V. Guyot, Traité des Offices {loc. cit
3. Les Mémoires de Richelieu parlent plusieurs fois incidemment de l'institution des intendants. Dans une instruction au roi qu'il adressa à Louis XIII et qu'il reproduit dans ses Mémoires, le cardinal dit : « Qu'il falloit considérer les gouverneurs qui étoient plus aisés à faire faux bond à leur conscience et manquer à leur devoir... et leur donner de si bons surveillans qu'ils ne pussent estre emportés par leur mécontentement quand ils s'y voudroient abandonner (a° 1632. Éd. Petitot, t. VII, p. 174.) En l'année 1633 (t. VII, p. 329), Richelieu fait observer « qu'il envoya l'année précédente des commissaires dans les provinces poui- poursuivre les rebelles qui avoient trempé dans la révolte do Monsioui' >'^.
porte l'origine de l'institution à l'année 1633 et son développement complet à l'année 1637 '. Le chancelier Séguier, qui devait savoir à quoi s'en tenir, la met expressément en 1635 '. M. Gaillet, après une mûre étude, fixe, d'après les commissions, le développement décisif de l'institution à l'année 1637 '. Les autres historiens généraux ou spéciaux, selon qu'ils se laissent entraîner par les affirmations de leurs prédécesseurs, ou convaincre par les documents particuliers qu'ils ont sous les yeux, oscillent entre ces diverses dates, ou se prononcent, quelquefois avec hésitation, pour l'une ou l'autre.
Nous-méme, après avoir lu quantité de documents connus ou inconnus sur cette question, nous hésiterions aussi, s'il ne nous souvenait de la remarque que nous avons faite en débutant, remarque qui a dirigé toute cette étude, à savoir qu'en cette matière, il n'y a point d'idée générale, et que l'histoire des intendants jusqu'à l'époque de Louis XIV n'offre qu'une série de cas particuliers : les commissions diffèrent l'une de l'autre, ainsi que les commissaires eux-mêmes.
L'idée d'un édit d'établissement étant rejetée, on n(; peut attribuer à aucune commission la portée
1. V. le discours d'Orner Talon, dans ses Mémoires (CoUect. Micli. et Poujoulat, p. 24G.)
2. V.les paroles de Séguier pour la défense des intendants dans la conférence qui eut lieu le 8 juillet 1048 chez le duc d'Orléans, rapportée au Joannd /In Paiicmcnt, in-4o, 1649, p. 28.
Lt. V. Caillet , .{(biiinislration de Hirhcliou {V<^ édit., PI). 4S-49 : 2" édit., t. I, p. Gl et suiv.).
d'un acte général, et l'historien doit se contenter de suivre lentement et péniblement la lente et pénible évolution d'un progrès qui n'a rien de fixe ni de précis.
C'est ici le moment d'établir d'une façon décisive que l'idée et la résolution de l'établissement définitif des intendants doit être absolument rejetée de l'histoire de Richelieu. S'il se servit de leur concours, ce fut à titre purement provisoire. Il craignait de leur donner une situation trop forte. Il semblait prévoir les scandales auxquels leur arbitraire allait se livrer dans les plus honteux marchés de la régence d'Anne d'Autriche, prêtant alors trop réellement le flanc aux attaques des parlementaires et déshonorant l'autorité souveraine responsable de leurs excès, comme elle l'était de leur usurpation.
A l'appui de l'opinion que je viens d'exposer et qui tranche si nettement avec l'opinion généralement reçue, je puis, en dehors du détail particulier des faits, invoquer deux arguments : l'un, quoique purement négatif, est d'une grande force ; l'autre est tout ce qu'on peut trouver de plus positif ; il s'appuie sur les paroles de Richelieu lui-même.
J'ai eu l'occasion déjà de faire allusion à ces projets de Richelieu, rédigés par lui ou sous ses ordres, dans les temps qui précédèrent immédiatement son entrée au pouvoir. J'ai déjà dit que le globe de ces papiers sérieux est conservé au Ministère des affaires étrangères. Or, peut-on assez s'étonner que dans ces mémoires volumineux où Richelieu remue tant de questions, où il entre dans
de si minutieux détails, il ne soit pas dit un seul mot d'un développement quelconque à donner à l'institution des intendants !
Si le futur ministre dont on a dit avec tant de raison « qu'il eut les intentions de tout ce qu'il fit » avait conçu sur cette réforme les idées qu'on lui prête, s'il eût espéré faire reposer sur cette base solidement assise le projet de centralisation et d'unification qui est l'idéal même de sa pensée politique, est-il croyable qu'il n'y eût pas fait la moindre allusion dans l'abondant développement de ses projets, de ses conceptions, de ses rêves?
Quand on rencontre dans ces mémoires des projets d'ordonnances tout libellés sur la vénalité des charges, sur la suppression des offices, sur Xétablissement d'une chambre de justice, sur la police des hôpitaux, etc., comment expliquer que l'on n'y rencontre pas un chapitre intendants, où soient exposés les projets de réforme médités par Richelieu à ce sujet? — Mais, dira-t-on, c'est qu'en 1624 il n'y pensait pas. L'expérience lui apprit l'usage qu'il pouvait faire d'une institution dont il ignorait le ressort. C'est au cours de sa carrière que la grande pensée^ pivot de sa politique intérieure, surgit en lui.
Je veux bien ; mais alors que répondra-t-on aux propres paroles de Richelieu lui-même? Sur la fin de sa carrière, il écrivait ce Testament politique qui peut être considéré comme le dernier mot des préoccupations intimes de ce grand esprit. Il y touche précisément la question qui nous occupe. Et
i56 LES PREMIERS INTENDANTS DE JUSTICE
que dit-il? « Je crois, '» écrit-il dans le chapitre où il traite des réformes à apporter à l'administration de la justice, « je crois qu'il sera très utile d'en- « voyer souvent dans les provinces des conseillers « d'Etat ou des maîtres des requêtes bien choisis, « non seulement pour faire la fonction d'intendant t( de justice dans les villes capitales, ce qui peut « plus servir à leur vanité qu'à l'utilité du public ; (( mais pour aller en tous lieux des provinces, s'en- « quérir des mœurs des officiers de justice et des (c finances, voir si les impositions se lèvent confor- « mément aux ordonnances et si les receveurs n'y « commettent pas d'injustices en vexant les peu- « pies; découvrir la façon avec laquelle ils exer- « cent leurs charges ; apprendre comment se gou- « verne la noblesse, et arrêter le cours de toutes « sortes de désordres et spécialement des violences « de ceux qui, estant puissants et riches, oppri- « ment les faibles et les pauvres sujets du roi '. » Ainsi Richelieu restreignait lui-même la charge des intendants aux fonctions des maîtres des requêtes en tournée. Il ne voulait reconnaître en eux que des commissaires; il ne les voulait point installés à demeure dans les provinces; il réduisait leurs
1. V. Testament politique, 1" partie, chapitre iv; édition de 1764 (tomel, p. 21G). La lecture des deux pages du Testament qui précèdent servira à mieux expliquer encore la pensée de Richelieu. Il ne s'agit nullement pour lui d'intendants d'administration ou de finances, mais seulement de magistrats, de maîtres de requêtes, chargés de remplacer les Chambres de justice, pour surveiller les officiers sédentaires et « éviter les épines des parlemons qui fomentent des difficultés sur toutes choses ».
attributions à un simple contrôle ; il ne jugeait pas bon qu'ils se mêlassent directement à l'administration ; il ne leur accordait aucune attribution pratique en fait de finances ; enfin il leur refusait même ce titre ^intendant qui « peut plus servir à leur vanité qu'à l'utilité du public ». Ces paroles ne sont-elles pas assez formelles et sommes-nous assez loin de cette grande pensée d'organisation administrative sur laquelle se sont extasiés tant d'administrateurs maladroits de la politique de Richelieu !
Que l'on considère maintenant que les paroles que nous avons citées ont été écrites dans un ouvrage médité dès 1624, composé vers 1638, retouché et remanié par Richelieu jusqu'à sa mort ' ; que l'on rapproche des paroles si catégoriques du fait que les papiers de Richelieu ne contiennent aucun projet relatif à l'établissement des intendants ; que l'on observe encore le silence des Mémoires dictés ou composés par Richelieu pour la glorification de son œuvre, et il faudra bien avouer que Richelieu lui-même ne se doutait pas de la gloire posthume que devait lui fabriquer, à cette occasion, l'enthousiasme d'écrivains mal renseignés.
1 . Le passage qui contient cette expression de la pensée de Richelieu commence par ces mots : « L'expérience que vingt ans de la continuelle occupation que j'ai eue dans l'administration des affaires publiques m'ont acquise... » Par conséquent, il a été écrit à une époque très avancée de la carrière de Richelieu. On sait, (juc rauthonticité <lu TestiimetU puiitùjac ne peut faire aujourd'hui aucun doute. V. Journal des Savants, juillet-aoùtseptembre 1879 : Etude sur des ma.rmex d'Etat... du cardinal de Richelieu.
Mais, dira-t-on encore, comment concilier cette théorie avec les affirmations si nettes de Séguier et d'Orner Talon, eux aussi contemporains, et qui rapportent l'origine de l'institution aux années 1633, 1635, 1637? J'avoue que cette objection est forte et qu'appuyée sur des textes si positifs, l'erreur des historiens est assez excusable.
L'explication de cette contradiction apparente se trouve dans l'examen des circonstances où Sésruier et Talon prononcèrent les paroles que nous avons citées plus haut. On était aux premiers jours de la Fronde. Les parlementaires se faisaient les avocats des réclamations populaires et de la misère publique. Ils ne manquaient pas l'occasion de lier à la cause de ces douleurs lamentables celle de leurs rancunes et de leurs prétentions. Leurs vieux ennemis, les intendants, avaient prêté le flanc aux attaques.
Depuis la mort de Richelieu, le pouvoir obéré et toujours à court d'argent leur avait, pour plus de promptitude, remis entre les mains le maniement des affaires financières et de la levée des impôts dans les provinces.
Il semble qu'ils n'étaient pas sortis purs de la tentation. Les gens du parlement avaient la partie belle : Faire retomber sur les intendants tout le poids de l'exécration populaire, c'était à la fois se poser en défenseurs du peuple, satisfaire une inimitié invé-^ térée et mettre le gouvernement dans la nécessité de se priver à la fois de ses plus solides appuis, et d'avoir recours désormais aux parlements pour
o}3tenir les moyens de faire rentrer les ressources financières.
Donc le premier article des propositions de la Chambre Saint-Louis porta (( que les intendants de « justice et toutes» autres commissions extraordinai- « res non vérifiées es cours souveraines seraient (( révoqués immédiatement )>. C'est pour répondre à une attaque si habilement dirigée que le gouvernement, par l'organe de l'avocat général Omer Talon et du chancelier Séguier, apporta, entre autres raisons, à l'appui de la cause des intendants ce fait « que ce n'était pas depuis la régence que les inten- « dants existaient ; qu'ils avaient été établis par le (( feu roi depuis quinze ans, disait Talon ; depuis « treize ans, disait Séguier, et ordonnés dans tou- « tes les provinces depuis onze ans entiers, » ajoutait encore l'avocat général '.
Ainsi, on le voit, ces affirmations contradictoires étaient, on peut le dire, de circonstance. Si l'on trouvait quelque intérêt à faire remonter à une autre époque, je ne dis pas tant l'existence des intendants de justice, bien plus ancienne encore, mais du moiiu celle de leurs attributions financières (car c'était là le point en question)^, l'histoire n'a rien à conclure d'après des renseignements aussi suspects. Omer Talon et Séguier parlaient en avocats. Il faut prendre leur parole pour ce que valent les propos d'apologistes à gages. Le désaccord qui existe entre
1. V. les discours d'Orner Talon et tous les détails racontés^ tant chez lui que daiia le Jounitil (la Parlement (lac. cit.).
eux montre qu'ils n'avaient même pas pris la peine de concilier à l'avance leurs allégations.
Si l'on demande maintenant pourquoi cette période de 1633 à 1637 a été choisie^par eux de préférence à toute autre ; si l'on objecte qu'il faut bien qu'il y ait une raison à cela, que l'on ne pouvait songer à tromper si aisément des contemporains intéressés, je reconnaîtrai que la remarque est juste, mais j'ajouterai qu'elle peut se concilier avec l'idée d'un développement lent et graduel, idée qui se dégage de toute notre étude. Dans cette période du ministère de Richelieu qui précède et qui embrasse la déclaration de guerre à l'Espagne, il y eut une impulsion particulièrement puissante et qui a pu cacher, même aux yeux des contemporains^ les premiers efforts. Mais l'histoire, qui voit les choses de plus haut, ne doit pourtant point s'abstenir de mentionner ces centaines d'intendants de justice qui furent les précurseurs des lieutenants de Richelieu.
C'est de ceux-ci maintenant qu'il faudrait s'occuper avec détails, et leur histoire ne serait ni sans intérêt ni sans surprise. Mais cette nouvelle carrière dépasse les limites qui me sont fixées, Peut-être l'aborderai-je quelque jour.