LES JEUX SCOLAIRES
OIUGI.NKS I)U THKATUE. — I.
Antiquités liturgiques et antiquités dramatiques
On ne saurait trop se féliciter du mouvement (l'cludes qui se produit dans le clergé français pour examiner et exposer, d'une façon plus méthodique qu'on ne l'avait fait jusqu'à présent dans notre pays, les diverses branches de la science et de la littérature sacrées. L'histoire de la lilur2:ie a reçu notamment dans ces derniers temps de précieuses lumières par des travaux conçus dans un esprit exactement scientifique. A remonter jusqu'aux origines et à suivre dans ses développements successifs et variés le magnifique organisme du culte catholique, le champ est vraiment immense. Bien des parties en restent encore à défricher, à cultiver, à moissonner [)our le public instruit, qui demeure souvent trop longtemps étranger aux résultats acquis par les recherches spéciales. Mais il y a vraiment dès aujourd'hui une somme notable de con-
4 tlRir.lNES CATlloMorKS DU TIIKATHE MODEHNE
naissances solides sur ce beau sujet, non seulement recueillies par les savants de profession, mais mises largement par eux à la disposition do tous les lecteurs en état d'en faire leur profit.
Nous avons naguère signalé, avec les louanges qui lui étaient ducs, le remarquable ouvrage de M. Talîbé Ducliesne sur les Origines du ciillc chrclicn. Le livre de M. l'abbé Pierre BalifTol intitulé : Ilisloire fin brcviaii'c ronuiin, et déjà parvenu à sa seconde édition (1), se rattache à la mémo m('lliode et a un mérite analogue, avec un caractère plus prononcé de livre de vulgarisation. C'est un excellent exposé de l'état actuel des notions vraiment acquises sur la matière. Comme le dit jNI. ra])])é BatitTol dans sa préface, « l'auleur du pn-scnt manuel, en l'inlilulant ///.s/o//r r/« bréviaire vomciin, n'a pas eu la pensée d'épuiser en si peu de pages un si grand sujet. 11 a voulu résumer et sur quelques points préciser, avec toute la netteté possible, les résultats acquis ou préparés par des érudits comme le cardinal Bona et le caidinal Tommasi, comme Thomassin et Ma])illon, comme dom Cuéranger et Mgr de Boskovany. 11 les a résumés rn les contrôlant toujours dans leurs sources, voulant que son travail, qui «Hail un travail de vulgarisation, fùl un travail de [)remière main, d'iid'ormalion direclc ; il a ét('' aussi anuMié à les amen-
1/ iVu'is, Ali»li()ii~o l'icc'U'.l. iii-1.?.
(1er, ne croyant pas qu'il lui fût interdit d'approi'ondir pour son propre compte, de classifier d'a- })rès ses observations personnelles, et de conclure à ses risques et périls.
(' Mais, à traiter ainsi cette vaste matière, il n'a l)as i)u ne point constater combien il restait sur ce vieux continent de terres inexplorées. Il nous manque une ('(iilion critique du Liber rcsponmlis de FEglise romaine ; il nous manque un recueil et une classification scientifique des Ordines romuni les plus anciens ; il nous manque un invent lire des livres liturgiques romains du VHP siècle au XI 11% un inventaire et une classification des bréviaires monastiques antérieurs au XIII« siècle et des bréviaires tant romains que non romains du XIII'' siècle au X\'''; il nous manque jusqu'à une bibliographie des bréviaires romains imprimés I Et je ne parle pas des pièces d'archives que l'on pourj-ait mettre en lumière, concernant les diverses réformes du brc'viaire romain au X\'I'', au XVIP et au XMll'' siècle. On voudiait pouvoir consacrer des années à tant de reclierches ; mais, tiu coup, ce ne serait plus un manuel que l'on écrirait, et un recueil comme les Analecta liliinjicaiXo ^\. Wealo ne serait pas de trop. Force est donc de se restreindre, et <l(! Ira\ ailler simplement à s'orienter et à urienler.
« 1/aubMii- s'est applicpu- à d(''g-agcr son sujet des (picslioiis rihielles prali(|n(>s (pii rclèxcid soit
lie la Hiéologlc morale, soit de la Congrégalion des Rites. Il s'est appliqué plus encore à le dégager des préoccupations qui ont trop longtemps, en France au moins, envenimé ces questions. 11 a entendu faire œuvre d'archéologie chrétienne et d'histoire littéraire chrétienne. Plus heureux que tels liturgistes de la génération précédente, nous pouvons aujourd'hui parler de liturgie en ne pensant qu'à la liturgie ; dans nos critiques comme dans nos admirations, ne nous inspirer que d'elle ; et pour formule suprême de notre esthétique, prendre ces belles paroles, qui mériteraient d'être de saint Grégoire (puisqu'elles ne sont point de lui) : Non pro locis rcs,sed pro rébus loca nobis amandci s II ni ».
Le livre de M. l'abbé Batiffol remplit très bien son objet. On a une idée nette de la matière dont il traite, quand on a lu avec une attention suffisante — et cette attention même, grâce aux (|ualilés d'exposition de l'auteur, n'est pas sans charme — les six chapitres dont il se compose : I. I^a genèse des heures. II. Les origines de ïordo psallendi romain. III. L'office romain du temps de Charlemagne. IV. L'office moderne et les brt'viaires de la cour romaine. \ . Le bréviaire du concile de Trente. \\. Les projets de Benoît XIV. — Ce sei'ait faire injure à nos lecteurs que d'insister sur l'intérêt d'un pareil exposé pour la culture ecclésiasti(pie, pour tout prêtre cpii a quelque goût de
réflexioii et (rétude sur lim des devoirs les plus ordinaires, sur run des exercices quotidiens de sa profession sacrée.
Mais là ne se borne pas Tutilité de ce volume. La science historique en général doit en profiler beaucoup. La vie chrétienne est trop intimement unie à la vie humaine chez les nations catholiques, pour ([ue des notions exactes sur les origines et les formes successives de la prière publique et privée, ne soient pas une source considérable d'éclaircissements pour riiistoire des mœurs, et aussi — eu égard au caractère naturellement esthétique des rites et des circonstances diverses qui s'y rattachent — pour riiistoire des lettres et l'histoire des arts. Cela est vrai d'une façon toute particulière pour l'époque du moyen âge, oi^i la liturgie fut sans aucun doute l'un des cadres habituels et préférés de la vie sociale. Un exemple bien significatif à cet égard, c'est la nécessité de, connaissances liturgiques à qui vont serrer de près la question des origines du drame moderne, né, cela n'est pas douteux, au milieu des cérémonies du culle chiv'tien.
Notre éminent ami Léon (îautier nous paraît avoir vu juste en rattachant ces origines à ces petites interpolations dialoguées introduites dans les offices, notamment aux fôtes de Noël et de Pâques, à l'introït de la messe solennelle, vers la fin du IX'' siècle, et cela d'abord dans les grands monastères,
8 ORIGIXKS CATIIOLIOUES DU THEATRE MODERNE
comme celui de Saint-Gall en Suisse (1). 11 nous l>aiaîl y avoir concordance générale à cet égard entre le résultat de ses études et celui des recherches spécialement consacrées aux offices dramati- ((ues de Pâques par un savant allemand, ^I. Cari Lantic, cl récemmenl sii>nalées, résumées et discutées avec sa [)erspicacité ordinaire par M. Gaslon Paris (2). Le phénomène dont il s'agit ne doit pastoutefois, croyons-nous, être rapporté, comme M. Paris inclinait d'ahord à le faire, au mouvement liturgique des règnes de Pépin et de Charlcmagne^ <|ui introduisit en France Iharmonieuse sohriété du rite romain, en place des vieux rites gallicans, mais à un développement nouveau qui se produisit à l'époque de la décadence carolingienne et des premiers temps féodaux, dans les églises et surtout dans les ahhayes d'une grande partie de la chrétienté occidentale, et qui eut un caractère de spontanéité quelque peu irréfléchie et exuhérante. Les notions générales contenues dans le livre de M. Batiffol nous paraissent confirmer cette façon de voir, à laquelle, si nous ne nous méprenons sur Faimahlc communication que nous avons eu llionneur d'avoir sur ce sujet avec le savant académicien, M. Gaston Paris est aujourd'hui, sauf plus ample examen, trèsdisposé à se rallier.
d'. Ilisloirc (le ht poc^^ie liliirijiijuc au moijcn ihjc. Les Tropa^. P.'M-is, Alplumso l'icnid, ISbO, p. "iU el suiv. ("•?) Journal dea aavanla, année 1892, p. 083 cl suiv.
DRA.MKS LITLRGIOLES ET JEUX SCOLAIRES 1>
Pour trouver (railleurs la toulc j)reniièrc origine (lu (h'ame religieux du moyen âge, les germes donl 1 éelosion, favorisée par des eirconslances exccplionnelles, produisit les petits dialogues forniellcnieiit drauiati(|ues si ])ien étudiés, à des points de vue divers, } ar M. Léon Gautier et par M. Cari Lange, il laul l'euionterà une époque [)lus ancienne^ (jue celle à linstanl signalée par nous, (les germes existaient de{)uis longlem|)s dans la liturgie et nous allons, à l'aide du livre de ^M. Batiffol, en constater la présence dans Toflice romain du temps de (lliarlemagne.
In de ces germes c'est, sans aucun doute, l(> caractère symboli((ue du rituel, caractère plus pai*ticulièrement accentué à certaines épo(]ues de l'année lilurgi([ue. Un exemple, entre autres, nous est olîert par l'ofiice des trois derniers jours de la semaine sainte. « Cet office, dit M. l'abbé Batiffol, élait sûrement une pure création romaine... A roilice nocturne du jeudi saint, (jui se célébrait à Saint- Jean-de-Latran, la basilique était illuminée comme à l'ordinaire. A l'ofTice du vendredi saint, àSainte- Croix-de-Jérusalem, on éteignait l'une après l'autre toules les lumières, de sorte (pià la lin du Benc- (liclfis (le laudes il n'en restât [)lus (pi'une d'allumée, (|ue l'on faisait alors dispara[tr(; (lerri(>r(> Tautel iri'scri'cl/ir nhsconsti ustfnc in sah/xilo sanclo). C'('tait le signe (jce la lumière du nu)nde était éteinte, le (îhrist mort, et que les ténèbres se l'ai-
10 ORIGINES r.ATlIOLKjUES DU THEATRE MODERNE
saicnl sur toute la terre. L'office nocturne du samedi saint se célébrait dans l'obscurité (tanliim iina lampada accenddliir prnpter legendum). Ce symbolisme vhùl du |)lus éloquent efïel ».
La signification en était d'ailleurs précisée et rendue plus saisissante par le texte même de l'office et en particulier des répons, dont l'un des principaux objets était de caractériser le sens de l'anniversaire de joie ou de deuil célébré par l'Eglise. Autre germe incontestablement dramatique, comme l'a bien vu, en debors de toute idée préconçue à ce sujet, M. l'abbé Batiffol :
« L'Eglise romaine, continue-t-il, n'aurait même pas eu besoin de cette symbolique mise en scène pour frapper l'esprit de ses fidèles. Tout le mystère, tout le drame de la Passion du Sauveur était dans les répons de son office. Toute la pitié de la victime résignée et pardonnante:
« Eram quasi agnus innocens : ductus sum ad immolandum et nesciebam. — Consilium fecerunt inimici mei adversum me diceiites : Venite, mittamus lignuni in panem ejus, et conleramus eum de terra vivenlium. — Omnes inimici mei adversum me cogilabant mala milii : verbum iniquuni mandaveruiit adversum me. — ■ \'enite, miUamus lignum in panem ejns, et conleramus eum de terra vivenliuin. — l"]ram ([uasi agnus innocens, etc.
" Toute l'émotion de sa mère ap})(dant au secours les ajxUres (pii ont fui :
« ^'adis propilialus ail imniolandum pro omnibus.
DRAMES LITURGIt)UES Eï .JEUX SCOLAIRES 11
Non tibi occurril Petrus, qui dicebal mori lecum ? Rcliquit te Thomas qui dicebat : Omnes cum oo moriamur? Et ne unus ex illis ? Sed lu solus duceris, qui caslam me confortasti, filius et Deus meus ! — Promittentes tecum in corcerem et in niorlem ire, reliclo le fugerunt. — El ne unus ex illis... I — Vadis propitiatus ad immolandum, etc.
(( Toute rhoiTCur de la conscience humaine à la vue d'une lelle iniquité :
« Barabbas lalro dimitlilur el innocens Chrislus occidilur. Xam et Judas armidoclor sceleris, qui per pa- •cem didicit facere bellum, osculando Iradidit dominuni Jesum Ghrislum. — Verax dalur l'allacibus, pium tlagellat impius. — Osculando Iradidil... — Barabbas lalro dimitlilur, etc.
« Le tressaillement de la nature elle-même et de la Loi :
« Tenebrae faclae sunt, etc.
« El vélum templi scissuni est, etc.
« Et, après cet orage de douleur, de trahison, de sang, après cet ébranlement de la terre et du ciel, l'apaisement dans les larmes:
« Recessit paslor noster^ etc.
« Ecce quomodo moriliir juslus, etc.
« Domine, posl passionem luaniet post discipuloruu) fugam, Pelrus plorabat dicens : Lalro le confessus esl, et ego le negavi. Mulieres le pra^dicaverunl, et ego renui. Putas, jani vocabis me discipulum tuum? Aut iterum constitues me piscatoreni mundi ? Sed repœnitenlem suscipe me, Domine, el miserere mci — Ego dixi in excessu meo : Omnis homo mendax. — Putas jani vocabis me... ? Domine posl passionem luam, etc.
1*? ORKilNKS CATUOI.IOIES DU THÈATHE MODERXE
« L'office nocUirno do ces trois jours devenait la grande représenlalion du mysLère douloureux de la passion, de la mort, de rcnsevelissement du Sauveur, el des inexprimables regrets de l'hunianil('' péiiilenle. Et il s'achevait, le samedi saint au matin, dans l'obscurité el dans les larmes de laudes :. S (y/c'/2/c' .s nrl moniimenlnm btmcntdhdntur jtentes Dominum ».
Outre le caractère dramatique résultant du texte des répons, la façon même dont ils étaient exécutés [)ar les voix alternées du précliantre et du chœur constituait un nouveau germe, d'où pouvait aisément éclorc dans les esprits, par la force impérieuse de la cause exemplaire, l'idée du dialogue lyrique, puis du dialogue scénique. Il est curieux de constater le lien qui, par cette voie détournée et lointaine, relie les premières origines du di'anic moderne, à travers la liturgie catholique, aux antiques traditions de la musique et delà tragédie grecques.
(' Je regrette infiniment, dit M. l'abbé Batiffol, de n'être point musicien, de ne point jouir de la cantilène de ces compositions responsorales, et d'en être réduit à les juger comme nous jugeons des [)arties chorales des tragédies antiques. Mais connue, à ce sinq)le critérium, il reste encore de beautés à ces répons du propre du tenqis, à ces conq)Osilions ingénieuses et élo([uentes, à ces biunides centons qui arrivent à pai'ler un langage dramati((uo et éclatant, et à ranimer dans
DRAMES LITLRGIOLES ET JEUX SCOLAIHKS \'.i
le sanctuaire des basiliques comme le dialogue (lu chœur de la tragédie grecque ! Ainsi cet admiralde répons du premier dimanche de TAvcnt, le r('pons A.'<j>i<-icns a Ioikjc, où prêtant à Isaïe un r(')le (jui rap[)elle une scène célèbre des Perses d'Eschyle, la liturgie faisait adresser au clucui' muel par le préchantre ces paroles énigmatiques :
> Aspicicnsa longe ccce video Dei polenliani venicn- (em, et ncbiiiani lotam terram tegentcm. Ite obviani ei et dicile : Nunlia nobis si lu esipse qui regnat'.inss es in populo IsraiM.
" Et tout le ch<eur, confondant en' un ensemble profond les voix graves de ses moines et les notes (daires de ses j)etits lecteurs, reprenait, comme Téclio tumultueux de la voix du prophète :