A LA REYNE [ANNE D'AUTRICHE
Madame,
Si notre intérest particulier estoit la règle de nos actions nous aurions sujet de venir faire à Votre Majesté une très-humble supplication qui sans doutte
1. Quoique cette pièce sorte du cadi-e chronologique de mon étude, j'ai cru devoir la donner ici. Elle se rattache en effet à plusieurs des questions que j'ai traitées incidemment, notamment à la lutte des cours de parlements et des intendants. Elle en forme comme l'épilogue, ou plutôt elle prépare, dans l'histoire des intendants, l'entr'acte de la Fronde. On verra dans le texte de ce document quelles plaintes graves s'étaient élevées contre leur administration. Tout en faisant la part des exagérations intéressées des magistrats de la cour des comptes, on doit reconnaître que les intendants envoyés dans les provinces, sous le ministère de Mazarin, avaient, grâce à l'universelle désorganisation, résultat de la prolongation de la guerre, abusé plus d'une fois de leur autorité. Cette autorité, alors même qu'elle s'employait au service et à la défense des intérêts généraux, était universellement détestée. La fiscalité était arri-
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seroit capable de luy donner de l'estonnement. Nous la supplierions de nous vouloir faire rendre nos charges qu'elle nous oste sans le scavoir et dont presque touttes les fonctions nous sont ravyes soubz l'authorité de son auguste nom par les continuelles entreprises qui se font de tout costé et surtout ce qui est de notre juridiction.
Nous luy dirions que les Intendants des provinces prennent tous les jours cognoissance des aydes, des tailles et des gabelles qui sont la matière essentielle de notre établissement ; qu'ils font à leur phantaisie des règlements de très pernicieuse conséquence, sur ce sujet, et les exécutent à main armée sans laisser à vos pauvres sujets le remède ny le temps de l'appel; qu'en un mot chacun d'eux fait chez lui une nouvelle cour des aydes, séparée et ennemye de la notre, et que de mesme au Conseil et aux Requêtes de vostre hostel on prend à tout moment connaissance des édicts vérifiés en notre compagnie. Nous adjoutterions que si ces dangereuses nouveautés continuent et sont authorisées, il ne nous reste plus de nos offices qu'un vain nom de magistrat et qu'un fameux tiltre d'honneur qui nous deshonore puisqu'il rend désormais
rivée à son comble, et les intendants en étaient les instrumëlits. L'usage particulier et transitoire que Richelieu avait dû faire de ces commissaires redoutables menaçait de se prolonger. Permanent, il devenait un mal et un péril. Les intendants, pour durer, devaient abandonner le caractère exceptionnel et militant qui les avait accompagnés à leur origine pour entrer dans l'organisme, normal et pacifique de l'administration régulière. Le commissaire déjxirti devait disparaîti'e et faire place à Vintendant de province. Cette dernière réforme ne pouvait être accomplie que par une royauté victorieuse des dernières résistances locales. Elle devait tarder jusqu'à l'époque de la majorité de Louis XIV et du ministère réparateur de Colbert.
inutile et méprisable entre nos mains cette partie de l'authorité royalle qui nous a esté commise.
Enfin nous représenterions à Votre Majesté que ny la conduitte que nous avons tenue à vous rendre dans les occurrences, touttes les marques de respect que notre conscience nous a peu permettre ne nous a [sic] peu faire méritter ces mauvais traittemens, ny on ne peut les colorer de quelque apparence d'avantage qui revienne à Votre Majesté et à l'Estat, ou [de] l'impossibilité d'y trouver quelque remède, puisque pour nous faire justice, en rétablissant les choses en leur première et naturelle assiette et pour arrester les désordres qui tous vont à la ruine entière du peuple sans apporter aucun secours aux affaires du Roy, une parolle de Votre Majesté sera plus puissante que n'est chez les poètes celle de Neptune pour appaiser les tempêtes.
C'est, Madame, ce que nous vous dirions pour nous si nous ne considérions que nous mesmes, mais parce que nous avons appris de nos ancêtres à n'avoir point d'autres intérests que ceux de l'Estat et à mépriser tout ce qui nous touche aux prix de ce qui regarde le publicq, quelques mauvais traittements que nous recevions nous eussions tasché d'étouffer nos justes plaintes dans un silence respectueux, pour ne pas adjoutter de nouveaux soucis à la foule des soings royaux qui troublent le repos de Votre Majesté, pour assurer le notre, si nostre mal entraisnant avecq soy celui de toute la France par le désordre général qui s'est glissé dans les exactions , ne nous engageoit malgré nous a le faire connoistre à Votre Majesté et desployer devant elle les playes sanglantes de TEstat.
Nous lui dirons donc que les Intendants des provinces qui autreffois y étaient envoyés pour la recherche des malversations de toutes sortes d'officiers ne sont plus que les ministres et les exécuteurs forcés ou volontaires de l'avarice et de la cruauté des partisans, que, bien que par la connoissance qu'ils leur font attribuer en dernier ressort de toutesJes affaires, ils se soubmettent en apparence à leur juridiction pour se soustraire de la nostre, [ils] prétendent néamoins estre en droit de commander et se ventent d'estre les maistres de leurs juges parce qu'ils les payent, quoy que ce soit aux dépens du Roy, de tous les revenus duquel ils se sont emparés. De sorte qu'il n'est pas merveille si ces gens-là, qui ont depuis longtemps perdu toutte honte et toutte conscience abusent insolemment de la licence et du malheur du temps en perdant la crainte de la sévérité des loix qui estoit le seul frain dont ils pouvoient estre rettenus en quelque façon dans les limittes du devoir.
Depuis qu'on a lasché la bride à leurs désirs insatiables par les étranges inventions de mettre les tailles et tous les subsides en partys, on ne fait point dans les parroisses d'autre différence de l'arrivée d'un intendant accompagné de ses satellites, etde ses donneurs d'advis à celle d'un ennemy vainqueur, si ce n'est que contre un ennemy ouvert on pourroit consoller son malheur par la liberté d'une juste déffense, au lieu que ces gens-là étans armés de l'authorité de votre nom ne peuvent trouver de résistance qui ne soit criminelle. Pour le reste, si les soldats ennemys jettent la terreur partout où ils passent, les fuziliers des partisans font encor plus appréhender leur venue; si les ennemys pillent, les fusilliers volent; si les enne-
mys blessent, les fusilliers massacrent; si les uns font des prisonniers de guerre pour en tirer une rançon conforme aux commodités d'un chacun, les aultres emmènent des prisonniers des tailles et des gabelles dans des cachots dont on ne peut se rachepter que par plusieurs rançons puisque chacun de ces misérables qui tombent entre leurs mains, est contraint de payer pour tout un bourg, ou pour toutte une ville.
Que diray-je des meurtres, des incendies et des violemens? Si ce sont les crimes des ennemys, ce ne sont que les jeux de la fureur et de la malice brutalle des fuzilliers qui commettent tous ces mesmes désordres avecq d'autant plus d'insolence qu'ils se croient authorisés par vos commandemens et que n'ayant pas assés de cœur pour aller affronter de justes ennemys, et n'estant guerriers que contre ceux qui ne leur osent résister, ils sont plus cruels parce qu'ils sont plus lasches.
Le mal est encores que leurs inhumanités envelopent bien souvent ceux qui ont payé avec ceux qui n'ont pu satisfaire ; que pour de chetifs restes de peu de conséquence, ils ravagenttout un pays comme pour des sommes importantes et nécessaires au salut de TEstat, et que ces désordres, qui se pratiquent en l'exaction de la taille, sont multipliés à l'infiny par toutes les autres sortes de subcides et d'impositions que l'on invente tous les jours et que l'on déguise sous tant de noms dilférends, que ce ne seroit pas un petit effort de mémoire si on vouloit faire le dénombrement de tant de surcharges excessives, redoublées et comme entassées le unes sur les autres, 'jointes à cette façon inouye et barbare de les exiger, que
ceux qui s'en approprient tout le profit au préjudice du Roi, ont introduit depuis quelques temps à la ruine de l'Estat, ont réduit le pauvre peuple de votre royaume affligé à l'usage du gland et des herbes et à la vie des bestes sauvages dans les forests, parce que tout ce que Dieu a produit pour la nourriture des hommes leur est enlevé par ces impitoyables harpies et que l'honneur et la vie des subjects du Roy ne sont pas en seureté dans leurs propres maisons.
Nous ne sommes plus au temps qu'il falloit augmenter les incomodités publicques et particulières par des descriptions étudiées pour exciter la compassion. La misère est si généralle et si extrême, qu^il la faut diminuer pour la rendre croyable à ceux qui ne la croient pas, ou, pour mieux dire, elle se fait veoir à ceux mêmes qui en détournent les yeux parce qu'elle fait sentir ses incommodités à ceux qui semblent le plus estre à leur ayse et en estre plus exempts par les avantages de leurs conditions et de leur naissance.
Ce n'est pas sans sujet que la campagne presque déserte se descharge dans les villes et jusque dans les pays étrangers de la plus grande partye de ses habitans. Ce n'est pas de gayeté de cœur que tant de pauvres gens abandonnent leur labeur avecq leur foyer. C'est la nécessité et la dernière nécessité qui les font oublier l'amour si naturel du pays natal pour aller demander leur vie de porte en porte ou ils croient la pouvoir trouver ; et ce n'est pas dans le plat pays que règne seulement cette cruelle nécessité; elle a gagné peu à peu les bonnes villes si touttefois il y en a qui puisse porter légitimement ce nom. Les plainctes si souvent réitérées de tant de bourgeois de Paris
que leur commun désespoir assemble et fait accourir tous les jours à la porte du palais de Votre Majesté, des princes, et des principaux magistrats, pour demander leur soulagement avecq l'importunité et la hardiesse de gens qui ne craignent rien parce qu'ils n'ont rien à perdre, font veoir assés clairement que le mal s'est glissé bien avant dans cette grande ville aussi bien qu'ailleurs et qu'il n'y a plus personne qui ne se ressente de ces calamités que ce peu de gens qui les causent et qui en profitent.
Ce n'est pas un jeu. Madame, c'est une cangraine inévitable qui consommera en peu de temps ce pauvre royaume, si Votre Majesté n'en arreste promptement le cours.
Ne souffrez pas, Madame, que soubz vostre règne qui a eu tant de bénédictions du ciel et de la terre, (et que si nos vœux sont exaucés, il en aura tous les jours de nouvelles), la France voye ces cruels spectacles et souffre ces nouveautés pleines d'horreur avec un péril évident de sa ruyne totalle, et ne trouvés pas mauvais, s'il vous plaist, que nous ayons faict connoistre à Votre Majesté ces pernicieux effects de notre jurisdiction anéantie. Notre conscience nous oblige à vous rendre compte d'un mal qui ne peut recevoir de remode que de l'authorité souveraine et de la main puissante de Votre Majesté ; et c'est pour lui demander ce remède si nécessaire que nous lui avons porté nos très-humbles supplications qui sont celles de son pauvre peuple, avecq tout le respect et la soumission que nous lui avons, en qualité de ses très humbles..., etc.