BELZEBUTH
Et à son oompaignon ?
LUCIFER
Autant :
Si l'esluvez en ce brasier :
Ung- tantet pour les mieulx aisier (3) Brûlez ces serpens plains d'envie.
BERICH
Ha ! Sathan, vecy dure vie :
Il nous convient estre housses (4).
SATHAN
Ha! mercy, maistre.
LUCIFER
C'est assés, Je leur pardonne la fortune.
ASTAROTH
Passez, ribauldaille, passez.
(1) Frappés, frottés, liouspillés.
(2) Cinq ou six coups bien frappés ne seiaionl pas mal séants.
(3) Pour les mettre plus à l'aise.
(4) Il faut que nous soyons frappés.
BERICIl
lia I mercy, maislre.
LUCIFER
C'est assés, Les lurez-vous? cessez, cessez !
CERBERLS
Encoraront ils ceste prune.
SATHAN
Ha 1 mercy, maistre.
LUCIFER
C'est assés, Passez, ribauldaille, passez.
Les turez vous ? cessez, cessez 1 Je leur pardonne la forlune.
ASTAROTH
Je pense qu'ils en ont pour une (L Ils sont frotés à grosse cloche.
LUCIFER
Comment te va, Sathan ?
SATHAN
Je cloche, Maistre, je ne puis hay avant (2); Je ne seray plus poursuivant (3) :
Les gages sont trop mal courtois.
LUCIFER
Si feras encor une foiz.
Il le fault, je te le commande.
Or me respons à ma demande :
(1) Je pense (juils oui leur coinple.
(2) Je n'en puis plus.
(3; Hérault d'armes de l'enfer, son envoyé.
Où lient ce Jhesus son mennge Maintenant?
SATHAN
Dedans un bocage; Il s'est en ung désert logé, Auquel lieu n'a beu ne mangé Depuis l'heure qu'il y entra.
LUCIFER
Par mon conseil on le tentra Par trois ou par quatre façons, Affîn au moins que nous sachons S'il est Dieu, homme ou autre chose.
SATHAN
Tost y courusse, mes je n'ose,
Pour double qu'on ne me torchonne (1).
LUCIFER
Se tu faulx, je te le pardonne Par tel que tu t'y emploiras (2).
SATHAN
Çà donc, le congé.
LUCIFER
Tu Taras.
Or va, que pour toy confermer Tous ceulx de l'air et de la mer Te ramainent à sauvegarde Plus lost que pierre de bombarde !
Cette scène montre comment Greban entendait et pratiquait l'art du dialogue. Il y déploie une véritable habileté qui, au reste, paraît innée dans
(1) Pnr crainte qu'on ne me bnlte encore à mon retour,
(2) Si tu ne réussis pas dans ta mission, je te pardonne d'avance, à condition que lu t'y emploies.
notre littérature, car on la remarque déjà dans les plus anciens monuments de notre théâtre, et notamment dans le drame d'Adam. Il manie avec une remarquable aisance ce vers de huit syllabes, qui a été durant tout le moyen âge notre principal vers dramatique, et qui, très rapproché de la prose par son allure facile et courante, et en même temps capable de s'élever très haut, aurait pu acquérir sous la main d'un grand poète les qualités de riambe grec.
Notre auteur emploie généralement les rimes plates pour le dialogue et pour le récit. Quelquefois cependant il entrecroise les rimes suivant un ordre déterminé, et donne ainsi un ton un peu plus lyrique à sa versification. Il y a dans son drame, pour cela encore conforme aux mystères antérieurs, des parties tout à fait lyriques, tantôt éclatant, pour ainsi dire, au milieu même du dialogue et du récit, comme une effuéion soudaine de Tàmc du personnage, tantôt se détachant sous forme de stances régulières, comme par exemple la prière de Notre-Seigneur au jardin des Oliviers, ou se répandant en strophes dans lesquelles l'extrême variété des rythmes s'enchaîne pourtant ot sVncadre en une symétrie savante, comme les lamentations de Notre-Dame sur le corps de son divin Fils.
Greban possédait évidemment à fond tous les secrets de l'art des trouvères, et il les a employés
dans son drame, comme Eschyle a usé dans les chœurs de ses tragédies de toute la science lyrique des grands poètes doriens. Mais, par malheur, tandis que la lyre d'Eschyle, comme celle de Pindare, son contemporain, à la fois savante et naturelle, donne des accords aussi justes que puissants, l'instrument que Greban a reçu des mains des trouvères, construit avec une science et un art remarquables, n'a pas toujours été réglé par une oreille saine et par un tact judicieux, et produit trop souvent, sous les doigts de notre poète ; un flot de noies fausses ou douleuses et une harmonie baroque. La complainte suivante de Judas ne manque pourtant pas de force et de couleur expressives dans la barbarie raffinée de ses sonorités de mauvais goût :
JUDAS
Mourray je ainsi las (I) Estranglé d'un las, Sans quelque espoir de soûlas?
0 Désespérance, hélas !
La celle as Où la mort me veult altraire (2) !
Dueilz de tous estas,
Me quiorent à tas (3); Convoilise, granl tort as,
(r Malheureux.
('2) Ih'his : ù I)('so<])t'-rnnce, lu as la cellule où la morl me veul attirer.
(3) En tas, en grand nombre.
Oui les moyens m'apportas
El notas Dont je seufïre tel contraire.
Las ! que doy je faire ?
Me fault il deflaire?
M'est cesle mort nécessaire ?
Pitié, m'es tu adversaire,
Oui de lia ire Me deusses ains mon trépas ?
Parmi les emprunts que les auteurs dramatiques du moyen âge firent à la poésie des trouvères, il est un genre où ceux-ci avaient plus particulièrement excellé, et qui a fourni à Greban quelquesuns des meilleures vers lyriques que l'on rencontre en son drame : c'est la pastourelle ou chant de bergers, lequel trouvait naturellement sa place dans la bouche de ces pasteurs de Bethléem, qui reçurent les premiers la nouvelle de la naissance du Messie. Écoutez ce couplet. Ne le trouvez-vous pas charmant ?