‹ Origines de la chasse, de la pêche et de l'agricultureChapitre 34 sur 133 · Arthur Rhoné, l'Egypte à petites journées, 1877, p · texte numérisé non relu

Arthur Rhoné, l'Egypte à petites journées, 1877, p

récit en image de l'existence toute pastorale du défunt, que ces sculptures semblent avoir pour mission de reconstituer à son intention. Pour nous, c'est une page de chronique nous initiant à la vie patriarcale et biblique de ces époques reculées où le monde sacerdotal et le monde militaire, la guerre spirituelle et la guerre sociale, semblent n'exister pas. Sous leur admirable climat, avec leurs mœurs naturellement douces et pacifiques, les habitants de celle pure et saine Egypte primitive vivaient bien et aimaient la vie; aussi dans leurs tombeaux point d'idées lugubres, ni de terreurs religieuses encore; point de représentations de dieux jaloux et vengeurs que l'on apaise à grand'peine, à grands frais et que Ton flatte de son mieux.

€ C'est l'âge d'or de la paix morale s'écoulant à l'ombre d'une foi très simple et très élevée : il semble que l'homme d'alors se sent pour toujours en de bonnes mains^ comme le dit sensément et spirituellement un noble esprit de notre temps, et sans chercher autre chose, il s'y livre avec amour et confiance avant comme après la mort.

€ Aussi dans son tombeau où sa personnalité est seule en jeu, dans sa chapelle dont il est le seul dieu, l'Égyptien n'estil entouré que d'idées riantes et de tous les souvenirs chéris de sa vie terrestre. Son nom et son image, représentés à chaque pas, nous le montrent toujours dans l'exercice de ses occupations et de ses plaisirs habituels. Ainsi, dans les tombeaux les plus complets (comme ceux de Ti et de Phtah- Hotep, hauts fonctionnaires et grands seigneurs), nous voyons le défunt assistant, au milieu de sa famille et de ses amis, à des scènes intimes très variées et très animées : il cultive ses fleurs; il assiste à des danses accompagnées de chants et de musique, puis à des joutes sur l'eau et à des jeux de force et d'adresse de toutes sortes ; plus loin il pèche, il chasse dans les roseaux des marais; il surveille ses con-

im ORIGINES DE LA CHASSE, DE LA PÊCHE

slruclions el les ateliers où se fabriquent les objets mobiliers de sa maison : il préside aux travaux de ses terres, et ses serviteurs lui en présentent les produits, que de grandes barques aux voiles carrées, gréées avec soin et montées par de nombreux rameurs, emportent sur le Nil pour en faire à son profit l'objet d'un commerce étendu et actif. Enfin, il se complaît à énumérer ses richesses et nous fait connaître avec détail l'étendue de ses terres et le chiffre de ses innombrables bestiaux de tous genres.

€ Il y a beaucoup de grâce, de finesse et de vérité dans l'exécution de ces sculptures à relief net et très peu saillant, et le dessin en est souvent d'une correction remarquable. Les groupes d'animaux surtout, bœufs, bouquetins,, oies, demoiselles de Numîdie, sont de petits chefs-d'œuvre d'imitation réaliste et agréable, où les formes et les allures sont rendues avec bonheur.

« Une série fort intéressante de ces tableaux et très pittoresque est celle qui a trait aux dons funéraires destinés ù être servis au défunt dans son tombeau; il y attachait tant d'importance, que de son vivant il désignait celle de ses propriétés qui devait les fournir, et qu'il se faisait représenter dirigeant lui-même toutes les opérations du labourage, des semailles et de la moisson de ces terres consacrées à perpétuité sous le nom de demeures perpétuelles. Là encore on voit les serviteurs qui défilent, conduisant des bœufs, des antilopes, des bouquetins, des gazelles, des oies, des canards, des tourterelles et même des cygnes. On voit des troupeaux passant à gué les canaux, puis des vaches que l'on trait, tandis que leurs petits folâtrent autour d'elles. On assiste même à la chasse aux filets des oiseaux aquatiques, que l'on met en cage pour les porter en offrande au toml>eau. »

Cette description suffit largement pour montrer combien

ces tombeaux vont nous aider à tracer l'histoire de la chasse, de la pêche et de ragriculluro en Egypte.

§ 2. Armes et engîmm de ehasse. — LcS représentations

égyptiennes nous montrent des soldats armés de frondes, de poignards, de haches, de sabres ou coutelas de formes diverses; parmi les prèlres on voit les sacrificateurs armés d'une espèce de couperet avec un long manche pour couper les têtes, mais rien n'indique que ces diverses armes aient servi à la chasse.

Il en est tout autrement du casse-tête. Un bas-relief montre un roi parlant pour la chasse, tenant un fort cassetête de la main droite, derrière lui un serviteur porte l'arc et les flèches.

Le musée égyptien du Louvre, salle civile, vitrine n, contient un de ces casse-têtes en forme de massue.

Dans la même vitrine se trouve une autre arme, très employée dans la chasse aux oiseaux. C'est un bûton courbe en bois pesant que le chasseur lançait avec force contre le gibier. Ce bâton ondulé était parfois orné au bout d'une tête de serpent, comme on le voit dans une représentation de chasse de laXVIP ou XVIII* dynastie, reproduite par Prisse d'Avenues, figure 61. Dans la vitrine i de la salle civile du Louvre on voit un autre de ces bâtons pour la chasse au vol, mais au lieu d'être arrondi, il a une forme aplatie. Il se rapproche ainsi du boumerang de l'Australie, tandis que le bâton rond, surtout celui à tête sculptée, est plus voisin du kiri de l'Afrique méridionale. Les anciens Égyptiens nommèrent leur bâton de jet schbot.

La lance servait à la guerre et à la chasse. On employait aussi pour la chasse la fourche ou trident. Elle servait contre l'hippopotame et les reptiles, on l'utilisait aussi pour la pêche.

Mais l'arme la plus habituelle contre l'hippopotame était le

18i ORIGINES DE LA CHASSE, DE LA PÊCHE

harpon. C'est celle qu*utilisenl encore, comme nous Tavons vu précédemment, les nègres du haut Nil. Fait très curieux, c'est que depuis 6 ou 7,000 ans l'appareil ne paraît pas s'être sensiblement modifié. II a aussi beaucoup d'analogie avec les harpons employés pour la chasse des mammifères marins par les Esquimaux. Le but recherché est du reste, dans l'antiquité comme do nos jours, en Afrique comme dans le nord de l'Amérique, complètement le même, blesser un gros animal qui plonge en laissante la surface de l'eau un flotteur qui décèle sa retraite.

L'arc et les flèches étaient les armes les plus usitées pour la chasse aux mammifères, depuis le lion jusqu'au lièvre. Dans la vitrine h de la salle civile du musée égyptien du Louvre, plusieurs arcs sont suspendus dans le fond, et, sur une tablette, on a étalé une collection de flèches de chasse. Les bouts sont armés de pierres tranchantes.

Le lazo était connu des anciens Egyptiens, on l'employait a la chasse des gazelles et des bœufs sauvages ^ Il était aussi en usage pour capturer les autruches dont les Egyptiens recherchaient fort les plumes.

Enfln on se servait beaucoup des filets, soit pour prendre le gibier et principalement les oiseaux, soit pour parquer dans un espace restreint beaucoup d'animaux divers que les chasseurs venaient ensuite abattre à leur aise, surtoutà coups de flèche.

Comme aides de chasse les Egyptiens dressaient plusieurs espèces d'animaux.

Ils avaient d'abord et principalement le chien, qu'ils menaient en laisse et qu'ils lançaient contre le gibier, soit pour le découvrir et le débusquer, soit pour le ramener dans les

1. p. PiERRET, Dictionnaire d'archéologie égyptienne, 1875, arliclc Lasso. Excellent petit ouvrage.

ET DE L'ACniCULTURE. 183

lieux enclos de filels, soit enfin pour le prendre et le rapporter quand il était blessé ou tué.

Ils substituaient parfois au chien le chat, surtout dans les joncs et plantes aquatiques, pour faire envoler les oiscqux et pour les rapporter quand ils étaient tués ou étourdis par le schbot.

Enfin, il leur arrivait d'utiliser le guépard, gros félin. Parmi les représentations animales sculptées sur les murailles du temple de TAssassif, à Thèbes, XVII' et XVIII" dynastie, dit Prisse d'Avennes *, on voit admirablement rendus des guépards mâle et femelle. Ils ont de larges et forts colliers au cou, ce qui témoigne de leur domestication. Les anciens Egyptiens les employaient à la chasse. Cela a encore lieu de nos jours en Orient.

§ 3. cha»««« «ox maminifèreii. — L'cmploi de Tarc était Texercice le plus recherché et le plus distingué. Les représentations égyptiennes reproduisent plusieurs leçons de tir, une d'entre elles rencontrée dans les hypogées de Memnonium, à Thèbes, XIP dynastie % montre un jeune homfne tenant un arc tendu, avec sa flèche, en face d'une cible dans laquelle ont déjà pénétré d'autres flèches. Afin de jouir de la pleine liberté de ses mouvements le jeune tireur est complètement nu. Son maître, placé derrière lui, est aussi presque nu. Il ne porte qu'une espèce de caleçon.

La principale chasse, celle des roisetdes grands seigneurs, était donc la chasse à l'arc. Elle se pratiquait, soit en allant à la recherche du gibier en pleine campagne comme le rc-

1. Prisse d'Avennes, Histoire ds Vart étjijptien diaprés Les monuinenls depuis les temps les plus reculés jusqu'à la domination romainef 1873. Atlas de belles et bonnes planches, faites avec le plus g^rand soin. Le texte paru en 1879 a été rédigé par Marcliandon de la Faye. Il donne à la fin les notes de Prisse d'Avennes sur chacune de ses planches.

t. IxsTiTLT d'Egypte, Description de VEgypte. Antiquités, vol. Il, pi. XLV, «g. ^.

présente une chasse aux gazelles trouvée dans 1 H^'ptanomidc, à Beni-Hassan *, XII' dynastie, soit en tirant

sur un amas de gibier de toute sorte préalablement rabattu au moyen de chiens courants et groupé dans des espaces

1. Institut d'Egypte, Description de V Egypte, Antiquités, \o\, \\\ ]]. LXVl,

clos de Clets. La figure 59 reproduit une de ces chasses, relevée par Prisse d'Avenues*, bas-relief des nécropoles de Thèbes, XVIII* dynastie. Dans Tenceinte, on voit des hyènes, diverses espèces de gazelles et antilopes, des bouquetins, des lièvres, des bœufs, des porc-épics, des chacals, des cygnes même. Une meute de chiens est lâchée contre eux. En dehors de Tenceinle, vers une entrée, est un grand personnage tirant une flèche et en tenant plusieurs autres h la main. Ces flèches ont cela de particulier qu'au lieu d'ôlre àboutpointu, elles sont à extrémité plate et arrondie. Ce ne sont pas des armes perçantes, mais bien des armes contondantes. A côté du chasseur est un aide de chasse, armé d'un bâton, tenant un chien en laisse. La laisse est fixée à un large collier. L'aide de chasse, simple serviteur, est tout petit; le chasseur, personnage important, est très grtind. Les Egyptiens indiquaient volontiers les positions sociales par des diflérences de taille. Le chasseur est donc un roi ou un très haut personnage. Cela nous choque dans la sculpture et le dessin et pourtant dans le langage actuel nous en sommes encore au même point que les artistes égyptiens d'il y a cinq ou six mille ans. Ne venons-nous pas de dire grand seigneur et haut personnage.

Des sujets analogues, peintures et bas-reliefs de chasse se recontrent souvent dans les anciens tombeaux égyptiens.

En fait de peinture. Prisse d'Avenues en donne une charmante, figure 60, provenant de la nécropole de Thèbes, XVIIP dynastie. Sous le titre hiéroglyphique de Retour de la chasse, cette peinture représente un Egyptien qui ramène un chien. 11 porte sur son dos une gazelle morte, cl, à la main un lièvre qu'il tient par les oreilles.

Parmi les bas-reliefs du palais deMedynetAbou, à Thèbes,

1. Prisse d*A\exxes^ Histoire de Vari égyptien d^afnèi les monuments, 1879, Notes, p, 401.

\m ORIGINES DE LA CHASSE, DE LA PÊCHE

on voit une chasse au lion*. Le chasseur, grand personnage, le roi lui-même probablement, eslsur un char dont les deux

FiG. 60. — Retour de la cliasse. Nécropole de Thèbes.

chevaux sont lancésaugalop. A terregîtunlion abattu, percé

I. iNSTiTiT d'Rgyptk, Description de l'Rgypley .{ntiquitéSt vol. Il, pi. IX, 11^. 1.

d'une flèche. Plus en avant un autre lion blessé, fuyant, cherche à se réfugier au milieu des plantes aquatiques. Ce bas-relief de la XVIIP dynastie, rappelle tout à fait les chasses au lion de TAssyrie dont nous aurons à nous occuper un peu plus loin. Cette chasse n'est-elle pas une importalion asiatique? Amenophis III, de la XVIII* dynastie, d'après un scarabée de la collection du Louvre, tua cent deux lions pendant les dix premières années de son règne.

Une chasse bien égyptienne, figurée fréquemment et dès la plus haute antiquité, est celle de Thippopotame. Ainsi à Memphis, dans un tombeau de la W dynastie, on voit une de ces représentations. Le maître du tombeau est figuré avec ses vêtements, sur une barque. Il est entouré d'hommes tout nus. C'est pour pouvoir nager plus facilement, l'hippopotame blessé brisant souvent les barques qui portent les chasseurs. La barque est engagée dans les lotus et les joncs, au milieu d'une famille d'hippopotames. Les chasseurs sont armés de harpons de la hauteur d'un homme. Le sommet mobile est garni d'une barbelure latérale, une corde est fixée le long de la hampe. C'est avec ce harpon qu'ils lardent leurs terribles adversaires.

§ -4. ChaMe mnx oiseaux et aux reptiles. — LcS Egyptiens

aimaient beaucoup chasser les oiseaux, principalement les canards et les oies. Deux genres de chasse sont surtout représentés très fréquemment sur les anciens monuments, la chasse au schbot ou bâtonnet et la chasse avec grand filet à deux battants.

De nombreux tombeaux de l'ancien et du nouvel empire, jusqu'à la XIX' dynastie, contiennent simultanément une scène de pêche et une scène de chasse, généralement rapprochées et séparées seulement par un massif de lotus et de joncs. Ces scènes, quelle qu'en soit la date, sont copiées les unes sur les autres. Prisse d'Avenues va plus loin, il dit

qu'elles sontsWréo^y/>m tellement elles se ressemblent. Elles ne diffèrent que par de légers détails de costumes et de groupement des personnages. Nous en reproduisons une, figure 61, de la XVIII* dynastie, d'après Prisse d'Avenues*.

Le mort, de très grande taille pour montrer qu'il était un homme important, est debout sur une légère barque eu papyrus, au milieu des grandes plantes aquatiques, où abondent les lotus. Il lance le schbot à tète de serpent, schbot de

Page 1