GASPARD
En Orient son estoille avons veuë Qui nous a fait venir soudainement ; Entrans icy, nous ne sçavons comment Ne pourquoy c'est que nous Tavons perdue.
HERODES
Or attendez icy, et je m'en vois A mes docteurs compter cesle merveille : Le cas vault bien qu'a eux je m'en conseille. Je parleray à vous une autre fois.
Un trait par lequel les comédies chrétiennes de Marguerite d'Angoulême procèdent manifestement des mystères de la fin du quinzième siècle et du commencement du seizième, mais qu'elle a encore exagéré, c'est la place qu'y occupent, au détriment de l'action et du dialogue, les développements théologiques, dogmatiques, moraux et mystiques s'expliquant en tirades c[ui sont de véritables sermons.
Les paroles qu'échangent les acteurs ne sont souvent que les points successifs d'une même prédication, qui ne s'adresse en réalité qu'à l'auditoire. Le drame devient ainsi une sorte de glose scolastique, dont les personnages et les événements mis en scène fournissent seulement l'occasion et le texte. Le mystère tourne à la pure moralité.
La même tendance se manifeste par l'introduction de personnages allégoriques, procédé emprunté aussi par Marguerite à ses prédécesseurs, et dont elle abuse pour prêcher plus librement et plus longuement. Prêcher est proprement la fonction de personnages comme Philosophie, Tribnlation et Inspiration, qui sont chargées de conduire les trois Mages à Intelligence divine, avant ({ue l'étoile miraculeuse les conduise à Bethléem.
Les relations qu'eut la reine de Navarre avec quelques-uns des premiers adeptes des nouveautés protestantes, et qui ont fait suspecter à bon droit son orthodoxie (I), ses rapports, dis-je, avec des personnages essentiellement pjrédicants, augmentèrent en elle la tendance didactique et pédantesque des scientifiques docteurs du quinzième siècle, ses devanciers. Une trace spéciale de l'influence manifeste de Calvin, qu'elle protégea, siu- l'esprit de Marguerite, se retrouve, à ce que je crois, dans
(1) Cf. sur ce iioinl l'oin i;im" de M. Aboi Lofranc : Les Idées réliijieusen de Munjneviie de A'avaire. l'aiis, l'isclihncliei-, 18C'S, in-S".
rinsistance avec laquelle elle appuie, dans ses comédies, sur l'importance de la foi pour le salut, notamment dans ces vers, qui sentent très fort l'hérésie. C'esi Intelligence qui parle:
Abraham sans séjour A creu et veu ce jour Et lui feut repulc Du Seigneur à Justice :
Car où est Foy^ nul vice Jamais n'esl imputé.
C'est encore la tradition du moyen âge que la reine de Navarre suit dans la construction de ses pièces, qui se déroulent tout d'une venue, sans divisions autres que celles qu'amène naturellement le changement d'interlocuteur, sans marques d'actes ou de scènes, sans souci aucun ni de l'unité de temps, ni de l'unité de lieu. L'influence de l'art antique se fait seulement sentir dans une concentration plus grande de l'action, dans la sobriété des épisodes et surtout dans le retranchement des scènes purement burlesques, si abondantes dans les mystères.
De même, le style et la versification de la princesse conservent, en général, le caractère du moyen âge. Marguerite exagère plutôt qu'elle ne diminue le système de la variété des rythmes et le mélange, dans le style dramati(iuo, du genre lyrique au récit. Elle a aussi hérité malheureusement de cette stérile abondance et de cette
facilité, souvent pénible au lecteur, qui furent l'apanage des rimeurs dramatiques du quinzième siècle. Dans l'expression donc, comme dans la composition de ses pièces, l'influence de l'art antique est seulement accessoire. Ce n'est pas en vain pourtant qu'elle avait fréquenté les lettres, anciennes, et aussi la poésie, à la fois traditionnelle et savante, de Villon et de Marot. On rencontre^ pas assez souvent, mais enfin on rencontre çà et là, dans les pièces de la reine de Navarre, des passages dont l'élégance et la fçrmeté surprennent, et on peut même dire que la trame de son style, quoique bien lâche encore, est plus serrée néanmoins que celle de ses devanciers.
L'influence de Térence n'est peut-être pas étrangère à cette jolie esquisse des docteurs, courtisans d'Hérode :