MADELAINE
Or voy je la confusion
Des grans péchés dont je suis plaine ;
Or voy la malédiction
De Ihorreur où péché me maine ;
Or voy je la destruction
De ma povre nature humaine,
Et s'il n'y a provision,
En malheure fus ]\Iadelaine (1).
Madelaine suis je nommée,
Jadis gente et bien renommée
De bonne generacion ;
Or me suis je en tout mal fermée (2),
Tant que partout je suis blasmée
Pecherresse en perdicion ;
Ma beauté, ma perfection
Est tournée en tel vitupère (3)
(1) Et, s'il n'y est pourvu, c'est ù une mauvaise heure que je suis née, moi Madeleine.
(2) Je me suis affermie dans le mal.
(3) Honte.
Que c'est abominacion
Par quel moyen et mocion
J'a}' tant courroucé Dieu, mon père.
0 dolente et meschanle famé, 0 des autres la plus infâme, Par quel point pourras éviter La dure et deslresseuse flame D'enfer, ardant le corps et Tame Sans jamès ame respiter?
Ta coulpe t'y veult ja citer, Justice t'y veult inviter, Raison, vérité t'y proclame ; Il n'est en moy d'y résister S'a vous ne me viens présenter, Miséricorde, haulte dame...
Les scènes frappantes et variées, les caractères vivants et touchants qu'offraient les miracles du Sauveur, ont été pour Greban des occasions manquées. 11 en fait surtout ressortir les circonstances extérieures, et il se complaît dans les détails de la vie vulgaire, indépendamment du rapport <iu'ils peuvent avoir au fond du sujet. Le lit du jjaralytique occupe autant son attention que la guérison de ce malheureux, que sa joie et sa reconnaissance, et quand celui-ci remporte sa couche, après le miracle, notre auteur lui met dans la bouche cette réllexion déplacée :
Encore ne suis je pas si fol Que je la laisse à la harpaille (1).
(1) Aux voleurs.
Il faut pourtant être juste. Ce réalisme grossier, qui donne un relief si vigoureux aux détails inutiles et aux personnages indifférents, est peut-être moins le fait de Greban que de son auditoire, qui aurait difficilement goûté un mystère autrement bâti. Les personnages de courriers, d'aubergistes, de valets, par exemple, intéressaient prodigieusement les spectateurs, qui aimaient à retrouver sur le théâtre les gens qu'^^ls rencontraient tous les jours dans la vie.
Il n'est pas un d'entre eux, maître ou valet, qui ne fût enchanté, quand le bourgeois Urion, propriétaire de la maison choisie pour y célébrer la Cène, présentait ainsi à saint Jean et à saint Pierre son domestique Piragmon :
URION
Certes, messeigneurs, encore ay je Des biens pour Jhesus ,souslenir, Et s'il fault aller ne venir, Employez ce maislre valet Et prenez en gré tel qu'il est, Car autre faire ne le puis.
PIRAGMON
Maislre, je suis tel que je suis, Prest de bien boire et bien mengier.
11 faut peut-être encore attribuer en partie à la tyrannie des habitudes de Fauditoire, la peinture à la fois faible et fausse du principal antagoniste, je veux dire de Judas, dont une légende absurde,
malheureusement chère au moyen âge, avait dénaturé les traits. Si ce caractère, d'une noirceur si dramatique, n'a fourni à Greban qu'une belle scène, en revanche les princes des prêtres, les docteurs de la loi et les Pharisiens, ces adversaires acharnés du Sauveur, ont été crayonnés par lui avec vérité et avec bonheur (1).
Pilate et le second Hérode ont été assez exactement, mais assez faiblement rendus. Quant au premier Hérode, à celui qui fit massacrer les Innocents, il était déjà devenu, dans la tradition des mystères, un type consacré de férocité demi-grotesque, dont il eût été difficile à Greban de s'écarter. Les satellites qui entourent ce tyran, et généralement tous les soldats, geôliers, bourreaux, qui paraissent dans le cours du drame, étaient également des types consacrés de cruauté, mais d'une cruauté plus bouffonne encore. Leurs grossières plaisanteries faisaient les délices du public, et notre auteur n*a pas essayé en cela de réformer son goût. On ne pourrait croire, si cela n'était attesté par de nombreuses et interminables scènes,
(1) Il ne faut pas dissimuler que l'Université de Paris, précisément à cette époque, où elle prétendait régenter l'Église et dominer le Saint-Siège, offrait, parmi ses docteurs, de tristes modèles de pharisaïsme, dont Greban a peut-être copié les traits, quoique d'une façon inconsciente. L'un de ses maîtres en théologie, qui même devint son patron, Thomas de Courcelles, avait été l'un des plus utiles auxiliaires de Cauchon dans le procès de Jeanne d'Arc. C'était un de ces hommes en qui la science et l'abus du raisonnement finissent par dessécher le cœur.
combien ce goût était détestable. Il est surprenant de constater que, dans les tableaux les plus douloureux de la Passion, l'attention des spectateurs et le talent du poète paraissent moins attirés par la peinture des souffrances et de la sublime résignation de l'Homme-Dieu, que par Fétalage des supplices et les odieuses boulTonneries qui les accompagnent. Il y a là, dans une foi d'ailleurs robuste et sincère, un défaut de convenance religieuse et de sens esthétique, qu'il importe de remarquer, parce qu'il sert à expliquer la réaction qui se fit au siècle suivant contre les mystères (1).
Les démons, comme les bourreaux, sont, dans le théâtre du moyen âge, des personnages grotesques. Obéissant, en ce point comme en tant d'autres, aux habitudes du public, Greban leur a largement conservé ce caractère. On peut dire cependant qu'il a, en quelque façon, amélioré les scènes infernales, en y dépensant une verve comique réelle, exprimée d'un style moins trivial et qui touche quelquefois à la lionne comédie. Nous
il) Toutefois, il i'aul tenir compte de la dilTéience d'effet entre un drame lu et un drame représenté, différence dont il est difficile souvent de se faire une idée, car il y a des détails qui ressortcnt et d'autres qui s'effacent d'une façon tout à fait inattendue à la représenlalion. A propos de scènes analot^ues ;\ celles que nous blûnifins dans la Passion de Greban, M. Wilken {Gescliichte der (jcislliclien Spiele in Deutscliland, p. 281, note '2) fait remarquer (juc l'acteur qui représentait Notre-Seigneur, pouvait avec un peu d'art, en s'atlachunt à mettre en relief l'héroïsme de sa patience, tourner ces scènes de supplices au triomphe de son rôle.
ORIGINES DU riIKATRi;. — :il.
donnerons une idée de ces scènes par la suivante. Voici ce qui se passe dans l'enfer au retour des diables Satan et Berich, envoyés par Lucifer pour tenter Jésus, et qui reviennent déconcertés:
LUCIFER
J'apperçoy nos ambassadeurs
Oui reviengnent moull erapeschés.
ASTAROTH
Voulez vous qu'ils soient torchés (1) ? Veez cy les inslrumens tous près.
LUCIFER
Dea, ne te haste pas si près De frapper derrière et devant :
Ouyr fault leur rapport avant, Sçavoir s'il y a perte ou gaigne.
SATHAN
Lucifer, je crevé d'engaigne (2) Des fortunes qui nous surviennent, Et se les deables ne me tiennent, Je desveray (3) et pis encore.
LUCIFER
Sathan, tien ung peu ta memore, Et compte tes fais par manière (4).