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CHAPITRE XVII

L'ÉGLISE DE POITIERS DEPUIS LA MORT DE SAINT HILAIRE JUSQU'AU Ve SIÈCLE.

Après les funérailles, les évêques de la province, de concert avec le clergé et le peuple fidèle, se réunirent dans l'église de Saint- Pierre pour procéder à l'élection du successeur d'Hilaire. La délibération ne fut pas longue. Le

(l) Patrol. laL, t. LXVI1I, col. 377-378.

peuple , d'une voix unanime , élut par acclamation l'un des disciples les plus méritants du défunt, le bienheureux Just (1). Nous l'avons vu apparaître auprès de la couche funèbre d'Hilaire. Si l'on en croit l'auteur de ses Actes, il était accouru du fond du Périgord pour assister aux derniers moments de son maitre vénéré, et son entrée à Poitiers avait été signalée par des prodiges éclatants.

Au dire du même écrivain, Justus était né dans le diocèse de Limoges, de pauvres mais honnêtes paysans, qui lui confièrent la garde de leur troupeau. Jeune encore, il désira et obtint avec peine l'autorisation d'aller à Limoges se faire inscrire au nombre des catéchumènes. Après avoir été instruit par un prêtre vénérable des premiers principes de la religion chrétienne, il retourna dans la maison paternelle , où il continua d'exercer la profession de berger (2). Néanmoins, à la suite d'un orage auquel il échappa par miracle, il revint habiter la ville de Limoges. C'est là , d'après la légende, que saint Hilaire l'aurait rencontré , instruit , baptisé et même ordonné clerc et prêtre. Laissons aux Limousins la gloire qu'ils revendiquent d'avoir donné naissance à ce saint ; mais ils doivent nous concéder, à leur tour, qu'il n'a pu être baptisé

(1) Bibliolh. nat., ms. F. lat. 5321.— Cette vie de saint Just a été publiée récemment par les Bollandistes (Act. SS., t. XII oct., p. 247), d'après ce même manuscrit, qui est du xe siècle, et d'après le nd 5365 du môme fonds latin. Le P. Remy de Buck attribue, selon nous, beaucoup trop d'autorité à ces Actes, qui n'ont été composés, de l'aveu même de l'auteur, qu'au moyen de documents succincts et traditionnels. L'écrivain, qui paraît être du ixe siècle , a construit sur ce fond véridique un édifice assez bien agencé, mais peu solide en plusieurs de ses parties. On ne peut donc le suivre que le contrôle de la critique historique à la main.

(2) Le légendaire, très-probablement, ne reproduit ici qu'une tradition populaire , provenant d'une fausse interprétation des fresques de l'ancienne crypte de l'église de Saint-Just, lesquelles représentaient sans doute le bon Pasteur entouré de ses brebis. Nous en avons entendu une semblable donnée à des fresques peintes à Solesmes au-dessus du tombeau d'un martyr des catacombes.

et surtout recevoir les ordres sacrés de la main de saint Hilaire dans la ville de Limoges. Pour quiconque est tant soit peu versé dans la science de l'antiquité ecclésiastique (t), ces deux faits ainsi présentés sont inadmissibles. Ils se sont donc passés à Poitiers (2). Sous la direction d'un

(1) Le P. Remy de Buck a essayé en vain de rendre admissible ce double fait. Il prétend qu'un évêque pouvait faire des ordinations dans un diocèse étranger et devenir par là le père spirituel de celui qu'il avait ordonné. C'est une grossière erreur, contraire à tous les faits conformes au droit canonique. La conduite des patriarches de Constantinople confirme le principe , au lieu de le renverser. Traitée d'abord avec raison comme anticanonique, elle n'est passée en droit que par la faiblesse des patriarches et des exarques de l'Orient. Saint Épiphane, dans sa lettre à Jean de Jérusalem (Pairol. lat.,t. XXII, col. 518-519), parle d'ordinations faites dans son diocèse par des évêques étrangers; mais il ajoute que c'était de son consentement et que les sujets ordonnés lui restaient attachés. 11 n'y avait d'exception qu'en faveur des moines, exempts, sous ce rapport, de la loi ecclésiastique, comme le disent formellement saint Épiphane et saint Jérôme {Pairol., loc. cit., col. 517; t. XXIII, col. 393).

(2) Ici vient naturellement se poser la question : Quel était alors le baptistère de l'Église de Poitiers? Est-ce, ou non, le temple Sainl-Jean, le plus ancien monument de notre ville ? Nous demandons permission à nos savants archéologues MM. Aubert et Ledain, qui ont produit naguère des arguments en sens contraire , d'intervenir dans le litige. Disons d'abord que le débat a été trop exclusivement placé sur le terrain de l'archéologie, fort accessoire pour la solution de la difficulté. De même qu'il serait absurde de nier que l'église de Saint-Hilaire-le-Grand, par exemple, ait existé avant le xe siècle, parce qu'il ne reste plus rien des constructions antérieures à cette époque; de même on ne peut pas arguer contre la tradition constante et ancienne , de ce que le temple Sainl-Jean ne présente pas les caractères d'une construction du ive siècle. On a voulu tirer encore un argument de la ressemblance qui existe entre cet édifice et le mausolée de Lanuéjols, près de Mende (Bullel.Soc. anl. Ouest, 1872, p. 304). Mais cet argument repose sur un principe erroné, à savoir, que, au ive siècle, les édifices religieux différaient, dans leur mode de construction, des édifices profanes : c'est le contraire qui est vrai. Les petites basiliques étaient ordinairement construites sur le modèle des mausolées funéraires , comme les églises principales étaient bâties sur celui des basiliques profanes. Nous avons, de plus, des preuves positives en faveur de la tradition. D'abord, incontestablement, chaque église cathédrale avait près d'elle, au ive siècle, son baptistère, et le temple Saint-Jean est tout à fait dans les conditions voulues. De plus, il est inadmissible que, contrairement à la loi des Douze Tables, on ait construit un pareil mausolée funéraire dans l' intérieur delà ville de Poitiers. Enfin ce qui a été fait , exceptionnellement, à l'égard des temples païens, n'a jamais été fait à l'égard des mausolées. Il est donc impossible d'admettre que le mausolée païen de Varenilla ait été transformé

si habile maitre, Justus devint à son tour un maître consommé dans les choses divines. Ses talents et ses vertus lui méritèrent l'estime et l'affection de saint Hilaire, dont il partagea les travaux apostoliques (1), les tribulations et même l'exil (2). A leur retour, les deux saints firent également ensemble un voyage à Limoges et à Périgueux (3) . Sur la route, près d'un village nommé Annissionis, ils furent insultés par une troupe d'idolâtres, qui menaçaient même de se livrer à des actes de violence. Mais , loin de se laisser effrayer, saint Hilaire se mit à leur prêcher l'Évangile, et, Dieu secondant la parole de son serviteur, une source d'eau vive jaillit tout à coup devant le pontife aux yeux de la foule émerveillée. Cette fontaine était évidemment un symbole visible de l'opération de la grâce dans les cœurs de ces pauvres villageois , qui se prosternèrent tous aux pieds du saint apôtre, lui demandant le baptême. En souvenir de ce double miracle, on bâtit plus tard, sur le lieu même, une église sous l'invocation de saint Hilaire (4). Nous ne dirons

en église chrétienne. Concluons : Le temple Saint-Jean n'a jamais été un monument funéraire , et tout porte à croire qu'il a été primitivement le baptistère de l'église cathédrale de Poitiers.

(1) Les églises de Saint-Just-des-Verchers et de Saint-Just-sur-Dive sembleraient indiquer que notre saint a prêché l'Évangile dans cette partie septentrionale du Poitou.

(2) Nous avons , dans unernote précédente , réfuté , sur ce point, les objections du P. Remy de Buck.

(3) Le biographe de saint Just dit que ce voyage avait pour but le double pèlerinage de Saint-Martial et de Saint-Front. Ce motif n'a peut-être été qu'accessoire ; mais il est certain que saint Hilaire a dû faire plus d'un voyage à Périgueux pour y venir au secours de cette Église désolée par l'obstination de son évêque Patern dans l'hérésie arienne (Sulpic. Sever., Hist. sacra, II, 45). L'auteur de la pancarte, dite de saint Just, prétend que ce voyage fut fait par saint Hilaire à son retour de Rome.

(4) C'est aujourd'hui, selon toute apparence, le petit bourg de Saint Hilaire-dt-Laslours, tout près de Nexon, quiest,ce semble, l'ancien Anassionis. INous avons raconté ce fait d'après le récit qu'en fait le pseudo-Justus, dans le document publié parle même Bollandiste {Art. SS.,t. XII, p. 253), et qui n'est autre que la fameuse pancarte de saint Just dont parle J. Bouchet [Annal. d'Aquil., p. 40). L'auteur de la légende de saint J.ist y mêle deux-

rien de la légende du loup qui emporte dans la forêt l'âne de saint Hilaire , et qui revient le lendemain, avec sa proie saine et sauve, demander grâce au bienheureux pontife. Ce trait est trop peu sûr pour être l'objet d'un récit historique.

La mission de saint Hilaire à Périgueux étant accomplie, les deux voyageurs revinrent à Poitiers (1 ) . Au dire de l'auteur de sa légende, saint Just n'y resta pas longtemps. Entraîné par le charme de la solitude et par la pensée du bien à opérer parmi les paysans d' Annissionis , il serait allé sans retard y continuer l'œuvre de leur régénération commencée par son maître. Quoi qu'il en soit , il reparut du moins , comme nous l'avons rapporté , près du lit de mort de notre illustre évêque , et mérita l'estime et la vénération de tous. Mais son élection à l'épiscopat le jeta dans l'épouvante. Il sortit de la ville au milieu de la nuit , et , suivi de deux compagnons, ses serviteurs, il s'enfuit jusque dans le pays de sa naissance. D'après son biographe , il n'y trouva plus que son frère, nommé Benoit, fervent chrétien, avec lequel il entreprit le voyage de Rome. Après huit jours de séjour dans

particularités inadmissibles. 1° Il prétend que saint Hilaire, avant d'avoir fait le miracle, et par la seule raison que le lieu où il s'était arrêté était agréable (amœnum locum), y bâtit une église sous son propre nom {basilicam in sua nomine dedicalaml). A-t-on jamais entendu dire qu'un saint ait bâti un oratoire sous son propre nom? D'ailleurs, comme nous l'avons fait observer plusieurs fois, il était contraire à la discipline alors observée de bâtir une église dans un lieu qui ne rappelait pas la mémoire (memoria) de quelque événement (mort, naissance, habitation, miracle) se rapportant aù saint sous le vocable duquel on voulait dédier cette église. 2° Le même auteur prétend que saint Hilaire demeura dans ce village jusqu'à l'achèvement de cette église, et qu'il en fit la consécration lui-même à son retour de Périgueux: autant de circonstances dénuées de toute vraisemblance. Tout au plus pourrait-on les admettre s'il s'agissait du diocèse de Poitiers. Selon nous , du reste , cette église ne fut bâtie qu'après la mort de saint Hilaire, en souvenir du miracle. Le légendaire, de la meilleure foi du monde , aura cru que les choses avaient dû se passer de la manière dont il les raconte. Mais cela prouve que son récit a besoin d'être contrôlé.

(1) Le légendaire dit à Limoges, mais n'oublions pas que c'est un Limousin qui parle.

la Ville éternelle , il revint dans son pays où il rendit son âme à Dieu (I), au milieu de ses disciples en pleurs. On éleva sur son tombeau une petite basilique en son honneur, el Dieu y manifesta, par de fréquents miracles, la puissance dont jouissait au ciel son fidèle serviteur. La villa qui l'a vu naître se glorifie, depuis lors, de porter son nom: c'est le bourg de Saint-Just, dans le canton de Limoges. On y vénère encore une portion considérable de ses reliques, échappée aux fureurs révolutionnaires du siècle dernier (2).

Cependant la fuite du bienheureux Just jeta d'abord la consternation dansla ville de Poitiers. Enfin, après d'inutiles recherches pour découvrir sa retraite, les évêques procédèrent à une nouvelle élection. Pascentius réunit les suffrages du clergé et du peuple, et fut, en conséquence, intronisé sur la chaire de saint Hilaire.

Nous n'avons sur ce pontife aucun renseignement certain. Néanmoins , tout nous porte à croire qu'il était digne, par , ses vertus, de succéder à saint Hilaire. Très-probablement même, il doit être considéré comme le patron de l'ancienne église de son nom près de l'Ile Jourdain, et de l'abbaye de Massay, non loin de Vierzon, dans le diocèse de Bourges, où son corps aura probablement été transporté au ixe siècle, avec quelques-uns de nos saints du Poitou. On ne nous objectera pas, nous l'espérons, l'absence de monument attestant son culte dans notre province. D'abord l'église dont nous venons de parler proteste assez contre cette

(1) Bolland., Act. SS.,t. XII oct.,p.242, n° 24. —Nous ne disons rien de la question de savoir si saint Just est auteur du premier livre de la Vie de saint Hilaire. Tout ce que nous pouvons dire de ce point fort obscur, c'est que dans tous les manuscrits cette biographie porte le nom de saint Fortunat. De plus, Jean Bouchet et ceux qui l'ont suivi ne se sont fondés, pour l'attribuer à saint Just, que sur des documents de nulle valeur, du moins sur ce point.

(2) Voyez dans les Bollandistes {loc. cit., p. 243-245) une dissertation sur les diverses translations de son corps.

affirmation , et tant de sainls poitevins, depuis longtemps oubliés, dont nous avons renouvelé la mémoire dans le présent travail , viendraient , au besoin , confirmer notre appréciation (1). Dans l'église abbatiale, aujourd'hui paroissiale, de Massay, sa fête était célébrée le 23 septembre (2).

Après la mort d'Hilaire, on le voit, la sainteté n'abandonna pas avec lui la terre si féconde de notre Poitou. Quand le soleil disparaît à l'horizon , les nues reflètent encore l'éclat de ses rayons et l'atmosphère reste longtemps saturée de sa chaleur. Néanmoins, quelques-uns de ses disciples allèrent demander au désert une consolation contre leur filiale douleur. Ainsi , ce fut probablement vers cette époque que saint Afrique (Africanus) , jadis si vénéré dans les diocèses de Lyon, d'Alby, de Toulouse, de Rodez, de Nîmes, de Castres, etc., s'éloigna de notre ville de Poitiers, où il était venu chercher, sous la conduite de saint Hilaire et de saint Martin, les véritables principes de la vie religieuse. Il se retira dans une retraite profonde du diocèse

(1) C'était aussi le sentiment du savant D. Estiennot, qui, dans ses Antiquités bénédictines (lib. I, g 1), dit: « De Saint-Hilaire-lc-Grand sont sortis saint Pascence, saint Gelais, saint Maixent, saint Pient, qui, d'abbés de Saint- Hilaire-le-Grand, ont été faits évèques de Poitiers. » Thibaudeau (flist. du Poitou, 1. 1, p. 50) dit la même chose, d'après les manuscrits de M. Rapaillon. En outre, si le Pascentius évêque de Poitiers, patron du village de ce nom, était Pascentius III, contemporain de saint Fortunat, nous aurions des documents sur lui. On peut remarquer que les saints poitevins les plus oubliés et sur lesquels nous manquons de documents sont ceux des premiers siècles.

(2) D. Estiennot (Biblioih. nal.,ms. F. lat. 2587, Marlyrol. gallican, ex diversis marlyrol., ms. digest., fol. 296) dit : « ix kal. oct., Romae S. Liberii » episcopi; Paxentii martyris. Eodem die, sancli Pascentii episcopi et confes- » soris. S. Pascentius (S. Paixanl) cœnobii Masciacensis olim patronus fuit, » nunc autem parrochialis ejusdem oppidi ecclesiae. At quis ille fuerit, e.\ » authenticis Masciaci non erui. » Une étude attentive de nos documents nous ayant convaincu que les Poitevins fuyant l'invasion normande au ixe siècle se sont principalement dirigés, les uns vers les montagnes de l'Auvergne , les autres vers les diocèses de Bourges et d'Auxerre , nous croyons pouvoir être plus affîrmatif que 1). Estiennot.

de Rodez, et y devint l'apôtre des paysans idolâtres (1).

Saint Lienne lui-même suivit, sous certains rapports, l'exemple de saint Justet de saint Afrique. Il embrassa du moins, comme eux (2), la profession monastique. Il est, en effet, considéré comme le premier abbé de Saint-Hilaire-le- Grand (3), qui fut incontestablement habité par des moines depuis son origine jusqu'à la fin du vme siècle (4). Combien

(1) Bolland., Act. SS., t. I maii, p. 68. — La légende de ce saint contient un anachronisme qui a fait hésiter le P. Papebrock sur la question de savoir s'il avait réellement été disciple de notre saint Hilaire. Mais puisqu'il faut choisir entre deux noms, la vraie critique exige qu'on éloigne celui qui est en désaccord avec toute la suite du document. Or le nom de saint Patient, évêque de Lyon, est évidemment le seul obstacle à la parfaite concordance des faits rapportés dans la légende. C'est donc lui qu'il faut sacrifier. Quant au titre de Cassariensis accolé au nom de saint Eusèbe de Verceil, c'est une faute qui explique la première, mais qu'il est facile de corriger (cf. Gall. christ., IV, 27).

(2) Bolland., loc. cil. et t. XII oct., p. 240, n° 19.

(3) Além. Soc. ant. Ouest, t. XXIII, p. 326.— D. Font., XXXV.— Thibaudeau , Hist. du Poitou, 1. 1, p. 49.

(4) Chose remarquable ! Fondées sur les tombeaux et aussitôt après la mort des deux illustres pontifes leurs patrons, les deux abbayes de Saint- Martin de Tours et de Saint-Hilaire-le-Grand ont eu à peu près les mêmes destinées, au point de vue monastique. Que l'abbaye de Saint-Martin de Tours ait été jusqu'au ixe siècle habitée par des moines, c'est une vérité péremptoirement démontrée par Mabillon {Annal. Bened., lib. 1,20; VIII, 31; X, 57 ; XVII, 46 ; XIX, 59 ; XXVI, n° 47, an. 796, déjà observance relâchée, nu 12, an. 791 : dès cette époque un petit nombre se disaient moines; XXVIII, n° 10, an. 813, 87, 178, an. 818 : sécularisation). D'autre part, voici les preuves qui démontrent l'origine monastique de l'abbaye de Saint-Hilaire. Au commencement du vie siècle, on l'appelait mono slerium Sancti Hilarii; les frères (fratres) avaient pour abbé un moine. On y pratiquait donc, dès lors, la vie monastique (Bolland. SS., t. Imartii,p. 435, Vita S. Fridolini,nia 17 , 18, 19). • Saint Achard fut confié Ansfrido Pictavis, ex monaslerio beati tlylarii cœnobUo justo (Bolland., Act. SS., t. V sept., p. 86, n° 1). Donc, au commencement du vne siècle, des cénobites habitaient l'abbaye. A la fin du même siècle, même observation (Bolland., Act. SS., t. I oct., p. 425-426, Vita S. Leodegarii). Au mois de juillet 768, le roi Pépin dit encore : «Berlinus abba de monasterio

» sancti Hilarii patroni nostri Pictavis civitate, abba suique monachi »

{Mém. Soc. ant. Ouest, t. XIV, p. 1,2). En juillet 780, ces moines ne prennent déjà plus ce titre dans leurs signatures {loc. cit., p. 3). Enfin , en mai 808, c'est-à-dire à la même époque à peu près qu'à Saint-Martin de Tours, la règle de Saint-Benoit y est abolie. Les uns se retirant à Nouaillépoury conserver l'observance monastique , et les autres , qui restent dans l'antique abbaye, revêtent l'habit des chanoines : « dum (h)actenus illorum vita sub » habitu canonico constituta fuerat» {l ie. cit., p. 3). Selon nous, il faut dire

d'années deineura-t-il chargé du fardeau du gouvernement de cette maison ? Nous l'ignorons. Mais si nous en croyons un ancien document liturgique , son zèle ne se borna pas à former à la vertu les âmes des religieux directement confiées à ses soins. A l'exemple de saint Hilaire et de saint Martin , ses maîtres et ses modèles, il évangélisa les peuples

la même chose de la Celle-Saint-Hilaire, primitivement dépendante de Saint- Hilaire-le-Grand, et même de Notre-Dame-la-Grande. On peut lire, dans la collection manuscrite de D. Fonteneau, les inutiles efforts que firent, au xvme siècle, les chanoines de Saint-Hilaire pour faire disparaître les documents relatifs à cette origine monastique de leur abbaye (D. Font., LXXVI11, 437). Et cependant, de cette origine, qu'ils reniaient avec tant de chaleur, provenait certainement l'exemption de toute juridiction épiscopale, dont ils étaient si fiers. Ce n'est pas le lieu de traiter à fond cette importante question; toutefois, nous croyons utile de saisir cette occasion pour réduire à néant l'erreur si répandue , qui attribue aux Papes du moyen âge le privilège des exemptions monastiques. Mabillon a élucidé ce sujet avec sa science habituelle (Mabillon., Annal. Bened., lib. 1,41-45; 11, 13, 21, etc.); mais qui lit les œuvres de ce savant homme ? Dès le début de l'efflorescence de la vie monastique, les plus illustres Pères de l'Église admirent, comme un principe, que les moines, en vertu même de leur profession , sont exempts de la juridiction épiscopale. « Nihil tibi nocuimus, écrivait saint Épiphane à Jean évêque de Jérusalem {Pairol. lai., t. XXII, col. 517, 518); in monasterio fra- » trum et fratrum peregrinorum, qui provincise nihil tu% deberenl.... ordina-

» vimus diaconum Haec acta sunt in monaslerio et non in parœcia

» quse tibi subjecla sit. » Nous avons cité plus haut un passage de S. Jérôme attestant la même chose {Pairol. , t. XXIII , col. 393). — « Monachi, disait Emmon archevêque de Sens, en 658 , dans l'acte de fondation de l'abbaye

de Sainte-Colombe (Mabillon., Annal. Bened., XIV, 63), monachi semper

» fuerunt a conditionibus ciericorum segregali ac liberi. Et si quis hoc mani- » festius cognoscere appétit, légat concilium Carthaginense sub sanctae re-

» cordationis Bonifacio, ejusdem civitatis ecclesiœ pontifîce celebratum

» necnon et jam dicti pontificis ad senem Liberatum epistolas. » En effet, ♦ qu'on lise ce document dans Mansi (£ond/., VIII, 656) ou dans MabillonCdwia/. Bened.,ll, 13-21). Mais le concile d'Arles de l'an 455 environ (Mansi, Concil., Vil, 908 ; Mabillon., toc. cil., I, 40-45) n'est pas moins remarquable : « Clerici » (monasterii Lirinensis), y disent les Pères, atque altaris ministri, non- » nisi ab ipso (episcopo Forojuliensi), vel cui ipse injunxerit, ordinentur; » chrisma nonnisi ab ipso speretur; neophyti, si fuerint , ab eodem confir- » menlur; peregrini clerici, absque ipsius praecepto, ad communionem vel » ad ministerium non admittantur; monasterii vero omnis laïca rmtltiludo » ad curam abbatis perlineat, neque ex ea episcopus sibi quidquam vindu et. » Les restrictions relatives aux ordinations dont il est parlé dans ce décret conciliaire étaient la conséquence d'une convention qui avait eu lieu antérieurement. Toutefois, le ive canon du concile de Calcédoine étant dans le même sens (Mansi, Concil., VII, 385), les monastères qui jouirent do la liberté primitive, sous ce rapport, ne furent plus que des exceptions (Mabillon., loc.

des campagnes les plus délaissés (1). Enfin, cédant à l'attrait qui l'entraînait depuis longtemps vers une plus profonde solitude, il se renferma dans le petit monastère de Saint- Hilaire-de-la-Celle, probablement fondé par lui. Son amour filial lui faisait un devoir de rendre le dernier soupir dans ce lieu béni, d'où trois âmes bienheureuses, qu'il avait aimées sur cette terre , avaient pris leur vol vers le ciel.

Il y continua son apostolat par la prière et les vertus admirables dont il donna l'exemple au monde (2). Au reste,

a7.,lib.II,nis 17-19). Jusqu'ici, on le, voit, l'usage, les Pères et conciles ont seuls constitué le droit d'exemption accordé aux moines. Mais, dans une question aussi grave, les Pontifes Romains ne pouvaient manquer d'intervenir tôt ou tard. Ils le firent avec d'autant plus de justice (Mabillon., loc. cit., Il, 20, 21; XVI, 46, etc.), que, d'après la discipline alors en vigueur (Mabillon., loc. cit., lib. II, 19), il était permis à un fondateur de monastère de le soumettre à la juridiction d'un primat ou d'un patriarche, aussi bien qu'à celle de l'évêque diocésain.

(1) « Beatissimus Leonius, cuique doctrinae remedium exhibens, lucrandis animabus inhiavit. Omnns unanimiter ad eum confluentes ejus saluberrima cupiebant informari doctrina. » (Biblioth. de Poitiers , ms. 307.) Ces paroles sont tirées du Bréviaire du xve siècle, qui paraît avoir été à l'usage de l'abbaye de Saint-Hilaire-de-la-Celle. Il contient deux offices de saint Lienne, l'un au {•* février, l'autre au 12 juin. Malheureusement, les leçons annoncées en tête de l'office ne s'y lisent pas. Les paroles citées plus haut forment les deux premières antiennes des Laudes. Ce double office, très-précieux, contient, outre les répons et les antiennes, deux hymnes et une prose. La dernière strophe de l'hymne des Laudes est ainsi conçue :

« Lipsanna (sic) hinc veneremur Leonii quod habemus , Ut consorcio sociemur Laudes ejus decantemus. »

Donc le bréviaire était à l'usage d'une maison qui possédait les reliques de saint Lienne, c'est-à-dire, Saint-Hilaire-de-la-Celle, ou Saint-Lienne de la Roche-sur-Yon.

(2) « Àd fidem multos Perduxit doctrina Leonii, Qui valde Pictavos

Rexit post mortem Hilarii.

Quantum populo Profuit commorans in celiula !

Ergo Jaudes Leonio

Det Pictava concio, Quas cantare Hylario Jubet in cœlo cunctis racio. »

[Loc. cit.. Prosa fest. 12 junii.)

sa vie n'avait été depuis son enfance qu'un chant d'amour envers Dieu; et c'était sa gracieuse innocence qui avait captivé le cœur de saint Hilaire (1). Par son humilité , son abnégation , son dévouement à toute épreuve , il s'était acquis l'estime et l'affection de tous (2). Et cependant il avait, ce semble, quitté pour Dieu un avenir brillant selon le monde (3). Sa retraite dans le petit monastère de Saint- Hilaire-de-la-Celle produisit donc une sensation profonde. On accourut de toutes parts implorer le secours de ses prières et de sa puissance miraculeuse ; des prodiges éclatants et nombreux portèrent au loin la renommée de sa sainteté (4).

Enfin , comme à son maître bien-aimé, un Ange vint lui faire savoir que son pèlerinage terrestre touchait à son terme , et qu'un accès de fièvre serait le signal de sa fin prochaine (5). Au jour prédit l'épreuve arriva , et il la supporta avec une ferveur si pleine d'amour, qu'il mérita de recevoir de Dieu le pouvoir spécial de guérir ceux qui sont pris des ardeurs de la fièvre (6).

Pour ce grand serviteur de Dieu, la mort ne pouvait être qu'une amie longtemps attendue et dont la présence procure le bonheur. Le 1er février, vers l'an 380 , il s'endormit doucement du sommeil des justes, entre les bras de son Ange

(1) « Mirabilis est infantulus, cujus canicies anni senibus formam vivendi preebuit. » (Antiphon., ibid.)

(1) « Promptissimus atque humillimus minister inferioribus se fideliter ac devotissime ministrabat. » (Ibid.)

(3) « Lucrandis animabus pocius quam terrenis commodis inlriavit. » {Ibid.)

(4) « Diffusis ad vicinos longe positos ejus virtutum odoribus, pluribus miraculis cœpit coruscare. » [ibid.)

(5) « Faeta prius révélations sui obitus, temporis intcrvallo, febribus cœpit cruciari. » [Ibid.)

(6) « Omnipotens scmpiterne Deus (disait la collecte de son office), qui beatissimum confessorem tuum Leonium sanctissimi Hylarii Pictavensis episcopi discipulum effici voluisti, pruesta, qmesumus, ut cujus prccibus vexalis febribus tribuis mnitatem, ejus meritis nobis omnibus animae des remedium et salutem. »

gardien. Son âme aussitôt prit son essor vers la patrie céleste, après laquelle il avait tant soupiré. Son corps fut inhumé dans l'église de Saint-Hilaire-de-la-Celle , non loin du lieu où avait reposé, avant et après la mort, son incomparable père spirituel (1).

Leonius fut ainsi le premier des fidèles qui eurent dévotion de choisir leur sépulture autour du lit de saint Hilaire, comme on disait alors.

Vers la fin du xe siècle, un certain Ingelelenus (ou plutôt Engelelmus) (2) , à qui Guillaume , comte de Poitou , avait donné l'église de la Roche-sur-Yon , obtint du chapitre de .Saint-Hilaire-le-Grand le corps de notre saint. Dans l'acte qui fut dressé à cette occasion , ce seigneur promettait aux chanoines, comme gage de sa gratitude, une redevance annuelle de 10 sous de cens, et le droit de patronage sur ladite église. En outre, il fut stipulé qu'Ingelelmus ne pourrait fonder, dans son église de la Roche , une collégiale de chanoines , sans le consentement du chapitre de Saint- Hilaire.

Ainsi fut enlevé à la ville de Poitiers, en partie du moins (3) , le précieux corps du disciple bien-aimé de saint Hilaire.

(1) M. Rapaillon (D. Font., XXXIII) avoue que « la commune opinion veut que saint tienne ait été inhumé en V abbaye de la Celle de Poitiers; » mais il prétend qu'il en fut tiré et enterré à Saint-Hilaire-le-Grand, « parce que, dit-il, nous trouvons une charte, que nous croyons de Guillaume 111, duc de Guienne, comte de Poitou et abbé de Saint-flilaire, qui nous apprend

que Ingelelinus, son féal et vassal seigneur de la Roche-sur-Yon ,

employa le crédit dudit comte auprès des chanoines de Saint-Hilaire pour lui faire bailler, par présent, le corps de saint Lieane. » Mais cette raison ne prouve absolument rien, attendu qu'il suffît, pour la détruire, de dire, ce qui est vrai, qu'à cette époque, l'église de Saint-Hilaire-de la-Cellc dépendait entièrement du chapitre de Saint-Hilaire-le-Grand.

(i) Nous pensons que ce personnage n'est pas autre qu'Engelelmus qui souscrit dans trois chartes de Saint-Hilaire-le-Grand, Tune du mois de janvier 989, et, les deux autres, du 3 août 1016 (Mé n. Soc. anl. Ouest, t. XIV, p. 56, 80, 8-2).

(3) Nous disons en partie, parce que nous pensons que le saint Lienne

Cent ans environ après cet événement , en 1092 (1) , cette église de Saint-Lienne , de la Roche- sur- Yon , fut donnée par les chanoines de Saint-Hilaire aux moines de l'abbaye de Marmoutier. Ces derniers y établirent un prieuré, qui fut conventuel pendant plusieurs siècles. Il devint par la suite prieuré simple (2).

Quant aux reliques de saint Lienne, on conservait encore, au xviii6 siècle , un os d'un de ses bras dans l'église de son nom à la Roche-sur-Yon , et l'une des églises de Parthenay se glorifiait de posséder également une portion de ses ossements (3). On célébrait à Saint-Hilaire de Poitiers et à la Roche-sur-Yon deux fêtes de saint Lienne : le 1er février, anniversaire de son bienheureux trépas, et le 12 juin, en souvenir de la translation dont nous avons parlé.

Avant de quitter ce fervent disciple de notre grand docteur Hilaire, demandons-lui moins la guérison d'une fièvre corporelle que la paix et la bonne volonté de l'âme , gage consolant de la couronne immortelle (4).

Saint Paixent était encore assis sur le trône épiscopal de saint Hilaire lorsqu'un malheur immense, irréparable, vint frapper l'Église de Poitiers. Le thaumaturge par excellence, le patriarche de la vie monastique en Occident , Martin , avec Hilaire , apôtre du Poitou , nous fut ravi pour toujours.

honoré à Melun le 12 novembre est le même que le nôtre, quoi qu'en ait pensé l'historien de la ville de Melun (Bolland., Act. SS., t. 1 febr., p. 92). Comme le nôtre, il était invoqué à Melun contre la fièvre, et on ne savait d'où ses reliques étaient venues. 11 est probable qu'au ix* siècle, le corps presque entier de saint Lienne fut transporté vers Bourges, et, de là, jusqu'à Melun. Le 12 novembre, vraisemblablement, était le jour de sa translation dans le pays.

(1) Mém. Suc. ant. Ouest, t. XIV, p. 108.

(2) Les curés de Saint-Michel lurent alors chargés de payer au chapitre de Saint-Hilaire la redevance annuelle de 10 sous mentionnée plus haut.

(3) Chastelain, Marlyrul. romain annoté, t. I, p. 490.

(4) « Beatus es, sancte Leoni, et bene tibi erit ; pax est hominibus bona? voluntatis in cœlo et in terra. » {inc. cil.)

C'était vers l'an 372, saint Lidoire, évèque de Tours , venait de mourir. Les évêques de la province, réunis au clergé de la ville , eurent la pensée de lui donner pour successeur le saint abbé de Ligugé. La proposition fut acceptée avec enthousiasme par le peuple ; mais la plus grande difficulté était d'obtenir le consentement de l'élu. Tous ceux qui connaissaient Martin savaient qu'il n'accepterait jamais d'échanger sa cellule de moine contre un palais épiscopal. Pour triompher de son opposition prévue, on résolut d'user de ruse et de violence.

Un riche habitant de la ville de Tours , nommé Ruricius, s'offrit pour être l'agent de la pieuse supercherie. On applaudit à son zèle. Pendant qu'il se dirigeait vers Ligugé , le clergé et le peuple attendaient dans la prière et l'espérance l'issue de ses démarches. Une troupe de citoyens en armes alla se poster en embuscade à un endroit convenu de la frontière de la Touraine. À son arrivée au monastère de Ligugé, Ruricius s'annonça comme un époux désolé qui venait implorer la charité de Martin en faveur de son épouse attaquée d'une maladie de langueur. Admis en présence du saint abbé , il se jeta à ses genoux , les arrosa de ses larmes, et , à force d'instances et de supplications, il obtint ce qu'il demandait. Martin le suivit sans défiance. Mais à peine avait-il franchi les limites du territoire poitevin, que l'embuscade armée se découvre , cerne les voyageurs et emmène en triomphe le vénérable captif dans la cathédrale de Tours , où les évêques , le clergé et le peuple étaient assemblés.

On sait le reste. L'un des évêques de la province, nommé Defensor, trouvant que les cheveux en désordre , l'habit de bure de ce moine et son extérieur négligé étaient trop en désaccord avec la dignité épiscopale, essaya de s'opposer

à l'élection définitive ; mais la lecture d'un passage du psaume vine, qui semblait confondre ce Défensor, excita un enthousiasme unanime. De toutes parts retentit le cri accoutumé : « Martin évêque ! Martin est digne ! Martin est le plus » digne d'être évêque ! »

Ainsi fut consommée l'œuvre qui enlevait à l'Église de Poitiers le plus beau fleuron de sa couronne.

Nous n'essaierons pas de peindre la désolation des moines de Ligugé à celte nouvelle. Ceux qui savent par expérience la charité ardente des âmes vouées à la prière peuvent seuls comprendre ce mystère de l'amour filial et fraternel dans l'ordre surnaturel. Saint Martin n'était pas moins affligé. Gomme Rachel, il était inconsolable parce que ses enfants n'étaient plus avec lui; comme le saint roi David, après la perte de son ami Jonathas, cet autre lui-même , il demandait à toutes les campagnes qui l'environnaient le souvenir de ceux qu'il pleurait. Partout le poursuivait son cher vallon des bords du Clain, où il avait passé, disait-il, les jours les plus heureux de sa vie. Les années même ne purent imposer silence à ses regrets, et, sur la fin de ses jours, il avouait avec larmes que, depuis qu'il était évêque, il avait senti diminuer en lui la puissance divine dont il était revêtu dans sa solitude de Ligugé.

A défaut de monastère, il se construisit aussitôt, adhérente à sa cathédrale , une cellule monastique, où il se renfermait aussi souvent que le lui permettaient les devoirs de sa charge épiscopale. Mais cette cellule ne pouvait le garantir contre la foule des visiteurs qui l'encombraient chaque jour. C'est alors que son cœur déborda de regrets. Ne pouvant supporter plus longtemps une vie si agitée, il chercha près de la ville de Tours un lieu qui lui rappelât son petit moustier de Ligugé.

A deux milles de la cité , sur la rive opposée de la Loire, il rencontra enfin la solitude qu'il convoitait. C'était un vallon qui lui rappelait, sous plus d'un rapport, son premier monastère. Resserré d'un côté par un coteau percé de grottes semblables à celles de Smarve et de Ligugé, il était borné, de l'autre, parles eaux du fleuve, et l'on n'y pénétrait que par un étroit sentier. Martin s'y bâtit sans retard une cabane de bois et put enfin se croire revenu aux beaux jours de sa vie monastique. Pour compléter sa joie , il vint lui-même à Ligugé demander quelques-uns de ses enfants pour jeter les fondements du nouveau monas- • 1ère.

Laissons à de plus habiles mains le soin de peindre le premier retour de Martin dans sa vallée du Clain , le bonheur qu'éprouva cet homme admirable en revoyant sa petite cellule de moine, les épanchements intimes entre le père et ses enfants. De pareils tableaux ne peuvent trouver leur véritable expression sur cette terre. Disons seulement que Martin eut la consolation d'emmener avec lui plusieurs de ses disciples. Fidèles imitateurs d'un si digne modèle, ceux-ci devinrent des apôtres zélés de la foi en Touraine et ailleurs, et rendirent féconde la vallée solitaire delà Loire ; si bien que ce second monastère éclipsa la gloire du premier et reçut , à cause de cela , le nom de Majus monasterium , plus grand moustier, d'où le vulgaire a fait Marmoutier.

Vers la même époque (1) , un autre grand serviteur de Dieu abandonna le Poitou , où il était né , pour se retirer

(1) La légende de saint Hilaire d'Oisé est un document de peu de valeur. Elle a été publiée , avec des observations critiques, par le Bollandiste du Sollier (Bolland., Act. SS., 1. 1 julii, p. 35-37. — Cf. D. Piolin, Hisl. de V Église du Mans, t. I, p. 11; t. II, p. 258). Nous nous appuierons peu sur les dates, qui sont fort incertaines; mais, avec notre savant confrère D. Piolin, nous croyons qu'il n'y a pas de raison d'enlever à ce saint la gloire d'avoir été contemporain de notre saint évèque Hilaire.

dans le diocèse du Mans. Il portait le même nom, et même, d'après sa légende, il était de la même famille que notre saint évêque Hilaire. Baptisé et instruit par cet illustre pontife, il devint un clerc, puis un prêtre, selon le cœur de Dieu. Cependant, selon nous, après et non pas avant la mort de son maître, le jeune Hilaire, comme plusieurs autres, se sentit entraîné vers la vie solitaire. Le Poitou étant alors l'une des cités romaines les plus civilisées et les plus riches en établissements monastiques, on y rencontrait difficilement une solitude complète. Celles du Maine étaient, au contraire, renommées. Le fils spirituel du grand Hilaire alla s'y enfermer. Il portait avec lui ce parfum de science et de sainteté qu'il avait respiré à l'école de l'admirable Docteur des Gaules. Comme, à cette époque, les anachorètes euxmêmes ne croyaient pas manquer à leur vocation en répandant autour d'eux la semence de l'Évangile, Tévêque du Mans utilisa le zèle du prêtre Hilaire, dont la parole et les miracles opérèrent de nombreuses conversions parmi les habitants de la campagne. La guérison d'un pauvre boiteux, d'un paralytique et d'une femme sourde et muette sont les principaux prodiges attribués par la tradition du pays au serviteur de Dieu. Enfin, orné de vertus et de mérites, il termina sa carrière mortelle, le 1er jour de juillet, vers la fin du ive siècle , dans un village nommé Auciacus (Oisé), d'où lui vint son nom populaire de saint Hilaire d'Oisé.

Dès le vie siècle, dit-on, une église desservie par des moines fut bâtie dans la ville du Mans, sous le patronage de notre saint ermite. Cependant son corps resta plus de quatre cent cinquante ans dans son tombeau du petit village d'Oisé. Vers l'an 840, saint Aldric, évêque du Mans, le transféra dans la basilique qui lui avait été dédiée plusieurs siècles auparavant dans la ville épiscopale. La cérémonie de la

translation se fit avec la plus grande solennité. Àldric, précédé de tout son clergé, alla jusqu'à Pontlieue au-devant des saintes reliques. Dieu se plut à confirmer par des miracles éclatants les honneurs décernés à son serviteur fidèle. Une femme nommée Doda, aveugle de naissance, recouvra instantanément la vue, après une fervente prière qu'elle adressa au bienheureux en présence d'une foule immense. Saint Aldric, voulant contribuer à la glorification d'un saint si populaire, fonda, près de la basilique de Saint-Hilaire, une communauté de moines chargés d'y chanter continuellement les louanges divines. Mais ce monastère n'eut qu'une courte durée, ayant probablement été détruit peu d'années après par les barbares du Nord. La basilique devint une simple église paroissiale. Profanée pendant la révolution du dernier siècle, elle fut, peu après, complètement détruite, ainsi que les précieuses reliques de son saint patron.

Cependant saint Paixent était descendu dans la tombe vers l'an 373 (1).Tous les catalogues de nos évêques lui donnent pour successeur Quintianus , appelé Quintinianus dans quelques manuscrits. Or, sur l'un des pilastres de la nef de Saint-Hilaire-le-Grand, est peinte une fresque, du xie siècle probablement, qui représente un évêque la tête couronnée du nimbe circulaire, symbole de la sainteté. Au-dessus de ce nimbe, on peut lire encore ces mots: Quintianus eps (episcopus) (2). Manifestement, cette inscription démontre que le personnage représenté est le successeur de saint Paixent. Mais de ce précieux monument ressort

(l) Cette date approximative résulte de celle que l'on donne à la lettre de saint Jérôme dont nous parlons plus loin. Si cette lettre a été écrite pendant que saint Jérôme habitait à Bethléem, il faudra reculer cette mort Vers l'an ;1S5. Rien n'indiquant l'époque où cette lettre a été écrite, nous supposons que saint Jérôme était alors dans le désert de Chalcis, m Syrie.

Cl) Mém. Suc. ant. Ouesl, t. XXVIII, p. 204.

une double conclusion intéressante. D'abord il en résulte que, encore au xie siècle, dans l'abbaye de Saint-Hilaire, on honorait Quintianus d'un culte public. De plus, cette fresque nous apprend que, avant son épiscopat, ce bienheureux avait été moine dans le même monastère de Saint- Hilaire. Cette conséquence paraîtra certaine à quiconque aura étudié les habitudes des chanoines de cette antique abbaye Jamais ils n'auraient fait un pareil honneur, dans leur basilique , à un évêque qui n'aurait pas rappelé le souvenir de cette confraternité.

A l'appui de cette conjecture plus que vraisemblable , nous pouvons apporter un autre témoignage contemporain du saint évêque.

Du fond de sa retraite de Chalcis, en Syrie, saint Jérôme a écrit une lettre à un personnage important de l'empire , nommé Exiiperantius , qui, selon toute apparence, n'est autre que le Poitevin de ce nom , le futur préfet du prétoire des Gaules (1).

« Entre tous les avantages que les sentiments d'amitié du saint frère (moine) Qiiiritianus (ou Quintilianus) (2) m'ont

(l) C'est le sentiment de D. Rivet (Hist. îitt. de la France, t. II, p. 142).— Labbe, Biblioth. nov.} t. I, p. 50: « Exuperanlius Pictavus, prœfectus prœtorii Galliarum.»— Nous ne comprenons pas comment Vallarsi, le savant éditeur des œuvres de saint Jérôme , a pu confondre l'Exuperantius à qui écrit ce saint docteur avec l'Exuperantius dont parle Palladius, ce dernier ayant été l'ennemi, et non l'ami de l'illustre solitaire de Bethléem. D'autre part, on peut s'étonner du sens que D. Rivet a donné à cette lettre. Nous la publions en entier, afin que le lecteur puisse juger jusqu'à quel point les considérations de D. Rivet sont inexactes. Saint Jérôme n'appelle point Quintianus, frère d' 'Exuperanlius, et il ne dit pas, non plus, que ce Quintianus habitait avec lui au désert; il souhaite seulement que Dieu donne à Exuperantius le moyen et la tacilité de venir le voir dans sa solitude avec le saint frère (moine) Quintianus , « ut expeditum cura sancto fratre Quintilinno (le ms. de Vérone l'appelle Quintianus) ad nos cito facial navigare. » (S. Hieron., Episl. cxlv, apud Patrol. lal., t. XXU, col. 1 191-1 192).

(•2) Nous avons vu plus haut que nos manuscrits appellent parfois Quintinianus, le saint évêque de Poitiors. Entre Quintinianus et Quintilianus la ditféronce n'est pas grande.

procurés, le plus grand, assurément, est d'avoir uni mon cœur au vôtre, encore que votre visage me soit inconnu. Qui, en effet, n'aimerait pas un homme qui, sous les insignes et sous l'habit du guerrier, accomplit les œuvres des prophètes, qui assujettit l'homme extérieur, dont les tendances sont si différentes, à l'homme intérieur formé (comme dit l'Apôtre) à l'image du Créateur? Aussi n'hésité-je pas à vous provoquer à une correspondance , et à vous prier de me fournir souvent l'occasion de vous répondre : ce qui me permettra d'écrire avec plus de liberté. Pour le moment, il suffit à la prudence de vous faire souvenir de cette sentence apostolique : « Es-tu lié à une épouse, ne cherche pas à te » dégager; mais es-tu libre, ne cherche pas femme, » c'està-dire le lien contraire à la liberté. D'où il suit que quiconque est soumis au devoir conjugal est enchaîné. Or quiconque est enchaîné est esclave ; donc celui qui en est dégagé est seul libre. Mais, puisque vous jouissez de la liberté du Christ; que vos œuvres et vos aspirations sont tout autres ; que vous êtes , pour ainsi dire, entré dans la maison de Dieu , vous ne devez pas descendre du toit pour aller quérir une tunique (Luc, xvn, 31), ou regarder en arrière, ni quitter le manche de la charrue [Luc, ix, 62). Imitez plutôt Joseph , et laissez votre pallium entre les mains de l'Égyptienne, pour suivre le Seigneur Jésus , qui dit dans l'Évangile : « Quiconque ne quitte pas tout , ne porte pas sa croix et ne me suit pas, ne peut être mon disciple » [Math., x, 38). Jetez de côté le fardeau du siècle, ne courez pas après les richesses, que l'Évangile compare aux difformités des chameaux (camelorum pravitatibus) ; envolez-vous au ciel, léger et dégagé de tout , et que le poids de l'or n'arrête pas l'essor de vos vertus. Certes , je ne veux pas dire que vous soyez avare; mais si j'ai bien compris Quintianus, vous

désireriez achever votre carrière, vous saturer du monde, au lieu que le Seigneur nous ordonne de nous dégager. Si donc ceux qui possèdent des biens et des richesses ont ordre de tout vendre et de tout distribuer aux pauvres, et de suivre ainsi le Sauveur, comment pourrez-vous échapper à cette loi? Ou vous êtes riche, et alors vous devez agir conformément au commandement; ou votre fortune est médiocre, et dans ce cas vous ne devez pas chercher à augmenter ce que vous devez abandonner un jour. Nos offrandes ne plaisent au Christ qu'en proportion de la générosité avec laquelle nous les faisons. Personne ne fut plus pauvre que les Apôtres, et personne n'a autant quitté pour le Seigneur. Cette pauvre veuve de l'Évangile , qui mit deux petites pièces de monnaie dans le tronc du temple , est préférée à tous les riches , parce qu'elle donna tout ce qu'elle avait. Vous aussi , ne cherchez pas à acquérir de quoi offrir; donnez plutôt ce que vous avez acquis, afin que le Christ reconnaisse en vous son enrôlé volontaire ; que le Père, plein de joie, vous accueille à votre retour d'un pays lointain , vous revête de la robe des enfants , vous mette au doigt l'anneau , immole pour vous le veau gras , et, vous délivrant de toute entrave, vous permette de venir à travers les mers jusqu'à moi, avec le saint frère Quintilianus. Maintenant j'ai frappé à la porte de l'amitié ; si vous ouvrez , vous recevrez souvent ma visite. »

Ainsi écrivait saint Jérôme, du fond de sa solitude, h notre illustre compatriote Exuperantius, qui, on le voit par cette lettre, était un chrétien d'une vertu éminente, même au milieu du monde. Comme toutes les grandes âmes de son temps , il sentait un vif attrait pour la solitude ; mais le désir de parcourir jusqu'au bout la carrière politique lui fit fermer l'oreille aux inspirations d'en haut. Il rendit, en effet,

d'immenses services à son pays, notamment en pacifiant les troubles de l'Armorique ; mais en tombant victime d'un assassinat dans la ville d'Arles (42.4) (1), il regretta sans doute de n'avoir pas consacré uniquement à Dieu les talents qu'il en avait reçus.

Quant à Quintianus, nous le voyons par cette lettre , il avait fait un voyage en Orient, étant déjà moine, les religieux, à cette époque, moins encore qu'aujourd'hui, ne faisant vœu ni de clôture, ni même de stabilité. C'est par lui vraisemblablement qu'Exuperantius, son parent ou tout au moins son intime ami , reçut les conseils si utiles et si pratiques de l'illustre solitaire de la Syrie. Bien plus, nous ne faisons aucune difficulté de l'identifier avec le saint évêque de Poitiers du même nom. Le synchronisme, l'origine poitevine d'Exupérantius, la profession monastique , commune au Quintianus de la lettre de saint Jérôme et au Quintianus évêque de Poitiers, tout concourt à nous confirmer dans cette conjecture historique. Ce fut, on peut le croire, à son retour d'Orient qu'il fut élevé, comme nous l'avons dit, sur le trône épiscopal de Poitiers. Il laissa en mourant une mémoire digne des éloges que lui décerna saint Jérôme ; le monument de saint Hilaire l'atteste suffisamment. Peut-être son corps fut-il transporté en Bourgogne au ixe siècle. Dans cette hypothèse , on pourrait croire qu'il est ce Quintianus inconnu , évêque et confesseur, inscrit dans quelques martyrologes, au 1er juillet, à côté de saint Léontius, évêque d'Autun (2).

L'abbaye de Saint-Hilaire-le-Grand était , depuis sa fondation, comme l'école religieuse où se formaient les futurs

(1) Labbe, Biblioth. nov., t. I, p. 50.

(2) Bollancl., Act. SS., t. I julii, p. 49.

évêques de Poitiers. Gelasius, qui succéda à Quintianus , en fut également tiré. On dit même qu'il en était abbé. Cependant nos monuments sont aussi muets sur sa vie que sur celle de son prédécesseur, bien que son culte ait été plus solennel et mieux conservé dans l'Église de Poitiers. Dans tous les manuscrits liturgiques du diocèse, sa fête est inscrite, avec celle de saint Justinus, le 26 août (1). Mais il nous est impossible de fixer, même approximativement, l'année de son bienheureux trépas. Comme tous les premiers successeurs de saint Hilaire, il voulut que son corps reposât près de la tombe vénérée de ce grand Docteur, qui avait été probablement son père dans la foi. Plus tard, ses reliques furent renfermées dans une magnifique châsse, « faicte, dit un » vieil inventaire du xve siècle (2) , par manière de ymage » de evesque assis en chère, avecquez mictre et crosse, et » ung bel émail davant la poiterne de ladicte châsse , que » donna feu Asselin Reygne, jadiz thésaurier de céans; » lequel émail est doré , ou mailleau (au milieu) duquel a » ung ymagine de Nostre-Dame et ès deux coustez , deux » ymages , chascun tenant ung escusson des armes dudict » feu messire Asselin Pieyne. » Nous avons vu plus haut que cette châsse, aussi bien que celles de saint Fortunat, de sainte Abre et de sainte Triaise , furent profanées et emportées par les huguenots en 1562. Les chanoines purent néanmoins sauver du pillage (3) « le haut de la crosse de sainct » Gellays , et depuis de la main et bras de ladicte crosse ; .. . » plus deux pierres estans enchâssées au bout de la mitre » dudict sainct Gellays. »

Était-il né dans les environs de Niort ? Une église et un

(1) Bolland., Act. SS., t. V aug., 763, 817.

(2) Mém. Soc. ant. Ouest, t. XIX, p. 145.

(3) Loc. cit., p. 213.

village portant son nom, et dont les origines remontent à une antiquité très-reculée (1), nous le feraient croire. En 1109, Hugues de Lusignan, qui possédait cette église en vertu des usurpations féodales, en fit don, de concert avec Hugues le Brun et Rorgon, ses enfants, à Pontius, abbé de Cluny, son parent (consanguineus meus) (2). Ce prieuré fut richement doté , comme on le voit par les Pouillés du diocèse.

Après saint Gelais, Anthemius fut élu évêque de Poitiers. Nous ne pouvons ici nous dispenser de faire observer que ce nom rappelle celui de l'un des derniers empereurs romains en Occident. De même, les noms de Pascentius, Quintianus, Gelasius sont des surnoms connus parmi la haute aristocratie romaine. Il est donc probable que ces premiers successeurs de saint Hilaire , tous sortis du monastère de Saint-Hilaire-le-Grand , appartenaient à de puissantes familles du pays, et étaient du nombre de ces moines de noble race, dont parle Sulpice Sévère , qui excitaient l'admiration de leurs contemporains par la grandeur de leur sacrifice et de leur pénitence.

Néanmoins, nous sommes obligés de l'avouer, aucun document ne nous a été transmis sur la vie d'Anthemius ou, comme disait le peuple, de saint Anème.

Un seul événement se rapporte à son épiscopat , et nous ne le racontons qu'avec tristesse. Le grand thaumaturge des Gaules, Martin, après avoir gouverné pendant plus de vingtsix ans l'Église de Tours avec l'éclat, les succès et la sainteté que le monde entier admire encore , rendit son âme à Dieu dans la petite ville de Candes. Il y avait, dès lors, dans cette localité, une basilique assez considérable. Les clercs qui en

(1) On a trouvé naguère à Saint-Gelais un triens mérovingien (Dullet. Soc. stat. des Deux-Sèvres, 1864, p. 40).

(2) Mabillon., Annal. Dened., lib. LXXI, n° 75.

desservaient l'église avaient entre eux quelque différend. Le saint évêque de Tours, n'écoutant que son zèle et son cœur paternel, résolut d'aller rétablir parmi eux la paix du Christ. 11 quitta sa ville épiscopale vers le commencement du mois de novembre de l'an 397 selon les uns , de Tan 400 selon les autres (1). Il n'ignorait pas que sa fin était proche, ayant eu sur ce point une révélation divine ; mais comment Martin aurait-il pu ne pas s'oublier lui-même quand il s'agissait d'une œuvre de charité? Un nombreux cortège de disciples l'accompagnait , comme toujours , dans cette course apostolique (2) . Pendant plusieurs jours , il ne songea qu'aux intérêts de Dieu ; mais lorsque sa mission fut remplie , son corps épuisé s'affaissa. Comprenant que l'heure suprême va sonner pour lui, il se fait porter dans le sanctuaire pour y attendre le moment de l'appel de son Créateur. Alors commence cette scène sublime que l'Église a rendue immortelle par ses chants sacrés. Le visage rayonnant et les yeux tournés vers le ciel, Martin est là couché sur un cilice recouvert de cendres, « Père, lui disent ses disciples désolés, pourquoi » nous abandonnez-vous? Entre les mains de qui nous » laissez-vous orphelins? Voici que des loups dévorants » vont envahir votre troupeau ; qui nous protégera contre » leur fureur? Nous savons que vous soupirez après le » Christ ; mais, ô père, votre couronne est assurée ; le retard » n'en diminuera ni le mérite ni la grandeur. Ayez donc » pitié de nous, et ne nous abandonnez pas ! » Et le saint vieillard, ému de tant d'amour filial : « Seigneur, s'écrie-t-il » en s'adressant à Dieu avec simplicité, si je suis encore » nécessaire à votre peuple, je ne refuse point le travail.

(I) Tillemont, Hist. ecclés., X, 779.

(1) « Ita profectus cum suo illo, ut semper, frequentissimo discipulorum sanctissimoquc comitatu. » (Sulpic. Sever., Epist. m ad Bassulam socrum suam.)

» Que votre volonté soit faite ! » Et il demeura ainsi, pendant quelques jours, entre la vie et la mort, en proie à une fièvre ardente, mais le cœur et les yeux incessamment fixés au ciel. Comme ses disciples le suppliaient de leur permettre d'étendre au moins, sous ses membres glacés par le froid, une simple natte de jonc : « Non ! non ! répondit-il, la cendre » et le cilice, voilà ce qui convient à un véritable chrétien ! » Si je vous donnais un autre exemple, j'en serais respon- » sable devant Dieu. »

Une autre fois, les prêtres qui étaient accourus à la nouvelle de sa maladie lui proposant de le changer de position sur sa couche : « Laissez-moi, leur dit-il, laissez-moi regarder » vers ce beau ciel, où mon âme va s'unir au Seigneur ! » Au même instant , l'esprit infernal osa se présenter devant lui : « Que viens-tu faire ici , bête cruelle ? lui cria le saint » moribond. Tu n'y trouveras rien qui t'appartienne. C'est » le sein d'Abraham qui recevra mon âme. » Et, ce disant, cette âme bénie prit son vol vers l'éternelle patrie.

Les échos de la douleur publique, et peut-être aussi les Anges des disciples du bienheureux pontife , répandirent rapidement la nouvelle de sa maladie et de son trépas. Une foule immense du Poitou et de la Touraine accourut à Candes pour être témoin de la mort d'un saint, et quelquesuns avec l'intention de revendiquer la possession de son corps. Ce corps, que tant de jeûnes et de macérations avaient rendu presque difforme, fut, pour ainsi dire, transfiguré par la mort. Son visage devint resplendissant comme celui d'un Ange, ses membres plus blancs que du lait (lacté candidior). Un tel spectacle ne fît que confirmer les Poitevins, et les moines de Ligugé en particulier, dans la pensée de faire tous leurs efforts pour s'emparer de ses glorieuses dépouilles.

Ils osèrent même manifester hautement leurs prétentions. Ils disaient aux Tourangeaux : « Martin a été notre » moine ; nous le revendiquons comme un trésor qui » nous a été donné par Dieu lui-même. Qu'il vous suf- » fise d'avoir joui de sa conversation, d'avoir été son » convive, d'avoir été fortifiés par ses bénédictions et glo- » rifiés par sa puissance miraculeuse durant les longues » années de son épiscopat. Certes, ces privilèges sont » assez nombreux pour que vous vous en contentiez. Pour » nous , nous ne demandons que la liberté d'emporter son » corps inanimé. » Les Tourangeaux répondaient : « Vous » nous dites que les œuvres de sa puissance miraculeuse » doivent nous suffire ; mais, sous ce rapport, il a plus fait » parmi vous que parmi nous. Il vous a ressuscité deux » morts, à nous un seul ; et, comme il le disait souvent lui- » même , son pouvoir surnaturel a été plus grand avant » qu'après qu'il fut évêque. Il faut donc qu'il supplée , du » moins dans la mort, à ce qu'il n'a pas accompli pendant » la vie. C'est un dépôt qui vous a été enlevé et que nous a » transmis Dieu lui-même. Aussi bien, si l'on considère » l'antique tradition des Églises, c'est dans la ville où il a » reçu l'onction sainte quel'évêque doit avoir son tombeau. » D'ailleurs, si c'est en vertu de la priorité de votre mo- » nastère que vous le réclamez , sachez qu'il en avait établi » un près de Milan avant le vôtre (1). »

La nuit survint avant la fin de la discussion. Les deux partisse séparèrent en deux camps, dans la basilique où reposait le corps du bienheureux. Les Poitevins, sûrs de l'emporter le lendemain par la force du nombre , se livrèrent sans souci au sommeil. Profitant de cette négligence,

(I) S. Gregor. Turon., Hist. Franc, I, 43.

les Tourangeaux font passer le cercueil par une fenêtre , tandis que des bras vigoureux le reçoivent au dehors , le placent sur un bateau et voguent à force de rames vers la ville de Tours , en chantant avec enthousiasme des cantiques d'actions de grâces. Les Poitevins, éveillés par l'écho de ces voix joyeuses , s'aperçoivent que le trésor a disparu , et ils n'ont plus qu'à reprendre avec confusion le chemin de leur pays. Tel est, du moins, le récit que nous a transmis Grégoire de Tours.

Bien peu d'années après sans doute (1) , saint Anthemius expirait, loin de sa ville épiscopale, dans le village de Jonzac, au diocèse de Saintes , où son tombeau et ses reliques ont été constamment l'objet, jusqu'à nos jours, de la vénération du peuple. Aussi l'Église de Saintes , plus encore que celle de Poitiers , célébrait-elle sa fête, le 3 décembre , avec une solennité particulière. Son nom, néanmoins, est inscrit dans plusieurs de nos calendriers liturgiques (2).

Au moment où saint Anthemius descendait dans la tombe, l'horizon était sombre et menaçant. Une multitude innom-

(1) C'est du moins le sentiment que nous embrassons après plusieurs auteurs, à cause du grand nombre d'évêques marqués dans nos catalogues entre Anthemius et Adelphius, qui vivait au commencement du vie siècle. Toutefois, si ce que Du Saussay dit de notre saint évêque,dans son Martyrologium Gallicanum, au 3 décembre, était appuyé sur des preuves solides, il faudrait avouer qu'Anthemius serait mort, exilé par lesWisigoths, en Espagne, par conséquent après l'an 410 : « Natalis sancti Anlhemii episcopi Pic-

» taviensis et martyris ac sociorum A Carolo Magno dilectione ac esti-

» matione habitus; primum Aulse Abbas seu regius archicapellanus ab » eodem factus est. Paulo post ad Pictaviensis Ecclesiae regimen evec-

» tus » Mais toute cette légende est manifestement apocryphe, et ni la

date ni les faits ne peuvent s'appliquer à notre saint Anthemius. Il accompagne Charlemagne en Espagne, est tué par des Sarrasins qui avaient feint de se convertir; son corps est apporté par Charlemagne à Jonzac, dans l'église dédiée aux saints martyrs Gervais et Protais, et enfermé ensuite par le même prince dans un précieux reliquaire.

(2) Dans les bréviaires de 1682 et de 1755 sa fête est marquée du rite double, et dans le Propre des saints de l'abbaye de Saint-Hilaire-le-Grand, elle est denu-double.

brable de barbares, de toutes races et de toutes nations, s'abattait, comme une nuée de sauterelles, sur la Gaule entière, qui bientôt ne fut plus qu'un monceau de ruines (407). L'œuvre d'Hilaire et de Martin semblait détruite. Mais Dieu, qui sait transformer les pierres mêmes en enfants d'Abraham, fit sortir la vie de cette immense hécatombe. Un siècle ne s'était pas écoulé que Clovis était chrétien et le catholicisme vainqueur avec lui.

Dom François CHAMARD , Bénédictin de V abbaye de Ligugè.

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