‹ Origines de l'imprimerie en GuyenneChapitre 1 sur 16 · Origines de l'imprimerie en Guyenne · texte numérisé non relu

Origines de l'imprimerie en Guyenne

Un travail sur les origines de l'imprimerie peut entrer, selon moi, dans les publications d'une Société de Bibliophiles. Vainement on m'a objecté que ce travail, s'il est entièrement composé de pièces inédites, doit ëtre publié dans une collection de documents historiques et non par une société d'amis des livres rares, et que, s'il renferme, sous une forme nouvelle, des renseignements déj/ connus, il doit trouver place dans les publications qu'une académie ou un auteur quelconque peuvent thire imprimer où et quand bon leur semble, i'ai pensé qu'en plaçant en tête d'un recueil publié pour des Bibliophiles d'une province, un résumé des renseignements connus sur l'origine de l'imprimerie dans . cette province, et en y aioutant quelques renseignements inédits, ie pourrais être utile à plusieurs, sans nuire à qui que ce soit et à quoi que ce soit. J'ai donc placé cette notice en tëte des T,nl..-r-rs des Bibliophiles de Guyenne.

Je publie mes notes non comme un travail complet, mais comme une base informe, sur laquelle d'autres pourront construire un monument plus étendu et peut-être définitif.

Cette notice, vaille que vaille, conservera à mes renseignements inédits leur priorité, et témoignera à mes collègues de la Soci¢:r:} des Bibliophiles de Guyenne de mon zèle et de ma sympathie pour l'oeuvre entreprise en commun.

§ I.--La même incertitude qui plane sur la date précise de Pinvention de l'imprimerie règne sur l'époque de l'importation de cette découverte à Bordeaux. Par suite de la déplorable facilité avC laquelle se forment les opinions humaines, il est arrivé qu'un imprimeur habile ayant établi à Bordeaux, en 57.',. , une imprimerie supérieure .a toutes celles de ses prédécesseurs, il a passé longtemps pour certain que Simon Millanges avait été le premier imprimeur établi à Bordeaux. De nos jours, cette opinion n'est pas tout à fait abandonnée, et elle est encore formulée, sans broncher, par quelques érudits iouissant d'ailleurs d'une réputation justement méritée. Je rne bornerai .a en citer un exemple récent; il est pris clans un de ces livres destinés « un grand succès de librairie, comme notre époque en a vu beaucoup, t que la postérité aura peut-être de la peine à comprendre, à moins que quelque déluge de barbarie n'engloutisse, dans un immense cataclysme, la nouvelle Babel,que l'imprimerie

O|G|E5 DE L'IMPP, IMERIF,

moderne est en train d'élever. Mon exemple est fourni par l'Histoire de l'imlarimerie , qui fait partie du Livre d'or des métiers, publié, il y a peu d'années, par MM. Paul Lacroix, Édouard Fournier et Ferdinand Séré. On y trouve (page 53) ces mots : « Bordeaux » ne se donna une inaprimerie, celle de Millanger (sic], » qu'en 1572 » (i).

Aujourd'hui, cependant» les bibliologues s'accordent généralement à faire reculer la date de l'introduction de l'imprimerie à Bordeaux jusqu'à l'année 1520, et je ne puis mieux indiquer cette nouvelle étape de la science qu'en me servant des notes fournies par l'éminent bibliographe bordelais, M. Gustave Brunet, à M. P. Deschamps, pour l'article Bltrdigala dans le Dictionnaire de géographie ancieme et moderne à l'usage du libraire et de l'amateur de livres, Paris x867, Didot, in-8.

Dans cet article, M. Gustave Brunet établit que le premier ouvrage impriraé à Bordeaux est le Summa diversarum questionum..., achevé d'imprimer par Gaspard Philippe le 8 décembre 5zo, et réimprimé, en 5z4, par Jean Guyart. M. Gustave Brunet ajoute que M. Jean-Charles Brunet, après avoir décrit consciencieusement les deux volumes, prétend qu'il est peu probable que l'imprirnerie bordelaise ait débuté par un ouvrage aussi considérable. Il semble ainsi affirmer que Gaspard Philippe, s'étant défait de son établissement à Bordeaux en  5z4, après avoir formé

(l) Dans la mëme page, ces messieurs ont laissé imprimer que la ville de Chablis avait eu une imprimerie au quatorzième siècle!! Qui peut répondre de soi-m.me et de son mprimeur

EN GUYENNE. 7 des élèves en état de le remplacer, revint à Paris, où il avait déià imprimé en 499 et 15o8.

§ II.--Il est inutile de constater comment, par qui et "a quelle époque avaient été propagées les diverses opinions successivement ou simultanément adoptées sur l'origine de l'imprimerie dans nos contrées. Htons-nous de dire que la date de l'introduction de l'imprimerie en Guyenne» ainsi ramenée de  57-- à  5.o, constitue une anaélioration notable; néanmoins cette nouvelle date est encore inexacte, rnatériellement et moralement.

Si jusqu'ici personne n'a découvert aucun livre inaprimé en Guyenne au xv« siècle, il n'est pas moins certain qu'il y a eu des imprimeurs à Bordeaux antcrieurement à i5-o et probablement avant l'an 5oo. Aux époques où l'on a placé successivement l'introduction de l'imprimerie "à Bordeaux, près d'un siècle selon les uns, plus d'un siècle selon les autres, s'était écoulé depuis que l'imprimerieavait été inventée. Des imprimeurs s'étaient établis dans toute l'Europe : en Allemagne, en Italie, en Angleterre, en Espagne, dans toutes les provinces de France, dans un grand nombre de petites villes, et l'on voudrait que Bordeaux, capitale d'une immense province, siége d'un vaste archevêché, d'un parlement très-étendu, d'une université célèbre, etc., se soit volontairement privée, pendant si longtemps, des ressources qu'offrait cette vieille découverte, soit pour le gouvernement politique d'une aussi vaste province, soit pour l'administration de la justice, soit pour l'enseignement universitaire, soit pour l'administration financière, féodale, militaire, etc., cela n'est pas vraisemblable.

8 OI'{IGINES DE L'IMPIIMERIE Tout autour de Bordeaux, dcs villes de quatrième ct de cinquième ordre avaient eu dcs imprimeries et la grande et importante cité de Bordeaux, dans un temps où la plupart des imprimerics étaient pour ainsi dire ambulantes, aurait obstinément fermé ses portes à tout imprimeur, lorsque plus de quarante villes françaises s'en étaient servies; cela n'est ni vraisemblable, ni possible.

Au contraire, on peut très-bien admettre comme vraisemblable " que tous les ouvr-ages imprimés à Bordeaux, avant 1520, et qui peut-être n'avaient pas une grande importance, ont tous péri, ou que les premiers imprimeurs venus à Bordeaux se sont bornés, comme beaucoup d'autres de leurs confrères, établis dans d'autres ,illes, "a réimprimAr des ou',,rages déj'a publiés et auxquels ils se gardaient de changer soit le nom de l'imprimeur, soit le millésime qui pouvait le mieux en assurer le débit. Dans les premiers temps de l'imprimerie, la contrefac, on et l'imitation complète d'un livre imprimé paraissaient choses aussi liciteset aussi nécessaires que la transcription exacte d'un manuscrit; or, on ne connaît aucun privilége accordé à un imprimeur avant 1509, et ce n'est qu'après l'usage des priviléges de librairie qu'on a signalé des livres imprimés é Bordeaux.

Puisque le hazard seul a consêr,é iusqu'à nous un ou deux exemplaires au plus de quelques-uns des innombrables ouvrages composés par tous les imprimeurs établis en Guvenne pendant une période très-avancée

(i) Nantes, Poitiers, Limoges, Angoulëme, Toulouse, Barcelonne, etc.

du xv" siècle, il est plus naturel de supposer soit que les premiers itnprimeurs n'ont imprimé, à Bordeaux, que des contrefaçons, soit que tous leurs labeurs ont été anéantis, que d'admettre, contre toute vraisemblance, que, lorsque tant d'autres villes françaises avaient déjà reçu des imprimeurs, une ville aussi importante que Bordeaux n'avait pas voulu s'en servir. § III.--Des considérations d'une autre nature semblent donner des forces nouvelles à ces conjectures. Ainsi, il peut résulter des termes de la rubrique du premier article des constitutions synodales de l'archevêché de Bordeaux, imprimées par Jean Guyart en 1524, que ces constitutions avaient été non-seulement publiées, mais imprimées en i5oŒEE. Dans le même ouvrage, Jean de Foix ordonne, sous peine d'excommunication et de six livres d'amende, que tous les ecclésiastiques de son diocèse aient à se procurer un exemplaire de ces constitutions (fol. Cl verso). Quilibet itso rum habeant huj usmod i statuta et i I la custod ient ..... Cotiam lresentium constitutionum a]ud se habeant in scrittis signo secretarii nostri signatam. Sans doute, le mot co piam ne veut pas dire rigoureusement un exemplaire imprimé; mais il est vraisemblable que, dans un temps où très-souvent des prêtres, ayant charge d'âmes, manquaient aussi complétement d'instruction que de ressources pécuniaires, l'archevêque de Bordeaux n'eût pas songé à forcer ses prétres à avoir chacun un exetupLaire de ses ordonnances si elles n'avaient pas été imprimées, et, par conséquent, plus faciles à lire et plus faciles à se procurer; et cela à une époque où les copistes, étant devenus plus rares, leurs œuvres devaient être payées plus cher.

I O ORIGINES DE L[MPRIMERIE

D'autres vraisemblances viennent encore corroborer ces hypothèses.

Au siècle dernier, la communauté des libraires fit faire un recueil des documents qui pouvaient intéresser ses priviléges; notre bibliothèque en possède un exemplaire (n ° lO334 B.), et dans le tome ii, n ° 74, se trouve une traduction manuscrite des priviléges accorclés par Louis XI à l'Université de Bordeaux; or, on y trouve cette phrase : « Ordonnons que lesdits chance- » lier recteur, docteurs .... » bedeaux, étudiants, secré- » taires, imlarimeurs, etc. » Si la traduction était exacte, il n'y aurait plus de doute; un texte authentique constaterait qu'il y avait eu des imprimeurs à Bordeaux en 1472. Malheureusement la traduction de tous les noms énumérés dans la phrase citée est exacte, excepté pour un seul mot; le texte latin porte : cancellarium, rectorem, doctores ..... , bidellos, studentes, notarios, stationarios, sire librarios, etc., et stationarios désigne plut6t les vendeurs de manuscrits que les imprimeurs. On voit par là que ie n'ai pas été le premier frappé de ces pressentiments précurseurs de la vérité; en voici d'autres exemples " M. Bernadau (Œuvres manuscrites, t. iv,/.7.717,723 et 732), s'est trompé à peu près de la même manière que le traducteur des priviléges de l'Université de Bordeaux, et sur le même sujet dont je viens de parler. Lorsque Simon Millanges publia, en 1584,Antiquœe constitutiones sy'nodales Vasatensis diocesis, rédigées en l'an 15oo par Philippe Varagius, évêque inlartibus de Tagaste, et promulguées par le cardinal Amanieu d'Albret, évéque de Bazas, l'éditeur fit suivre ces anciennes ordonnances de deux ordonnances un peu plus

Page 1