LE GOUVERNEMENT DE RICHELIEU
Je n'ai pas cru devoir insister sur le caractère spécial de chacun des gouvernements qui se sont succédé depuis l'année 1614 jusqu'à l'année 1624. Aucun d'entre eux n'a eu ni vue nette, ni action décisive. Ils ont passé, c'est tout ce qu'en peut dire l'histoire. D'Ancre, Luynes, Puisieux, la Vieuville se sont servis des instruments que leur avaient laissés leurs prédécesseurs. Mais ils n'ont eu ni la volonté, ni la puissance d'en créer d'autres ou
d'imprimer leurs traces sur ceux qu'ils avaient entre leurs mains.
En 1624, tout change. Un homme nouveau est au ministère. Un homme dont le cœur est plein des plus hautes ambitions, la tête, des pensées les plus vastes.
Depuis plus de quinze ans que Richelieu nourrissait le désir du pouvoir, il avait mûrement réfléchi à l'usage qu'il devait en faire, quand une fois il en serait le maître. L'art de conduire les hommes avait été l'objet de sa constante étude. Pas une question importante de la politique ou de l'administration n'avait échappé à la perspicacité tenace de ses longues méditations. En arrivant au ministère, il était plein de résolutions.
Mais s'il savait vouloir, il savait attendre. Dans ses entretiens avec Villeroy, avec Sully, — les vieux routiers de l'autre règne, — il s'était imbu de la grande force des traditions et des exemples. A Rome et au milieu de la cour italienne de Marie de Médicis, il avait appris comment on marche sans désemparer, vers un but savamment dissimulé, mais toujours observé de loin \
1. Voici les propres paroles de Richelieu : <l Une fois les affaires commencées; il les faut suivre d'une perpétuelle continuité de dessein ; agir ou cesser ne devant être que par dessein et non pas par relâché d'esprit, indifférence des choses, vacillation de pensées ou dessein contraire. » Ces remarquables paroles sont extraites dc^ Fragments politiques du cardinal de Richelieu, qui ont été publiés dans la Collection des Documents inédits de THistoire de France.
Richelieu avait notamment des vues très nettes sur Tadministration intérieure du royaume. Il faut bien observer pourtant qu'il ne vivait pas à une époque où l'on pût projeter à l'avance quelque grand plan de réforme embrassant toute l'organiisation d'un grand peuple. Une société qui reposait sur des traditions encore respectées n'eût pas consenti à les laisser briser tout d'un coup. Elle eût refusé de se plier aux exigences d'un nouvel édifice social, tracé au gré des idées particulières d'un homme, si grand qu'il fût. Môme de pareils desseins n'eussent pu, .dans ce temps-là, occuper les pensées d'un homme d'Etat, à moins qu'il n'ambitionnât cette qualification de chimérique que Louis XIV, beaucoup plus tard, donnait à Fénelon.
Ce serait donc méconnaître la nature véritable du génie de Richelieu que de de lui attribuer l'un de ses vastes projets de réformation , exercice parfois dangereux , des théoriciens modernes. Richelieu avait tout le sens du possible et du pratique. Se servir des éléments qu'il avait sous la main ; étendre, fortifier les moyens d'action directs du pouvoir; restreindre ou ruiner ceux de l'opposition, telle était l'idée générale qui présidait aux conceptions administratives de ce ministre. Pour lui, le bonheur de la nation était lié au développement de l'autorité royale.
C'était là, d'ailleurs, une théorie qui ne lui était nullement personnelle. On peut dire qu'elle était dans l'air en ce temps-là. On avait tant souffert, on souffrait tant encore des excès commis par les pou-
voirs locaux et particuliers, que tout le monde (sauf les intéressés) demandait, comme un soulagement, de sentir partout la présence et la protection équitable du pouvoir central.
Cette idée, instinctive chez la plupart de ses contemporains, Richelieu l'embrassait avec toutes les forces de sa belle intelligence. 11 avait les yeux fixés sur elle, au moment où il pénétrait les détails les plus minutieux de l'administration du royaume, et où il établissait ses projets de réforme.
.Les recherches et les travaux du grand cardinal ne sont pas perdus pour nous. Les nombreux mémoires que Richelieu, aidé de plusieurs collaborateurs (en particuher de Miron, évoque d'Angers), composa sur ces matières dans les premières années de son ministère, se trouvent encore réunis dans les papiers du cardinal, conservés au Ministère des Affaires étrangères : Religion^ Marine^ Fma?iceSy . Chambre de Justice^ Vénalité des charges. Duels, Lois somptuaires; tels sont les principaux titres de ces études qui touchaient à toutes les parties de l'administration ^
Rien de plus curieux que de suivre dans ces documents la trace des premières, idées de Richelieu, de les comparer à ses actes, et de les rapprocher enfin d'une dernière œuvre dans laquelle il a, sur
1 . Ces projets se trouvent en partie dans le volume XXX Vil (actuellement 779) de la série France au Ministère des Affaires étrangères. M. Avenel en a donné une faible partie dans sa belle publication de la Correspondance et papiers d'Etat du cardinal de Richelieu (t. II, pp. 168 et suiv.).
LBS PREMIERS INTENDANTS DE JUSTICE l'H
la fin de sa carrière, donné l'expression de sa pensée définitive en matière de gouvernement : le Tes- 'tament politique. Par cette comparaison, on arrive à se convaincre que Richelieu s'appliquait avec autant d'ardeur à l'examen et à la solution des questions intérieures qu'à celle des difficultés de la politique étrangère, vers laquelle on paraît croire qu'il fut uniquement porté.
Il faut reconnaître pourtant que, si approfondis et si arrêtés qu'aient été ses projets, ils sont restés, en grande partie, lettre morte ; c'est à peine si- on relève, dans les actes de soii ministère, les traces du désir souvent renaissant de les mettre à exécution. Avec cette énergie de volonté que nous avons signalée chez Richelieu, une telle inaction semblerait étrange, si d'autres faits n'étaient là pour l'expliquer •
L'œuvre de Richelieu a été surtout la résistance contre la domination de la maison d'Autriche en Europe. Les circonstances au milieu desquelles il vécut, au milieu desquelles il prit le pouvoir, firent de lui l'ouvrier de cette grande entreprise. C'est sur Ce point que toute sa force dut se porter. Il y appliqua celle de la France.
Tout Ce qUHl fit dans l'administration intérieure tie fut qu'un échafaudage provisoire, qu'il comptait renverser et i*emplacer au lendemain de la victoire * C'est au jour. de là paix définitive qu'il remettait î^exécSutidn de ses projets pacifiques. On peut affirmer qu'il ne se serait point laissé détourner de ses nobles tràVaux, même par l'esprit de conquête;
112 Les PftBMIEBS HrreNDAlITS DE JCSnCE
Mais la mort vient comme un voleur. Il n'avait point terminé la première partie de sa tâche, qu'elle remporta. Son successeur immédiat poursuivit' Tœuvre de la guerre et négligea celle de la paix. Il faut aller jusqu'à Golbert pour que le dessein, conçu par Richelieu, soit repris avec une sollicitude égale, et pour qu'un effort du moins soit fait dans le but d'élever la France au sommet où il avait rêvé de la porter lui-même.
Ces considérations générales ne nous éloignent pas du sujet particulier que nous traitons. Elles nous permettent d'établir sur un fondement solide et rationnel les deux propositions dans lesqueUes nous résumons l'histoire des intendants sous l'administration de Richelieu, à savoir :
1^ Que Richelieu n'innova rien en principe sur la question des intendants ; 2^ qu'il eut sur le développement de cette institution une influence purement transitoire et actuelle, tenant surtout à l'autorité de sa propre personne et à la nécessité des circonstances dans lesquelles on se trouvait alors.
Si l'on admet, en effet, les idées générales que nous avons exposées plus haut, on ne s'étonnera pas que l'histoire des intendants, sous le ministère de Richelieu, soit comme un reflet de l'histoire de ce ministère même. Il ne bâtissait pas pour l'avenir, aussi ne songea-t-il point à rechercher d'autres matériaux que ceux qu'il avait sous la main et qu'à les utiliser selon les besoins du moment.
On ne s'étonnera pas de voir l'histoire des inten-
dants SOUS Richelieu se diviser en deux périodes très faciles à distinguer, et qui correspondent aux deux phases de la grande entreprise qui fut l'axe de tout son gouvernement.
Dans la première période, qui va de 1624 à 1631 , Richelieu sent que son autorité est chancelante encore. Des préoccupations personnelles l'absorbent. Il se contente, en ce qui concerne l'administration intérieure, de suivre les errements de ses prédécesseurs.
Après 1631, Richelieu est le maître. Il est tout à sa grande œuvre. Il la prépare de tous ses efforts.
Alors, par tout le royaume une activité immense se manifeste. En ce qui concerne l'institution des intendants , cette activité est teHe qu'on a pu la prendre pour une fermentation et une première éclosion.
Toutes les provinces voient tour à tour arriver et se succéder chez elles, des hommes venus de la cour. Ils exercent leurs pouvoirs avec une énergie si implacable, ils sont si fortement soutenus par ceux qui les envoient, que leur établissement semble émaner d'un principe nouveau. Ce sont les mêmes pouvoirs et c'est la même institution, mais ce sont d'autres hommes, et surtout ils sont autrement dirigés. Les nécessités du gouvernement rendent leur présence et leur séjour plus nécessaire. Les provinces s'habituent à leur autorité et le pouvoir s'habitue à leurs services. Bientôt on ne pourra plus se passer d'eux ; et leur existence, d'abord pu-
rement accidentelle, sera proclamée par les plus importants de tous les actes publics.
Mais ce n'est pas Richelieu qui présidera à cette dernière transformation ; elle se fera au lendemain même de sa mort, et l'on ne peut pas dire qu'il l'aurait approuvée.