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LA SOTIE

Observations sur le Jeu de la Feuillée.

En icnniiiant l'analyse du Jeu de la feuillée clAdam de la Halle dans son précieux tableau de la lilléralnre française an moijen âge (1), M. Gaston Paris fait cette observation, selon nous fort importante, et dont il y aurait lieu de tenir grand compte pour l'étude d'autres monuments de cette même littérature : « Il est permis de croire que nous avons perdu bien des compositions du même genre, sinon de la même valeur ». — Cela étant, il semble que l'on soit assez naturellement amené à se demander ({uel était ce genre dramatique, tlonl la pièce d'Adam de la Halle ne serait

(1 DouxK'iiH' (Mliliiiii. !>. lUI.

qu'un échantillon, et s'il ne serait pas possible d'en retrouver par conjecture l'origine et la destinée. Quelques remarques se sont présentées sur ce sujet à notre esprit ; nous demandons la permission de les soumettre aujourd'hui aux juges compétents et, entre tous, au maître éminent à qui ce travail doit être offert (l).

Il nous parait difficile qu'un lecteur attentif du Jeu de la fenillée, s'il se place au point de vue de la recherche dont il s'agit, ne soit pas frappé de la place considérable que tient dans cette composition l'idée de folie^ envisagée selon les divers sens que cette idée, comme le mot qui la représente, peut prendre dans notre esprit. La folie y est directement représentée par un personnage spécial, le dervé, dont les extravagances ont un caractère à la fois comique et satirique, et s'expriment sous une forme qui rappelle manifestement celle de la falvasie et du coq-à-l'ûne. Mais ce personnage lui-même, qui figure la folie proprement dite, avec ses incohérences mêlées parfois de saillies malicieuses, vient s'intercaler dans une scène ou un tableau plus étendu, auquel l'idée de folie sert encore de centre et de lien. Un moine venu de l'abbaye d'IIaspre, lieu de pèlerinage en l'honneur de saint

(1) Cette étude a éLé coini.ost'v' pour le volume iulilulé: Klndcs romanes dédiées à Gaston Paris, le -29 décembre ISOO, par ses élèves français el ses élèves élranrjers des pays de lamjne française. Paris, Bouillon, ISIII, iti-S°.

Acaire, particulièrement invo(|u6par la piété populaire pour la guérison des gens privés de leur raison, apporte avec lui des reliques du saint et invite les personnes présentes à se faire guérir (1). De là une revue satirique de fous supposés, c'est-à-dire de personnes que l'extravagance ou le vice de leur conduite fait considérer comme en l'upture avec le bon sens.

Les autres scènes du Jeu de la feiiillée sont aussi, selon nous, en rapport avecTidée de la folie, mais cette idée s'y présente à notre esprit d'une faç^on moins directe. Ce n'est plus de la folie réelle ou supposée qu'il s'agit, mais de la folie voulue et, pour ainsi dire, imitée ; de cette exubérance joyeuse et un peu incohérente à laquelle nous faisons allusion quand nous affirmons de quelqu'un, sans nier d'ailleurs la santé habituelle de son esprit, qu'en telle ou telle circonstance il a dit ou fait des folies. Les personnages du Jca de la feiiillce ne cessent guère, durant toute la pièce, de lâcher ainsi la bride à une verve folle qui, dans ses propos sarcastiques, fait bon marché d'eux-mêmes aussi bien que du prochain. L'auteur de la pièce

(1) Ce moine errant cl (•()lj),iileui' de reliijues représente, croyons-nous, avec pins ou moins (1 exactitude, un des traits du relAclienient des mœurs eiilésiastiques et monastiques constaté à la lin du xii" siècle et p'isislanlau delà, mais auquel <Haient venus s"opposer, dans la première moitié du xnr, le y.èle et la pauvreté apostoli<pie-^ des ordres nouveaux de Saint- I)Oniini<|ue et de Saint-l'iançois.

qui en est aussi l'un des personnages et en fut l'un des acteurs, commence par s'égayer et par égayer les spectateurs à ses propres dépens, à ceux de sa femme et de son père ; après quoi, il ne se sent que plus à Taise pour dauber comme il le fait, expressément et nominalement, sur les avares, les ivrognes, les débauchés, les femmes querelleuses, les clercs dégradés d'Arras et des environs. La consultation médicale dpnnée h maître Henri et à Douce Dame par le Fisiscien qui intervient tout à coup dans le jeu, est une invention toile. Le même esprit de bouffonnerie exubérante et satirique se retrouve encore dans les scènes de cabaret qui forment la dernière partie de la pièce et dans le tour que l'on y joue au moine endormi en le chargeant de tout l'écot. N'est-ce pas en(in une sorte de folie poétique que l'introduction bizarre, quoique fort agréable, de la mesnie Hellequin (dont le courrier porte ici le nom significatif de Croqaesot) et des fées Morgue, Arsile et Maglore, au milieu des personnages très réels, clercs et bourgeois d'Arras, qui sont en train de se réjouir et de médire sous la feuillée ? Peut-être est-il bon de noter encore, comme un trait assez caractéristique, le retour à la fin de la pièce du vrai fou, le rlerué, et de sa fatra- .sic.

Pour essayer de retrouver le genre auquel on pourrait rattacher le jeu d'Adam delà Halle, il en faut aussi considérer certaines circonstances exté-

OUKilNES OU IIIKATUE. — iC).

ricurcs. « La scène, dit M. Gaston Paris, est tout le temps sous la feiiillée, c'est-à-dire sous une de ces tonnelles de verdure qu'on élevait pour célébrer la fête de mai, la fête du })rintcmps revenu : c'est à cette fête que se rattache la pièce elle-même ». La fête de mai, d'origine païenne, avait pourtant pris place parmi les fêtes joyeuses acceptées ou du moins tolérées par l'Eglise au moyen âge, et que célébraient notamment les clercs d'ordre inférieur et les écoliers. M. Ebert a fait à cet égard de très utiles remarques. Recherchant l'origine des jeux dramatiques de la Basoche, il rapporte en partie cette origine aux déguisements et mascarades auxquels se livraient à certains jours les étudiants et les jeunes membres du clergé. L'une des fêtes ordinaires de la Basoche se célébrait, remarque-t-il, vers le temps de la fête des trois rois, originairement sans doute à cette fête même ; une autre, à la fête de mai. Or, les déguisements « momeries » étaient très usités au moyen âge à ces deux fêtes. La fête des trois rois était spécialement célébrée par les étudiants de l'Université àe Paris au moyen de déguisements et de représentations dramatiques. La veille, ils élisaient un rex faliiorum. La célébration de cette fête fut, à ce qu'il semble, dit M. Ebert, immédiatement empruntée à la vie universitaire par la Basoche, dont les clercs se recrutaient parmi les écoliers de l'Université. Il se demande ensuite pourquoi la Basoche célébrait aussi et

même avec prédilection, la fête de mai. La t|Liestion ne lui paraît pas encore éclaircie (1^. liien n'empêche, croyons-nous, d'y voir également un emprunt aux coutumes universitaires, issues ellesmêmes des coutumes scolaires et populaires antérieures. La fête des fous n'avait pas peut-être pour date nécessaire et exclusive la période de réjouissances qui marquait la fin du mois de décembre et le commencement du mois de janvier. Elle pouvait aussi trouver place parmi les réjouissances traditionnelles primitivement destinées à célébrer le retour du printemps. Il est vraisemblable même qu'au moins en certaines localités, on dut transporter plus volontiers à cette époque de Tannée la fête des fous, quand elle fut, pour ainsi dire, sécularisée, c'est-à-dire quand élargissant son caractère primitif de parodie ecclésiastique et liturgique et son personnel, d'abord seulement clérical, elle s'assimila les éléments subsistant d'autre part des vieilles joies païennes et populaires (2), Une autre circonstance importante à noter pour

(1) Jahrbnrh fur romanischc iiiul ciujUschc Lileraliir. t. I, jip. 230 suiv.

(2) Ce sont; en réalilô, les vieilles joie-; i)aïennes et populaires qui avaient daboril falL invasion dans l'Église el dans la liturgie et y avaient intnHliiil, dès les temps barbares, l'usage des mascarades et des parodies connues sous le nom générique de fête des fous ; mais ensuite il y eut récurrence, et la fête des fous sécularisée conserva des tracer manifestes de son passage et de son séjour dans le monde et les coutumes ecclésiastiques. Cf. Du Cangc aux mots h'dlcnda', Ahhan Conardorum et Abbcis Esclalfardorum.

essayer de délerminer le caractère du Jeu de la feiidlêe, c'est qu'il fut composé pour le Puy d'Arras et représenté par les membres de cette association littéraire. Selon l'opinion, qui nous paraît assez vraisemblable, de M. Léopold Balilsen, les associations de ce genre, nées dès le xii" siècle, se développèrent, Heurirent et se sécularisèrent dans la première moitié du xiiU'. Elles étaient d'abord, la plupart du temps, composées uniquement de clercs, mais elles admirent peu à peu un personnel de plus en plus laïque : écoliers, artistes, avocats, marchands, et se composèrent alors essentiellement de jeunes dilellanles appartenant à la meilleure bourgeoisie des grandes villes du Nord de la France. En ce qui concerne notamment Arras, l'existence d'une association littéraire y est attestée dès la fin du xii- siècle. Cette confrérie, d'après M. Balilsen, fut d'abord consacrée uniquement à célébrer la Sainte Merge. Les membres composaient et récitaient des poésies en son honneur à ses principales fêtes. Mais, sous l'influence des jeux de la ménestrandic, Ivcs goûtés du peuple, I la pieuse société se transforma en une association Urobjet et d'allure beaucoup plus profanes. Cette transformation était achevée peu de temps avant l'époque oîi Adam de la Halle en devint un des principaux membres (1). Il est certain que, tel (jue

(1 I Aildiii (le la Halc'.'i Drctineit iiml dan Jus du Pèlerin, [>;n- Léo-

nous le présente un trouvère artésien du xiii* siècle. Vilain d'Arras, le Puy de cette ville ne nous apparaît pas précisément sous les traits d'une confrérie religieuse, mais au contraire comme un centre et un foyer de divertissements profanes :

Beau m'est del Pui que je voi restoré ; Pour sostenir amour, joie et jovent Fu eslablis et de jolieté, En ce le voil essauchier boinement (1).

D'autre part, cette association comptait encore dans son sein des clercs ou demi-clercs, tels qu'Adam de la Halle lui-même, ayant certainement pris part aux réjouissances aussi bien qu'aux exercices de la vie scolaire du temps, et en rapport de pensées et d'babitudes avec les usages des grandes écoles de Paris, où même Adam, au début de sa pièce, nous annonce l'intention, peut-être fictive (2), d'aller reprendre ses études, ébauchées

]iol(l B;ihls(>n (Mai'bourg, 1880. — xxvir l';isricule dc^ Ansgaben iind AbhandhuKjen ans dcm Gehiele der romanischen Philologie, l)ubliéos par ^L E. Stcngel), i)p 35-38.

(1) Monmerqué cl F, Michel, Théâtre framytis (in inoijen àtje, p. 68. Cf. Bibl. nat., ms. fr. 12615, loi. 5V» v".

(2) Ce qui nous porte t\ considérer coinine une invention dramatique i>lut(jl que comme un projet l)ien arrêté rintcnlion annoncée parle poète au début du Jeu de la feuillée, c'est le don que lui fait la méchante fée Maglore, furieuse de n'avoir ])as été aussi bien traitée que ses deux comi)agnes :

M.\r.LORE.

•le dis ({ue Ricpiiers soit pelés Kt qu'il n'ait nul cavel devant.

lOG ORIGINF.S CATHOLIQUES DU THÉÂTRE MODERNE

à \'aucellcs et inlerrompues par son mariage. Dans ces conditions on ne peut pas, croyons-nous, considérer comme une chose étonnante que le Puy d'Arras prît, au milieu du xiii*^ siècle, une part active aux réjouissances de la fête de mai, et qu'il y transportât ou se plût à y mettre en œuvre quelque chose do l'inspiration générale, et même des habitudes et, pour ainsi dire* de la physionomie spéciale de la fête des fous. Des observations qui précèdent, nous sommes donc, quant à nous, très disposé à conclure que le genre littéraire, dont le Jeu de la feiiillée est un si remarquable échantillon, se rattachait étroitement, par son origine et son caractère, à la lete des fous généralisée et laïcisée. I^rovisoire-

De raulre, (lui va se vaiilaul E)"aler à l'escolo à Paris, Vœil qui soit si atruandis En le compaignie d'Ai-ras Et qu'il s'oulîlit entre les bras Se feme, qui est mole et tenre, Et qu'il perge et hache l'aprenre Et mèche se voie en respit.

ARSILE.

Ainii 1 dame, qu'avés vous dit?

Pour Dieu! rapelés cesle cose.

MAGLORE

Par lame où li cors me rejjo.se !

Il sera cnsi (jue je di.

{Li Jus Adam, vers G8"2-r)9.">. dans l'éililion de M. A. Romhcau: Die clem Trouvère Adam de la Ilale zucjc&chriebenen Dramen (Marbourir, 18SG. — Lvni' fascicule des Aiisgaben und Abhandlungcn). — M. Bahiscn fait observer avec raison (ouvrage cité, pp. 01- 03) qu'on a ti'op souvent pris pour argent comptant tout ce (jui est dit dans le Jeu de la feuillée, où il faut faire largcnuMil la part de la fantaisie et de l'espièglerie du poète.

ment, et en réservant la conjecture qui va suivre, nous proposerions volontiers, comme une juste appellation de ce genre, le nom de folie dramatique.

Mais ici une nouvelle question se pose. Dans le développement ultérieur de la littérature dramatique du moyen âge, y a-t-il ou non un genre que Ton puisse considérer comme ayant un lien (rorigine et de filiation avec ces folies représentées et dialoguées, dont nous regardons la pièce d'Adam de la Halle comme un spécimen? Il est difficile, ce semble, de ne pas penser à la so//e, qui, comme personne ne l'ignore, constitue, avec la moralité et la farce, le triple mode sous lequel s'est produit en France, dans les derniers siècles du moyen âge, le genre littéraire désigné par l'antiquité grecque sous le nom de comédie. En ce qui concerne l'appellation même de la branche dont il s'agit, l'identité avec la folie n'est pas douteuse. Oui dit .sotie dit folie. Les sots, eri français du moyen âge, ce sont des fous, et le mot même est employé avec celte signification dans \cjeii de la feiiillée :

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