TOUS ENSEMBLE
Te rogamiis, aiidi nos (1).
Il est vraisemblable, croyons-nous, de reconnaître l'influence de la Basoche et de ses « causes grasses » dans le chef-d'œuvre de la farce du / moyen âge, le célèbre Avocat Pathelin, où le procès grotesque du drapier Guillaume contre son berger Agnelet, conseillé par Pathelin, forme la seconde partie de l'action. La première est du genre traditionnel des scènes de jongleurs, quoique beaucoup mieux agencée, mais on y remarque aussi quelque trace des farcitures et farceries cléricales et scolaires. Telle est, ce semble, la scène, à bon droit relevée comme caractéristique par M. Petit de Julleville (2), de Pathelirt qui fait le malade, et accueille le marchand, qui vient lui réclamer le ( prix de son drap, par un verbiage absurde, intarissable, insensé, où il mêle toutes les langues et tous les patois. Le limousin d'abord, et comme Guillaume écoute étonné sans rien comprendre, Guillemette, la bonne ûme, la digne femme de lavocat, se penche à l'oreille du marchand :
(1) Ms fr. 24311 ii la Biljliolhèquc nationale, fol. 93, 94. CI". F'ctit (le Julleville, lii-pcrlolre précité, pp. 210, 211.
(2) La Comédie cl les mœurs en France au moijen âge, pp. 54, 21G, 247.
Il oui im oncle limousin, Le frère de sa bellc-lante :
C'est ce qui le fait, je m'en vante, Jargonner en limosinois.
Au limousin succède le picard :
Sa mère fut de Picardie ;
Pour ce, parle ainsi mainlcnanl.
Le flamand remplace le picard et le normand vient après le flamand :
Je sais que son maître d'école Etait normand. Ainsi advient Qu'à présent il lui en souvient.
Après le normand le breton :
Ce fut la mère de son père Oui fut native de Bretagne.
Après le breton le lorrain, après le lorrain le latin. Cette fois, Pathelin arrive à ses fins. Guillaume, épouvanté, quitte la partie.
La conformité du genre dramatique delà farce avec l'esprit français n'est pas douteuse. De là, sans doute, dès le quinzième siècle, la production, en ce genre, d'un chef-d'œuvre durable. De là aussi, au seizième, la résistance obstinée et en partie victorieuse de la farce aux proscriptions de la Renaissance et de la Pléiade.
Nous retrouvons au dix-septième siècle ce genre, diminué, il est vrai, à certains égards, de plus en
plus n'duil à la prose et à rimprovisation, mais très vivant et très goûté, sur les planches de l'Hôtel de Bourgogne, oi^i le perpétue, sous Henri IV et sous Louis XHI, un groupe, alors illustre simultanément ou successivement, de comédiens-farceurs : Gros-Guillaume, Gauthier Garguille, Turlupin, Guillot Gorju, Bruscambille, Jean Farine et Gringalet (1). Il jouit à cette môme époque d'une faveur non moins grande, d'une vogue qui fait tort aux comédiens royaux, sur les tréteaux du Pont- Neuf et de la place Dauphine, surtout dans la personne de l'incomparable Tabarin, précieux associé du célèbre charlatan ^londor. Molière, on le sait, n'a pas dédaigné de puiser à cette double source, en même temps qu'à la source italienne de la commedia delVavle^ dont l'influence sur la farce française était avant lui déjà devenue considérable, soit dans les jeux comiques de l'Hôtel de Bourgogne, soit dans les ])arades de Tabarin (2).
Bien plus encore que l'auteur anonyme de V Avocat Palhelin, Molière a donné à l'ancienne farce française l'immortelle vie de la beauté littéraire et du grand art. Après lui, à ce même genre
(1) Cf. lùii^cno Rigal, Alexandre llardij el le Iheàlre françai.-i ù la fin du seizième el au conimencemsnl du dix-septièni2 sic'cle, pp. 1)8, 122 et suiv., 154 et suiv.
(2) Siii- les devanciers et h»s sources de Molif-rc, ([u'il nou?^ soit permis de renvoyer ;\ notre ouvroï'^ intilidi' : Les .l/rt/7/vs de la poéfiie française. Tours, Alfred Manie et (ils, 1S.»8, i(r. in S", <-lin[). I\. p. îll (>t suiv.
se rattachent encore, à divers degrés et sous certaines distinctions, quelques noms célèlDres : tels, par exemple, Regnard, Dancourt, Le Sage, et, de nos jours, Eugène Labiche. Mais à côté, audessous de cette perpétuité littéraire, la farce en a ainsi conservé une autre qui la reliait, qui la ramenait en quelque façon à ses lointaines origines^ et aux premières étapes de son histoire, que rappelaient déjà les bouffonneries de Tabarin. Cette activité inférieure, mais très vivace, se manifesta notamment aux dix -septième et dix -huitième siècles dans les parades extérieures jouées, pour allécher et pour attirer les spectateurs, devant les théâtres des grandes foires parisiennes, de la foire Saint-Germain et de la foire Saint-Laurent.
(^ Lorsque les spectacles de la foire furent autorisés à s'établir sur le boulevard, dit notre regretté ami Victor Fournel (1), ce fut à la condition expresse de jouer des parades à la porte avant la représentation, afin de rester assimilés aux spectacles forains. L'Ambigu-Comique, établi par Oudinot sur le boulevard du Temple en 1769 ; la Gaîté, fondée par Nicolet (1760) ; le théâtre du comédien et dentiste rÉcluse (1777), tous ceux enfin du même calibre qu'on vit s'élever dans lesmêmes parages, pendant la seconde moitié du
(1) Tableau du vieux Paris. Les spectacles populaires cl les ar- Jisles des rues. Paris, Dcnlu, 1803, in-12, p. 372 et suiv.
dix-huitième siècle, durent se soumettre à cette loi.
« Les premières années du théâtre de Nicolet furent illustrées par l'un des rois de la parade, Taconnet, surnommé le Molière des boulevards... Taconnet a composé pour Nicolet une multitude de farces et parodies, dont la plupart portent des titres caractéristiques. Ce sont, par exemple : la Mariée de la Conrlille, les Fous des boulevards, la Mort du bœuf gras, les Ecosseases de la Halle, les Ahuris de Chaillol...
« Lorsque le décret de 1791, proclamant la liherté des théâtres, eut laissé le champ libre à tous les entrepreneurs de spectacles, le boulevard du Temple ne fut plus d'un bout à l'autre qu'une vaste parade, et, dès midi, le flâneur égaré dans ces parages était assourdi du fracas des cymbales, des tambours et des clarinettes. A peine l'une était-elle finie, qu'une autre commençait à dix pas plus loin ; souvent une douzaine de paillasses à la fois débitaient leurs lazzis et leurs calembredaines au centre d'une douzaine d'auditoires, dont les rires se répondaient en échos. Le théâtre en plein air n'eut jamais un plus vaste champ et de plus beaux jours...
« Le décret de 1807, qui tua un si grand nombre de théâtres, respecta du moins quelques parades. Sous l'Empire et la Restauration, le boulevard du Temple fut illustré par des pitres du plus haut ca-
OHIGINES DU TlIliATIlE. — 'li).
libre : Louis le Borgne, le paillasse des Ombres- Chinoises, Gringalet, Faribole, et surtout Bobèche et Galimafrée, dont l'avenir recueillera les noms, côte à côte avec ceux de Bruscambille et de Tabarin...
« Galimafrée était grand, un peu maigre, avec la figure longue et le rire bète. 11 avait pour spécialité, non seulement la niaiserie, qui constitue essentiellement le pitre, mais la balourdise. La foule se plaisait à ses jeux de mots biscornus, à son langage populacier, à son patois normand, et à son esprit de rhinocéros en goguette...
« Mais le roi de la parade, ce fut le pître Bobèche, dont le seul nom fait tressaillir encore les vieux amateurs dispersés du genre... Bobèche était un beau garçon, blond, de moyenne taille, d'un sang-froid inaltérable et de physionomie impassible, d'un léger et agréable embonpoint, soigneux de sa personne et coquettement mis avec sa veste rouge, son chapeau gris à cornes, sur lequel se détachait un papillon symbolique, ses culottes jaunes, ses bas bleus, sa cravate noire et sa perruque rousse. Sous la niaiserie obligée du type, il cachait une malice, un esprit, une causticité qui ne s'arrêtaient pas toujours à temps, et que la police dut réprimer plus d'une fois par des avertissements salutaires. C'est lui qui disait dans une parade, au moment d'une crise commerciale qu'on imputait à la marche du gouvernement : « On prétend que
le commerce ne va pas. J'avais trois chemises, et j'en ai déjà vendu deux. »
Dans les curieux extraits du répertoire populaire de Bobèche, cités par Victor Fournel, il est d'ailleurs impossible de méconnaître la présence de deux éléments qui doivent être distingués de l'ancienne tradition des jongleurs et de la vieille farce française : l'influence profonde et persistante du genre italien de la Commedia delVarle, depuis longtemps naturalisé chez nous, et aussi Timitation de notre comédie littéraire.
Comédies chrétiennes de Marguerite de Navarre.
Marguerite d'Angoulème, duchesse d'Alencon, puis reine de Navarre, sœur de François P^' et grand' mère de Henri IV, compte au nombre des écrivains français de la première moitié du seizième siècle. Elle est surtout connue par un ouvrage en prose, un recueil de nouvelles intitulé : VHeplaméron, mais elle a fait aussi des vers, et en particulier des poèmes dramatiques, dont quatre se rattachent à l'histoire du drame chrétien. Ces pièces sont comprises dans l'édition générale des œuvres poétiques de Marguerite, donnée en 1547 par un de ses valets de chambre, sous le titre, qui est bien dans le goût du temps, de : Marguerites de la Margiierile des Princesses ; elles sont elles-mêmes intitulées : Comédie de la Nativité de Jésus-Christ, Comédie de Vadoration des trois Bois, Comédie des Innocents et Comédie du Désert. Elles furent représentées en Béarn, à la cour de la princesse, sans
doute aux fèlcs de Noël, par ses demoiselles d'honneur.
La réunion de ces quatre drames, qui se soudent aisément Fun à Tautre, forme un véritable J/z/s/èr^ de la Nalivité du Sauveur. Le nom de comédie, (jui leur a été donné par l'auteur, ne saurait nous tromper sur leur caractère, mais il nous avertit d'une chose importante. C'est que du temps de Marguerite l'étude du théâtre antique était déjà assez en vigueur pour exercer une inlluence sur la tradition dramatique du moyen âge, sans que l'on songeât encore à rompre avec celle-ci, comme Jodelle le fit quelques années plus tard. Marguerite d'Angoulème, qui était très savante, avait empruntée le mot de comédie à Plante et à Térence, et l'avait appliqué aux pieux sujets des mystères. Elle nous donne un des premiers exemples des essais qui furent tentés, pendant et après la Renaissance, pour donner au drame chrétien, par l'application des procédés de l'art antique, les qualités de forme (jui lui manquaient, tentatives qui furent malheureusement faites avec peu de goût et peu de suite, et qui pourtant aboutirent enfin, au dix-septième siècle, à Polijeucte avec Corneille, avec Racine à Eslher et Alhalie.
Dans l'icuvre de la reine de Navari-e, l'applicalioii de l'ail ;uili(pie est relativement peu de chose, et c'est encore la tradition des mijslères cpii domine, |)oui' la foiiue comme |)our le fond. 11 est
évident que la princesse avait l'esprit rempli du souvenir des pièces religieuses et populaires de la fin du siècle précédent, qui continuèrent à être représentées avec une abondance et une magnificence incroyables par toute la France jusque vers le milieu du seizième siècle, époque où se place précisément (1549) la date de la mort de alarguerite. L'entrevue d'IIérode et des Mages, par exemple, est entièrement conforme au type séculaire, tant de fois reproduit déjà depuis les premiers développements qu'avait reçus, dans la cour des cloîtres, le drame chrétien, à peine dégagé des rites de la liturgie :
IIEnODES
C'est grand gloire de commander
Et demander Son vouloir, pour estre obey.
Ma gloire on ne peult amender,
Ne demander Mieux: car chacun me dit Ouy.
Je suis Roy, qui en tous mefTaitz
^'is en paix En ce pais, dont suis Telrarque.
Je fais par meffaitz porter faix ; Obey suis comme un Monarque.
A tous les bons je fais la guerre,
Pour la terre Tenir soubz mon autorité.
Mes paroles semblent toimerre ;
En ma terre Tiens rliarnii pnr crndelilé.
Envie n'ay sur autre lieu,
Fors sur Dieu, Car plus grand que luy voudrois eslre : Dans le cœur me brusle le feu,
Peu à peu, D'ambition pour estre maistre.
LE SERVITEUR d'hERODES
Sire, on dit un bruit par la ville, Que trois Roys, en bien grand arroy, Demandent où est né le Roy; J'en ai veu troubler bien dix mille.
HERODES
Un autre Roy ! Tu es habile.
Faites venir ces enquesteurs, Qui de telz propos sont porteurs ; Leur parole est trop basse et vile.
LE SERVITEUR d'herodes, parlant aux Irois Boys
Seigneurs, bien soyez arrivez ; De venir vous fault apprester Au Roy, qui vous veult bien traiter Ainsi que ses amys privez.