir de poèmes et de récits à l'usage des seigneurs, des bourgeois et du peuple, un étudiant
de vingtième année, fort zélé pour les intérêts de ses camarades, les écoliers de la cité et de la montagne Sainte-Geneviève, et même fort engoué de certains professeurs, comme maître Guillaume de Saint-Amour, dont il épousa et défendit, avec une ardeur de vrai pamphlétaire, les erreurs et la querelle contre les Ordres mendiants. En qualité de jongleur et de trouvère, il débitait et composait dans tous les genres de son métier, narratif, lyrique et satirique, mais il préférait celui-ci, et quand il était en proie à sa verve critique et médisante, il n'épargnait ni pape ni évoques, ni prêtres ni moines, pas même le bon roi saint Louis, alors régnant, maître et justicier beaucoup moins sévère, à ce qu'il semble, pour la langue des poètes et chroniqueurs ambulants que pour celle des blasphémateurs (l).
Toutefois, quel que fût son penchant naturel et acquis, quand quelque pieuse princesse lui commandait une œuvre dévote, Rutebeuf se gardait bien de refuser à cette noble dame le concours de son talent. Il s'empressait au contraire de profiter d'une si bonne aubaine. C'est ainsi qu'il fit passer de prose latine en rimes françaises, pour la reine Isabelle de Navarre, propre fille du roi de France, la vie de sainte Elisabeth de Hongrie. Il rcnoii-
(1) Cf. Lôon Clédal, Ihilcbcnf, dans la collection in-lG, inlilui(''C : Les Grands écriiHiins frttnrais, cnlrepi'isc par la libi-aii-ic Hachello.
vela en outre, et remit à la mode, peut-être de sa propre initiative, le poème un peu défraîchi d'un ancien trouvère sur la vie et la légende de sainte Marie rÉgyptienne, qui n'étaient guère moins populaires que le miracle de Théophile. Mais ce fut sur commande, on a tout lieu de le croire, qu'il aborda ce dernier sujet, cette fois sous la forme d'un jeu dramatique. Ce soin lui fut confié, selon toute vraisemblance, par l'une des confréries ou sociétés parisiennes, qui étaient alors nombreuses et de natures très variées et qui s'étaient placées sous le patronage de tel ou tel saint et en particulier sous celui de Notre-Dame. Il est possible que cette pieuse association, qui célébrait chaque année dans une église ou chapelle déterminée et dans les locaux attenants, les fêtes de sa céleste protectrice, eût le caractère littéraire et quasi-académique qu'avaient pris ou allaient prendre dans le noxd-est de France, notamment dans la ville d'Arras, les sociétés appelées puys, du nom, dit-on, de la ville du Puy-en-Velay où avaient été plus anciennement institués des concours poétiques en l'honneur de la Sainte Vierge. Quoi qu'il en soit, elle devait être composée d'hommes graves, peut-être mi-partie d'ecclésiastiques et de notables prud'hommes, car Rutebeuf a manifestement mis un frein dans son Miracle à sa verve satirique et /Va/zs/e, tandis que Jean Bodcl s'était fort librement et fort étrangement laissé aller à une humeur analogue dans son
Jeu de saint Xicolas, composé, cela est visible, pour des auditeurs aussi familiers avec les habitudes du cabaret qu'avec l'office et la légende de leur saint patron (1).
Il faut ajouter que la carrière dut cire mesurée à notre poète par le temps, sans doute assez restreint, destiné à la représentation de son œuvre, jouée très probablement à l'issue de l'office, peutêtre entre deux offices, à l'une des fêtes de la Sainte Vierge (2), dans un lieu de dimensions médiocres et avec des moyens assez restreints de mise en scène. C'est par là que s'explique h nos yeux le caractère visiblement écourté de la composition de Rutebeuf, qui est loin d'avoir utilisé toute la matière et toutes les indications dramatiques contenues dans les sources mises à sa disposition soit par son répertoire de jongleur, soit par sa science d'écolier, soit enfin par les traditions et par les bibliothèques où il a pu assez facilement puiser, notamment chez ses bons amis, les chanoines de Saint-Victor (3). Parmi les sources narratives dont
''^^^T^^^^^Z^^^^ cité, p. 157. - Gaslo.1 Pari.,
ouvrage cité, pp. 185, '211.
(2^ Il semble que les représentation, de ce genre ont du .; îquo^rtou^lr place . Tissue du diner -'-;^; ;;^«- l'un de. iourB de siège, c'est-h-dirc de .eancc, da^seml.ke ^c nérale dfla confrér/e. Cf m., fr. 033 à la Bibliothèque nat.onale, fol. 13 v. , i..
(3.Parmisesalla,p,e. virulente, et '^^^^^^^^^^'i;^: ^^i oiilre. religieux, Rutebeuf fait '^" ^-^7.;' , .^'^^f ^J'I^ On noines réguliers .le Saint-Victor. Léon Clodat, p. 70.
*222 ORIGINES CATIIOLKJUES DU TIlÉVTRE MODERNE
il a certainement profité il faut, croyons-nous, compter Gautier de Coincy (1). Nous inclinons à penser qu'il a eu aussi entre les mains ou dans la mémoire, entre autres compositions dramatiques antérieures, un Miracle fran<^ais, de forme analogue au fragment anglo-normand de la Résurrection, et peut-être, de plus, un ancien Miracle \v^[\x\ d'étudiants comparable au Jeu de saint Xicolas d'Hilaire.
La pièce de Rutebeuf commence ex abrupto par les lamentations de Théophile privé de sa charge. Il y a de l'énergie originale et quelque sens psychologique dans l'expression de son désespoir et de sa rébellion contre l'épreuve que Dieu lui impose :
« Ahi 1 ahi I Dieu, roi de gloire, — moi qui vous ai tant eu en mémoire, — qui ai tant donné et dépensé, — tant de fois tendu la main aux pauvres, — voici qu'il
sait que l'abbaye de Saint- Victor de Paris, en décadence au temps de saint Louis, avait été au siècle précédent un puissant loyer d'études, d'enseignement et de production théologique et littéraire. La poésie latine liturgique et rythmique y avait brille de plus vif éclat sous la plume du moine Adam, dit de Saint-Victor. Il serait bien étonnant que les écoliers de ce monastère, au XIL'siècle, naienlpas eu leurs Jeux dramatiques en vers latins aussi bien que ceux de Fleury-sur-Loire.
(1) Une métaphore tirée du jeu d'échec, que Rutebouf met dans la bouche de son Théophile :
Bien ma dit li evesfjue eschac Et m'a rendu maté en l'angle, Sanz avoir ma lessié tout sangle...
se trouve déjà en termes presque idenli<iues dans la narration rimée du prieur de Vic-sur-.\isne.
ne m'est pas resté la valeur diin sac. — L'évèquc ma bien fait échec, — m'a bien rendu mat à l'angle de l'échiquier ; — il m'a laissé tout nu, sans avoir. — Maintenant il me faut mourir de faim, — si je ne mets ma rolie en gage pour avoir du pain. — Et mes gens, que feront-ils ? — Je ne sais si Dieu se chargera de les nourrir. — Dieu 1 ah bien oui I qu'en a-t-il afl'aire ? — Ils feront bien d'aller chercher ailleurs. — Puisqu'il me fait la sourde oreille — et qu'il n'a cure de mon malheur, — moi aussi, je lui ferai la moue. — Ib^nni soit qui de lui se loue 1 — Pour avoir il n'est rien qu'on ne fasse. — Peu m'importent Dieu et son courroux. — Irai-je me noier ou me pendre ? — Ce n'est pas à Dieu que je puis m'en prendre, — puisqu'on ne peutaller jusqu'à lui. — Ah 1 quiconque pourrait le tenir — et le bien battre pour se revancher, — il aurait fait bonne journée ; — mais il s'est en si haut lieu mis — pour échapper à ses ennemis — qu'on n'y peut atteindre par trait ou lance. — Ah ! si je pouvais le quereller, — combattre et m'escrimer avec lui, — je lui. ferais frémir la chair.
— Mais il est là haut en sa joie ; — hélas ! et moi malheureux je suis dans les lacs — de Pauvreté et de Souffrance.— Voilà bien ma vielle brisée. — On va dire que je rassoie ; — ce serale bruit général. — Jen'oserai plus, voir personne-, — ni m'asseoir parmi les autres gens,
— car l'on m'y montrerait au doigt. — -Je ne sais ce que dois faire. — Dieu m'a cruellement trompé ».
Théophile se résout à aller trouver un sorcier nommé Salalin. Ce nom nous paraît un écho, déjà exprimé par quelqu'un des devanciers do Unie-
beuf, de rimpression faite sur Topinion publique dans la chrétienté par les succès du grand sultan Saladin, conquérant de Jérusalem en 1187. Le sorcier lui dit de revenir le lendemain matin, car les auteurs dramatiques du moyen-âge n'ont jamais eu le moindre souci de Funité de temps pas plus que de l'unité de lieu, à laquelle était diamétralement opposé leur système de mise en scène. Dans Tintervalle, Théophile est en proie à l'angoisse. Son âme flotte entre sa foi et sa colère. Cet orage intérieur est esquissé avec naturel et avec une certaine vigueur dans un monologue d'un caractère vraiment dramatique. Cependant Salatin évoque le dial)le, non sans une pointe de comique qui devait se développer jusqu'à l'absurde dans les scènes de diablerie de plus en plus abondantes dans le théâtre religieux des siècles suivants. Tous deux conviennent de leur fait. Guidé par le sorcier, Théophile va trouver le démon dans un vallon situé près de la demeure de Salatin et conclut le pacte. Le dialogue de ces scènes est naturel, précis et semé de quelques traits heureux. L'évêque rend sa charge à Théophile qui devient dur et désagréable à tous. Mais ce changement de caractère et la nouvelle vie, mondaine et méchante, du clerc apostat, qui aurait pu fournir toute une série de scènes vivantes et pittoresques, sont à peine et très faiblement indiqués. Rutebeuf passe brusquement et sans transition à la pénitence de Théophile, qui
lui fournit Foccasion de ticux longs morceaux lyriques, dont le double sujet, sous le nom de la Repenlanceci de la Prière Théophihis, était devenu un des lieux communs de la poésie des trouvères et du répertoire desjongleurs, indépendamment de toute représentation dramatique. Le poète y montre quelque vérité de sentiment, et il y déploi(; dans la forme les ressources d'un art habile et ingénieux, mais qui ne s'était pas développé dans sa vraie voie et qui se complaisait assez souvent en des raffinements puérils, en des jeux de mots, de sens et de sons barbares et malencontreux, en des cacophonies systématiques et exaspérantes. Ecoutez plutôt :
Ame doit l'en amer ; m'ame n'est pas amée. N'es demander la Dame qu'ele ne soit dampnée. Trop a maie semence en semoisons semée De qui lame sera en enfer sorsemée.
lia, las ! com fol bailli et com foie baillie ! Or sui-je mal baillis et m'ame mal baillie I S'or m'osoie baillier à la douce bailUe, (j'i seroie bailliez e m'ame jà bailbe.
Ors (l) sui, et ordoiez doit aller on ordure ; Ordemenl ai ouvré, ce sel cil qui or dure i2) l']t ([ui loz jours durra : s'en aurai la mort dure. iMaufez, com m'avez mors (3) de mauvese morsure 1
(1) Souillé.
i'i) .lai viiaiiioinenl agi, comme le sait relui qui mainlenaiit dure.
('.}) Mauvais, comme vous m'avez mordu.
OlUCil.NES DU Tui;.\ruK. — lij.
Les scènes de l'apparition de la Sainte Vierge et du pardon de Théophile n'offrent rien de remarquable, sauf un trait énergique quand Notre-Dame arrache à Satan le pacte fatal. Mais ce trait ne peut être apprécié que selon la vive familiarité de la vieille langue, bien moins marquise que la nôtre :
(' /ci, dit la rubrique, va nostre dame por la chartre Théophile :
Sathan, Sathan ! es-tu en serre ?
S'es or (1) venuz en ceste terre Por commencier à mon clerc guerre,
Mar (2) le penssas.
Rent la chartre que du clerc as.
Ouar tu as fet trop vilain cas.
SATHAN parole :
Je la vous rande !
J'aim miex assez que l'en me pende.
Jà li rendi-je sa provande (3) Et il me fist de lui offrande
Sanz demorance (4) De cors et d'ame et de sustance.
" nostre dame Et je te foulerai la pance.
Ici aporte nostre dame la chartre à Théophile... »
La pièce se conclut, après la lecture publique du
(1) Si tu es maintenant.
(2) Mal.
(3) Prébende. (4j Excei)lion.
pacte, par ces paroles de révcque, suivies du chant du Te Deiim :
Issi ouvra icil preudom (1).
Délivrera tout à bandon (2)
La Dieu ancelle (3), Marie, la virge pucele, Délivré l'a de tel qucrele :
Chantons luit (4j por ceste novele.
Or, levez sus, Disons: Te Deiim Ifiudamus.
Comme le drame iVAdam, comme le Jeu de saint Mcolasde Jean Bodel, le Miracle de Théophile de Rutebeuf nous offre, chez les poètes du XI^ et du XIIP siècle, des indices de facultés dramatiques dont ou aurait pu attendre beaucoup plus, au point de vue esthétique et littéraire, que n'a produit le théâtre français du moyen âge, dont l'essor prodigieux, dans les deux siècles suivants, est plutôt marqué par une décadence que par un progrès de l'art et du goût. C'est sous cette réserve que nous avons à signaler la persistance et la prospérité, interrompues seulement par la Renaissance, du genre des Miracles de Notre-Dame par personnages. Parmi la grande quantité de pièces perdues, il nous est demeuré des documents qui ne souf-
(1) Ainsi agit ce prudhomme.
(2) Enlièrement.
(3) La servante de Dieu.
(4) Tous.
frent à cet égard aucun doute. Le plus précieux est la collection de quarante drames de cette espèce contenus dans un manuscrit de la Bibliothè([ue nationale et récemment publiés par MM. Gaston Paris rt Ulysse Robert pour la Société des anciens textes français (1). M. Paris, avec sa compétence bien connue pour tout ce qui touche à noire ancienne littérature, en a ainsi déterminé <'l apprécié les caractères distinctifs :
« C'est pour un « pui Nostre Dame " et sans doute par des membres de la confrérie que fut composée, peut-être encore dans la première moitié du XIV^ siècle, la grande collection de quarante Miracles de Noire-Dame par personnages qui nous est parvenue... Toutes les pièces qui composent ce recueil ont entre elles une étonnante ressemblance de fond, de forme et de manière. La polymélrie qui règne dans Adam, dans le Nicolas de Bodel et dans les pièces d'Adam de la Halle (ajoutons : dans le Théophile de Rutebeuf) a disparu ; sauf quelques « rondeaux >) mis dans la bouche des anges qui convoient régulièrement Notre-Dame du ciel à la terre et de la terre au ciel, tout est en vers de huit syllabes rimant deux à deux ; mais chatjue réplique se termine par un vers de quatre syllabes l'imantavec le premier vers de la ré'plique suivante (le premier miracle seul conserve, au der-
(Ij I';ui~, i'iiMiiii-Diilol, 187G-188;î, 8 vol. in-8°.
LES MYSTÈRliS 2"2U
nier vers des répliques, son nombre régulier de syllabes). Il en résulte que, à très peu d'exceptions près, toutes les répliques ont au moins deux vers, ce qui amène des redites et des banalités insupportables. Ces pièces n'onl d'ailleurs, sauf quelques endroits assez naïfs el toucbanls, qu'une très faible valeur littéraire ; elles sont construites avec une simplicité tellement dénuée d'artifice qu'elles en deviennent plates et souvent presque grotesques ; mais elles montrent de quel développement était susceptible la forme des miracles, bien supérieure, au point de vue dramatique, à celle des mystères. Ceux-ci, gênés par la sainteté même de Faction qu'ils représentaient, ne pouvaient prendre aucune liberté et étaient emprisonnés dans des données surnaturelles exclusives de tout intérêt vraiment humain ; dans les miracles, au contraire, Taclion est tout humaine, et le poète est libre de la traiter comme il l'entend ;'la Vierge ou le saint qui, par un miracle, doit la dénouer, n'apparaît qu'à la fin, vrai deas ex machina, sans peser, pendant la durée du drame, sur la conduite des personnages. Entre les mains de poètes quelque peu hal)iles, le miracle aurait pu devcnii" le Mai drame moderne, en éliminant peu à peu l'intervention surnaturelle qui le terminait. Il n'en fut rien, grâce à l'absence de talent et surtout d'initiative personnelle chez les auteurs de miracles, et le théâtre sérieux des temps modernes trouva ses origines
dans rimitalion de l'antique. Il faut louer cependant, dans la collection des Miracles de Notre- Dame, l'extrême variété des sujets traités et la familiarité avec laquelle les actions et les paroles des gens de toutes conditions sont représentées sur la scène : c'est ce qui donne de Tintérêt à ces pièces, malgré leur faiblesse presque constante, et les fait encore lire avec plaisir » (1).
L'opinion de M. Paris sur l'élément surnaturel dans le drame ne nous paraît pas incontestable. Nous sommes, quant à nous, d'un avis sensiblement différent. Mais, ce point mis à part, nous ne pouvons que nous ranger au jugement porté par le savant académicien sur le genre dramatique dont il s'agit. Nous le trouvons encore en pleine vigueur théâtrale, mais aussi en pleine faiblesse artistique et littéraire, à la veille même des triomphes de Ronsard et de Jodelle. Un curieux manuscrit de la Bibliothèque nationale nous a en effet conservé une collection de àouzt Miracles de Notre- Dame, composés et représentés, presque d'année en année, de 1536 à 1550, pour la pieuse récréation de la confrérie parisienne de Notre-Dame de Liesse, à l'occasion de la fête de la Nativité de la Sainte Vierge. Cette confrérie avait son centre religieux à l'église de l'hôpital du Saint-Esprit-en-Grève et son siège social dans une maison de la rue de la
H) La Lilléralure française au moyen âge, pp. 241-243.
Vicille-Tixcranderie. Son dramaturge attitré, Jean Louvet, auteur dcsclits douze miracles, n'était pas un poète de profession, un famélique homme de lettres comme Rutebeuf. Celait ce que nous appellerions aujourd'hui un officier ministériel, un huissier près le tribunal de première instance, ce qu'on appelait alors un sergent à verge de la prévôté et vicomte de Paris ou simplement du Châtelet (1).
Par un de ces hasards fréquents dans les études d'histoire littéraire, aucun des miracles de Notre- Dame par personnages, postérieurs à Rutebeuf, qui nous ont été conservés, n'a pour sujet la légende de Théophile. Mais nous avons la preuve positive que ce sujet n'a, pour ainsi dire, pas cessé au moyen âge d'être mis en œuvre sous forme de représentation dramatique. Dans une lettre de rémission datée de l'année 1384, on lit la mention du fait suivant : « Comme les habitans de la ville d'Aunay (2) et du pays d'environ eussent entrepris que le dimenche après la Nativité saint Jehan Baptiste ilz feroient uns jeux ou commemoracion du miracle qui à la requeste de la Virge Marie fust fait à Théophile, ouquel jeu avoit un personnage de un qui devoit getter d'un canon... » (3). Ce canon qui,
(1) Cf. Polit de Jullevillc, ouvrage cité, t. II, p. G08.
(2) Il s'agit d'Aunay-U''s-Livry ou lès-Bondy (Seine). — A. Thomas, Romania, t. XXI, p. G08.
[?<) Petit de Jullcville, t. II, p. 5.- Cf. Romania, t. XXI, p. 011.
par sa date exaclc, nous reporte déjà aux origines dcrartillcrie, mais qui semble, à plus forte raison, constituer un Ilagrant anachronisme dans un drame tiré d'une légende de l'époque de Justinien, ce canon ne doit pourtant choquer personne. Il est en effet extrêmement probable qu'il figurait ici comme l'un des engins infernaux vainement opposés par Lucifer et ses satellites à la puissance de Notre- Dame, venant, jusque dans l'empire même du démon, lui arracher le pacte de Théophile. Au reste, il faut l'avouer, quand bien même il eût été employé dans la pièce à un usage moins extraterrestre, les spectateurs d'alors ne s'en fussent aucunement choqués. L'anachronisme porté à son plus haut deo-ré est en effet l'habitude constante de la dramaturgie comme de la peinture du moyen âge. Ledit canon d'ailleurs et le personnage chargé d'en faire parler la poudre doivent être chers à la critique. Ils servent en effet à démontrer, ce qu'il faudrait d'ailleurs supposer de prime abord, que le texte du jeu dramatique représenté à Aunay dans le dernier tiers du XIV'' siècle, était une composition autre que celle de Rutebeuf et l)eaucoup plus développée.
Si l'on tenait absolument à se faire une idée un peu mieux déterminée de cette pièce à fracas, et, du même coup, de noml)re d'autres représentations analogues du M'wdcle de Théophile sur le sol français, au Xl\''' cl au XV'' siècle, dont la mé-
moire ne nous est pas parvenue, cela n'est pas impossible, au moins par approximation. Mais il faut pour cela passer la frontière et recourir h des textes allemands. Trois drames ou fragments de drames sur Théophile nous ont clé conservés en dialecte bas-allemand. Ils sont contenus dans trois manuscrits différents, aujourd'hui conservés dans la bibliothèque de la ville de Trêves, dans celle d'IIelmstadt et enfin dans celle de Stockolm. Ces trois textes ont été en Allemagne l'objet de diverses publications. Mais il ne nous a été possible de nous rendre un peu neltement compte que de celui de Trêves, qui ne laisse pas d'avoir, au point de vue oi^i nous sommes en ce moment, un assez grand intérêt. Le manuscrit est du milieu du XV'' siècle, mais la pièce est })lus ancienne et, de plus, [)rocèile, croyons-nous, au moins indirectement, d'un drame français, ((ui pourrait bien remonter à une date peu éloignée de la représentation d'Aiinay (Ij.
Le texte de Trêves n'est qu'un fragment cpii renferme tout au plus le tiei's du (hame total el (pii
(1) Xolro liypolhèso sui' le rniipoil du Icxlo de Trêves à un drnine frnnrais anlériour a (Hé coiiLeslée par M. Strohmayer dans l'arlicle préeilé, liomanui, l. XXIII, pp. (■)04-r)0f). Mais ses objecUons n'onl point paru décisives à un juge très conipétenl, M. W. (Ircizenach : .Jahreaberichle fur neuere deidsche Lilleraliirtjes^'hiclile, \, If, 4 a. — Sur les rap|»orts des drames religieux allemands du moyen Age avee les mystères français, voyez le récent et imjiortant travail de M. M. ^^'ilmnlle : Lca Passions allemandes du Rhin dans leur nipporl aver l'ancien Ihcàlre français. Paris, Bouillon, 18<.).S, in-S'.
poiirlant est déjà nolablcmcnt plus étendu que l'œuvre entière deRutebeuf. La légende de Théophile nous y apparaît non seulement développée, mais quelque peu défigurée par de singulières métamorphoses. Le personnage principal n'y est plus représenté comme un clerc, d'abord tout à Dieu et à ses devoirs, dont l'àme est brusquement bouleversée par le ressentiment d'une amère injustice, par la honte et la pauvreté qui en sont pour lui la conséquence, mais comme un chanoine d'esprit mondain, négligent du service divin et de ses devoirs professionnels, qui a refusé l'épiscopat non par humilité, mais par une sorte d'insouciance aristocratique, et qui implore le secours du diable, non pas afin d'être rétabli dans ses fonctions et dans son honneur,, mais pour avoir en abondance de l'argent et des plaisirs. Les quatre premières scènes nous offrent un tableau piquant d'un chapitre d'église cathédrale avec tous ses dignitaires, prévôt, doyen, chambrier, écolâtre, trésorier, cellerier, préchantre etc., ainsi que des rivalités et des intrigues auxquelles pouvait donner lieu une élection épiscopale au XIV" et au XV^ siècle. L'auteur nous transporte ensuite dans une réunion déjeunes gens en train de boire de la bière et de s'amuser des tours d'un prestidigitateur. Le chanoine Théophil<î, destitué par son évoque, vient se mêler à cette compagnie joyeuse et consulte le magicien sur le projet qu'il a conçu d'appeler le
diable à son aide. Mais le prestidigitateur, qui se soucie peu de cette magie noire, renvoie Théophile à en causer avec les juifs. Le chanoine vient donc trouver ceux-ci dans leur assemblée et recueille leurs conseils. L'un de ces hébreux porte le nom tout français de Bonenfanl (1). Résolu de profiter des renseignements obtenus d'eux, et d'ailleurs de première force lui-même dans les sciences occultes, Théophile évoque solennellement le démon. Satan lui apparaît et lui fait ses conditions. Le pacte est conclu. Satan qui, dans celte pièce comme dans les mystères français de la même époque, n'est que l'un des principaux diables, mais non le prince des ténèbres, va faire son rapport à Lucifer, son souverain. Celui-ci ratifie avec joie le traité et charge Satan de conduire Théophile dans un château nommé Ovelgunne, oi^i l'apostat doit vivre désormais dans l'abondance et les plaisirs. Le chœur termine par son chant cette partie de la pièce et annonce la suivante qui doit avoir pour sujet la vengeance tirée de l'évêque par Théophile. Là s'arrête le texte de Trêves. On peut sans témérité en induire le caractère des Miracles français
(1) Ce fait en lui-même n'est point une preuve de l'origine française du texte de Trêves. En effet, comme le fait observer M. slrohmayer d'après une communication de 1\I. Gaston Paris, « au XIV' et au XV° siècle, les juifs français, expulsés de France, pullulaient sur les bords du Rhin, et un poète de cette région rencontrait certainement souvent des Bonenfant à côté des Isaac et des Samuel ».
sur le même sujet à Tépoquo indiquée ci-dessus et à l'époque ultérieure (1).
Il y a au contraire assez de peu de chose à tirer à ce point de vue d'un drame italien de Teofilo (la célébrité de la légende était, on le voit, universelle en Occident) composé et représenté à Florence au XV" siècle. Nous y noterons seulement la mise en scène, qui a dii avoir lieu également dans certaines pièces françaises, de la première partie de la vie de Théophile, telle que nous l'indiquent l'antique légende grecque, la version du diacre Paul et bien d'autres textes ; telle que la rappelle Théophile lui-même au début du Miracle de Rutebeuf. L'auteur italien nous représente le pieux prêtre exerçant l'aumône. Il nous montre aussi, cela lui est propre, la ruse dont usa le diable pour changer l'esprit de l'évêque et amener la destitution du clerc calomnié (2).
Cependant la popularité de la vieille légende et sa représentation par personnages n'avait fait que progresser encore en France dans la seconde moitié du XV*' siècle, qui la transmit au XVF. Le
(1) CI". Wilken, Geschiclile der fjeisllichen Spiele in Deiilschland, \). 101 cl suiv. — Theopliilus, niederdcuhcheR Schaiispiel, etc. von HolVinann von FMik'i-sleben. Hnnnover, 1853, in-8". — Nous rogroUons de n'nvoir pu nvoir à noire disposition que la preini('re édiliou. la moins coniplèto, de celle inléressnnle pui)lication.
(2 Cf. Sacre rcipprcscnlazioni dci !<ccoli \IV. XV e X\'I i-accoltc e illuslrate per cura di Alcssandro d'Ancona. Tirenze, 1S7'.\ l. II, p. 11.") et suiv.
dernier âge des mystères (avec lesquels les miracles étaient à peu près confondus) est marcjué par les proportions démesurées auxquelles s'étendirent souvent alors les compositions dramatiques. Le Théophile ne l'ut pas à Tabri de cette croissance monstrueuse. Les registres consulaires de la ville de Limoges renferment la mention suivante parmi celles qui se rapportent à l'année 1533: « Pour amplier el décorer les dictes ostensions (de reliques sans doute) et esmouvoir le peuple à devo^ tion, furent jouez par grant appareil le mistere de sainte Barbe et de Théophile par personnaiges, durant neuf journées (1) ». En accordant cinq jours à sainte Barbe, il reste encore quatre journées de représentation pour Théophile, ce qui est beaucoup. Comment s'y prit-on pour remplir un si vaste cadre? Nous nous permettons de renvoyer ceux qui désireraient s'en rendre compte, au moins par analogie, aux énormes mystères qui nous sont parvenus de ce temps-là, aux Actes des Apôtres des frères Greban par exemple et à la Passion de Jean Michel. Nous les renverrons aussi aux longues com[)iUiti()ns en pi'ose où étaient venus, dans la dernière période du moyen âge. se dissoudre, se diluer dans les Ilots d'une prose diffuse el avec des additions et anqilifications de toute espèce, les narrations poétiques et légendaires des
(1) l'clil (le Jull. 'Ville, ouvrage cité, l. II. \>. VM.
âges précédents. La bibliothèque ou, comme on disait, la librairie des derniers ducs de Bourgogne do la maison de \'alois, s'était emplie, notamment sous Philippe-le-Bon, d'œuvres de ce genre, rédigées sur commande par des secrétaires et rhéloriqiieiirs rétribués à cet effet : un Jean Mielot, un David Aubert. Nous savons précisément qu'une Vie de Théophile figurait dans cette librairie^ à côté de la Vie de sainte Catherine et de beaucoup d'autres histoires et romans pieux ou profanes, dont un grand nombre sont encore aujourd'hui conservés dans la bibliothèque royale de Bruxelles, principale héritière de la riche collection ducale (1).
Revenons à présent dans la bonne ville du Mans, d'où nous sommes partis pour cette petite excursion à travers la littérature dramatique et la littérature légendaire du moyen âge. Il est juste de reconnaître la modération relative des auteurs de la représentation de Théophile donnée sur la place des Jacobins aux fêtes de la Nativité de la Sainte Vierge de l'an 1539, puisque deux journées leur suffirent pour se contenter eux-mêmes, satisfaire leur auditoire et justifier la faveur dont les avaient honorés les dignes chanoines de Saint-Julien. Le texte
(1) Cf. Acla sanclorum, Inc. cil., p. 183. — Vie de sainte Calherine d'Alexandrie par Jean Mielol, Icxle revu et rapproché du franrais moderne. Paris, 1S81, in-l°. — Manuscrit 6449 du fonds fran<:ais à la Hibliullièque nationale.
joué en ces beaux jours n'était certainement pas le premier, sur ce sujet, qui eut été mis en scène dans la cité. Eu égard à la date de la représentation, fixée précisément à une fête liturgique de Notre Dame, il n'est pas défendu de supposer que l'initiative en a peut-être été due à quelque vieille confrérie, qui aura voulu faire partager à ses concitoyens par un mystère plus ample, déployé en plein air et en plein soleil, la pieuse récréation qu'elle se donnait tous les ans à elle-même et à un petit nombre d'amis dans un local clos. Même en dehors de cette hypothèse, comment ne pas attribuer au Théophile de 1539 une série perdue d'ancêtres manceaux, quand on songe à la verrière du chevet de Saint-Julien et quand on pense que les deux célèbres dramaturges du W° siècle, Arnoul et Simon Greban, nés tous deux au Mans, y revinrent achever tous deux leur carrière et y moururent l'un et l'autre chanoines de la noble cathédrale (1). Nous ne voulons pas dire par là qu'ils aient eux-mêmes composé un Théophile^ mais qu'ils en ont dû tout au moins favoriser, dans leur ville natale, la composition et la représentation. Mais on peut, on doit, ce nous semble, remonter plus haut. La verrière est du XIIP siècle et l'on en a signalé, avec grande raison, l'analogie avec le miracle de Rutebeuf. Mais
(1) Cf. Dom Piolin, ouvrage cité, p. 18 et suiv. — Le Mij&lère de la Passion d' Arnoul Grehan, pul)lié par Gaston Paris et Gaston Raynaud. Paris, 1878. Introduction, p. v et suiv.
*240 OHIGINKS CATHOLIOUES DU ÏIIEATRE MODERNE
comme clic renferme au moins un épisode (celui du poisson offert à Théophile) qui ne figure pas dans ledit miracle, il ne nous est pas possible d'accorder qu'elle en procède (1). Ce que nous inclinons beaucoup à croire, c'est qu'une pièce française analogue à celle du trouvère parisien, et à peu près cantenip::)raine, a j)u être composée et représentée au Mans, et s'inspirer en partie de la ver- ^ rière. Quant à l'origine de celle-ci, nous ne pensons pas ([u'il faille la chercher ailleurs que dans la cathédrale même, c'est-à-dire que dans le chapitre et dans l'école cléricale qui y étaient annexés, et où la légende du clerc d'Adana n'avait' certainement pas obtenu moins de faveur que dans les autres centres ecclésiastiques d'Occident. L'école cathédrale du 3Ians avait été très florissante dans la seconde moitié du XP siècle. Il est à peu près sûr que l'écolatre Geoffroy, dont nous avons parlé cidessus, y avait commencé ses études, achevées ensuite aux grandes écoles de Paris. En tous cas c'est du Mans, nous le savons, qu'il partit pour se rendre en Angleterre, où nous avons vu qu'il composa et fit représenter à Dunstaple, par les écoliers de l'abbaye de Saint-Alban, un Jeu de sainte Catherine. Il nous semble très naturel d'induire de là, avec Dom Piolin, que des pièces de cette nature, c'cst-
Ô) CeUo opinion u clé ùmisc par M. lluchcr dans la dcscriplion iiréciléc.
à-dire analogues selon nous aux miracles en vers latins des écoliers de Fleur} -sur-Loire, faisaient partie des réjouissances habituelles de l'école du Mans à la fin du XI° et dans le courant du XII'' siècle. De là à conjecturer l'existence possible d'un Jeu de Théophile manceau de ce genre et de celte époque, il n'y a qu'un pas. Puisque nous sommes en train d'hypothèses, nous n'hésitons point à le franchir (1).
Cette vieille légende, ce vieux drame du moyen âge avaient-ils vers 1550 tellement épuisé leurs destinées littéraires qu'ils n'eussent plus qu'à disparaître devant les sujets antiques restaurés par la Renaissance ? ou bien, si la Renaissance avait su approprier dans notre pays les qualités nécessaires de goût et d'art qu'elle nous apportait à la tradition antérieure, si elle avait fait une réforme au lieu d'une révolution, l'histoire de Théophile, plus ou moins transformée, ne pouvait-elle pas devenir dans la poésie française la matière d'un chefd'œuvre, dans le genre par exemple de Polyeucte et àWlhalie ? Telle est la (juestion que nous nous posons en terminant. La réponse est peut-être dans le Faust de Marlowe et dans le Faust de Goethe.
(1) Cf. Dom Piolin, ouvrage cité, p. 13 cl suiv.
ORIGINES l)V TIl/iATaK. — IG.
Un Drame relatif à l'histoire du Rosaire.
Parmi les monuments arrivés jusqu'à nous du théâtre chrétien au moyen âge, l'un des plus curieux est le recueil de quarante « miracles de Notre-Dame par personnages », conservé au département des manuscrits de la Bibliothèque Nationale sous les numéros 819 et 820 du fonds français. Il a été publié pour la Société des anciens textes français par MM. Gaston Paris et Ulysse Robert (Paris, Firmin-Didot, 1876 et années suivantes). Les caractères extérieurs et spécialement l'écriture de ces deux volumes les datent du commencerrîent du quinzième siècle. Mais la composition des pièces qu'ils renferment remonte au siècle précédent et peut être fixée aux environs de 1340. Leur objet était de servir aux pieux divertissements de l'une de ces associations ou académies placées sous le patronage de la Sainte Vierge, qui avaient reçu le nom de « puis », et dont le caractère, au moins à l'origine, était h la fois religieux et littéraire.
L'intérêt du recueil dont il s'agit est considérable pour l'histoire de notre littérature dramatique. Les « miracles» dont il se compose ofTrenl, €n outre, quantité de traits qui peuvent servir à riiistoire des idées et des mœurs de nos ancêtres. 11 en est un, par exemple, le onzième de la série, où nous avons remarqué des renseignements, qu'il nous paraît utile de relever, sur l'une des dévotions les plus chères aux âmes pieuses, les plus autorisées et recommandées par les Souverains Pontifes.
La première période de l'histoire du Rosaire est insuffisamment éclaircie. Cette période s'étend depuis l'origine jusqu'à la fin du XV'' siècle, époque 011 un dominicain breton, Alain de la Roche, propagea cette dévotion, de 1473 à 1475, avec un zèle ardent et un plein succès. Les difficultés que cette obscurité soulève ont donné lieu à une dissertation spéciale des Bollandistes (tome I du mois d'août, pag. 422 etsuiv.) et sont encore aujourd'hui l'objet de recherches et de controverses. On conçoit dès lors l'intérêt de tous les documents se référant aux temps antérieurs à la prédication d'Alain de la Roche. Tel est le cas du petit drame intitulé : « Cy commenc-e un miracle de Nostre Dame, conment elle garanti de mort un marchant, qui lonc temps l'avoit servie de chapiaux{l), d'un lai-ron
(Ij Couronne, On appelait chapeau de peurs au moyen àirc une couronne de fleurs.
'2Ai ORIGINES CATHOLIQUES DU THEATRE MODERNE
qui l'espiolt el conment elle s'aparu au larron et au marchant et puis devint le larron liermite. » Comme toutes les pièces du même recueil, le sujet de celle-ci a été certainenjent emprunté à une source plus ancienne, qui toutefois, dans le cas présent, ne nous est point connue.
Au début du drame nous voyons un jeune homme, voué au commerce, et sans doute orphelin, aux pieds d'une statue de la Sainte \'ierge, priant en ces termes :
Doulce Vierge, mouU lonc temps a Que diiigenment monstre m"a Et prouvé par raison mon père, A qui Dieu vray ami appére, Que pour le sauvement de same On vous doit servir, doulce dame, Sur touz les sains de paradis.
Ce en mémoire ay eu touz dis. (1) Or ne say je, dame des cielx, Que faire qui vous plaise miex.
De clergie (2) ne scay je rien ; Un homme sui de rude engien, (3; Si ne vous say, dame, prier, Et pour ce me vucil octrier, (4) Dame, à vous servir de chapiaux, Chascun samedi, tous nouviaux,
(1) Toiijonr>.
(2) Scionco.
(3) D'inlclligoncc urrossière, illctlrce.
(t) Consentir, décider.
Et plus souvent, s'il chiel à point, (1) Et les feray tout en tel point Com puis un po de temps fnil ay ; Et maintenant un en feray De roses, que de bon courage Presenteray à A^oslre ymage, Mais que fait soit.
L'oncle du jeune homme, qui paraît être comme son tuteur, le vient trouver et lui reproche de passer son temps à faire de ces couronnes de fleurs au lieu de se mettre en devoir d'aller voyager pour apprendre le commerce. Il loue, sans doute, sa dévotion quand il apprend lobjet de ce travail, mais il insiste pour que son neveu entre sérieusement dans le négoce. Le jeune homme se montre disposé à suivre ses avis, mais il va d'abord porter à la Sainte Vierge la couronne qu'il vient d'achever, et lui adresse cette prière et cette promesse :
Pioyne des ciculx, mérc au Roy
Oui de niant tout compassa.
En qui cuer (2) la douleur passa
Que Jhesus, ton chier filz, souffri,
Quant à morir en croiz s'offri,
A toy me complain et lamente
J'ay jà mis, un grant temps, m'entente,
Dame, à toy servir de chapiaux,
De roses, de fleurs, faiz nouviaux ;
(1) Si cela tombe à point, si c'est possible.
(2) Dans le ca'ur de <[ui.
Et encore cestui ta port,
Vierge, de grâce rive et port.
Regarde moy, dame, en pitié,
Si que ne perde t'amistié ;
Car je voy qu'il me fault laissier
Cestui servise et moy plaissier (1)
Et devenir marchant ou monde.
Ha 1 dame où toute grâce habonde,
Autrement ne puis avoir paiz
A mes amis, se ne les laiz (2).
Mais puis qu'il fault que je les laisse
A faire, je te fais promesse
Que chascun jour de cuer entier,
Dame, je dirai ton santier
Où il a cent avemaries
Et cinquante, afin que n'oblies
Moy, qui oblier ne te doy.
Dame, souviengne toy de moy ;
Ottroie à moy, qui petit vail (3),
Grâce que parmy le travail
De ce monde en la fin je puisse
Venir en ta gloire, où je truisse (4)
Repos parfait.
Le psautier de Notre-Dame, ainsi nommé par
analogie avec les psaumes de David, et consistant
dans la récitation de cent cinquante Ave Maria, ce
n'est pas autre chose que la dénomination et la
(1) Me plier, me meltre à la |)cine.
(?) Si je ne ces>;e de faire ces couronnes.
(3) Oui vaux peu.
(•J; Trouve.
forme, ou l'une des formes primitives du Rosaire. — Celte promesse faite à la Sainte Vierge, notre jeune homme se rend aux instances de son oncle et se met en route pour Bruges, sous la garde et avec l'assistance d'un « bon et seur varlet », nommé Polet, qui de plus est « marchant assez sage, — et si scet parler maint langage ».
La mise en scène dramatique du moyen âge reposait sur un principe diamétralement opposé à celle de nos jours : elle exigeait la multiplicité et la simultanéité des lieux que devait traverser l'action, ce qui permettait à celle-ci un développement même excessif. Nos voyageurs vont traverser un bois où les guette un « larron », attendant depuis plus d'un mois pareille aubaine. Le positif Polet estime qu'il serait bien temps de se rafraîchir, tandis que son jeune compagnon est tenu par une préoccupation d'ordre plus élevé.