LES SOLDATS
(1 Vii'e niliislre Bel/ifoii ! »
Le chant d'allégresse des soldais anglais a, lui aussi, comme le reste de la scène, une couleur sbakspearienne dans la traduction de M. de Latour ; mais nous devons dire que dans le texte il rappelle beaucoup plulol les />('V//ls" de l'antiquité :
lo 1 Piiellam vicimus,
Spcs vostm, Franci, concidil,
El Caroli polenlia
Ruina facta est Caroli.
lo 1 Puellam vicimus,
Ou;ie sola Francorum manus,
Oua? sola Francorum salus,
Ouie sola Francorum decus.
To 1 Puellam vicimus,
Angli triumplient, vicimus...
Le système de versification suivi dans les chœurs, comme aussi dans le dialogue, par Nicolas de
\'ernulz, est naturellement emprunté à la prosodie
latine et imité surtout du théâtre de Sénèque. La
couleur générale et les formes du style se rattachent étroitement aussi à la tradition de l'antiquité, avec une tendance pourtant, si je ne m'abuse, vers les caractères propres de la tragédie classique française, qui est loin d'être identique à la tragédie grecque ou romaine. Le dialogue de notre auteur procède par tirades successives d'une étendue modérée, mêlées de séries de ces brèves répliques^ disposées avec une certaine symétrie, qu'aimait la tragédie antique et dont Corneille a fait souvent un si bel usage.
REGNAULT
« Une jeune fille n'a que voir aux choses de la guerre.
.IKANNIi
« Elle le j)eul, (juaud Dieu l'ordonne.
REGNAULT
« Ignorante de la guerre, quelle guerre fcra-t-elle ?
JEANNE
<< Celui l'y envoie l'y rendra habile.
REGNAULT
" Le bras d'une jeune fdle est chose légère.
JEANNE
« Le Dieu (\i\\ m'a appelée lui donnera la force «.
Le défaut le plus notable du style de Vernulz, qui sera aussi l'une des imperfections du tliéiUre de Corneille et de la tragédie française en général, c'est l'abus des pensées abstraites et des maximes morales mises dans la bouche des personnages, qui semblent plutôt occupés de réfléchir sur les événements qui constituent l'action que d'y prendre une part vraiment active. A ce défaut Vernulz en joint un autre, encore bien moins, raisonnable dans un sujet comme Jeanne d'Arc, c'est l'emploi du langage mythologique de l'ancienne poésie païenne; mais il faut reconnaître qu'il en use d'une façon très modérée, si on le compaicà beaucoup d'autres poètes latins et même français de la Henaissancc.
Shakspcarc lui-même est tombé en plein dans ce mélange fâcheux. 11 n'a pas évité non plus rtnllure et cet abus des métaphores, que Vernulz a recueillis comme des (pK\lit('S [)récieuscs dans l'i'dude appi'ofondie qu'il a dû faire de Sf'uèque.
Notre auteur esl un habile, un éh'ganl vcrsifica-
leur sans grand talent poétique. Il y a pourtant dans ses chœurs quelques élans assez heureux. On rencontre aussi, parmi les innomhrables et trop banales maximes que débitent ses personnages, cjuelques sentences énergiques et bien frappées, à la Corneille. « Quiconque est né Français peut être vaincu, non subjugué... La fortune peut, à son gré, changer de visage ; le noble Français ne change pas de cœur... Les inspirations divines, dit le Vieillard à Charles VIL quand celui-ci décide de faire examiner Jeanne par son conseil, les inspirations divines tiennent rarement compte des conseils, il y faut la nécessité.
Divina semper fata consilium abuuunt, Necessitatis est opus...
Sauf une certaine habileté dans la distribution des scènes, les qualités proprement dramatiques n'abondent certainement pas dans la tragédie de notre auteur. C'est pourtant, à ce point de vue, une idée heureuse que d'avoir fait défendre Jeanne captive contre les basses rancunes de Suffolk et de Bethfort par le chevaleresque Talbot, invoquant les lois de la guerre :
BETHFOHT
« L;i guerre ne connaît ipruno loi : donntM- la mort à renneini.
TAI.nOT
■■ Oui. [»cii(l;iiil le conil);»!.
BETHFORT
« Toujours...
TALBOT
« Vn ])nsounier qui s'est rendu ne peut être mis à mort.
BETUFORT
« Quel est donc le droit du vainqueur ?
TALBOT
» Tant que les mains sont aux prises, tuer ; mais quand l'ennemi s'est livré, lui et ce qui lui appartient, épargner le vaincu ».
Le caractère général du procès de condamnation est énergiquement résumé dans ces paroles de Bethfort : « Allons, fouillons les recoins de ce cœur. Ou'elle soit coupable, ou qu'elle le devienne 1 >■> Enfin, la dernière prière de Jeanne ne semble pas indigne d'elle :
JEANNE '
« 0 Christ, Roi des rois, puissant dominateur du monde, et l'égal de ton Père, si l'humble vierge a obéi à tes ordres, reçois son a me innocente. Tout ce qu'elle a fait, que le monde le 1(^ renvoie ; c'est ta force qui a poussé ce bras, je n'ai rien pu par moi-même : mais accorde à la Pucelle le prix qu'elle attend de toi : toimême, mon Dieu, et ton Paradis. Accorde encore, dans la bonté, à mes derniers vœux, que les Français recouvrent toute la France. Si les Anglais ont à se reprocher quelque chose envers moi, je le leur pardonne en mourant, et je meurs avec joie. Toi, qui que tu sois, achève la besogne etméne-moi où lu voudras. »
Si la tragédie de \ erniilz n'est pas une merveille de Tari, hauteur à la(|uelle le bon professeur de Louvain, occupé de fournir un divertissement à ses disciples, ne prétendait sans doute aucunement atteindre, c'est encore, après tout, une des moins mauvaises pièces qui aient été composées sur ce sujet si beau, mais si difficile, l^lle a du moins l'avantage de nous donner une légère idée de ce (pi'aurail élé une Jeanne (VAfe par Corneille.
II ne faut pas croire, au reste, que, même écrite dans le temps du Ciel, d'IIoraee et de Polyeacle, cette tragédie supposée, riche sans doute descènes sublimes, eût été exempte de graves défauts. La ligure de la vierge de France <'tait encore alors liistoi'iquement placée dans un demi-jour, qui en devait dérober, même au regard du génie, la vérité si frappante, tout à la fois si sublime et si naturelle, et ce demi-jour laissait place à bien des traits faux, comme on j)eut en juger, du reste, par le poème de Chapelain, qui n'avait, il est vrai, nullement le regard du génie.
V^ernulz avait judicieusement choisi, pour se renseigner sur la Pucelle, l'histoire composée en latin par un de ses arrière-pctits-ncveux, Jean Ilordal. 11 ne pouvait y trouver les Irails vivants de son caractère, mais il en a su tirer une impression générale fort juste delà réalit(' de sa mission etdc la grandeur de sa carrière, et c'est avec un enthousiasme vraiment senti (pTil célèbre, dans le chœur
final des jeunes filles de France, l'inmiortelle gloire de Jeanne d'Arc.
« Si l'Angluis furieux l'a ùté la vie, obéissant à Tinslinct féroce de son ànie perfide, et honteux de ses armées tant de fois taillées en pièces et prenant la fuite, il s'est préparé dans les llaninies le feu qui doit le consumer lui-même. Il quittera cette terre, et, de nouveau vaincu, il regagnera avec douleur lAngleterre gémissante. C'est l'arrêt ([u'en mourant la Pucelle a prononcé contre l'Anglais, et l'Anglais n'y échappera pas...
« Si, dans sa fureur, l'ennemi n'a pas môme épargné tes cendres, nous élèverons, en pleurant et d'une àme reconnaissante, un tombeau de Heurs, et chaque année, les cheveux épars, nous viendrons tristement apporter à ce tombeau h' tribut de nos larmes et y répandre des fleurs nouvelles.
« De toutes parts accourront les poètes célèbres pour chanter les louanges. Ils promèneront sur leur luth leur archet sonore, et répandront ton nom par toute la terre: Ici, diront-ils, repose Jeanne d'Arc, qui, d'un bras victorieux, mit en déroule les soldats de l'Angleterre et rendit les lys à la France.
« L'Anglais la livra aux flammes, mais il ne put y ensevelir son nom. Elle se survit dans sa gloire éclatante, et ses exploits l'ont rendue fameuse dans le monde entier. Le renom de son honneur, de sa chaste pudeur et de sa vaillance dans les combats grandira d'Age en d'âge au-dessus de l'envie. Vis à jamais, ô fortunée Jeanne d'Arc ! Vivante, tu vainquis l'Anglais par la force des armes ; tu triomphes, en mourant, de son envie ».
OUKiINKS 1)L' inKAlIlE. — 32
Les Représentations dOberammergau.
Le petit bourg crOberammergau, en Haute- Bavière, est en ce moment encombré de visiteurs, venus de toute l'Allemagne et de l'Europe entière, pour assister à la célèbre représentation de la Passion, que les habitants de ce village donnent tous les dix ans et à laquelle ils se préparent longtemps d'avance.
Les représentations d'Oberammergau offrent la plus grande ressemblance avec celles qu'organisaient, au quinzième et au seizième siècles, nombre de villes et de bourgades françaises, et il n'est pas douteux qu'elles se rattachent par un lien direct de filiation aux mijslères du moyen âge, communs à toute l'Europe occidentale, sous des formes variées selon les temps et selon les pays.
Le théâtre leligieux et populaire, dont nous avons essayé, ici même et ailleurs, d'expliquer les
origines, par des noLices réunies dans noire volume sur le Drame chrétien, le Ihëàlre religieux et populaire persista en Allemagne, et principalement dans l'Allemagne catholique, durant le dix-seplième et même le dix-liuilième siècle. xM. AMlken a donné de nombreuses preuves de cette i)ersislance, avec d'intéressants spécimens des pièces représentées, dans un livre que nous avons déjà eu plusieurs fois occasion de ciler, Ni.'itoire des drames religieux en Allemagne^ et où il a aussi résumé les travaux auxquels a donné lieu le drame représenté en ce moment à Oberammergau.
Lne peste, suite des nombreux carnages de la guerre de Trente-Ans, ravageait le pays en l'anni'e 1634. Les habitants d'Oberammergau, pour détourner le fléau, multipliaient les prières et les œuvres pieuses. Or, à cette époque, en Bavière, comme naguère en France, la représentation de drames sacrés, et notamment de la Passion du Sauveur, était considérée comme un acte de piété. Les habitants du village firent donc vœu de représenter tous les dix ans un mijslère sur ce sujet, et, depuis lors, ils n'ont jamais manqué à cette obligation ; ils l'ont renqilie en 1870, ils la renq)lissent encore en 1880. En certains temps même les représente) lions ont été plus rap[)roch('es. En outre, les villageois prirent l'habitude de donner, deux ans avant la grande solennité, une représentation de moindre importance, consistant dans une pièce intitulé(> :
r^OO ORIGINES (ATIIOLlyUIiS DU TlIlÎAÏRE MODERNE
V Ecole de la Croix ^ composée de diverses scènes de rAncien Testament, préfigiiratives de lEvangilc. Cette liabitiide a cessé depuis 1825, et VEcole de la Croix a été, pour ainsi dire, fondue dans le grand drame de la Passion.
Le plus ancien texte qui nous soit parvenu de ce grand drame est de 16G2. 11 était probablement rœuvre d'un religieux bénédiclin du monastère d'Etlal, situé dans le voisinage. Entre 1740 et 1750 un autre religieux du même monastère, le P. Ferdinand Hosner, composa un texte entièrement rimé à neuf, et qui servit de l)ase aux représentations jusqu'au commencement de ce siècle. Alors le curé W'eiss fit à son tour une version nouvelle, d'où il élimina les éléments grotesques, et où il introduisit en grand nombre des tableaux vivants, représentant les scènes préfiguratives de l'Ancien Testament correspondant aux scènes de l'Evangile, qui sont figurées et dialoguées dans les dix-sept ou dix-huit actes que comprend aujourd'hui le drame de la Passion.
La troupe se compose d'acteurs choisis parmi les habitants du village et qui s'exercent, comme nous l'avons dit, longtenqis d'avance. Les répétitions ont lieu dans la maison d'école. Elles comprennent des leçons de chant, d'élocution et d'action auxquelles maîtres et disciples se livrent avec un zèle infatigable. Les enfants du village prennent part à ces exercices, et il se forme ainsi une
pépinière d'acteurs qui permet de reparer aisément les pertes inévitables dans un espace de dix ans.
Depuis 1830, la rei)résentation a lieu sur un emplacement situé devant le village et qui porte le nom de Place de la Passion. Dans un rectangle borné par des peupliers assez éloignés les uns des autres, est construit un tbéàtre en planches, de dimensions assez étendues. Les entrées sont placées des deux côtés de la construction, et il y en a aussi une sur le derrière. Celles qui sont le plus près de la scène se trouvent au niveau du sol. Les autres, en remontant vers le fond du théâtre, sont situées de plus en plus haut, et la plus élevée est celle de derrière, qui conduit à une loge couverte.
Sauf cette loge, qui, étant seule à Tabri des accidents de température, est naturellement destinée aux spectateurs de distinction, la valeur des places est en raison du rang qu'elles occupent dans l'ordre ascendant. La sc'-rie qui se trouve le plus près de la scène est la plus estimée et la plus chère ; puis, à mesure qu'on s'éloigne en remontant vers le fond, chaque série est de moins en moins estimée et de moins en moins coûteuse, de telle sorte que les plus mauvaises places se trouvent immédiatement au-dessous des meilleures, celles de la loge.
Devant le premier rang des sièges, et à la même hauteur, est placé l'orchestre, uniquement composé de gens du pays. Le proscenium n'est sépan''
jO'2 origines CATIIOLIOUES DU THEATRE MODERNE
(le la salle par aucun rideau. Il a une profondeur d'environ vingl jiieds et se termine par une scène ])lus petite, placée au milieu du proîiceniiim et large de trente-cinq pieds. Cette scène est couverte, et fermée par un rideau sur lequel est peinte une rue. Quand le rideau est baissé, tout le fond du théâtre représente la ville de Jérusalem.
A droite et à gauche, la vue du spectateur plonge dans deux rues de la cité sainte. L'espace compris entre la scène couverte et les deux rues est occupé de chaque côté par une construction étroite, avec des frontispices faisant saillie en avant des rues, (^ette double construction ligure deux maisons, Tune et l'autre munies de balcons. Celle qui est à gauche du spectateur représente le palais de Pilate, celle qui est à droite l'habitation du grand-prêtre Anne.
La scène couverte, située entre ces deux maisons, sert à représenter les tableaux ^■ivants et aussi les scènes dialoguées qui se passent dans un intérieur, par exemple l'institution de l'Eucharistie. Elle sert aussi pour quelques autres actions, par exemple l'agonie du Sauveur au jardin des Oliviers, l'entrée à Jérusalem, la pendaison de Judas, le chemin de la C.roix, otc. La décoration en est appropriée à chacun de ces cas.
Avant la levée du rideau pour la représentation des tableaux vivants ou de (juelqu'unc de ces scènes, le chœur s'avance, moitié ii droite, moitié
à gauche sur le proscenium^ et, par ses chants, prépare le spectateur au laJjleau qu'on va lui montrer. Aussitôt que le rideau se lève, le chœur, qui formait un demi-cercle ouvert par th'vant, se recule de devant le rideau en deux moitiés, et les choristes se disposent de telle sorte qu'une moitié lait face aux spectateurs, l'autre à la scène ; ils ferment ainsi les embouchures des deux rues latérales, lesquelles, durant tout le spectacle, demeurent dans le même état. Dans cette position, le chœur chante l'explication de ce qu'on représente. Chaque fois que le rideau se baisse, il reprend sa position devant ce rideau, et ainsi, il est presque toujours présent sur le proscenium.
Ni les mécanismes, ni les trucs ne font défaut; ils sont extnMuemcnt sûrs, prompts et exacts, et dignes en tous points des meilleurs théâtres. Le tout, mécanismes, décors, constructions, est l'œuvre de gens du pays. Il faut noter que les habitants d'Oberammergau exercent presque tous la profession de sculpteurs sur bois.
L'effet de la représentation est ti'ès puissant, non seulement sur les hal)ihTn[s du \illage et les paysans des environs, mais sur les spectateurs lettrés. L'n correspondant du Times, qui avait assisté à la représentation de 1870, s'exprimait ainsi à cet égard :
" « .l'allai à cette représentalion, dil-il, a\(M- (]<^s sentimeids très mélangés. Par ce que j'avais lu et
entendu dire, je m'attendais à des choses étranges, et j'étais à moitié préparé à des scènes qui choqueraient la convenance et le sentiment religieux. Il me semblait impossible de répéter avec dignité l'histoire sublime de Gcthsémani et du Calvaire... Eh bien, je l'ai vu et je m'en retourne avec la conviction que la chose n'est pas impossible à des acteurs d'une foi vive et d'une dévotion ardente. Je n'ai jamais vu un spectacle aussi touchant, un spectacle aussi bien calculé pour mettre en mouvement les meilleurs et les plus purs sentiments du cœur.
(( Ici un seul jour a gravé l'histoire et la destinée de la race humaine en traits ineffaçables dans le cœur de milliers d'hommes. J'avouerai sans honte, pour ma part, que j'ai vu se réaliser devant moi, avec une vivacité que je n'avais pas encore éprouvée, l'unité merveilleuse qui unit l'Ancien Testament et le Nouveau. Cette série de compositions, séparées les unes des autres par des différences de temps, de lieu et d'auteurs, on sent instinctivement qu'elle forme un seul livre, qu'elle enseigne une haute moralité, qu'elle raconte la môme histoire d'espérance mélancolique, et qu'elle a pour centre la Figure mystérieuse dans le sacrifice de (jui elle trouve son accomplissement. Si on doit juger la pièce par son effet, le jugement est en sa faveur. Les habilaids d'Obcrammergau sont reiiiai'(|u;d)Ies \)\\r leur lionnélct*', leur intel-
ligcncc et la sincérité de leurs sentiments religieux ».
Ce témoignage est curieux à recueillir pour ceux qui pensent que le drame chrétien n'avait pas en France épuisé ses destinées, quand les exagérations de la Renaissance le refoulèrent au fond des campagnes, où l'esprit janséniste du dix-septième et du dix-huitième siècle ont presque réussi à en amener Tanéantissement total. En 1867 on a pourtant représenté encore à Saint-Brieuc, lors de la réunion du congrès celtique, un mystère en langue bretonne. On peut justement estimer avec un savant distingué, oNl. Henri Gaidoz, à qui nous avons emprunté [Revue de Vinslriiclion publique^ 1870) le témoignage du corresj)ondant anglais du Times, qu'il est regrettable que la France, qui fut au moyen âge le principal centre des mystères, n'ait pas du moins conseryé quelque part, elle aussi, son Oberammergau.
Les vingt années qui se sont écoulées depuis qu'au mois de mai 1880 l'article précétlent paraissait dans le joui-nal ri'nion. n'ont fait (lu'augmenter l'importance et la c('l('bi-ité européenne de la figuration décennale de la Pdssion à Oborammer-
gau. La représentation de 1890 a marqué une étape considéraltle dans ce développement de vogue, qui s'est accrue encore dans une notal)le proportion en cette présente année lUOO. La renommée toujours croissante de cette solennité dramatique a eu pour conséquence la publication d'ouvrages permettant à ceux-là mêmes (et nous en sommes) qui n'ont pu en jouir de leurs propres yeux, de l'étudier de plus près : entre ces publications, la première place revient naturellement au texte du drame, mis au jour sous diverses formes et en diverses langues, mais dont nous avons surtout l'avantage de posséder maintenant une traduction française, due à la plume élégante qui a déjà, pour ainsi dire, naturalisé chez nous le grand ouvrage de Janssen : LWllemagne à la fin du moyen âge (1). 11 nous paraît donc à propos de reprendre ici ce sujet, sans prétendre d'ailleurs le traiter à fond, mais en le considérant surtout dans ses rapports avec les études contenues dans le présent volume,
(1) Le Mijslère delà Passion à Olicrammcnjnii, i-i'prc'scnli'' dans les iiHnitagMeH: de la Bavière, traduit par M"'= E. Paris. Texte officiel français. Paris, P. Lelhi>'lleiix, ])cLit in-lG. — L'ouvrage est i)récé(lé d'une noie ainsi conçue: i< Le Mijslère a été traduit littéralement, avec l'autorisation de l'auteur, sur le texte officiel en langue allemande, public pour la première fois en 1890, et ayant pour titre : Texl des Oberammergauer Passionsspieles in poelisclier i'murbeilunij von Alois Daisenberger, k. geist. Rath, langjahrigeni Leilcr nnd l'cfornialni- de- Passionspielcs, mit einern N'orwoiL \<iii l'iofes-ci Karl de linMilano, Benefiziat in f )bcraiiniiei'i:au ».
LA KENAISSAXCE 507
et en tachant de préciser, de corriger et de compléter les notions résultant de l'article qui précède. Il est imporlant tout dabord de maintenir, comme un fait hors de doute, le rapport de filiation ({ui unit la /''</,ss/o/?d'Obei'ammcrgau aux mystères du moyen âge. Les représentations de ce genre ont ctrtainemcnt survécu çà et là dans les pays catholiques de langue allemande au mouvement de la Renaissance, et il ne semble pas trop téméraire de considérer comme Tune des causes, directes ou indirectes, de cette persistance, Tinfliience exercée sur les habitudes des populations parles grandes abbayes, qui avaient conservé dans ces régions, et en particulier dans celle où cette étude nous conduit, un rang et une action sociale de premier ordre. Le boiu^g d'Ammergau, placé d'abord sous le patronage de l'abbaye de Kempten, puis de l'abbaye de Rottenbuch, était devenu, au quatorzième siècle, l'une des dépendances de l'abbaye d'Ettal, ibndi'e par l'empereur Louis de Bavière. L'action civilisatrice des moines s'y était manifestée d'une fa(;on sensible. C'est ii elle que revient l'introtUunion de la principale industrie du pays depuis le seizième siècle, à savoir la sculpture sur bois. « Elle avait été importée dans le village en 1111, dit INI""' Paris (1) ; huit missionnaires,
(1) Ouvrage ciU', iip. IX-X. Nolirc sur le mystère de la Passion. — Sur l'iiisloirc du liouiii- (i'()l)oranimergnu et de ses relations avec les abhnves d'i:ilal cl de ItnUenlincli vovez les iuléressanls dé-
envoyés à Rotlenl)ucli pour fonder une abbaye, avaient enseigné aux gens du pays l'art de sculpter, de tourner toutes sortes de petits meubles et d'objets de ménage. Plus tard, les conseils des arcbitectes, des artistes occupés à construire, à orner l'abbaye voisine d'Ettal, exercèrent la plus beureuse inlTuence sur l'art, d'abord fort modeste, de nos paysans. Encouragés par les religieux, ils ne tardèrent pas à trouver, dans la sculpture sur bois, une source considérable de profits. Pour l'écoulement de leurs produits, leurs rapports continuels avec les commerçants d'Augsbourg et la rapide popularité du pèlerinage d'Ettal leur fournissaient de nombreux déboucbés ».
La circonstance même qui donna lieu à l'institution par les babitants d'Oberammergau d'une représentation périodique, montrerait à elle seule cju'il s'agissait de la reprise d'une coutume ancienne et demeurée populaire. « En IGS"?, la peste faisait d'afîreux ravages dans tout notre pays, dit la relation locale citée par M"'"* Paris (1) ; il semblait que personne ne put écliapper au fléau. Les autorités d'Ammergau faisaient bonne garde, veillant à ce qu'aucun germe contagieux ne pénétrât
l.'uli^ donne- dans le loul récent ouvraiïe de M"" Hermine Dicnier : Oberammenjaii iind seine Passionsspiele. ISIunieli et Oheramniergau, Cari Aug. SeyIVied cl Cie, l'.tOO, in-l" richenient illu^lré. M"" Dicmer conlcsLc (p. i)5) rinnuencc ininiédiale de l'aliljayc d'Ellal sur l'origine de la représcnlalion d()l)erainniergaii. (1; Ouvrage cité, pp. X-Xf.
chez nous. Jusqu'au joui' de notre kermesse, personne n'avait été atteint. Mais la veille (le la fôte, un des nôtres, nommé Gaspard Schischler, résidant pourlorsàEschenlohe, où il travaillait, se mit en tète d'aller voir, à la faveur de la nuit, ce qui se passait chez, lui, et ce que devenaient sa femme et ses enfants. Le lendemain, il n'était plus qu'un cadavre, et en une semaine, quatre-vinot-quatre personnes succombèrent au lléau. En une telle détresse, nos conseillers s'étant réunis firent vœu, pour iléchir le ciel, de faire représenter tous les dix ans, par les habitants de la commune, le mystère de' la Passion. A partir de ce moment, la peste ne fit plus une seule victime parmi nous ». La première représentation votive eut lieu en 1634, mais le plus ancien texte du drame parvenu jusqu'à nous est daté seulement de 1G6'2. On y it relevé des emprunts considérables, faits à des Passions antérieures, remontant au seizième et même au quinzième siècle. Selon M. Georges Blondel (l), nos bons villageois « reproduisirent la Passion
m Le Drame de la Passion à Oherammcnjau. Elude hislonqae cl critique. Paris, Viclor LeconVe, 1000, polit in-lV^ p. b. « Ce livret (de m)'>\ dit en note M. Blondel, a été emprunte partie au texte d-un Meislersivnqerd'Auir^bomg, Sébastien Wild^qu. vivait dans la première moitié du XVI» siècle, partie à une version cnrore i.ius ancienne, celle du couvent de Sainl-LInch et Sainte- Afra à Au^sLourf,, qui remonte au X\- siècle ; c'est -ans douU3 parlinlermédiairedes religieux d'Ettal que leshabitantsd Obei-
ammer-au ont connu ces vieilles Passions». - (.1. sur co point M'- Hermine Dieiuer, ouvrage cité, p. S/ etsuix.
510 OIUGl\i:-i CVTilOLlnUES DU THEATRE MODERNE
tell? qu'elle était représentée au siècle précédent dans le diocèse d'Augsbourg, dont ils faisaient partie ». Il paraît de toute vraisemblance que le travail d'accommodement fut dû à un ou plusieurs religieux du monastère d'Ettal, dont les prieurs présidèrent longtemps aux préparatifs et à l'exécution dos représentations d'Ammergau.
Le livret de 1662 demeura, pour le fond, en vigueur pendant tout le dix-septième siècle et la première moitié du dix-huitième. Il fut pourtant, à plusieurs reprises, l'objet de relouches où se décèle encore, par les annotations latines écrites en marge du texte, la main des religieux d'Etlal. C'est ainsi qu'en 1680 on y introduisit en plusieurs endroits des passages empruntés au jeu de la Passion de \\'eillieim, ville de la Haute-Bavière. A cette époque, après la récitation du prologue par un personnage, {argumcntalor) spécialement chargé de ce soin comme dans les mystères du moyen âge, et qui avait le rôle et le ton d'un prédicateur, on voyait paraître Satan qui s'attachait à le contredire. On voyait aussi l'Ame humaine personnifiée s'entretenir plusieurs foisavecun ange sur les souffrances du Christ. A la fin du drame et comme conclusion, le Christ i-essuscité paraissait au milieu de la scène, ayant dans la main droite une croix dorée. Un autre personnage tenait un grand livre d'oi^i sept sceaux pendaient Les vingt-quatre vieillards de l'Apocalypse avaient le front prosterné devant le Rédemp-
tcur. Le Génie de la Passion expliquait ce tableau et le suivant, dans lequel les vieillards se montraient cette ibis debout, tenant en mains divers instruments de musique. Ce même génie avec deux autres personnages, appelé l'un Plaiisus (Applaudissement) et l'autre Epilogue, et avec le Cbœur, entonnait un cliant lyrique (1).
Entre 1740 et IT.")!), un religieux d'Ettal, le P. Ferdinand Rosner, composa un texte nouveau qui servit de base aux représentations jusqu'à la fin du siècle. Il ne nous })araît pas douteux qu'il n'ait mis à contribution pour cela, outre l'ancien texte, des jeux dramatiques de diverses sortes, étudiés par lui à cet elïel. C'est à un ou plusieurs de ces modèles qu'il emprunta les personnages allégoriques introduits dans son œuvre, selon une mode devenue très en vogue dans les derniers temps du moyen âge et au seizième siècle : tels sont, par exemple, le Péché, l'Envie, l'Avarice, le Désespoir, l'Ingratitude, etc. De là aussi lui vint l'idée, qui avait servi de point de départ et de fondement à tout un cycle des anciens mystères, de présenter aux spectateurs, conformément à la doctrine de
(1 Cf. AVilkcn, ouvrage cilé, p. 126. — M. Wilken, roiuine i\ le déclare, suit ici à peu près lextuelleinent récrit de Clarus: Das Pass. Spielin Oberammerf/au. ÎSIuiiich, 1860. — M'"" Ilei'inine Dieincr, appuyée sur les recherches de M. August narlnianii (Das Passionsspiel von Oherammcn/nii in sciner allealen GeslalL Leipzig, 1880) présente les choses d'uiie façon un ])eu dilïérenlc.
l'Eglise, rAncien Testament comme la propliëlie el la prélii'uralion du Nouveau. 11 le lit sous la forme ingénieuse el saisissante de tableaux vivants, juxtaposés successivement, en guise de commentaires symboliques, aux scènes de la Passion auxquelles ils se rapporlaicnl. Ces figurations muettes étaient expliquées et commentées par un chœur de six Esprits tutélaires ou Anges gardiens (Schutzgeistern) et par son coryphée qui reçut le nom d'Esprit tutélaire ou Ange gardien de la scène ( Schutzgeist der Schaubûhne). Celui-ci présidait, pour ainsi dire, à la représentation. Il y remplaçait l'ancien ur(jiimentator et, comme tel, y paraissait au début avec ses six acolytes, qui se montraient tenant dans leurs mains les instruments traditionnels de la Passion. Ce chœur semble bien se rattacher à la tradition du théâtre latin des humanistes de la Renaissance. Mais c'est à celle des anciens mystères que remonte certainement la scène du (Conseil (Vcnfcr^ signalée dans le livret de 1770. On y voyait Satan délibérer avec le Péché et la Mort sur les moyens d'arriver à perdre le Christ, et, en conséquence, l'Envie et l'Avarice étaient envoyées par lui en mission auprès de Judas et des prêtres juifs. De cette même tradition découlaient également les scènes naïvement bouffonnes admises dans le drame du P. Rosner. Telle, par exemple, celle où, des entrailles du mannequin qui figurait Judas pendu, s'échappaient des saucissons
ï.\ RENAISSANCE r>13
que ramassait et mangeait avec aviililé une troupe accourue de joyeux diables (1).
Ce n'étaient pas seulement des naïvetés de ce genre, mais l'ensemble même de la représentation qui trancliait singulièrement, dans la seconde moitié du dix-liuilième siècle, avec Tesprit alors dominant non seulement dans les régions officielles et dans les classes lettrées, mais dans les hautes sphères ecclésiastiques. De telles coutumes étaient considérées comme des abus, des usages superstitieux à extirper des localités rurales. Ce ne fut que par d'aclives et pressantes démarches que les haliihinls d'Oberammergau réussirent à éviter Tinterdiction de leur Passion séculaire, à obtenir pour elle un privilège spécial, concédé en 1780, confirmé en 1791. Les représentations eurent encore lieu en 1800 selon le texte, quelque peu modifié, du P. liosner(2). « Les cinq premières, dit M""" E. Paris (3), eurenl des auditeurs inatlendus et enthousiastes : iiou-i voulons parler d(^s soldais français et aulri-
(1) Cf. Wilken, ouvrapre cili', \>\). \'26-V2~. — M'" E. Pari-;, AV licc, p. XII. — M"" Hermine Dieiner, pciit-tMic un i)eu inlluenccc en cela ftai' M. JvaalmdLnn {Oberammer<jiiii and m'iiiPassionsHpiel, Banibcrg, 1890) donl elle combat d'ailii'iirs la théorie excessive, l)ense que le remaniement du 1*. Uosner, notamment en ce qui concerne l'introduction des tableaux symbolicjues, porte fortement le caractère d'un' imitalion du théâtre des .Jésuites. iOuvrage cité, pp. 10")- 101) .
(?j Le princii)al auteur de ces modifications fut le P. Magnus Kiii[»felbergcr, qui accomplit son travail pour la représontaliori de 1780. — Cf. ^I"" Hei-mine Diemei-, ouvrage (■it('', p. 100.
(3) Ouvrage cité, pi). XIII-XIN'.
ORIGINES DU rnKATllE. — 3:}.
r)14 ORIGINES CATIIOLIOUES DU THEATRE MODERNE
chiens campés dans les environs ; ils prirent un plaisir extraordinaire à ce spectacle. Les 24 et 26 juin 1800, la Passion fut reprise à la demande expresse du général Grûnne et de son état-major, qui payèrent largement pour leurs hommes. Les représentations, interrompues par les événements militaires, recommencèrent en 1801 ».
Cependant l'antipathie de l'administration pour les manifestations de cette nature ne faisait que croître. La représentation projetée pour 1810 avait été d'abord l'objet d'une interdiction formelle. Les délégués d'Ammergau furent fort mal reçus à Munich. « Le Conseil supérieur ecclésiastique leur déclara tout net qu'ils n'avaient qu'à s'en retourner dans leur village pour y entendre le récit de la Passion de la bouche de leur curé : cela vaudrait sans doute beaucoup mieux que d'exposer sur des planches la parodie des plus sacrés de nos mystères ». Comme ils insistaient, on les menaça de les expulser de la capitale. Sans se décourager, ils recoururent au roi Max en personne, qui leur donna gain de cause. Un arrêté ministériel, daté du 3 mai 1811, autorisa la représentation pour l'année suivante. Ces difficultés eurent du moins l'heureux effet d'amener un remaniement complet du drame, destiné à en épurer et à en élever le caractère. Ce fut encore un religieux d'Etlal, autorisé à demeurer comme pensionnaire dans cette abbaye, après sa sécularisation en 1803, qui se chargea de ce travail. Le P. Oltmar
LA RENAISSANCE f)ir>
^^'eiss, homme de mérite et de science, y donna tous ses soins et y mit tout son zèle. Il écarta toutes les naïvetés bouffonnes, toutes les scènes de diablerie comique et surannée, retrnnclia les personnages allégoriques également passés de mode et mit en prose les scènes dialoguées, ce qui permit de rapprocher désormais le texte du drame du texte même de l'Evangile. Il accrut et fortifia le parallélisme des tableaux vivants tirés de 'rAncien Testament, dont le chœur demeura rinterjM'ète. La partie lyrique du mystère fut singulièrement améliorée par l'adjonction d'une excellente partition musicale, due au compositeur Rochus Dédier, né à Oberammergau. « C'est à lui que nous devons cette musique simple et pénétrante dont les mélodies, tantôt mélancoliques et tendres, tantôt larges et grandioses, pénètrent les âmes et rappellent souvent très heureusement les o.ratorios des maîtres. Sous cette nouvelle forme, le drame reparut en 1815. II était intitulé sur le livret : Jésns-Mcssie, ou la Rédemplion des hommes, drame reU<jieiij- divisé en (jiialrc parties^ avec lahleaiix allégoriques tirés de rAncien Testament » (1).
Les représentations de 1820 ne souffrirent plus de diflicullés. Elles furent au nombre de huit et attirèrent un grand concours de spectateurs
1) M- E. Paris, ouvrage cilé, pp. XIV-XV. — Cf. Wilkcn, ouvrage cilé, p. 127. — G. Biondol, ouvrage cité, pp. 7-15. — M"- Ilenuiiii" Diemer, ouvrage cilé, pp. lUG et suiv., Vi9 cl suiv.
accourus des |»aroisscs voisines. Selon leur antique usage, ils s'y rendirent i)rocessionncllenient, en pi'ianl à haute voix et chaulant des cantiijues, et plantèrent leurs bannières devant la scène avant d'occuper les places qui leur élaient réservées. Les représentations de 1830 furent marquées par une innovation importante. Le lln''àlre cessa d'être dressé près de l'église, dans le cimetière, comme il Tétait depuis l'origine. Il fut transporté sur le vas-t^ emplacement, situé hors ilu village, qui a depuis reçu le nom de Place de la Passion. La renommée du mystère commença de sétendre à toute l'Allemagne : la presse périodique et le mouvement i'omantiquc aidant, le drame d'OI)erammergau, d'institution locale et régionale qu'il avait jusqu'alors été, tendit à devenir une institution nationale. Poètes, littérateurs, critiques s'en préoccupèrent. Au public populaire s'ajoutèrent de plus en plus désormais des spectateurs aristocratiques, opulents, lettrés. Aux représentations de 1840assislèrenl, entre autres personnages considérables, le roi et la reine de Saxe et le prince Maximilien de Bavière. In article de Guido Gœrres, publié dans hs Ilislorisch-politische Blaetter, eut un assez grand retentissement (1).
A dater de ISÔO, l'organisation de la représentalion décennale et le texte mcMue du mvslère subi-
(l)Cf. M'"" E. Paris, ouvrage cilc. pi). XV-XVI. — ('•. Bloiidi^'l PI» S-9. —M'"" Ilcriniiio Diciiicr, \>. Il'.l cl siiiv.
rent une influence puissante et heureuse: celle d'un prêtre aussi remarquable par sa science et son talent poétique que par sa piété et par son zèle, le vénéré Daisenberger, né le 30 mai 1799, mort le "20 avril 1SS:3, élève du P. Ottmar Weiss et pendant i)rès d'un demi-sicclc curé d'Oberammergau. La cour de Bavière lui contera le titre de conseiller royal ecclésiastique et c'est sous son nom que le livret ofliciel de la célèbre Passion est aujouririiui publié (l). Un écrivain anglais protestant, enthousiasmé par son œuvre, a célébré sa mémoire en ces terme:; un peu excessifs: « Trentecinq années durant, il a vécu et travaillé dans le village, présidant comme un vrai père en Israël au développement intellectuel, moral et spirituel de ses paroissiens. Né dramaturge et chrétien pieux, il a vu l'occasion qui lui (Hait off'crtc et en a tiré le meilleur parti possible... 11 a produit une image merveilleusement fidèle de Thistoire évangélique. Il est devenu lui-même l'évangéliste d'Oberammergau. Lf drame auquel nous avons assisté, c'est l'évangile selon saint Daisenberger » (2).
(1; Le livret officiel [tublié ou K-édilé celle année el (jue nous avons sous les yeux, esl inlilulé: Offizicllcr Gesaml-Text des Oheriimnu'rgniH'r PaHsionK-Spiclcs, zum crsten M;ile nacli dem Manuskiipic (l(>s H. H. (ieisll. Raies .1. A. Daiscnhertrer ver- (.nViilliclil. OberanimerKau, Heinrich Korff, l'.tOO. petit in-S" de 17() |i. — Noms en devons la communication à nolf.' lionoi'abK' «'•dilcnr, M. \\ Letlii(>lleu\-.
('.>; Thi- /\(.s-.s/'o/! Pldij «s // /s pluijcl In-drrj al Ohcrammcnjan in 1 800, hv William T. SU'ad. London, oflice ollli-.. Hi'view of
Dans la seconde moitié du siècle qui s'achève, la célébrité, la fréquentation du religieux spectacle d'Oberammergau ont pris un caractère international de plus en plus accentué. « C'est par milliers, dit M. Georges Blondel (1), que des spectateurs venus de toutes les parties du monde assistent maintenant à ces représentations décennales. Catholiques, protestants et libres-penseurs, Anglais, Allemands, Italiens, Américains, fraternisent quelques heures dans une admiration commune ». Le contingent de la France a été croissant également et aux dernières représentations il est devenu considérable. L'Allemagne, cela va sans dire, s'est montrée de jour en jour plus fière de sa Passion dramatique. « En 1860, rapporte l'écrivain précité, le roi de Bavière Maximilien II s'y rendit avec son jeune fils, le futur Louis II. Celui-ci avait été si ravi qu'en 1870, lorsque la guerre éclata, il autorisa Joseph Mayer, alors âgé de vingt-sept ans, qui représentait pour la première fois le Christ, à ne pas couper sa longue chevelure, et, par une dérogation plus exceptionnelle encore, il le plaça dans un bureau de l'administration à Munich. In-
Reviews », in-4". pp. 13-14. — Nous devons la coinraunicalion de cette publication, intéressante notamment par les photographies qui l'accompagnent, à notre jeune et distingué confrère, M. Léon Dorez. — M"" Hermine Diemer (ouvrage cité, p. 122) juge excessive Tatlrihution uniciue du drame actuel ;\ Daisenberger, au détriment du P. Weiss.
(1) Ouvrage cité, Avanl-propos, \)[k IlI-lV.
terroiiipues le 24 juillet 1870, les représentalions furent reprises le 14 juin 1871. Le roi Louis II vint assister à la dernière, le 25 septembre, et il tint à recevoir, quelques jours après, les principaux acteurs à son château de Linderhof, pour leur renouveler l'expression de sa vive satisfaction. En 1880, plus de 120.000 personnes se sont rendues à Oberammergau : Taffluence a été plus grande encore en 1890. On ne peut que louer le goût qui a présidé, sous la direction du curé Daisenberger, aux dernières transformations. Respectueux du vœu de leurs pères, les habitants n'ont pas entendu se borner à une restitution archaïque du passé, qui eût intéressé quelques amateurs et excité la curiosité des critiques, mais qui eût pu provoquer le sourire. Leur but a été plus élevé : ils ont voulu conserver à leur acte le caractère religieux le plus absolu. Ils ont éliminé tout ce qui pourrait choquer, et ils ont su en même temps, avec un tact parfait, emprunter au théâtre moderne les plus récents progrès de la mise en scène ».
La préparation du mystère est longue et soignée. « On a établi, dit M™° E. Paris (1), un théâtre spécialement destiné à l'éducation des acteurs. Tous les ans, pendant les soirs d'hiver, on y étudie, on y joue des pièces sacrées et profanes, des morceaux classiques et populaires. C'est là qu'on apprend
(1) Ouvrage cité, p. XXIX cl suiv.
520 ORIGINES (ATIIOLIOUES DU TIlÉVTRE MODERNE
aux acteurs à se mouvoir, à parler; chanteurs et clianteuses s'exercent à exécuter un morceau avec ensemble, et les uK-nioires sont cultivées avec un tel succès que. dans les plus longs rôles, nos villageois se passent presque entièrement de souffleur. C'est sur ce théâtre que les jeunes talents se révèlent ; on les étudie avec soin afin de les employer dix ans plus tard à remplir les vides qui se produiront infailliblement...
« C'est dès l'enfance que se forment les acteurs d'Ammergau ; le personnel grandit en jouant. L'enfant de deux ou trois ans fait son premier début sur les bras de sa mère, qui représente une matrone de Jérusalem. Dix ans plus tard, il agitera son rameau et chantera l'ilosannali au Fils de David. Plus tard encore, il sera soldat romain ou serviteur du Temple ; enfin il siégera au Grand Conseil, et finira peut-être parmi les Apôtres son honorable carrière artistique.
« Un moment d'une suprême importance, c'est celui de la distribution des rôles. Généralement la chose se passe pendant la semaine de Noël, après la messe. En 1<S79, ce fut le 6 décembre, après que le vénérable curé eut prononcé une allocution appropriée à la circonstance. Lorsque le sentiment général, une sorte de vox popnli, ne s'est pas encore exprimé, le (•<)niit(' de la Passion, composé de treille iiieinbi-es et pi'('sid<' par le cur(' et le maii'e, (h'-cide ; mais iit'n('ralemenl, dans le courant de
Tannée on sait longtemps à l'avance à qui appartiendront les premiers rôles, les répétitions ayant suffisamment éclairé les jugements et désigné ceux qui doivent s'en acquitter le mieux. Une règle absolue veut que les natifs ou naturalisés d'Ammergau soient seuls élus. Ouant au nombre des rôles, le mystère de la Passion n'en comprend pas moins de cent quatre pour les bommes et de quinze pour les femmes. Les rôles muets sont au nombre d'environ deux cent cinquante, les enfants compris. Ajoutez à cela le clia:'ur des bons anges, l'orchestre, les gens du théâtre, les surveillants, et vous aurez un personnel d'environ six cent quatrevingt-dix-sept personnes, plus de la moitié de la population !
« Veut-on savoir comment se passent les répétitions ? Les acteurs, ceux qui font partie d'un tableau, commencent par se rassembler pendant plusieurs soirées consécutives au presbytère, d'abord pour y lire ensemble leurs rôles, ensuite pour répéter ce qu'ils en ont appris. Ouand cela est nécessaire, quel([uos-uns prennent des leçons {)ailiculières, ce qui a lieu surtout pour les premiers rôles. Lorsque les tableaux ont été ainsi étudiés séparément, viennent les répétitions du Carême, qui ont lieu après les offices de l'aprèsmidi. On y répète de plus grandes parties du mystère sur le tliéûtre du village, et lorsque celui de la Passion (\st consti'uil, les acl(Hirs s'y Iranspor-
tent. Enfin, le jeudi avant la Pentecôte, a lieu la répétition générale, à laquelle assistent déjà beaucoup de spectateurs venus des environs...
« La question de moi'alité est l'objet d'une grave préoccupation. Les membres du comité et les acteurs eux-mêmes veillent avec un soin scrupuleux à ce que des sujets irréprochables sous le rapport des mœurs soient seuls appelés à l'honneur de représenter les principaux personnages. Aussi le curé, peu de temps après la distribution des rôleSj prend le soin d'expliquer à toute la paroisse les hautes et saintes intentions que les acteurs doivent apporter à leur préparation. La plupart, mais surtout ceux à qui sont confiées les tâches les plus difficiles, s'approchent des sacrements avant le grand jour...
(( Et tandis que, seuls ou réunis, les acteurs étudient leurs rôles, une autre partie de la population est absorbée par d'autres travaux. Il s'agit de préparer les costumes, travail coûteux, fatigant, et qui semble interminable, car sans cesse on imagine de nouveaux embellissements et perfectionnements. On s'est procuré des dessins, des modèles ; la beauté, la richesse de certains costumes ont souvent été vantées. A la dernière représentation, beaucoup d'accessoires ont encore été ajoutés. Les nouveaux costumes des Anges gardiens l'eprésentent à eux seuls une valeur de 100 marks, celui du coryphée en a coûté 800.
<( D'autres s'occupent des décors ; autrefois ils blessaient le goût par des couleurs crues et voyantes, maintenant ils sont en état de supporter la critique des connaisseurs, et font aux personnages du mystère le cadre le plus harmonieux (1)...
« Autrefois l'animation redoublait dans Oberammergau au retour du printemps, lorsqu'on préparait l'emplacement destiné aux spectateurs, la salle, si l'on peut donner ce nom à une enceinte dont toutes les places étaient à découvert. Une fois la saison des représentations terminée, on démolissait les estrades. — En 1890, les premières places seules furent abritées contre la pluie et le vent.
« Cette, année, on a remplacé ces installations provisoires par une solide halle en bois, soutenue par des arceaux de fer, d'une hauteur de 20 mètres sur une largeur de 43 mètres- La partie supérieure renferme des rangées de fenêtres. On regrettera peut-être l'ancienne installation à ciel ouvert, si pittoresque, mais le spectacle n'en est pas moins beau ; des flots de lumière pénètrent encore sur la scène par un espace libre, ménagé entre la halle
(1) Jusqu'en 1880, décors et machines étaient, comme les costumes, l'ceuvre à peu près exclusive deshal)itants d'Oberammergau. Mais, en présence desexi£;:ences croissantes du pul)lic, on s'est aidé, pour les dernières représentations, de l'expéi-icncc du chef de la machinerie du théâtre royal de Munich et do celle de la maison Burghard et C'° de Vienne (peinture en décors). — M"« Hermine Diemcr, ouvrage cité, pp. 12r)-12C).
524 ORIGIM::^ CATIIOLlOUIiS DU TIIKATRE MODERNE
et la scène, là où se trouvent l'orchestre et Tavantscène, de telle sorte que l'on jouit toujours de 1» vue du paysage, qui donne à la scène un cadre grandiose, qu aucun décor artificiel ne saurait égaler.
« La grande halle réservée aux, spectateurs, contient 4.200 places, c'est-à-dire 200 places de plus qu'en ISOO : de chaque place on peut voir tout ce qui se passe sur toute l'étendue de la scène, môme si on a tlevant soi les coiffures les plus hautes. 11 y a quatorze entrées.
« La construction est très simple, cependant on l'a ornée de fresques représentant des scènes de l'Ancien et du Nouveau Testament. Du côté du sud on voit les figures de Jésus-Christ et des quatre Evangélistes ; à la partie supérieure du devant, un grand crucifix, fait à Oberammergau même, et, des deux côtés, des peintures représentant Marie et Jean...
« La scène égale comme largeur l'espace réservé aux spectateurs: elle a 42 mètres de largeur, 25 mètres de hauteur et 6 de profondeur. Remarquons d'abord le jirosceniiim ou lavant-scène, c'est là que viendra se placer le chœur. Dans le milieu et la profondeur de cet espace s'élève un théâtre de dix mètres de large destiné à la représentation des lahh'aux symholicjues et tie certaines scènes, comme par cxcniplc celles du Tcniph', (hi (Cénacle, etc. 11 est l'eruH- pai' un lideau où sont peintes les
rues (le Jérusalem, de manière (|ue, lorsque ce rideau est baissé, il fait partie, avec ce ([ui l'entoure, d'une vue d'ensemble de la ville sainte.
« Le fronton du théâtre est surmonté par la reproduction du serpent d'airain, ligure du Sauveur crucifié, autrefois élevé au désert par Moïse. Adroite et à gauche du théâtre, on aperçoit deux bâtiments : l'un représente la maison de Pilate, l'autre la maison d'Anne. De chaque côté, allant jusqu'aux murs d'enceinte de l'avant-scène, des portes voûtées et ouvertes permettent au regard de plonger dans les rues de Jérusalem ; les murs d'enceinte sont recouverts de fresques architecturales et se terminent à Tavant-scène par des vases remplis do fleurs, derrière lesquels sont les coulisses.
« Les musiciens, placés entre la scène et les spectateurs, sont, comme à Bayreuth, complètement invisibles aux spectateurs, a!in que l'aspect d'un orchestre moderne ne jure point avec la simplicité émouvante des scènes évangéli([ues. Cet orchestre, appelé à jouer un rôle si important et dont l'exécution pure et précise mérite tous les éloges, contribue beaucoup à Iharmonicux effet de l'ensemble ».
En cette année 1900, les re|)résentations avaient été fixées aux dates suivantes: 2i et 27 mai ; 4, 10, 16, 17, 24 et 20 juin; 1, S, 15, 18, 22 et 20 juillet; 5, 8, 12, 15, 19,25 et 2'i août; 2, 8, 0, 10, 23 et
30 septembre. Cela l'ail an tolal de vingt-sept représentations. Mais, comme le prévoyait et l'annonçait le livret officiel, quelques-unes, à cause de raflluence des spectateurs, ont pu et dû être redoublées, c'est-à-dire renouvelées le lendemain. Elles commençaient à huit heures du matin et se terminaient à cinq heures du soir, avec une interruption au milieu de la journée, c'est-à-dire entre onze heures et demie et une heure. Nous empruntons au récit d'un ecclésiastique français, présent à Tune d'elles (1), la description du début:
(( A partir de quatre heures du matin, c'est un remue-ménage, un va-et-vient tumultueux dans les maisons. Soudain, un coup de canon retentit qui se répercute à travers les vallées. Puis s'élance du clocher un joyeux'carillon. Vite, on se lève et l'on part. A peine sorti, l'on constate que déjà tout le village est sur pied. C'est dimanche. Toute la population se dirige vers l'église. Quand nous arrivons, elle est plus que comble. Depuis quatre heures jusqu'à sept heures et demie, les messes se succèdent, célébrées à toutes les chapelles sans interruption par les ecclésiastiques venus pour assister au spectacle. En donnant la pièce au sacristain (Caïphe), j'ai pu, après deux heures d'attente, monter à l'autel. Aussitôt la messe finie, vers sept
(1) M. l'abl>é V. l'rolois, La Passion à Obcrammer.jaii. Feuilleton de {'Univers du 10 décembre 11)00.
LA REXAISSANXE 0'2/
heures et demie, nous nous empressons de nous rendre au théâtre. C'est une foule immense dans les rues et les ruelles. Nous entrons. Bien des gens sont là depuis longicmps. Les places se garnissent rapidement. On n'aperçoit plus qu'une multitude compacte. La joie, la curiosité se lisent sur tous les visages. Voici huit heures qui sonnent. En même temps, deux coups de canon se font entendre, le bruit confus des conversations s'apaise, un silence religieux s'établit. De doux accords parviennent à nos oreilles. L'orchestre commence l'ouverture.
« Bientôt, des deux côtés de la scène apparaissent les trente-quatre choristes, les hommes d'abord, les femmes ensuite, tous chaussés du cothurne et vêtus de longues robes de nuances différentes, fixées à la taille par une ceinture. Un manteau flotte par dessus. Les nattes des femmes et les boucles des hommes — toutes naturelles — tombent sur les épaules et sont retenues sur le front par un cercle brillant. Graves, conduits très majestueusement par le coryphée, que l'on remarque à son costume plus riche et au long bâton d'or qu'il tient à la main, ils se rangent en une longue file, face au public, sur le proscenium. Le conducteur du chœur n'est autre que le charpentier Joseph Mayer, qui joua trois fois le rôle du Christ en 1870, en 1880 et en 1890. Aujourd'hui ses cheveux ont grisonné, sa barbe est toute blanche; on
r)'28 ORIGINES CATllOLIÇ^^LliS DU THÉÂTRE .MODERNE
a dû le rcmplacoi' par un })lus jeune. D'une voi.x Ibrle el l)ien timbrée, la inain sur son ca^ur, les yeux levés au ciel, il récile le prologue suivant:
0 race inforUuu'e, toi que la malédiction de Dieu a
[frappée, Prosterne toi dans un saint élonnemenl 1 La pai.x va lèlre rendue. L'Éternel a dit : « Je ne veux pas la niorldu péciieur, maisje veux qu'il
[vive 1 « Le sang de mon Fils achètera son pardon ! »
c Puis le chœur entonne un cantique. La toile s'écarte et Ton voit Adam et Eve chassés du paradis terrestre par un ange armé d'une épée. Le spectacle dure deux minutes. Le rideau se ferme. Autre cantique. Nouveau tableau : on aperçoit, au fond du tliéàti'e, une grande croix devant laquelle quelques personnages sont agenouillés dans laltilude de l'adoration.
Dieu éternel fichante le chœur) daigne écouter la louange
î(pie bégaient tes enfants !
Nous t'adorons, Seigneur, pénétrés d'un saint respect. Venez. Tenons fidèle compagnie à notre llédempleur, Tandis quil va parcourir son rude chemin d'épines. Tenons-nous près de lui jusqu'à ce qu'il ail versé pour
Tnous tout son sang.
« On ne saurait rendre l'impression que produit ce prologue. Ces deux tableaux résument bien toute la tragédie et synthéliseid les idi'cs fonda-
mentales sur lesquelles repose tout le Christianisme : la Chute, la Rédemption. On sent que l'on va assister, non pas à un spectacle ordinaire, mais à une sorte de service divin. On est transporté dans un monde supérieur. Tout ce qui est de la terre disparaît de notre souvenir ».
La Passion d'Oberammergau, dans son texte actuel, est partagée en trois grandes sections : I. Depuis rentrée de Jésus à Jérusalem jusqu'à son arrestation au jardin des Oliviers. II. Depuis l'arrestation du Sauveur jusqu'à sa condamnation par Pilate. III. Depuis la condamnation de Jésus jusqu'à sa résurrection. Mais la véritable division du mystère, sa construction dramatique est conçue selon le système des tableaux ; chaque tableau est subdivisé en scènes et précédé d'une ou deux préfigurations symboliques et muettes [Vorbilder] empruntées à l'Ancien Testament. Les grands tableaux ou actions scéniques sont au nombre de dixsept sans compter le tableau final. En voici Ténumération avec les préfigurations qui les accompagnent. I. L'entrée de Jésus à Jérusalem. Les deux représentations muettes du prologue, qui servent de double préfiguration à tout le drame, sont, sans doute, la raison pour laquelle on s'est abstenu d'en joindre une particulière à ce premier tableau. II. Les délibérations du Grand Conseil. Préfiguration : Les lils du patriarche Jacob résolvent la perte de leur jeune frère Joseph. III. L'adieu de Bélhanie.
OIUGI.NES 1)L' TIIKATP.E. — 3i.
Préfigurations : 1. Le jeune Tobic prend congé de ses parents. 2. Lépouse du Cantique pleure l'absence du Bien-aimé. IV. Le dernier voyage à Jérusalem. Préfiguration : Le roi Assuérus repousse Vaslbi et élève Esther. V. La Sainte Cène. Préfigurations : L La manne dans le désert. "2. Le raisin miraculeux de la terre de Clianaan. VI. La trahison. Préfiguration : Les fils de Jacob vendent leur frère Joseph pour vingt pièces d'argent. MI. Jésus an Jardin des Oliviers. Préfigurations: 1. Adam mange son pain à la sueur de son front. 2. Joab, sous prétexte de donner à Amasa le baiser de l'amitié, le perce de son glaive. V III. Jésus devant Anne. Préfiguration : Le prophète Michée reçoit un soufflet pour avoir dit la vérité au roi Achab. IX. Jésus devant Caïphe. Préfigurations : 1. L'innocent Naboth est condamné à mort au moyen de faux témoins. 2. Job supporte avec patience les injures de sa femme et de ses amis. X. Le désespoir de Judas. Préfiguration : Caïn meurtrier de son frère et tourmenté par le remords, erre en fuyard et en vagabond sur la terre. XI. Le Christ devant Pilate. Préfiguration : Daniel accusé devant le roi Darius. XII. Le Christ devant Hérode. Préfiguration: Samson prisonnier sert de jouet aux princes des Philistins. XIll. La flagellation et le couronnement d'épines. Préfigurations: 1. Les fils de Jacob montrent à leur père la robe ensanglantée de Joseph. 2. Le bélier, destiné au sacrifice d'Abraham, embarrassé
dans le buisson d'épines. XI\\ Jésus condamné an supplice de la croix. Préfigurations : 1. Joseph présenté au peuple d'Egypte comme le sauveur du pays. 2. Le tirage au sort des deux boucs, dont l'un est mis en liberté, Tautre immolé pour les péchés du peuple. XV. Le chemin de la croix. Préfigurations: 1. Isaac, victime désignée, gravit la montagne en portant le bois du sacrifice. 2. Moïse élève le serpent d'airain dans le désert. XVI. Jésus sur le Golgolha. Il n'y a point ici de préfiguration, mais seulement un préambule lyi-iquc, s'appliquant au tableau lui-même. XMl. I^a Résurrection. Il en est de même pour ce tableau. Les deux préfigurations indiquées dans le texte de 1890, savoir: L Jouas sortant des entrailles de la baleine, 2. Les Hébreux rendant grâce au Seigneur après le passage de la mer Rouge, ont été sup[)rimées dans le livret de cette année. — La représentation se termine par un tableau final., représentant le IriomjJie du Rédempteur ei accompagné de chants lyriques.
Le fond, la partie essentielle du drame est évidemment constituée [)ar les scènes dialoguées. Le caractère du texte actuel est de se ra[)procher le plus possible du récit évangélique et de metti'e dans la bouche des personnages les paroles même de l'Ecriture. On aura une idée de la manière dont en a été conçue l'adaptation dramatique, avec les inévitables interprétations et compléments «pi'elh; nécessitait, [)ar la scène du sou/icr chez Simon
(Tableau III, scène III). Nous suivons la traduction de M""' Paris, texte officiel français (l).
JÉSUS
« Paix à cette maison 1
LES DISCIPLES
« El à tous ceux (jui lliabilent 1
SIMON
« Seigneur, tout est prêt. Placez-vous à table, et permettez à vos disciples d'ert faire autant.
JÉSUS
« Prenons avec reconnaissance, mes bien-aimés, les dons que le Père céleste nous fait par les mains de Simon. Ah I Jérusalem, pourquoi n'as-tu pas accueilli ma venue ? Pourquoi ne m'as-tu pas reçu comme ces amis me reçoivent aujourdhui ? Mais lu es frappée d'aveuglement !