CHAPITRE UNIQUE
Sommaire. — i. R(?capitulation. —2, Conclusions pratiques.
§ 1. RéeapKaiafion. — Nos éludes Cl recherches sur la domestication des animaux nous onl, comme pour ce qui concerne la chasse et la pèche, conduit à des données aussi nouvelles que précises et certaines. Nous allons les résumer avant de tirer les conclusions qui en découlent.
La domestication des animaux n'a pas existé pendant les temps quaternaires. L'homme fossile, éminemment chasseur et pêcheur, ne fut jamais pasteur.
Le^ premier animal domestique a été le chien. Aussi c'est le plus complètement domestiqué et le plus généralement répandu. On peut dire qu'il a accompagné l'homme partout dans les temps actuels. 11 se rencontre dans les kjoekkenmoeddings du Danemark, dépôts les plus anciens du néolithique. Il existait en Amérique et en Océanie avant la découverte de ces deux parties du monde. En Egypte, on le rencontre dès la plus haute antiquité, cinq mille ans avant notre ère. Les documents historiques les plus anciens font partout constater sa présence,
Les origines du chien domestique sont multiples. Celui d'Amérique provient évidemment d'un canidé spécial au nouveau continent . Celui d'Australie paraît dériver du chacal. Le lévrier d'Egypte est une simple modification du cabéru, chien sauvage d'Afrique. Mais comme dès la plus haute antiquité nous voyons en Egypte des chiens de races fort diverses, il faut admettre qu'il en est qui se rattachaient à d'autres espèces de canidés, très probablement surtout au chacal. En Asie, la souche de certains chiens domestiques doit être le colson et le buansu, deux espèces de chiens sauvages. Enfin les loups et les renards peuvent très bien avoir participé à la grande variation de nos chiens domestiques.
Le chat a été domestiqué dès la plus haute antiquité en Egypte. 11 provient du chat ganté resté sauvage dans la vallée du haut Nil. Il était encore peu répandu en Grèce au IV» siècle avant notre ère. Il n'a été introduit en Angleterre que vers la fin du ix* siècle.
Le furet était déjà employé contre les lapins en Espagne au I*' siècle avant notre ère.
Les anciens Égyptiens ont probablement essayé de domeS' tiquer le hérisson.
Le cochon domestique était fort répandu en Europe pendant le néolithique et l'âge du bronze. Dans l'antiquité historique il est signalé un peu partout. Il provient du sanglier, se rattachant dans chaque région au type du sanglier propre à la région.
Les équidés ont une origine plus spéciale et plus déterminée géographiquemcnt.
Le cheval a été domestiqué dans la partie centrale de l'Europe et de l'Asie, qu'il habitait à l'état sauvage. Cette domestication date-t-elle du néolithique? C'est fort probable, mais ce n'est pas parfaitement démontré. En tout cas elle était très développée à l'âge du bronze, Le cheval domestique
n'a passé d'Asie en Egypte qu'au xvirr siècle avant notre ore. Les mors de cheval, avec barre rigide ou barre brisée, datent de l'âge du bronze. La ferrure des chevaux n'apparaît que bien plus tard, entre le vn* et le ix" siècle de notre ère. Auparavant on se contentait, dans certains cas, dechausserles chevaux, et même les bœufs, avec de la peau, de la spartcrie ou des chaussures en métal, les hipposandales.
L'âne domestique, inconnu dans le préhistorique, se montre, dès la plus haute antiquité, en Egypte. C'est de là qu'il s'est répandu partout. D'après Aristote il n'existait pas encore dans l'Europe centrale au iv' siècle avant notre ère. Il provient de l'âne sauvage d'Afrique.
Le véritable chameau ou chameau à deux bosses est venu de l'Asie centrale, d'où il s'est répandu de l'Euphrate au lac Baîkal en déversant un peu sur le sud-est de TEurope. Quant au dromadaire ou chameau à une seule bosse, on ne connaît pas son origine. Il paraît plus méridional que l'autre. Il s'est surtout développé en Arabie, d'où il a passé en Grèce et en Espagne, après avoir occupé tout le nord de l'Afrique. Chameau et dromadaire sont iigurés en Assyrie dès le vu* siècle avant notre ère. Trois siècles plus tard Aristote parle de ces deux types. Nous ne les trouvons ni l'un ni l'autre dans l'ancienne Egypte.
Les stations néolithiques contiennent déjà en abondance le bœuf domestique. Il y en a même de plusieurs races qui proviennent évidemment des grands et petits bœufs sauvages existant en Europe et en Asie dans les temps quaternaires. En Egypte, le bœuf appartenant aussi à diverses races remonte jusqu'à la plus haute antiquité. Les objets recueillis dans les palafittes ou habitations lacustres robenhausiennes et de l'âge du bronze nous montrent qu'on fabriquait déjà alors du beurre et du fromage.
Le zébu ou bœuf à bosse a été domestiqué dans l'Inde
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depuis une très haute antiquité, mais ne s'est jamais beaucoup répandu au delà.
Dans la même région a eu lieu bien plus tard la domestication du bufQe de Tlnde. Elle est postérieure au iv* siècle avant notre ère. De l'Inde le buffle domestique s'est propagé dans la Perse, la Turquie, la Grèce et l'Italie.
Les débris de la chèvre domestique se rencontrent dans les stations néolithiques et du bronze. Ses représentations remontent aux temps les plus reculés de l'Egypte. Mais les chèvres domestiques préhistoriques et celles de la haute antiquité égyptienne ne paraissent pas avoir la même origine. Les premières proviennent de l'égagre ou du bouquetin qui font partie do la faune européo-asiatique, tandis que les autres descendent de la chèvre sauvage de la Thébaïde.
Le mouton , domestiqué en Europe et en Asie, y est aussi ancien que la chèvre. Mais il l'est beaucoup moins en Egypte, il n'existait pas encore dans ce pays sous la V« dynastie. Il paraît avoir été introduit pendant le moyen empire. Le mouton descend de Targali, mouflon d'Asie, mais il a aussi très probablement du sang du mouflon d'Europe.
Le renne, animal seulement semi-domestiqué, Ta été a l'extrême nord comme dernière ressource des malheureuses populations qui habitent les régions polaires.
Les anciens Égyptiens ont essayé de domestiquer la gazelle et d'autres antilopes, essais qui ont été abandonnés.
En fait de mammifères, reste le lapin. Il est originaire des Iles de la Blédilerranée et de l'Espagne. Le premier auteur qui en a parlé est Polybe, au ii« siècle avant notre ère. Sa domestication semble concorder avec le commencement de notre ère.
Passons aux oiseaux.
L'oie est domestiquée en Egypte dès la plus haute antiquité. En Grèce et Asie Mineure l'oie domestique est anté-
rieureau siège de Troie, 1,200 ans avant notre ère. Celle d'Égyple dérive de la barnache et celle de Grèce probablement de Toie sauvage ordinaire.
La domeslication du canard est bien postérieure à celle de l'oie. EUen'est pas indiquée dans les documents égyptiens. Les anciens auteurs grecs n'en parlent pas, et Caton n'en dit rien. Le premier auteur qui en parle est Varron qui vivait au V siècle avant notre ère. Le canard domestique provient du gros canard sauvage.
Comme Toie, le pigeon domestique remonte aux plus anciens temps de la civilisation égyptienne et précède le siège de Troie. Il descend du biset peut-être mélangé d'un peu de sang de colombe.
La tourterelle, au contraire, est toute récente. Sauvage en Asie, elle nous a été importée de Chine depuis seulement trois ou quatre siècles.
C'est aussi d'Asie qu'est venue la poule. Ses ancêtres sauvages existent encore dans l'Inde. L'Egypte n'a connu la poule que peu avant l'occupation grecque. Elle est venue en Grèce, par la Perse, deux ou trois siècles avant les conquêtes d'Alexandre le Grand. Homère et Hésiode n'en parlent pas. Au II* siècle avant notre ère les Romains savaient l'engraisser.
Le paon est aussi venu de l'Inde. Il a fait son apparition en Grèce au v* siècle avant notre ère.
La pintade, originaire de l'ouest de l'Afrique, a été connue des Grecs au IV siècle avant notre ère et fort répandue à Rome après la conquête de la Numidie.
Enfin l'éducation des abeilles a été connue et pratiquée par les plus anciens Égyptiens et par les Grecs avant Homère. Quant aux Romains de la fin de la République, ils ont élevé les escargots et surtout les huîtres, qu'ils parquaient jusqu'à de grandes dislances de la mer. Les habitants des rives du Bosphore ont même, dit-on, su les propager.
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§ 2. coBciosioiM pratiqves. — Nos recherches, que nous venons de récapituler, sutTisenl pour bien élabliV qu'en fail de domeslication, tout ce qui peut offrir un résultat important a été tenté. Il ne reste donc plus en fait de conquêtes nouvelles à réaliser que des améliorations de détails. La récolte est faite, nous sommes réduits à glaner. C'est surtout en ce qui regarde la naturalisation que nous pouvons espérer des améliorations et des progrès.
Mais grâce à Lamarck, grâce à Darwin, un champ tout nouveau, pouvant nous donner d'abondantes récoltes, s'ouvre devant nous.
C'est le transformisme I
La théorie du transformisme est nettement posée, elle est largement et savamment discutée, elle est ardemment défendue par des hommes du plus haut mérite, elle est prouvée indirectement par une puissante accumulation de faits et d'observations, mais il reste à la démontrer de la manière la plus positive. Il faut, pour cela, installer des expériences faites avec un soin minutieux et surtout suivies pendant un laps de temps fort long, plus long que la vie d'un homme. Le temps est un facteur des plus puissants. La géologie et la palethnologie n'ont fait de progrès importants que depuis que géologues et palethnologucs ont su apprécier ce facteur. Il faut donc en tenir compte dans les expériences à exécuter. Ces expériences, discutées et arrêtées par des personnes compétentes, devraient être suivies d'une manière régulière et invariable pendant de longues séries d'années. Pour cela il faut établirunchampd'expériences, avec un directeur et deux sous-directeurs. Les sous-directeurs, ayant la tradition, suc* céderaient au directeur et suivraient la voie tracée. Deux sousdirecteurs sont nécessaires pour que la tradition ne se trouve pas interrompue dans le cas d'une démission ou d'un décès.
C'est bien pour les expériences à longue échéance.
Mais tout n'est pas là.
Grâce au transformisme, grâce à révolution qui en est la conséquence, nous pouvons grandement améliorer et perfectionner nos animaux et nos plantes domestiques. Nous pourrions aussi très probablement tirer d'avantageux partis de nombreux animaux et plantes sauvages. Il serait donc fort ulile de créer un laboratoire de recherches et une école pratique d'évolution.
Depuis longtemps, dira-t-on, on modifie, on transforme les animaux domestiques.
Oui. Mais on le fait d'une manière empirique. Il importe de bien établir les lois de la transformation, de bien formuler les principes de l'évolution. C'est le seul moyen d'obtenir des améliorations plus régulières, plus certaines, plus actives, plus complètes.
Au point de vue de la domestication, tous les grands progrès à venir dépendent d'une connaissance précise des lois de l'évolution et d'une application intelligente de ces lois.
La France a Thonneur d'être la patrie du transformisme. H s'est affirmé pour la première fois à Paris au commencement de notre siècle. C'est donc à la France, à Paris, qu'incombe le devoir de le démontrer scientifiquement et d'en tirer au point de vue pratique tout le parti qu'on est en droit d'en attendre. Aussi est-ce à la France et à Paris à créer la première École pratique de transformisme et d'évolution.