‹ Origines catholiques du théatre moderneChapitre 51 sur 69 · DIVES · texte numérisé non relu

DIVES

Heu ! quid agam ? Morior miser ego reus. Non est dolor gravior qiiara siL dolor meus. In inferno ci'ucior sicut Pharisiens.

Parce mihi^ senior ; lu mihi parce, Deus !

Mais c'est dans la poésie en langue vulgaire, et en particulier dans la poésie française, que devait s'épanouir, au moyen âge, la moralité dramatique. Pour notre part, nous n'hésitons pas à l^y reconnaître, dès la seconde moitié du treizième siècle, dans une pièce des plus intéressantes, sinon par sa valeur littéraire, du moins par sa date, par son sujet et par la façon dont l'a compris et traité l'auteur. C'est le jeu dialogué « de Pierre de la Broce, qui dispute à Fortune par devant Raison ». Le texte, contenu dans le manuscrit 837 du fonds français à la Bibliothèque nationale, en a été publié en 1835 par M. Achille Jubinal, et reproduit en 1839 par J\IM. Monmcrqué et Francisque Michel dans leur recueil intitulé : Théâtre français au moyen âge.

C'est un événement contemporain, des plus importants et des plus tragiques, qui a fourni le sujet de cette moralité, après avoir été l'objet des mouvements et passions diverses du monde politique d'alors, après avoir frappé d'étonnement et de terreur Paris et la France, et avoir donné ample ma-

LES ORIGINES DE LA COMEDIE AU MOYEN AGE ôt

lière aux conversations et aux rumeurs les plus variées dans tous les milieux sociaux: aristocratique, bourgeois, populaire. L'histoire de Pierre de la Broce demanderait un travail à part, et ce n'est pas le lieu dans cette étude-ci de l'exposer en détail. Il suffira de dire en quelques mots qu'issu de bonne bourgeoisie ou de petite noblesse, Pierre fit partie, après son père, de la maison de saint Louis, puis, en un plus haut degré, de celle de Philippe-le- Ilardi. Celui-ci le prit tellement en gré qu'il lui confia en fait l'autorité d'un premier ministre.

Non seulement le roi, mais, à son imitation, les plus grands seigneurs du royaume et toute la cour comblèrent l'heureux chambellan d'honneurs et de présents, de telle sorte que le favori, selon l'ordinaire, ne tarda guère à perdre la tète. jNIais, après la mort de la reine Isabelle d'Aragon, le mariage de Philippe III avec la princesse Marie de Brabant fut recueil de cette haute fortune. Réciproquement jaloux, à ce que l'on croit entrevoir, de leur influence sur le roi, la nouvelle reine et le ministre engagèrent l'un contre l'autre une lutte sourde oi^i Pierre, dit-on, ne craignit pas de mettre en œuvre la plus audacieuse perfidie. Il aurait essayé de persuader au roi que la mort de son fils ahié Louis était l'effet d'un empoisonnement conçu et exécuté par la haine et l'ambition d'une marâtre.

II fut, de plus, accusé de criminelle connivence

avec le roi de (>cistille, alors en étal (riiostilité conlrc le roi de France. Brusquement arrêté et emprisonné, il l'ut traduit devant une commission de barons qui le jugea digne du dernier supplice. Il fut pendu au gilet de Monlfaucon, le 30 juin 1*278, en présence du duc de Bourgogne, du duc de Brabanl, du comte d'Artois, de plusieurs autres nobles seigneurs et d'une grande foule de peuple accourue de toutes parts. L'opinion })ublique demeura généralement convaincue de sa culpabilité. Il conserva néanmoins quelques partisans qui le considérèrent comme une victime des parents et des amis de la reine et soutinrent que le roi ne l'avait sacrifié qu'à contre-co^ur. Ouoique ses biens eussent été confisqués, il en fut laissé, puis plus tard rendu quelque cliose à ses enfants. C'est même, à ce qu'il semble, son lils aîné, portant le même nom que lui, que l'on trouve mentionné en 1284, comme pourvu de gages réguliers, dans les comptes de la maison royale.

Il y aurait là une admirable matière pour un drame du genre shakspearien. Mais, dominé par les habitudes de son temps, l'auteur qui s'empara du sujet, et dont le nom nous est resté inconnu, n'a certainement pas même songé à le traiter de la sorte. Comme il n'en pouvait d'ailleurs faire un jeu de ini/slî-rc ou de miracle^ genres encore assez strictement religieux et traditionnels, il en lit un jeu de moralitiK en forme de débat dialectique et

allégorique. Cet auteur, très prol)a!)Ieiiicnt, était, comiB^, son contemporain Rutelieuf. un clerc devenu trouvère, soit par goût, soit par besoin, mais en tout cas disposé à transporter dans la poésie en langue française, aristocratique et populaire, quelques-unes des façons et tournures d'esprit de la latinité savante.

Il composa son oeuvre, i)cut-ètre sur quelque ( incitation venue de haut, à l'usage des fêtes et réjouissances qui se célébraient à telle ou telle occasion dans les hôtels et châteaux seigneuriaux, dans les sièges des confréries, voire sur les parvis des églises et places publiques des cités. Il la composa, selon nous, peu do temps ai)rès le supplice du favori, et à Paris mémo, d'où elle se répandit en province, et notamment dans la région du nord-est, dans les Flandres et en Brabant. Ou'ellc ait été destinée à la représentation et effectivement représentée mainte fois ici et là, c'est ce qui pour nous ne fait pas robjcl (Tun doute Ouoi (pion en ait dit, ce n'est pas moins une œuvre de théâtre que le célèbre .l///v/t7(' de Thènj,hile de Hutebeuf, dont le texte nous a été conservé dans le même manuscrit. La représentation n'en était pas malaisée et n'exigeait qu'un appareil scénique réduit à sa plus simple expression. Il n'y ligure en effet <pie trois personnages : La Haison, la Fortune et Pierre de la Broce, qui plaide contre celle-ci devant celle-lù, et perd son procès. .Malheureuse-

ORILilNES DU TlIKATRE.

o8G ORIGINES CATHOLIQUES DU THEATRE MODERNE

iiu'iit le texlc nous est arrivé incomplet et c'est le déliul qui nous manque. Ouand la moralité s'ouvre pour nous, Pierre est en train de gémir ainsi :

« J'ai acheté trop cher lavoir, — la richesse et le seigneurage — que celle-ci m'a fait longtemps avoir ; — elle m'a tourné cela ensuite à grand dommage. — Jamais homme riche et plein de savoir, — n'avait été mis à tel hontage.

if. Dame Raison, dame Raison, — je ne puis contenir ma grande douleur : — je me trouve toujours en la maison — de pleurer, de crier, de plaindre. — Fortune m'a fait durant une longue période — demeurer en grande seigneurie ; — et maintenant voici qu'elle est venue, pleine de déraison, — éteindre ma joie et ma clarté.

'i Éteindre, c'est bien le mot et je puis le dire, • — car je .suis tout amorti et éteint. — J'étais comme roi, et à présent, mon état est de tous le pire [du roiaume siii en l'empire, dit le texte original a\ec un jeu de mots intraduisible). — ^les ennemis mont au cœur atteint. — Tel avait coutume de me dire : « Beau sire, » — qui m'appelle aujourd'hui ainsi : « Traître avéré ! » — Certes, je n'ai pas envie de rire. — La douleur m'a tout noirci et teint.

M Oui, je suis teint de teinture atïreuse — et de douleur triste et amère ; — ma robe m'est vêtue à l'envers, — caria voilà noire, de blanclie qu'elle était. — J'assiste à une chasse trop étrange. — • Fortune est marâtre après avoir été mère; — elle s'est trop acharnée à me faire du mal. — Je vous en prie, faites m'en justice ».

" Ici [Kirle linison » dit la rubrique, et Raison s'<'X[)rime en ces termes :

« Pierre, Fortune est ici présente — pour dire ce qu'il lui plaira, — et chacun de vous, pesé à ma droite balance, — son juste droit emportera, — selon les paroles et les arguments — que chacun de vous me proposera ».

Pierre accepte le débat et Fortune prend la parole. Elle repousse avec énergie les reproches qui lui sont faits.

« Je te tirai de pauvreté, dit-elle à son accusateur, — la première fois que je te vis; — je te donnai la richesse, — que tu as longtemps conservée. — Mais ta conduite a été mauvaise — et tu en reçois le paiement. — Si ta fausseté a causé ta perte, — tant pis, je n'en puis mais vraiment ».

Là-dessus Pierre redouble ses plaintes, mais (le poète visiblement n'est pas pour lui) il gémit et injurie plus qu'il ne raisonne. Fortune insiste avec véliémencc et à deux reprises sur son argument capital: Pierre était bon quand elle l'a favorisé, mais il s'est laissé dépraver par cette faveur même. Il a mérité sa peine par son orgueil et sa trahison.

H< Xon, I^ierrc, ce n'est pas moi (]ui t'ai ùlé — - ta richesse ni la puissance ; — mais c'est ta grande félonie prouvée — ■ qui t'a jeté dans celte infortune. — II s'en faut de peu que tu n'aies déshonoré — la couronne et le roi de France, — et sans raison tu as diffamé — la reine, ({ui est d'un si haut mérite.

" l'a aurais dû garder loyalement — - ton seigneurlige et ses intérêts maintenir, — et tu ne l'as servi quhypocrilemenl : — lu songeais à le faiie mouiir; —

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el tu as fait par faux jugement — mainte personne à mort venir: — il est juste que celui-là ait mauvais paiement — qui mauvaise œuvre veut maintenir.

« Tu as fait trop d'iniquités, — la justice t'en fait donner la récompense : — si tu as perdu ton bonheur par ta déloyauté, — ce n'est pas à moi qu'il faut t'en prendre. — (l'est ma propre et naturelle qualité — que de monter et de descendre. — Jamais mon état ne sera fixe el arrêté : — tantôt je le fais grand, tantôt je le fais moindre.

«■ C'est pour cela que je suis Fortu-ue nommée, — car je fais bien les forts tomber — et trébucher en la vallée ; — et quand d'eux je me veux rapprocher, — je les remets en la montée, — et je les fais de nouveau seigneurs appeler. — Ainsi sans cesse est ma roue mue et tournée : — je fais haïr el fais aimer.

« En somme, Pierre, tu te plains à tort, — comme on le voit bien par vérité; — c'est toi-même qui t'es mis à mort — et du haut de ta richesse précipité. — Il n'y a plus à cela de remède. — Et maintenant je prie par amitié — Raison, qu'elle nous fasse justice — sur le débat qui a eu lieu devant elle ».

« Ici, dit la rubrique, liaison rend sa sentence », qui est celle-ci :

« Pierre, tu as bien ouï Fortune — qui se défend très sagement. — Elle dit que tu n'as pas continué à suivre — la voie de ton commencement — et que tu as par tricherie — ton seigneur servi faussement. — Elle ajoute que c'est proprement son droit et sa vie — de tourner vite et constamment.

«Ainsi, Pierre^ tu te plains à tort — et je crois bien qu'elle dit vrai : — lu es atteint el convaincu de les

méchancetés, — cliacuii maintenant peut bien le voir, — et tu es contraint par jugement — d'en recevoir la juste peine. — Le diable ne s'est pas dissimulé, — lui qui le tenait en son pouvoir.

« La fraude retombe sur son auteur — qui ne pourra pas toujours la farder 1 — Celui (jui use de tricherie — envers celui qu'il devrait garder, — je dis, par la Vierge xAIarie, — qu'il mériterait détre bridé. — La peine a été prononcée, — et tu la subiras sans tarder.

« C'est avec raison que la justice te condamne, — et je confirme sa sentence. — Mais, vous tous, sachez que ce n'est qu'onction — que la peine et la pénitence terrestres. — La mort arrive, diverse et dure. — Alors Dieu viendra, ce n'est pas douteux. — Qui fait le mal, dit l'Ecriture, — trouvera le mal : telle est ma foi ».

Le retentissement de la chute tragique de Pierre de la Broce et l'écho qu'elle rencontra dans la poésie contemporaine, sont encore attestés par une complainte en quatrains, renfermée dans le même inaïuiscrit; et certainement destinée à être récitée en public. Comme cette complainte ou lamentation est mise dans la bouche de Pierre lui-même, qui est censé moraliser en personne sur son triste cas devant le peuple, avant son supplice, elle ne laisse pas d'avoir aussi un certain caractère dramatique. Pcut-èlrc y aurait-il lieu de lui donner place dans le genre des monologues^ en y admellant,à c(Mé de l'espèce plaisante et comique, une espèce sérieuso et même lragi(jue, don! il ne serai! pas, ce scuible.

impossible do recueillir, en cherchant bien, un certain noniln-o d'échantillons. Mais ce n'est pas aujourdliLii notre afîaire.

Revenons aux moralités. Ce genre dramatique, comme les autres genres se rapportant à la même branche de la littérature : mystères, miracles, soties, farces, reçut dans le cours du quatorzième siècle des développements et subit des transformations dont la pénurie, sinon l'absence de documents conservés de cette époque de transition, rend les étapes et les procédés difficiles à bien reconnaître. Mais nous ne doutons pas, pour notre part, que la ligne ou plutôt les lignes de filiation n'aient été continues entre les moralités du treizième siècle, dont nous venons de voir un échantillon, celles dont l'existence nous est attestée à la fin du quatorzième, et celles enfin, remontant à la première moitié du quinzième siècle, dont le texte nous est parvenu. Ce genre dut en partie la culture, plus ou moins heureuse, dont il fut Tobjet chez nous aux quatorzième, quinzième et seizième siècles, à une grande association parisienne, celle des clercs de la Basoche, constituée au temps de Philippe-le-Bel autour du Parlement de Paris, et qui, se recrutant parmi les étudiants des Universités, de celles snriout sans doute de Paris mèiue et d'Orléans, conserva et s'appropria quantité de traditions, d'habitudes et de goiits de la société cléricale et scolaire du haut moyen âge, mais, en

même Icmps, fraya plus largemenl et plus librement que jamais avec la société profane et la littérature laïque et populaire.

Notre intention n'est pas d'entreprendre aujourd'hui un examen détaillé du genre dont il s'agit dans sa période d'épanouissement et de lloraison. Nous nous contenterons provisoirement de renvoyer nos lecteurs aux excellentes pages qu'ont déjà consacrées à ce sujet M. Petit de Julieville (1) et, plus récemment, M. ^\'illlelnl Greizenacli (2). Nous essaierons toutefois, comme complément à la présente étude, d'exprimer à ce propos quelques remarques d'ensemble, de tracer à grands traits quelques divisions et catégories générales, appuyées d'exemples.

La moralité du caractère le plus élevé, quoique non pas toujours le plus attrayant, est la moralité qu'on peut appeler parénéliqiie : elle constitue sous forme représentative, dialoguée, allégorique, une sorte d'enseignement religieux et niorcil. Le cadre indiqué par la Pi^i/chonuichic de Prudence, et tant de fois déjà mis en usage dans la poésie didactique, a très souvent, avec des modifications diverses, fourni, du moins indirectement, le plan

(1) La Comédie cl les mœurs en France au moyen ùfje. Paris, Léopold (Icrf, 1S8G, in-10, jip. 14 et siiiv., 78 et sniv. — liéperloirc du Ihéàlre comique en France an moijen âge. Pni'is, inriiic libi'aii'io, 1SS6, iii-S", j). 31 ol siiiv.

(2) Geschichle des ncucren I)ran:as,\. I, p. \7>H (>l suiv.

des pièces de celte sorte. Telle est, par exemple, la curieuse moralité du Château de Persévérance^ composée et représentée en Angleterre sous le règne de Henri \T (1422-1461), mais probablement imitée, comme la plupart des œuvres du même genre h cette époque, d'une ou plusieurs pièces françaises analogues et antérieures (1). M. Creizenacli en a donné une intéressante analyse, que nous allons reproduire en l'abrégeant un peu.

« On voit d'abord s'avancer trois puissances ennemies de riiomme : le Monde, la Chair et le Démon, désigné ici spécialement par le nom de Bëlial ; après celui-ci, se montre Ilumamim yenus, représentant l'espècc humaine, et qui se présente à nous comme un enfant nouveau-né. A ses côtés se placent le bon et le mauvais ange, qui se ledisputonl et cherchent par des arguments réitérés à l'attirer chacun vers soi. C'est le mauvais qui l'emporte. Pendant que le bon ange se lamente et que les ménétriers jouent de la trompette, rilomme est conduit par le mauvais ange à Miindiis ([ui lui donne trois compagnes: Stullilia, Voluptas et Delraclio. Celle-ci lui fait faire connaissance avec Avaritia, qui le met à son tour en rapport avec les six autres Péchés capitaux. Il se lie particulièrement avec Lii.riiria. Le bon ange pourtant ne désespère pas de lui. 11 lui amène Confessio, (pie ce coupable repousse d'abord, parce que, dit-il, on nest pas encore au ven-

(1) <;r. sur ce poiiil Adolf l^hcil : />;V rvi/yZ/sc/ic;! J///,s/er/e/?. tlnns le rcciu'il inliliili' : .lulirlnu-h fiir ranuinhcho und engliscîie Lileraliir, L. I, \\. H',)',. ., l.c-, |ii-ciiii('ic-i nioralilcs .-inglaisos, dit ce SMWiiil, nul (Ml iii.iniri'-lciiKMil les ri;iii(;;iisos poiii- iiioilMos ».

dredi saint. Mais Pœnileniia réussit pourtant à lui persuader de se confier à Confessio. Pour plus grande sïirelé, celle-ci le conduit au château de Persévérance. Les Péchés capitaux sont injuriés et batonnés par Belial et Miindus pour avoir laissé échapper //«w«mim geniis. Ils entreprennent ensuite en commun de donner l'assaut au château, mais il est victorieusement défendu par les Vertus et ils sont obligés de se retirer. Toutefois, l'attaque recommence alors sous une autre forme. Comme Ilumamim geniis est, sur ces entrefaites, devenu un vieillard, la tactique des assaillants se modifie. L'un des Péchés, Avarilia^ se glisse secrètement sous la muraille du château et, par des paroles traîtresses, attire au dehors llumanum geniis. D'où, grand désespoir parmi les Vertus. L'une d'elles, Largitas, adversaire spéciale (ÏAvarilia, s'excuse de très naïve façon auprès du public, de ce qu'elle et ses sœurs ont laissé l'Homme fuir du manoir. Mais celui-ci expie bientôt sa faute. Son valet veut s'approprier les trésors que le vieillard s'est amassés avec l'aide d\irai-ilia. La Mort s'approche et prononce 'un long discours où elle se vante de sa puissance. En vain Anima appelle au dernier moment Misericordia à son secours ; le mauvais ange saisit l'Homme et veut l'emporter sur son dos dans l'enfer. Mais Miséricorde et Paix plaident devant le trône de Dieu, sans céder aux arguments contraires de Justice et de Vérité, la cause de l'Homme, dont elles obtiennent le pardon. Paix arrache l'âme au mauvais ange et Miséricorde la conduit au ciel ».

La (loscriplion ot la satire des mœurs contemporaines ont pli et (lu assez souvent trouver place dans la moralité [)arén('di([uc. Elles tiennent le rang

principal dans une autre espèce que l'on pourrait qualifier de moralité descriptive et satirirjue. Telle est, par exemple, la « moi'alité nouvelle, très bonne et très excellente, de Charité, où est démontré les maux qui viennent aujourd'hui au monde par faute de charité », ainsi analysée par M. Petit de Julieville (1) :

« Après un sermon (avec texte et Ave. Maria) le Preco ou Héraut présente les personnages, comme on faisait dans les mystères. Un Fou débite quelques plaisanteries licencieuses. Puis le drame commence ; le Monde s'écarte de Charité, pour suivre Jeunesse et Tricherie ; celle-ci se vante de régner sur tous les hommes, en particulier sur les avocats, les marchands et les cabaretiers. Charité, chassée par le Riche Avaricieux, est recueillie par le Riche Vertueux. Mais la Mort entre en scène, elle tue l'Avare et Jeunesse ; le Riche Vertueux meurt aussi, mais très doucement, dans les bras de Charité ».

Si, à la critique des mœurs, vient s'ajouter celle des institutions, des événements, des personnages contemporains, la moralité satirique deviendra la moralité politique. C'est à cette bj'anche que se rattache, en quelque manière, le jeu précité de Pierre de la Broce. Un célèbre exemple est la moralité de V Homme obstiné, composée par Pierre •Gringorc à l'instigation du roi Louis XII, lors des

(1' Bi'perloire piécili'. pp. ir). It").

différends de ce prince avec le pape Jules II, el représentée aux Halles de Paris, avec une sotie de même tendance et, de plus, une farce, le mardigras, 24 février 1512. Les personnages étaient les suivants, tous allégoriques : Peuple français. Peuple italique, l'Homme obstiné, Punition divine, Simonie et Hypocrisie. Un autre échantillon très caractéristique de cette espèce nous est fourni par la pièce intitulée: « Moralité nouvelle, à trois personnages, c'est à savoir, l'Eglise, Noblesse et Pauvreté qui font la lessive ».

Les allégories et personnilications sont l'un des traits généraux et habituels de la moralité dramatique. Elles ne lui sont pourtant pas essentielles. L'enseignement religieux et moral, sous forme scénique et dialoguée, peut, en effet, résulter de représentations plus concrètes et plus réelles, d'actions plus vraies ou plus vraisemblables, et se donner par voie d'exemples empruntés aux Livres saints, à l'histoire et à la légende, et même aux faits r/Zf^éTs contemporains. On s'en avisa, ([uoique un peu tard, et de là résulta la moralité qu'on pourrait appeler hislorirjiie et exemplaire. Le précieux Répertoire de M. Petit de Julleville nous en offre d'intéressants spécimens. Telle est la moralité du Mauvais Riche et du Ladre ^ à douze ou treize personnages, qui ne se présente plus, comme le débat latin dont il a été question plus haut, sous forme dialectique, mais sous forme historique et repré-

scnlalivc. « Elle s'ouvre par un sermon, avec Ave Maria. Puis le festin du mauvais Riche est mis en scène avec une vérité de détails assez piquante. Le pauvre lépreux vient demander l'aumône à la porte ; il est repoussé ; il meurt sur le chemin ; un Ange emporte son àme. Le Riche, malade à son tour, se met au lit et bientôt expire. Les diables emportent son àme et la jeltent dans une chaudière sous laquelle ils attisent le feu ».

A la même branche appartiennent les pièces suivantes : « Moralité nouvelle, très fructueuse, de l'Enfant de perdition qui pendit son père et tua sa mère, et comment il se désespéra ; à sept personnages : le Rourgeois, la Rourgeoise, le Fils du bourgeois, quatre brigands ». — « Moralité ou Histoire romaine d'une femme qui avait voulu trahir la cité de Rome et comment sa fille la nourrit six semaines de son lait en prison ». — « Moralité nouvelle d'un empereur qui tua son neveu^ à dix personnages ». — « rsouvelle moralité d'une pauvre fille villageoise, faite à la louange et honneur des chastes et honnêtes fdles, à quatre personnages : le Père, la Fille, le Seigneur, le Valet ». La curieuse composition de Jean Rretog, imprimée à Lyon en l")?! , est l)ien une moralité de cette espèce, malgré son titre dû à l'influence de la Renaissance: « Tra<jéclie française à liiiil |)crsonnages, trailant de l'amour d'un s('r\ ilciir envers sa maîtresse, et de tout ce cpii vu ;i<l\iii[ >•. Elle nous offre un mé-

lange à noter de personnages réels et de personnifications allégoriques: le Serviteur, Vénus, Chasteté, la Femme, Jalousie, le Mari, l'Archer, le Prévôt. « Il est fâcheux, a dit avec raison M. Petit de Julleville (1), que ce genre de la moralité historique, créé tard, ait disparu si l(3t devant l'avènement triomphal et les présomptueuses promesses de la tragédie pseudo-classique, inaugurée par Jodelle. » 11 paraît en effet certain qu'il contenait en germe plusieurs des branches qui ont, plus lentement et par des voies plus détournées, parfois moins nationales et moins populaires, constitué l'ensemble du théâtre français d'ordre sérieux tel qu'il existe aujourd'hui: tragédie, drame et mélodrame; tandis que la moralité descriptive et satirique, débarrassée, à son tour, de la manie allégorique qui l'entravait, aurait dû, ce semble, assez naturellement conduire à la haute comédie. Par le fait, malgré le triomphe, en apparence si complet, de l'école de la Renaissance, il ne serait peut-être pas trop malaisé de retrouver et de mettre en lumière une filiation assez éloignée, assez écartée sans doute, mais encore sensible, et un rap[)ort d'influence assez efficace entre l'ancienne moralité dramatique française et certaines qualités, qui ne sont pas les moindres, du théâtre de Corneille, de Racine et de

Molière.

(1) liéperloire [)i'(''(it('', pp. 5G-r»7.

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