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LES MORALITÉS

Le Jeu de Pierre de la Broce

Issue de la littérature chrétienne et de la littérature philosophique des derniers siècles de l'Empire romain, il n'est pas étonnant que la littérature latine et cléricale du moyen âge ait eu. une tendance didactique et parénétique très prononcée. Il est naturel aussi qu'elle ail transmis cette tendance à la partie très considérahle de la littérature française qui est issue d'elle ou qui a éprouvé son influence à la même époque.

A ce penchant s'en est joint un autre, provenant de la même origine et dont l'effet sur notre poésie nationale a été également très fort. C'est le goût de l'allégorie en général, et, en particulier, de la personnification des êtres abstraits. Dans les dei-

niers temps de FEnipire, ce goût, nncien dans la littéraliire romaine, se manifeste avec une énergie plus sensible qu'heureuse. On le saisit en pleine vigueur dans la Psijchomachie ou Combat des vices et des vertus, de Prudence, et, sous une forme plus étrange encore, dans ces Noces de la Philologie cl de Mei'cure, où le grammairien Martianus Capella nous présente la jeune et docte fiancée. Philologie, avec son cortège : Grammaire, Dialectique, Rhétorique, Arithmétique, Astronomie et Harmonie, qui, chantant Ihyménée, conduisent l'aimable vierge jusqu'à la chambre nuptiale.

Or, comme Ta justement fait observer M. Ernest Langlois (1): « Prudence est un des auteurs (|ui ont été les plus goûtés au moyen âge, et, de ses ouvrages, c'est la Psijchomachie qui a été la plus souvent lue. Martianus Capella, lui aussi, a exercé une influence considérable sur la culture, non seulement scientifique, mais môme cslhétique du moyen âge. Son ouvrage fut longtemps une des bases principales et souvent même l'unique base de l'enseignement secondaire. » Cela étant, il devait arriver et il est arrivé en effet que la personnification allégorique a pris une place de plus en plus importante dans la littérature latine et, par suite, dans la lillc'ratui'c française du moyen âge. C'est

(1) Oriijines et sources du roman île la /?ost'. P;ui<. KrnOisL Tliorin, 1891, iii-S". p. 03 et siiiv.

ainsi que, dans un poème français du treizième siècle, ]a }'oie de Paradis, de Raoul de Houdan, le poète se met en scène avec une foule d'abstractions personnifiées. « Conduitpar Grâce chez Amour, il y reçoit la visite de Discipline, Obédience, Gémir, Pénitence et Soupir, qui lui conseillent de se rendre d'abord chez Contrition, puis chez Confession. En route, il est attaqué par Tentation ; Espérance vient à son secours, l^lus loin, il rencontre I"oi. Après s'être reposé chez Contrition, il se remet en marche pour aller chez Confession, qui lui fait bon accueil. Persévérance lui offre de le conduire chez Pénilence, il accepte, mais en traversant la vallée du monde, il perd son guide. 11 est alors attaqué par une bande de larrons : Vaine Gloire, Orgueil, Envie, Haine, Avarice, Ire, Fornication, Désespoii-, sous la conduite de Tentation ; mais il est heureusement secouru par Espérance, à la tète d'Humilité, Obédience, Charité, Tempérance et Chasteté. Echapp(' à ce danger, il arrive enlin chez I^énitence, qui lui montre l'échelle pai- où il monte au Paradis. Cette échelle a huit échelons : Foi en Dieu, Vertu en œuvre. Science en vertu, Sens en abstinence. Piété en abstinence. Patience en piété. Amour de frère, \'raie charilc'. Il [)eut enlin visiter le Ciel, après ([uoi il se i'<'veille et fait le n'-cil Ar, sa vision ».

Il est clair que, par elle-même, la personnification a déjà un cei'tain caractère dramatique. Ce

caractère sacccntucra si, comme cela doit arriver naturellement, l'auteur met en contraste et en dialogue les abstractions personnifiées introduites par lui dans sa fiction didactique. La tendance dramatique et le goût des contrastes plus ou moins nettement dialogues, s'étaient spontanément produits, d'autre part, sous des aspects divers, par suite de la recherche excessive et progressive de l'efTet, que la littérature de la décadence romaine transmit à la latinité cléricale du moyen âge. Celleci vit cette tendance et ce goût s'augmenter encore, notamment en raison des exercices, des habitudes et divertissements scolaires, et de la passion dialectique qui, à partir du douzième siècle, s'empara du haut enseignement. Le même goût s'était manifesté, quoique pour d'autres raisons, dans la poésie populaire des jongleurs, d'où elle passa dans celle des trouvères, et les deux sources se rejoignirent quand les poètes en langue française se firent les disciples et les vulgarisateurs des conceptions et des compositions de la littérature savante et de la latinité cléricale.

« Une forme qu'on choisit souvent, dit M. Gaston Paris {!), fut celle du débat et de la dispute : l'usage en remontait à l'antiquité et avait sans doute été perpétué par ]es joculalores. C'est généralement entre des personnifications, qui prennent tour à

(1) La Liltératurc française au moyen âge, pp. 158-159.

tour la parole, que le débat a lieu : on laisse la décision aux auditeurs, ou on la fait prononcer par un arbitre. Nous avons ainsi \eio\i Débat de Vhiver et de Vété (qui, dans ses origines, remonte très haut et se rattache aux fêtes des changements de saison), le Débat du vin et de l'eau (qui est resté populaire dans des versions très remaniées), le Débat du denier et de la brebis (où chacun d'eux prétend être plus utile que l'autre à l'humanité), la Dispute des vins blancs (par le spirituel Henri d'Andeli). Aux débats et disputes se rattachent les batailles, dans lesquelles on feint un combat entre des personnifications, armées et montées d'une façon appropriée, genre visiblement imité de la Psychomachie de Prudence : telles sont (sans parler ici des œuvres religieuses) la Bataille de Carême et de Charnage (c'est-à-dire du temps oia l'on peut manger de la viande, temps qui anciennement ne comprenait ni l'Avent ni le Carême proprement dit) et surtout la Bataille des Sept Arts, par Henri d'Andeli. (il y met en action avec beaucoup d'esprit la lutte des études purement littéraires, vers le tiers du treizième siècle, contre l'envahissement de la dialectique ; il est intéressant de voir un semblable sujet traité en langue vulgaire). Le Mariage des Sept Arts peut encore se rattacher à ce genre ; c'est une allégorie assez fade, imitée de Martianus Capella, dont on a deux rédactions, l'une anonyme cl l'autre de Jean le Teinturier, chansonnier connu».

380 ORIGINES CATIIOLIOIES DU TlIKATRE MODERNE

C'est de riinion de trois grandes tendances que nous venons d'indiquer : la tendance didactique et ])arcnétique, la tendance allégorique et pcrsonniiiante, enfin la tendance dramatique proprement dite, que naquit l'un des genres les plus curieux, sinon les plus heureux, de la littérature du moyen âge : la moralilé drdmntifjiic. 11 n'est pas impossible que quelques esquisses, quelques ébauches de ce genre se soient manifestées dans la littérature latine et cléricale de cette époque. Quelques jeux scolaires, quoique se rapportant plutôt au genre des myslcres, comme le drame de YEpoiix ou des Vierges sages et des vierges folles et le Jeu paseal de V Antéchrist, ont déjà, ce semble, quelques-uns des caractères qui seront plus tard distinclifs des moralités.

Peut-être est-il permis de considérer comme se rapprochant davantage encore de celles-ci, un débat ou dialogue en vers latins rythmiques et métriques, intitulé : Causa divitis et Lazari et Ibndé sur la célèbre parabole du mauvais riche. Il i\ été signalé dans un manuscrit anglais par M. Paul Meyer et publié intégralement, d'après deux manuscrits de la Bibliothèque nationale, [jar feu M. Ilauréau (1), qui s'est demandé, après l'avoir transcrit, s'il n'y fallait pas reconnaître « un des

(1) A'oliccs elexlrtiils ilc quelques mainiscrils lalinti de Ut Diblin- Ihèque nationale, t. \1. l'.ii'is, Klincksiork. ls*)3. in-8", pp. 3".'0-3'20.

iiioiuimeiils les plus anciens de notre liUéi'atni'c dramatique ». Le caractère en est essentiellement parénéliciue et dialectique. A la représentation, il l'aut supposer, croyons-nous, un troisième personnage, Abraham, juge muet des ariiuments échangés entre les deux interlocuteurs, et au([uel, au (lél)iit de la pièce, s'adresse en ces termes le mauvais riche :

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