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LE CHOEUR

Oh 1 malheur à l'homme qui me trahira !

Dit le Seigneur,

Il vaudrait mieux pour lui

Qu'il ne fût jamais né !

Et celte malédiction que Jésus prononça

S'attache aux pas de Judas.

La colère du Seigneur se répand sur lui à pleine coupe;

Le sang vendu crie vengeance ;

Torturé par la conscience qui le ronge,

Flagellé par la rage des furies.

Judas, comme un insensé, erre, craintif,

Et ne trouvera nul repos

Jusqu'au moment où, poussé par son désespoir,

11 rejettera loin de lui, dans une fatale hâte,

L'intolérable fardeau de la vie.

Gain aussi s'enfuit. Gain, le fratricide. Où cours-tu ?

Malheureux! lu ne saurais te fuir toi-même.

Tu portes en toi les tortures de l'Enfer,

Tu erres de pays en pays,

Mais partout pèse sur toi la colère; de Dieu.

Partout où lu es, elle te suit,

Jamais lu n'échapperas à ton tourment !

LA RENAISSANCE 54r)

Oue ceci serve de leçon au pécheur,

Cor si la vengeance ne vient pas aujourdlini,

Le Ciel la lient pour lui en réserve.

Un jugement doublement sévère

L'atteindra demain (\).

Giiacun de ces prologues lyriques, expliquant les tableaux muets et précédant les tableaux dialogues, se divise lui-même en deux sections, l'une attril)uée au chœur et l'autre au coryphée. Les deux parties se distinguent l'une de l'autre d'une double façon. Au point de vue expressif, la partie du coryphée n'est qu'une récitation, tandis que celle du chœur est un chanl. Au point de vue rythmique, la partie du chœur se compose de vers rimes, tandis que la partie du coryphée consiste en strophes, dont le rythme, fondé sur l'accent tonique, €st une imitation par analogie de la métrique gréco-romaine. C'est ainsi, par exem[)le, qu'au prologue du sixième tableau (Dev Verrater, le Traître), le coryphée s'exprime en stro[)hes sa[)hiques :

Ach! I)cn olï'nen Feinden gescllt dcr falsche Freund sich bci, und etliche Silberlinge Tilgen aus dem Ilerzen des Tlioren aile Liebe und Treuc.

Ruclilos geht er hin, dieser Undankbarstc, Abzuschliessen schandlichen Scelenhandel ;

[1] TradiicUon citr-c, pp. lOl-lO:).

ouUjImcs du tiii:atrr. — 3!»

r>46 ORIGINES CATHOLIQUES DU THEATRE MODERNE

Foil ist ihm um schoden Verralerlohn dcr Beste der Lelirer.

(lleicher Sinn verhârtete Jakobs Sôhne, Dass sie unbarmherzig- den cig'nen Bruder Uni lluchwûrdgen Preis in der l'remden Wucli rer Hiinde verkaiiften.

W'o das Herz dem Gôtzen des Geldes huldigi, Das ist aller edlere SinngetodLct, Elire wird YerkaLiflich und Manneswort iind Liebe und Freundschaft (1).

Au prologue du quatorzième tableau [Jésus wird ziim Krciizeslode verurteill, Jésus condamné au supplice de la croix), les strophes du coryphée reproduisent, si nous ne nous trompons, le mouvement rythmique de l'ode d'Horace :

Dianam tenerœ dicite virgines; Intonsum, pueri, dicite Cynthium,

Latonamque supremo

Dilcclam penibus Jovi (2).

(1) OfTizieller Gesaml-Text des Ober animer (jauer Passionsspieles. ]). 58. — Voici la traduction de ces strophes par M"" Pari?? (p. 57 ;

« Le r.iiix aini fait alliance avec lennenii déclaré. Ouelques pièces d'ariicnt suffisent pour détruire dans le cœur de Tinsensé rattaihement et la reconnaissance. Sans nul remords, le plus inirrat de tous les hommes se hâte daller conclure un hideux ninrché de sang; pour le vil salaire ([ui achète sa trahison, il couii vendre le meilleur des mailres,

» Ainsi, jadis les fils de Jacob fuient assez pervers pour vendre leur propre frère ! Lorsqu'une àme donne entrée à la cupidité et se fait une idole de l'argent, tout noble sentiment l'abandonne. L'honneur, la |)robité, l'amitié, la reconnaissance, elle se hâte de vendre tout cela pour satisfaire sa passion ».

(2)(^r. L. Ouiclierat, rra//é c/e iie;'s//?t'a//o/2 latine, treizième édiliun ,1.S5U), i). 33'.».

Eiiie Jammergestall steht dcv Erloser da.

Selbst von MiLlcid gerûlirl, slelll ihn Pilalus vor. HasL demi du kein Erbarmon, 0 bethortes, verfi'iluies Volk ?

Ncin ! Von Wahnsinnerfasst, ruft es : Ans Kreuz mil ihm I Schreit nach Marier und Tod liber den Heiligslcn. Fiir Barabbas, den IMorder, Fordert es die Begnadigung !

0, wie anders sland einst vor dem iîlgyplervolk Josef ! Freudengesang, Jubel umtônte ihn; Als der Ileiland .Egyplens ^^'ard erfeierlich vorgeslelll.

Ihn, den Heiland der Welt, aber umtobL mit Wut Ein verbh^ndeles ^'o]k, ruhel und rastet nichl,

Bis unwilhg der Richter

Spricht : so nehmt ihn und kreuzigt ihn ! (1).

Un fait assez intéressant à relever, c'est Tintroduction du dialogue ou, tout au moins, du chant alterné à correspondance antithétique et drama-

(1) Texte eilé, p. loi. — \oici la UaflucLii.n de M'"^ Paris (p. 111) :

« Le Sauveur s'oliVc à nos yeux, c'csL l'homme de douleur. Pilale lui-même, ([ui nous le présente, est ému de pitié. (> peu|)le égaré, ù peuple insensé, n'as-tu donc point d'entrailles ? Non ! dans ton délire tu t'écries : « Qu'il soit crueifié ! " Tu implores à ij;rand cris le martvre et la mort du Sauveur ti-ès saint et tu demandes la grâce d'un meurtrier! Oh ! que différent fut le sort de .loseph lors(pren Egypte il fut i)résenté au peuple ! Alors retentissaient autoui- de lui les chants de Joie, l'allégresse ! Tous rai)pelaient à l'eiivi le lih'érateur de l'I'lgvpte. Mais Jésus, le Sauveur du monde, ne voit autour de lui qu'un peuple égaré, tumultueux, qui n'aura ni paix ni trêve jusqu'à ce que Pilatc, à (lul il fait pour ainsi dire violence, s'écrie, las de défendre le .1 liste: Mil iiien. prene/.-le et faites-en voire Noidiilé ! ■■

r)4S ORIGINES CATIIOI.IOI "ES DU THEATRE MODERNE

tique, en un ou deux endroits de la partie lyrique du drame d'Oberammergau. Tel le duo par lequel se termine le « chant de TÉpouse du Cantique » dans le prologue du troisième tableau (1). Telle encore la (in du prologue lyrique du tableau quatorzième :

LÉ CHCKCR

Voici le sacrifice de l'ancienne Loi

Ordonné par le Très Haut :

Deux boucs sont offerts:

Celui sur lequel tombera le sort sera immolT';

Et Jéhovah, apaisé par ce sacrifice sanglan!.

Pardonnera une fois encore à son peuple.

*Mais le sang des boucs, dans la Loi nouvelle,

Est à jamais rejeté par le Seigneur.

Sa justice réclame un autre sacrifice.

L n agneau sans tache

Doit être la victime de la nouvelle alliance.

Le Seigneur veut foblalion du Fils unique :

Bientôt il viendra, il souffrira, et son sang sera répandu

[pour nous.

LE PEUPLE

Barrabbas !

Qu'on nous délivre lîarrabas!

LE CHlEUa DES ANGES

Non, qu'on délivre Jésus!

Hélas, pourquoi ces cris sanguinaires ?

(1) M"" E. Paris, Iradiiclion ciléc, p. '2r>. — Ce passage paraît Orvoir élé en dernier lieu légèrement modificS pcut-èU-e transformé en simple aolo. Cf. Of/hicller G('.<aml-Tcxi, p. 29.

LE PEUPLE

Qu'il soit crucifié! Qu'il soit crucifié 1

LES ANGES

Oh ! regardez-le, regardez-le !

Quel mal a-l-il donc fail ?

LE PEUPLE

Pilate, si lu délivres ce misérable, Tu n'es pas l'ami de l'Empereur!

LES ANGES

Jérusalem ! Jérusalem !

Le Seigneur vengera sur loi le sang de son Fils !

LE PEUPLE

Oui, qu'il retombe sur nous cl sur nos enfants !

LES ANGES

Hélas ! il toml^era sur vous et sur vos enfants (1).

L'ingénieuse adaptation de ces éléments divers en un tout réellement harmonieux a donné à la Passion d'Oberammergau un réel cachet artistique, mais sans lui enlever pourtant, et c'est là son mérite, son caractère vraiment religieux et populaire (2). Tous les témoignages s'accordent à constater l'impression profonde, sai (jeneris, produite sur les spectateurs, catholiques, protestants ou même libres-penseurs (3). « Ce qu'on ne saurait trop

(1) Traduction citée, pp. 1 10-1 17,

(2) Sur une fâcheuse tentativii officielle faite en 1888 i)oui' renouveler de fond en comble le texte et la musique, voyez ce que rapporte M"" Hermine Diemer, ouvrage cité, p. 123 et suiv.

(3) Cf. les témoignages cités par M'"° E. Paris, p. XIX et suiv., ol |).ir M. rieorgos Blondcl, pp. 1\'-V.

550 ORir.IXES CATIIOLIOUES DU THEATRE MODERNE

adniiror, écrivail après l'une des représentations de 1870 M. Gabriel Monod (1), c'est la bonne foi et la simplicité, la conviction qui animent toute celte œuvre, la perfection des gestes et des attitudes de ces paysans qui portent les draperies antiques avec une aisance que nos acteurs n'atteignent pas, ces groupes qui mettent devant nos yeux dans toute leur beauté les tableaux des grands maîtres primitifs ; cette foule aux costumes orientaux bigarrés et bizarres, semblables aux foules qui se pressent dans les toiles de Gentile Bellini, ces tableaux vivants de l'Ancien Testament, invention dramatique originale d'un effet puissant et tout à fait conforme à l'esprit du théâtre du moyen âge ; enfin ces chœurs dont les chants naïfs et pénétrants relient harmonieusement toutes les parties du drame et complètent cette création artistique, unique en son genre, étrange et belle tout à la fois, absolument indépendante de toutes nos habitudes et de toutes nos conventions théâtrales... Peut-être ce phénomène, aujourd'hui unique et isolé, est-il destiné à disparaître sans laisser de traces. Il aura fait toutefois une puissante impression à ceux qui ont pu le voir et l'admirer ; ils se seront involontairement demandé si, avec un développement graduel (]c l'instruction et un sage respect du passé, un art oiiginal, religieux et popu-

(1) Porli'iiils el soiineiiirs. l'éu-is, (ialiiiMiiii Lévy, 18'J7, in-18, pp. 358-31)0.

laire lout à la fois, n'aurait pas pu sortir des essais dramatiques du moyen âge ».

« Il est six heures, écrit M. l'abbé Prolois, terminant le compte-rendu de Tune des représentations de 1900 (1). Pendant que retentissent les derniers accords de V Alléluia final, les spectateurs quittent leurs stalles, et malgré la longueur de la représentation, malgré huit heures et demie passées, le regard braqué, l'oreille tendue, ils sentent à peine la fatigue. Dans tous les groupes, on entend, bien qu'en des langues différentes, la même expression d'enthousiasme. Beciiitiful ! disent les Anglais. Wunderbar ! Colossal ! disent les Allemands... Nous disons, nous : <* C'est merveilleux ! C'est prodigieux ! C'est divin 1 » El cette impression persiste dans tous les esprits. J'en causais dernièrement avec des amis rencontrés là-bas le 26 août. Après deux mois, pous sommes encore sous le charme des sentiments exquis que nous a causés ce commentaire vivant de la Passion de Notre-Seigneur Jésus-Christ ».

Les représentations d'Oberammergau ont donné lieu à des réflexions d'ordre religieux et philosophique très intéressantes (2). Aujourd'hui du moins,

(1) Feuilleton de Vriiiiu-r.-; du 'Jl décembi-e 1900.

('J) On lira nolamiiicriL avec intérêt et avec fruil la conclusion (le M"'" Kniile Paris, ouvraiîe cité, p. 198 et suiv. — Cf. Georiros Blondel, ouvraife cité, p. 43 et siiiv. — M. Maurice Blondel a pui)lié dans la Quinzaine ûu 1" juillet 1900 un article spécialement consacré à la <■ psyclioloirie du drame ■> dOheranunergau. — La

^^~y2 ORIGINES CATHOLIQUES DU THEATRE MODERNE

nous nous en tiendrons, j)our notre part, à quelques reniar{|ues se rapportant à l'iiistoire littéraire et au genre dramatique. La Passion nous ofïre dabord le très précieux exemple d'un mystère du moyen Age perpétué à travers tout l'ilge moderne, corrigé des défauts qui s'étaient introduits de bonne beiire dans le théâtre de cette époque et y avaient grandi du treizième au seizième siècle, et ramené, en conservant le développement de ses qualités représentatives, à la primitive inspiration des drames liturgiques. Elle nous présente en second lieu l'exemple non moins précieux d'une alliance intime et féconde entre la tradition littéraire du moyen âge et celle de la Uenaissance. C'est en effet à cette dernière que se rattache, soit par l'influence du théâtre latin des humanistes, soit, en dernier lieu, par l'imitation directe du théâtre antique, toute la partie lyrique du drame d'Oberammergau. D'une façon générale, il est fort instructif de constater que ces mêmes représentations, qui maintiennent si fidèlement pour nous l'image des anciens mystères, sont celles aussi peut-être qui nous peuvent donner le mieux l'idée de ce qu'étaient dans Athènes, au temps d'Eschyle, de Sophocle et d'Euripide, la préparation et l'exécution d'une tragédie

Passion n inspiir en Is'.iO à M. ^^■illiala T. Slead (ouvrage cilé, p. 123 cl suiv.j (iiR'liiiics |)ai:os, d soino gênerai rclleclions », semées d'applicalifins |)(ilili(|ii('s, nalionales el internationales, nn [poii bizarres.

grcc({iio. La disposition du lliéàlre et do la scène, la constitution des procédés et mouvements scéniqucs résultent, à ce qu'il nous semble, d'une très heureuse combinaison des deux traditions (1). Outre l'analogie intime qui en facilitait le rapprochement, le mérite de cette alliance revient certainement à la science et à l'art des ecclésiastiques qui ont présidé au renouvellement, à l'amélioration successive de la Passion bavaroise. Les religieux d'Eltal au dix-huitième siècle étaient sans aucun doute dos humanistes distingués. Le P. Ottmar W'ois fut, entre autres ([ualités, un professeur et un lettré de grand mérite Quant au curé Daisenbergor, dont le nom s'est spécialement attaché au texte actuel du drame d'Oberammergau, on pourra juger de sa valeur et de son activité intellectuelle par les renseignements suivants, que nous empruntons au récent ouvrage de M'"° Hermine Diemer (2) :

« Son inlluence, dit-elle, s'exerc^a de la plus hourouse manière sur le théâtre paroissial, au moyen duquel les habitants se familiarisent avec l'art dramatiipio. Il écrivit un texte nouveau pour

(1) Kii ce qui concerne la disposition gcTiôialc ol les procôdos s((Mii(iiics du tliéiUre grec, on consultera avec grand fruit les arliilos (le M. Georges Perrot, résumant et discutant les récentes recherches de MM. Wilhelm DaMplVhl et Emil Reisch, dans le Journal des savanls année 1808, pp. ]?>?> et suiv., 197 cl sniv., 1()'.> et suiv., 50y et suiv., 581 et suiv.

(•>) Ouvrage rilr, pp. 1 17-118,

V Ecole de la Croix, sorlc de petite Passion, naguère représentée de temps à autre dans Tintcrvalle des grandes représentations décennales. La représentation de cette pièce donnée en 1875 sous sa direction fut sans aucun doute d'un très grand effet. Mais Daisenberger a encore écrit d'autres drames, qu'il a fait représenter sur le théâtre dont il s'agit. Ces pièces se distinguent toutes par un vif sentiment moral et patriotique, une inspiration ardente et un style plein de mouvement et de poésie. Dans les drames intitulés: Théodelinde, Olhon de \\ iilelsbach, i Empereur Louis de Bavière ou la Fondation du monastère d'Ettal, c'est riiistoire nationale qu'il a mise en œuvre. Mais, outre YEcole de la Croix, il a encore traité d'autres sujets religieux : Joseph V Egyptien, Naboth, Judith, Geneviève, Elisabeth, landgrave de Thui'inge,ei enûn Agathe, l'héroïne de Catane. De plus, on a de lui un texte particulier de la Passion, très beau, mais malheureusement impropre à la représentation : ce texte est en vers iambiques de cinq pieds, avec une adaptation spéciale ipour la partie lyrique) du système de la choristique grecque, selon la division antique en strophes et antistrophes. Il a encore laissé une traduction de VAntigone de Sophocle... Quand nous pensons à tout ce que cet homme, qui a d'ailleurs si bien rempli sa charge de pasteur des âmes, a de plus accompli dans l'ordre intellectuel, nous ne pou-

vons que nous sentir pénétrés de la })kis vive adniiralion pour ce curé de campagne qui ne possédait pas moins de sept langues et lisait tous les jours un chapitre ou fragment de la Bible, de Calderon, de Dante, de Shakspeare et des poètes français dans leur texte original ; et qui, outre ses compositions poétiques, a encore écrit des mémoires d'une réelle importance sur divers sujets d'histoire ».

Pour se rendre un compte exact des circonstances particulières qui ont contribué à donner aux représentations d'Oberammergau la valeur qui leur est aujourd'hui généralement reconnue, il ne faut pas non plus oublier le sens artistique naturellement développé dans la population d'Oberammergau par l'exercice habituel de la sculpture sur bois, profession de l'élite des habitants du bourg. Le nom de paysans, par lequel on désigne volontiers les acteurs de la Passion, n'est que d'une justesse très relative, car, au-dessus des travailleurs agricoles proprement dits, existe dans le pays une véritable bourgeoisie, qui en certains cas paraît aisée, et semble en tout cas fort cultivée, comme l'est en général la bourgeoisie allemande. Or, cette bourgeoisie prend aux représentations une part considérable et, pour ainsi dire, héréditaire. Mais ce qui est vrai, c'est que la culture artistique et littéraire n'a point altéré dans ces familles, profondément imbues des sentiments tradi-

.).>6 OIUGINLS CATIIOLIOUES DU THÉÂTRE MODERNE

lionnels ol des coulunics patriarcales, la spontanéité vivante de la foi religieuse ni même la forte et solide naïveté rurale. De là une aptitude toute particulière à cette manifestation dramatique extraordinaire qui fait, tous les dix ans, d'un bourg de la liante - Bavière une petite Athènes, mais une Athènes où le « Dieu inconnu » de saint Paul triomphe sur la scène et dans les âmes sous les traits du Crucifié (1).

Les conditions exceptionnellement favorables où se trouve le mystère d'Oberammergau lui donnent en Europe une physionomie et une importance tout à fait hors ligne. Mais c'est aller trop loin pourtant que de considérer la survivance dans cette ))etite localité bavaroise du drame religieux du moyen âge comme un phénomène unique. Malgré les obstacles accumulés contre lui depuis la Renaissance, il a pourtant persisté çàet là en divers pays de la chrétienté occidentale et s'y est manifesté jusqu^à nos jours à l'état, pour ainsi dire, sporadique. Même dans l'Angleterre protestante, le dixneuvième siècle a vu encore représenter des pièces se rattachant au vieux théâtre catholique et populaii'e. « Collier rapporte, dit Marriott (2), qu'une

(1) (;('. M'"" Iloniiiiio nic'iner, ouvi-age cilé, pp. 75, lôôet .«iiiv. — Lnfatnillc Diciiicr, où iaulciii' que nou>i citons, née Von Ilillcrn, csl entrée jtnr son inarinsfe, a fourni depuis 1810 une iinporlante contriljution dactivité scénifjue au\ représentations dé-, eennales.

{T, A colkclion ofcnjUsIunirafle-pldi/K or /«ys/c/'/Vs, p XXXIV.

sorte de Miracle-plai] est encore représenté à Noël dans le Gloucestcrshire avec les personnages d'IIéroilc, Beizébuth et autres. Sandys remarque que le « jeu de Noël de saint George et du dragon » est conservé encore dans les régions de l'ouest et du nord de la Grande-Bretagne. Il ne sera peutêtre pas sans intérêt de donner ici le texte de ce jeu tel qu'il est actuellement (en 1838) exécuté dans le comté de Gornouailles ». Et Marriott reproduit en effet le texte de cette petite pièce, distribuée entre sept personnages: saint George, le Dragon, le Père Noël (Fatlier Christmas), le Docteur, le lioi d'Egypte, un chevalier turc et le géant Turpin. En France, où l'exclusivisme littéraire de la Renaissance a été beaucoup plus intransigeant et beaucoup plus efficace qu'en Angleterre, et où le rigorisme janséniste n'a pas été peut être beaucoup moins hostile aux vieilles réjouissances populaires que le puritanisme d'outre-Manchc, la tradition dramatique du moyen ûge n'a pu cependant être entièrement extirpée du sol, où elle avait naguère poussé ctlleuri avec tant d'exubérance. Nous avons cité dans ce volume, d'après Edélestand du .Méril, une « Pastorale sur la naissance de Jésus-Christ » que cet érudit avait vu représenter dans son enfance. « Ce ne fut qu'en 1822, nous ai)prend le môme savant(l), que M. de Tournefort, évoque de

(1) Origines lalines. du Ihcùlre moderne, p. SI, iidIo 1.

TmS origines catiiolioles du théâtre moderne

Limoges, supprima les représentations de la Passion, données par les Pénitents rouges. Dans le diocèse de Cambrai, la représentation de TAdoration des Bergers et de la Passion avait encore lieu dans quelques églises en 1834, puisque Tévèque lut obligé de les interdire le l'^'" juin ». La Bretagne notamment fut une très hospitalière terre de refuge pour le théâtre religieux et populaire du moyen âge. Le drame néo-celtique demanderait et mériterait une étude à part, car il a recueilli et développé certains tendances qui nous apparaissent seulement en germe dans ce qui nous a été conservé des mystères français. Sa persistance, sa longue vogue et son caractère traditionnel ne sont pas douteux.

« Nous apprenons, écrivait en 1836 l'auteur d'un petit Essai siii' la mise en scène depuis les mystères jusqu'au Cid, Emile Maurice (1),. nous apprenons qu'une tragédie des Quatre fils Aijmon se monte en ce moment dans un chef-lieu de canton des Côtes-du-Xord ; plusieurs rôles sont distribués, il ne manque plus que les douze pairs de France, que le directeur a plus de peine à trouver, que s'il s'agissait d'une fournée pour le Luxembourg.

« Un de nos amis, que les événements ont conduit dans cette Thébaïde, assista Tannée dernière

(Ij Paris, HcidclolTclCauii.r, iii-l?, p. I8> et siiiv.

à l'une de ces représenta lions, et certes il y avait du courage dans sa détermination, car la pièce dura liuit jours, et l'on commençait à une heure de l'après-midi pour Unir à sept heures du soir ; mais il voulait avoir une idée hien exacte de ces sortes de spectacles, et nous recueillons aujourd'hui le fruit de sa patiente observation.

« Le théâtre, construit de tonneaux vides, de charrettes, de planches, de vieilles tapisseries et de draps dont la blancheur était tant soit peu équivoque, s'élevait dans une vaste prairie, Colysée champêtre, dont les anfractuosités naturelles formaient les gradins. Là se trouvaient réunis plusieurs milliers d'individus qui observaient un silence digne du balcon des Italiens, tant que les acteurs tenaient la scène, mais dont les cris auraient étouffé les roulements du tonnerre dans les entr'actes...

« On donnait le Commencement et la lin du monde, pièce en trente-sept tableaux : la création, le péché d'Adam, la mort d'Abel, le déluge, le sacrifice d'Abraham, les principales circonstances de l'histoire des Juifs, la Passion, la résurrection, le jugement dernier...

« A la fin de chaque journée, tous les acteurs se réunissaient en procession, les diables en tète, le Père-Eternel à la j)lace d'honneur. Puis démons, anges, Adam, Eve, Juifs, Romains, Mortel Serpent s'en allaient ensemble au cabaret, chaulant le Te

iJctim, suivis de tous les spectateurs, ciiapeau bas ; car il est à remarquer que Ton apporte le même respect, la même dévotion à ces spectacles qu'à l'oflice divin ou au sermon ; que, comme en Espagne, chaque fois que le nom de Dieu est prononcé, tous les fronts mâles se découvrent, et toutes les têtes féminines se courbent ; et ne vous avisez pas de rire quand vous assisterez au Mystère, si vous ne voulez devenir un saint Etienne, ou vous voir au moins traité de mécréant par les dilettanli du genre.

« Dans cjuelques autres parties de la Bretagne, on est un peu plus avancé sous le rapport dramatique ; on a traduit Polijciiclc en lias-breton, et Ton joue, dans le même idiome, une tragédie intitulée : Louis XVI \ mais les acteurs, les décors et la mise en scène sont partout les mêmes ; partout les anges sont affublés d'une robe de calicot garnie de padou rose ; partoutle Père-Eternel est la caricature d'un évêque. Cependant, il est des endroits où les ecclésiastiques non seulement tolèrent ces représentations, mais les encouragent même en devenant souffleurs et répétiteurs, comme au X\''' siècle. Ailleurs, ces spectacles sont prohibés, sans doute dans cette idée qu'on ne craint plus guère le diable quand on l'a vu trin(pier au cabaret, habillé en arlequin. Ce qu'il y a de plus extraordinaire dans ces farces du moyen âge, c'est la patience de l'impressario bas-breton, qui apprend des rôles de

LA IU:.\A1SSANCE 561

sept et huit cents vers à des rustres qui ne savent pas lire, et leur répète ces rôles jusqu'à ce qu'ils se soient incrustés dans ces cervelles d'acier, de manière à pouvoir être rendus sans l'aute. On ne s'étonnera donc 'pas que les pièces soient quelquefois un an et plus en répétition, et que souvent le directeur, soufileur, décorateur et inacliiniste, soit obligé de venir improviser tout à coup Judas, Jésus-Christ, un martyr ou l'un des chevaliers de la Table ronde ».

Jusque vers le milieu du dix-neuvième siècle, on vit se continuer chez nous la décadence des l'eprésentations de ce genre, et la méfiance, sinon l'hostilité formelle, que manifestaient à leur égard les autorités ecclésiastiques en même temps que les autorités civiles. Elles auraient fini par disparaître totalement sans la réaction qui se produisit en leur faveur dans la seconde moitié du même siècle, sous la double influence du romantisme littéraire et des progrès, dans le clergé français, d'une théologie morale pour le moins aussi orthodoxe que celle qui précédemment y avait cours, mais plus judicieuse et plus douce. Dans ces dernières années a commencé même à se dessiner une véritable renaissance, en même temps qu'une épuration et une culture demi-artistique du théâtre religieux et populaire. Le succès de la Passion (rol)erammergau n'y a pas été étranger. L'imitation du drame bavarois est manifeste et d'ailleurs

OUKiINKS hU TIIKATIli:. — 'Mj.

ibrmellemcnt avouée dans le curieux programme (lu « Myslère de la Passion, drame sacre en 4 actes et 16 tableaux, représenté à Conques (en Rouergue)' pour rédification religieuse des fidèles et pour ranimer la foi du peuple chrétien au souvenir des souffrances du Fils de Dieu » (1).

(( La Passion, dit ce programme, est représentée tous les ans aux jours suivants : dimanche des Rameaux, Vendredi Saint, lundi de Pâques, jeudi de Pâques, dimanche de Ouasimodo. Le mystère sacré qui, Tan dernier, obtint tant de succès à Milhau et à Rodez, offrira un intérêt plus puissant à cause des nombreuses scènes et des chœurs populaires qu'on y a ajoutés... Prix des places : Secondes, 0 fr. 50 ; Premières, 1 fr. ; Réservées, 2 fr. ».

La seconde page renferme la liste des personnages et la distribution des rôles ; la troisième, les sujets traités dans les quatre actes et les seize tableaux ; la ijuatrième est occupée par la note suivante :

« Sur de nombreuses et pressantes invitations, nous nous décidons à faire représenter encore cette

(1 Rodoz, impiimene de rEvéché, E. Carrère, in-.S" de 4 p. — Nous devons la coinmunicalioii de cette pièce à notre confrère €l ami, M. Camille Couderc, qui a assisté, en 1895, à la représentation donnée le dimanche des Rameaux. Cette représentalion eut lieu dans la partie antérieure de l'église de Conques (remontant au XI" siècle) de 1 h. à 5 h. de l'après-midi. Elle fut donnée aux lumirros, toutes onverlnrcs ayant été l)oucliées à cet elTel.

année-ci lo drame de la Pa^ision, interpréb' à (>on- (jues [)Our la première fois en ISUO. An début de noire œuvre, nous étions loin de penser (pie nous verrions arriver, dans la petite ville de sainte Foy, les foules qui sont venues assister à nos réunions. Ou'il nous suffise de dire que plus de trente mille pèlerins sont venus en trois ans. Parmi les assistants, il y en avait d'accourus de très loin. Toulouse, Figeac, Albi et les grands centres de TAveyron nous ont envoyé une petite colonie. Agen a eu une représentation spéciale: dans son pèlerinage, présidé par Messieurs les supérieur et directeur du petit séminaire d'Agen et de Villeneuve, nous avons compté vingt-huit prêtres ; notre éminent Cardinal (le regretté cardinal Bourret) daigna luimême honorer de sa présence une de nos premières représentations. Il voulut consacrer de sa haute autorité l'utilité de nos réunions et encourager notre chère jeunesse de Conques dans sa sainte entreprise. Il voulut bien aussi nous envoyer comme [)résidents Messieurs ses vicaires gfMKMaux et son secrétaire général, aux diverses représentations qui ont suivi celle qu'il avait présid('e luimême.

« De très nombreux et élogieux comptes-rendus ont été écrits sur nos représentations, qui ont valu

à Conques d'être comparée à Oberammei'gau

compliment tout bienveillant (pie nous ne m<M'ilons cerb'iinement pas, car la Pdssion \n\vv[)vr[ro par

les paysans de Bavière est un ehef-d'œuvre d'exéention. On assure que près de huit cents acteurs y ])renncnt part. Nous n'avons, nous, que soixantedix rôles environ : c'est énorme pour notre petite population. Notre travail sur la Passion n'est que la traduction de l'Evangile. Nous avons veillé à ne rien omettre du texte sacré; mais, on le comprend facilement, pour la mise en scène, il nous a fallu souvent ajouter passablement pour l'intérêt des assistants et la marche du drame. Nous tenons à dire les sources où nous avons puisé et les auteurs que nous avons consultés. Les récits des anges sont pris quasi en entier dans les admirables opuscules du H. P. Berllic. La Passion du moyen ûge, éditée par^MM. Gaston Paris et Gaston Paynaud,... la Passion de M. Bourniclion... et le mystère de la Passion d'Oberammergau nous ont été d'un grand secours. Les chants ont été pris dans le savant recueil de cantiques du sympathique (duinoine Gravier. Dans ces différents ouvrages, nous avons choisi ce qui nous a paru le plus propre à intéresser les assistants et leur faire le plus de bien.

« La (Hstribulion des njles se fait avec une certaine solennité et, dans un entretien spécial, le Président fait remar({uer les hautes et saintes intentions que les acteurs doivent apporter à leur préparation. C'est dans ce but que tous les ans, à (^oinpies, les liommes, préparés par une retraite de

huit jours, c:agnent leurs Pâques, le diuianclie de la Passion, alin qu'ils soient mieux disposés à remplir leur rôle pendant les quinze jours où les représentations ont lieu.

« Ce qui a frappé dans la Passion de Conques, ce n'est pas la beauté des décors... Xous sommes sous ce rapport bien pauvres ; pourtant des toiles d'un grand effet sont préparées avec zèle pour la représentation de cette année; ce n'est pas iacccnt de nos acteurs... Ilélas ! nous sommes bien en retard sur ce point; mais ne faut-il pas que. nos bi'avcs jeunes gens parlent dans leur débit comme ils le font habituellement? La recherche et l'affectation seraient, ce nous semble, plus ridicules. Ce qui frappe chez nos acteurs, c'est leur émotion, leur conviction, disons-le, leur foi vive.

(' On voit bien qu'ils sentent au fond de leur cœur ce que leur bouche déclame. On le sent, ce n'est pas un simple drame qu'-ils jouent... C'est la Passion qu'ils prêchent en action, qu'ils montrent aux yeux des assistants, dont ils tâchent d'émouvoir le cœur v.

Les esprits sévères., peut-être même les es])rits sages pourront penser que la représentation de l'histoire évangélique, de la Passion surtout, demande aujourd'hui, pour offrir moins d'inconvénients ([ue d'avantages, des conditions très nettement favorables et une vigilance toute particulièi-e.

r)f)() ORIGINES CATIIOLIOUES DU THEATRE MODERNE

.Mais il y a, cela est évident, beaucoup moins de l'isques à courir avec des pièces d'un caractère religieux, mais d'un sujet moins directement divin, et si ces pièces ont en même temps un caractère national, elles s'adapteront entre toutes à la renaissance parmi nous d'un théâtre catholique et populaire. C'est le cas pour l'histoire de Jeanne d'Arc, mise partiellement en mystère peu de temps après la mort de l'héroïque vierge et à laquelle, nous l'avons vu, le théâtre latin des humanistes a fait aussi une place parmi ses productions savantes (1). Encouragés très probablement, eux aussi, par le succès de la Passion d'Oberammergau, les habitants de Ménil-en-Xaintois (Vosges) ont entrepris, depuis quelques années, la représentation annuelle d'un " mystère de Jeanne d'Arc ». C'est une institution qui paraît désormais fondée et qui commence à jouir d'un certain renom. Nous avons relevé en effet dans un journal de Paris [la Vérité française, n" du lundi 11 juin 1900) la note suivante: « Les représentations du mystère de Jeanne d'Arc, au théâtre populaire de ^lénil-cn-Xainlois (Vosges), ont recommencé le lundi de la Pentecôte, sous la présidence de Mgr l'évéque de Saint-Dié, pour se

;,1) Sur les œuvres (li;iiii;ilii|ii(>s l'clalives ;i Jciinne d"Arc (ju'il nous soit permis de renvoyer à l'élude inlilulée : Jeanne d'Arc dans les lellres, publiée en aj)pendiee à la Jeanne d'Arc de M. \\';dlon édilion illusU'ée. lii)roirie rirmin-Didot), et aussi ;i nuire pr(jpi-e Jeanne d'Arc (librairie Allred Manie el lils, édition liv. in- H''], livre 1\'. cliap. m.

continuer tous les jeudis d'été et le 1^1 juillet. Xul doute que les 140 acteurs villageois, dirigés par leur curé, n'obtiennent le succès que méritent leur foi, leur patriotisme et leur talent. La représentation du lundi de la Pentecôte a eu lieu avec le concours des chœurs et de la musique de la Lyre- Lorraine de Nancy. Le théâtre contient 2.000 places ; la scène a 400 mètres et les décors ne présentent pas moins de 4.500 mètres carrés » (1). Nous avons sous les yeux le texte imprimé du mystère ('2). La pièce est en prose mêlée de chants (3). Elle comprend neuf actes, intitulés: L Le Bois-Chenu. — IL La maison de Jeanne d'Arc à Domremy. — 111. Le départ de Vaucouleurs. — IV. Chinon. — V. Orléans. — VI. Reims. — VIL Le jugeuient. — ^ III. La prison. — IX. Le bûcher. — Le texte est précédé de ce modeste avanl-propos : « La merveilleuse épopée de la Pucelle sera toujours à l'étroit dans l'horizon d'un décor et dans les confins d'un drame. — Aussi les rédacteurs d'occasion de ce simple livret et leurs humbles mais vaillants interprètes ont-ils mis de

(1) La Vérili' frdnraiae {W du 7 Juin) avait déjà inséré K' compte rendu Lrès favorable d'un spcclalcur de la première représcnlalion.

(2) Le Mijalèrc de Jeanne d'Arc, représenté par ses compatriotes à Ménil-en-Xaintois (Vosges). Saint-Dié, typographie et litliograidlic L. Humbcrt, 1898, in-8» de 89 p.

(3) Les auteurs ont l'ail (juclques emprunts, 1res loyalement déclarés par eux, à des pièces antérieures et notamment au drame bien connu, de Jules Barbier.

568 ORIGINHS CATIIOLIOUES Df THEATRE MODERNE

côté toute prétention littéraire ou classique. — Ils n'ont, les uns et les autres, qu'une seule ambition : celle de rencontrer auprès du public la plus large et la plus bienveillante indulgence ».

Le théâtre néo-celtique, soit original ou francisé, de notre Bretagne ne pouvait manquer do participer à ce mouvement général de renaissance du drame religieux et populaire. Le Congrès tenu à Morlaix, au uiois d'août 180<S, pour la fondation de l'Union régionale bretonne, fut accompagné de fêtes poétiques, célébrées sous la présidence de M. Gaston Paris, de l'Académie française, assisté de plusieurs autres membres de l'Institut. La moins goûtée de ces réjouissances ne fut certainement pas la représentation, sur la place publique de Ploujean, avec l'océan pour toile de fond, du mystère de saint (juénolé (1). Sous le titre: Le Congrès régionaliste breton, le journal le Soleil [n" du samedi H septembre 1900) a inséré une correspondance, datée de Guingamp, le 6 septembre, et où nous recueillons les renseignements suivants sur une autre représentation de même nature :

« 11 ne saurait y avoir de congrès régionalistc en Bretagne sans l'eprésentation du théâtre l)reton. Le théâtre breton a été restauré par les soins de nu ion régionalistc. Il est un de ses moyens d'action. Ses représentations coïncident avec les

(1) Revue des tjuealions /(/.s/or/VyfU's, l. i.xiv, aiiiiôo 187S. ]). 5.")").

assises annuelles de l'Union ; elles sont la mise en action de son œuvre de résurrection de la vie intellectuelle dans le pays, et elles rétablissent l'ancienne coutume des représentations théâtrales, qui étaient si nombreuses en Bretagne autrefois. C'est la troupe bien connue de Ploujcan qui donne ces représentations. On sait que cette troupe est composée exclusivement de paysans, dressés par M. Cloarec, maire de la commune de Ploujean. Il n'y a pas de femmes dans celle troupe. Les rôles de femmes y sont tenus par des jeunes gens.

« Le théâtre était dressé sur une estrade en plein vent, à laquelle les arbres de la place Saint-Sauveur faisaient un cirque de verdure. Un décor unique, sur un fond d'arbres, a servi aux cinq actes des Oiialre fils Ai/mon, adaptés du vieux poème, dont la représentation durait jadis plusieurs journées. On la donnait plusieurs dimanches successifs. Chacun de ces dimanches, on la reprenail au point où on l'avait interrompue le dimanche précédent, sans que les spectaleurs se montrassent lassés d'entendre cette longue série d'événements patliéti(|uos...

« L'adaplation de MM. Le Garrec et Rolland a su conserver assez liabilomonl l'aspect primitif de cette œuvre, réduite à des proportions normales. Il y a, entre toutes, une scène de la plus haute beauté. Au quatrième acte, le chevalier Moji (Maugis), pour arracher les (ils Aymoii à Charle-

magne, à qui la trahison les a livrés, se souvient (|u'il est enclianteur. Il invoque les puissances infernales. Sa puissance magique plonge Charlemagne et les pairs dans un sommeil profond. Il les enchaîne, les désarme, jelte la couronne royale et les épées dans un sac, considère un instant tous ces attributs delà puissance, réduits à l'état d'objets de rebut, qu'un chiffonnier aurait recueillis, et s'en va en criant : u Des chiffons ! Oui a des chiffons ? ') Il sort de cette scène un puissant frisson, assez voisin de ceux que donne parfois Shakespeare.

« Les acteurs ruraux, qui ont représenté cette œuvre, n'arrivent pas assurément à en faire ressortir toutes les intentions. Ils ont quelque monotonie dans le débit et une certaine uniformité de gestes. Peut-être faut-il leur savoir gré de leur inévitable inexpérience. Ils conservent ainsi un aspect plus naturellement archaïque à des œuvres qui se perdent, sous leur forme primitive, dans la nuit des â^-es (1).

« Plusieurs milliers de spectateurs se pressaient sur la place Saint-Sauveur. Et leur afiluence suf-

(I) L;i " luiiL des âges » est beaucoup dire. En réalUé les mystères l)relons connus ne reniontenl pas au delà du seizième siècle. Ils sont, il est vrai,imiLés souvent de mystères français, mais (pii ne peuvent guère remonter an delà du quinzième. Ceuxci d'ailleurs ont mis eux-mêmes en œuvre, en dehors de lÉcrilure sainte, des légendes ou récits épiques, dont les premières versions ]»oétiques nous reportent encore à plusieurs siècles

'Il arrière.

LA RENAISSAXCE 571

lisait à démontrer que la population de Guingamp était déjà revenue de l'aversion que quelques politiciens locaux avaient essayé de lui inspirer contre ri'nion rég'ionalistc. Aux membres du Congrès, présents à la représentation, étaient venus se joindre -M. Anatole Le Braz (1) et ^I. Emile Miclielet, deux des écrivains d'origine bretonne qui honorent le plus la littérature française ; M. le marquis de l'Eslourbeillon, député de Vannes ; ,ALM. Olivier, sénateur, et Riou, député ; M. Adam, maii'e de Guingamp, cfui s'est déclaré conquis sans réserve par l'œuvre de l'Union régionaliste ».

Nous avons relevé encore dans le journal VUnivers (n" du vendredi 11 janvier 1901) une note ainsi conçue: « Finistère. — Le Théâtre Bretvn. — Sous ce titre VOuesl-Eclair signale le grand succès obtenu dimanche par la troupe bretonne de Saint- Martin à Morlaix, dans l'interprétation de la première partie d'une trilogie bretonne, œuvre de feu l'abbé Brignon, recteur de Lannonfret. Cette trilogie porte pour titre : Joseph giierzat gant e vrendeiir (Joseph vendu par ses frères) ».

Si l'on veut bien nous pardonner de nous citer nous-mème, nous terminions naguère une étude ^uv \q<, Anciennes mœurs rurales de Saintonge et d' A unis, récemment recueillie dans notre volume

(l M An.itolo Le Braz a publié dans la Grande revue (ancicMino lievuc (lu Palais), livraison du 1" novembre 1898, un article intitulé : La résurrection du Ihéùlre populaire en Bretagne.

inlilulc : ]'oyagcs de corps cl d'esprit (1), par In conclusion suivante :

« En réfléchissant à la substitution, en grand train de s'accomplir, des mœurs urbaines et parisiennes à nos vieilles mœurs rurales, il n'est pas impossible de n'en pas redouter plusieurs fâcheuses conséquences. On ne peut guère se dissimuler qu'à ce mouvement correspond la double invasion d'une sorte d'humeur noire et d'aigreur farouche el de jdaisirs de mauvais aloi. Les coutumes mortes, il est vrai, ne se ressusciteilt guère et il en faut prendre son parti. Mais il ne serait pas, ce semble, sans mérite et peut-être sans succès, de tenter la lutte pour une substitution meilleure que celle qui se fait sous nos yeux. Les joies saines et chrétiennes devraient être opposées aux divertissements qui dépravent, et le culte sans superstition des traditions religieuses et nationales, propres au pays tout entier ou plus spéciales à telle ou telle de nos provinces, n'a certes pas épuisé toutes les formes bonnes et utiles qu'il serait susceptible de recevoir par d'intelligentes initiatives. L'élément esthétique et pittoresque, plus nécessaire qu'on ne le pense, môme à la riiorale, serait par ce moyen inti'oduit de nouveau dans nos campagnes. Le goiU et le sens de l'histoire qui, par un mouvement contiaireà celui dont nous regrettons l'excès,

(1) Paris, Té(|ui, l<m, in-12. — Lrliulc doiil il s'agit s'appuie -iir un trôs cuiiruv (PUMayc de M. l'ahlM' Noeuès.

i;i'an<lissenL et se propagent visiblcincnt parmi nous, jusque dans les masses populaires, fourniraient, si Ton savait en tirer parti par de sages et habiles commémorations, une aide puissante pour le réveil ».

La renaissanre, (pii paraît heureusement commencée selon les exemples qui précèdent, d'un théâtre vraiment po[)ulaire, d'inspii'ation religieuse et nationale, poli d'ailleurs et cultivé, dans la mesure convenable, par une judicieuse application des règles de l'esthélique et des procédés de l'art litléraire, cette i-enaissancc serait sans aucun doute l'un des moyens les [dus elTicaces pour réaliser le voui de relèvement intellectuel, moral et patriotique que nous ne sommes certainement [)as le seul à concevoir et à exprimer.

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