COQUILLES INDUSTRIELLES
Sommaire. — i. Paléolithique. — 2. Néolithique. — 3. Ethnographie. — 4. Nacre et perles. — 5. Coquilles à pourpre. — 6. Corail.
§ \ . Paiéoiithi^ae. — Si les coquiUes, restes de nourriture, sont exceptionnelles dans les stations paléolithiques, au contraire les coquilles, comme parure et ornement, nombreuses et variées sont disséminées un peu partout. On peut les diviser en deux grands groupes : les coquilles fossiles plus ou moins anciennes et les coquilles vivantes.
Les coquilles fossiles étaient fort recherchées par Thomme quaternaire et, en jetant un coup d'œil sur notre volume le Préhistoriqus\ on voit que l'étude de ces fossiles nous montre que les populations paléolithiques, loin d'être sédentaires, se livraient à de grandes pérégrinations ou tout au moins avaient des relations commerciales pénétrant au loin dans des directions fort diverses. Mais ce n'est pas le lieu de 8*élendre sur ces fossiles, nous occupant spécialement de pèche. Contentons-nous d'énumérer les coquilles vivantes. Elles nous conduiront à peu près aux mêmes conclusions.
La passion de l'ornementation et de la parure était très développée déjà aux temps paléolithiques. Élie Massenat a
1. Gabriel di Mortillet, U Préhistorique, 2« édit., 1885, p. 398. Ce volume fait partie de la Bibliothèque des sciences contemporaines, Paris, Ch. Rcinwald, éditeur.
découvert à Laugerie-Basse, dans le dépôt magdalénien, le squelette entier d'un homme écrasé, probablement pendant son repos, par un éboulement de rochers. Ce squelette nous montre comment les coquilles servant de parure se distribuaient sur le corps. Il était orné de vingt coquilles de cyprées ou porcelaines percées à la base ou côté le plus étroit d*un petit trou de suspension pratiqué au moyen d*un sciage longitudinal, figure 103. Quatre se trouvaient sur le front, deux à chaque humérus, quatre à chaque genou et deux sur chaque pied. Ces cyprées, actuellement d'un blanc mat, appartiennent d'après nos déterminations à la Cyprca/wrida, qui fraîche est d'un charmant gris de souris, et ù la Cyprea pyrum, d'un joli fauve roux. Ce FiG. 103. — cypréo sout dcs cspèccs méditerranéennes rares B^^e. MMérpré- daus Ics paragcs français et habitant les historique, G. N. ^^^^ profoudcs; cllcs sout dc taille à peu près semblable. Cet homme qui s'est trouvé accidentellement enseveli dans la vallée de la Vézère, département de la Dordogne, pas très loin de l'Océan, avait donc communiqué avec la Méditerranée beaucoup plus éloignée, et s'était procuré des coquilles ayant nécessité une pèche lointaine et difGcile. P. Fischer, conchyliologue du plus grand mérite, a étudié avec beaucoup de soin les coquilles des stations paléolithiques ^ Nous allons largement proGter de ses études.
Les abris magdaléniens de Laugerie-Basse ont fourni 16 espèces de coquilles marines vivantes, sur lesquelles treize appartiennent à la faune de nos côtes océaniques, ce qui est tout naturel, puisque ce sont les plus rapprochées;
1. p. Fischer, Sur les coquilles récentes et fossiles trouvées dans les cavernes du midi de la France et de la LiguriCy dans Bulletin de la Société géologique de France , séance du 20 mars 1876, p. 3!29.
mais trois sont méditerranéennes. Les deux cyprées que nous avons déjà citées et la Nassa gibbosula.
La grotte de Gourdan, Haute-Garonne, quoique bien plus éloignée du golfe de Gascogne, et par conséquent plus rapprochée de la Méditerranée, sur treize espèces de coquilles n'en contient qu'une essentiellement méditerranéenne, le Peciunçulus violacessens. Il y en a quatre océaniques ou très rares dans la Méditerranée : LiUorina lillorea, Fusm Jeffreysianusy Cardium Norvegicum et Peclen maximus. Les autres vivent également dans les deux mers.
Dans les grottes des Baoussé-Roussé, plus connues sous le nom de grottes de Menton, parce qu'elles sont proches de cette ville, bien qu'au delà de la frontière française, sur 79 espèces de coquilles marines vivantes déterminées par Fischer, il y en a quatre qui ne vivent pas dans la Méditerranée : Buccinum undatnm^ Purpura lapillus, Lillorina littorea elLiUorhia rudis. Deux, Pecten maximus et Cassis saburon^ très communes dans le golfe de Gascogne et l'Océan, sont rares dans la Méditerranée. Les 73 autres espèces appar* tiennent à la faune conchyliologique méditerranéenne. Ce n'est pas étonnant, tout le monde sait que les grottes des Baoussé-Roussé sont tout à fait au bord de la mer. Les espèces océaniques sont représentées par de rares individus et des tests presque tous usés, paraissant ramassés dans les laisses des rivages. Ce sont évidemment là des coquilles apportées de loin comme objets industriels. Parmi les coquilles méditerranéennes qui se rencontrent à foison, ainsi que nous Tavons dit précédemment, la majeure partie constituent des rejets de repas. Pourtant bon nombre, percées de irous, ont servi de parure.
En effet, les coquilles vivantes recueillies dans les stations paléolithiques éloignées de la mer, destinées à servir d'ornement, sont habituellement trouées. Généralement elles
n*ont qu'un seul trou, pourtant il en est qui en ont deux (flg. 104-) et même trois. Parfois il en est aussi qui n'en ont pas. Ces coquilles étaient alors probablement conservées comme approvisionnement et moyen d'échange. Toujours est-il que cette présence de coquilles marines parmi les débris d'industrie des stations paléolithiques, montre que déjà l'homme se livrait avec
un certain entrain à la pèche des copie 104. — VâlTO de '^
pétoncle, percée de quillcs, aussi bicu sur les côtes de l'Océan
trous, La Madeleine, j i miu'* i
Mu9éepréhutorique, quc sur cellcs de la Méditerranée.
gran eur naturelle. g ^ Rféolllhl^we. LcS COquillcS dODt
nous venons de parler dans le paragraphe précédent, bien que recueillies vivantes par l'homme, sont pourtant des coquilles fossiles en tant que quaternaires. Nous avons maintenant à nous occuper de coquilles tout à fait actuelles. Il en est pourtant qui flottent indécises entre ces deux périodes. Ainsi dans son excellent travail Fischer parle des coquilles de Cro-Magnon, aux Eyzies (Dordogne). C'est à tort qu'on les a rapportées au quaternaire. Ces coquilles étaient associées à des sépultures sous abri de rocher, dans ou plutôt sur un dépôt magdalénien. Mais ces sépultures, comme toutes les sépultures du reste de l'âge* de la pierre, sont bel et bien néolithiques. Avec les corps au nombre de trois il y avait des coquilles percées, surtout de Liltorina liltorea^ associées à des Fusils Jeffreysianus^ Purpura lapillus et Turriiella communiSf espèces vivant toutes quatre en abondance sur la côte océanique la plus voisine.
Dans les grottes des Baoussé-Roussé ou de Menton, au milieu du dépôt paléolithique de quelques-unes d'entre elles, on a rencontré aussi des sépultures néolithiques. Dans celle d'un homme, le crâne était entièrement enveloppé d'une couche de Nassa neritœa^ petite coquille très brillante de la
Méditerranée. Toutes ces coquilles sont percées d'un trou artificiel. Il est évident qu'elles formaient une coiffure dont était revêtue la tète du mort. Deux squelettes d'enfants ensevelis dans une autre grotte portaient des pagnes partant de la ceinture et descendant jusque sur les cuisses, composés d'un tissu tout recouvert de Nassa neritœa. Cette coquille était donc un ornement fort recherché dans la région méditerranéenne à l'époque néolithique. Car, malgré l'opinion de Rivière, nous sommes bien là en présence de sépultures néolithiques. A toutes les raisons précédemment données et souvent discutées à la Société d'anthropologie de Paris, nous pouvons en joindre une nouvelle. Pour former la coiffure de l'homme et plus encore pour la confection des pagnes des enfants il fallait une matière textile. Or nos régions n'en fournissent point. Ces matières n'ont été introduites chez nous qu'à la période néolithique.
Des parures en coquilles ont été rencontrées dans plusieurs autres sépultures. En 1849, on découvrit tout près de Dijon, eiitre la route qui partant de cette ville va à Auxonne et celle qui se dirige sur Saint-Jean-de-Losne, au lieu dit Ez-Lenlillères, un squelette simplement enseveli dans le sable, portant une parure complète en coquilles. Elle consistait en :
!• Un grand anneau formant bracelet composé du pourtour d'une grande valve de pétoncle dont on avait enlevé tout le centre;
S"" (In petit anneau-bague, taillé dans une portion fort épaisse de coquille dont la partie la plus grosse constituait une espèce de chaton ;
3** Enfin, un très-grand nombre de valves, probablement de buccardes, Cardium ednley usées sur les bords, présentant toutes les mêmes dimensions, la même forme triangulaire et un trou semblable à l'un des angles. On en a re-
cueilli une cinquantaine, mais il y en avait bien davantage ; ce devait être un collier.
Des parures analogues, bien que moins complètes, ont été découvertes à Arvier, dans la vallée d'Aoste (Italie). On cite un bracelet semblable au précédent également en pétoncle et deux arcs de cercle en coquilles de la famille des venus, percés aux deux bouts. En 1885, près de Téglise de Saint-Nicolas, au dessus d'Arvier, on a recueilli, sans autre mobilier funéraire, un nouveau bracelet en pétoncle, dans une tombe en plaques d'ardoises. Les pièces précédentes, d'après Bérard, directeur du Musée d'Aoste, pourraient bien provenir du même cimetière.
La grotte ou Cueva de la Muger, près Alhama de Grenade (Espagne), a aussi fourni un bracelet en pétoncle et un arc de cercle percé à un bout qui parait le fragment d*un autre bracelet.
Deux ingénieurs belges ont également signalé des tombes en dalles placées de champ, à Palaces, sud-est de l'Espagne, appartenant au néolithique, et contenant des ornements en coquilles parmi lesquels abondaient les bracelets en pétoncles.
On s'est parfois demandé si ces bracelets provenaient de coquilles fossiles tertiaires ou de coquilles vivantes. La question pouvait se poser pour les bracelets de la vallée d'Aoste. Cette vallée en effet débouche dans la plaine du Pô, à Ivrée, au milieu d'un gisement tertiaire très-riche en grandes valves de pétoncles. Mais les mêmes conditions n'existent pas pour les autres bracelets analogues cités, qui appartiennent évidemment à une seule et même industrie, qui devait être méditerranéenne. En outre, les coquilles tertiaires n'offraient plus une solidité sufGsante pour le travail et surtout pour l'usage comme bracelet.
Le musée de l'Académie irlandaise de Dublin contient deux colliei-s formés l'un de 274, l'autre de 195 LîHorma lit-
torea. Ces coquilles sont usées ou coupées sur le dos du dernier tour de spire, de manière à offrir avec la bouche une double ouverture. On peut ainsi les enfiler facilement à la suite les unes des autres. Elles proviennent d'un tumulus où elles étaient associées à de grossiers vases en poterie, ornés à l'extérieur de gravures en creux.
Une autre tombe irlandaise contenait avec les Littorina liUoreaj coquille marine, des planorbes et des limnées, Ptanorbis corneus, PL marginatus et Limnea stagnalis, coquilles d'eau douce.
Godron a aussi signalé en France, dans une grotte sépulcrale près de Toul, commune de Pierre, sous le plateau de la Treiche, rive gauche de la Moselle, l'association de coquilles marines et d*eau douce. Il y a rencontré trois valves percées d'un ou de deux trous pour être suspendues. L'une éidiii d'Unio 5tnua<us, espèce de mulette qui vit actuellement dans la Saône et dans le Rhin, mais pas dans la Moselle qui coule au pied de la grotte; les autres de Cardium edule et de Peclunculus marmoraiusj espèces marines.
Nous aurions d'autres coquilles d'eau douce à citer, mais nous en parlerons plus loin en nous occupant de la nacre.
Si les coquilles marines ont été employées parfois dans leur état naturel, elles l'ont été bien plus encore taillées et façonnées d'une manière régulière, surtout vers la fin du néolithique et le commencement du bronze.
En voici un exemple. A Yignely, près de Meaux (Seine-et- Marne), on a recueilli un magnifique collier composé de :
6 longues olives,
6 petites plaques carrées,
59 disques de taille moyenne,
170 disques plus petits.
Le tout en coquilles percées d'un trou au milieu. Ce collier, qui appartient à la Société archéologique de Meaux, était
au COU d'un squelette tout simplement enseveli dans le sable. Ces ornements en coquilles se retrouvent en abondance dans les grottes sépulcrales et dans les dolmens. Ce sont, outre les olives et les plaques carrées, des valves entières, comme la coquille de carde percée intentionnellement au sommet provenant d'une grotte artificielle de Coizard (Marne), figurée dans le Musée préhistorique, figure 6M; des tubes en tronçons de dentales percés naturellement dans toute leur longueur, dolmen de Nougayrat (Lot) ; des croissants, avec trous au sommet de la courbe, en fragments de grande coquille, tumulus delà Boixe, d'après Chauvet, etc. Mais les petites rondelles ou disques percés d'un trou au milieu et formant grains de collier sont de beaucoup les plus nombreux. Ces disques varient de dimension du simple AU double. Nous en reproduisons, figure 104, un de grande proportion en test de pétoncle. Il provient du dolmen de Gramat (Lot). On Fie. 105. - Bon- \q^ reucoutre associés à des disques analo-
dcllc en poton- *
cie.Gninut.jftt- gues commc forme mais d'un vert foncé en
sée préhistori' , . , .,
que, G. N. stéatilc OU d uu uoir brillant en jais, à des perles et pendeloques en calcaire et même, parfois, en cuivre et en bronze.
Edouard Lartet en a recueilli dans la grotte d'Aurîgnac (Haute-Garonne), avec les ossements humains accompagnés de poteries néolithiques. La grotte de Durfort (Gard) en a fourni une très grande quantité à Cazalis de Fondouce et Ollier de Marichard. La grotte de l'Albarea, canton de Sospel (Alpes-Maritimes), à 76 kilomètres de la mer, d'après Rivière, contenait 76 de ces rondelles de coquilles.
Les dolmens du bassin de la Seine renferment de ces disques en coquilles de grandes dimensions. Ils sont bien plus abondants encore dans les dolmens du midi de la France, mais moins grands. Ils pullulent dans les dolmens du
Lot, de la Lozère, de TAveyron, du Gard, de THéraiilt, etc., explorés par Prunières, Cartailhac, Cazalis, Bergougnoux, Paul Gervais et tant d'autres.
Ces disques en coquilles laissent souvent voir des ornements et certains caractères de composition qui permettent de constater que ce sont des fragments de pétoncles. Il n'y a là rien de bien surprenant, car les pétoncles sont des coquilles grandes, épaisses, solides et surtout fort abondantes, aussi bien danis la Méditerranée que dans l'Océan. Pour donner une idée de leur abondance il nous surfit de citer un exemple. Dans le quartier maritime de l'île d'Oléron, un seul banc de pétoncles, le banc de Julliard, exploité pendant l'hiver de 1861-62, par soixante bateaux en moyenne, a produit à la vente une somme de 63,000 francs.
Les pétoncles, comme le montre le fait que nous venons de citer, sont des coquilles de fond qu'on pêche en bateau. Leur présence dans les stations et sépultures néolithiques prouve donc qu'à cette époque on péchait déjà en grand les coquilles marines.
Un autre emploi des coquilles pendant le néolithique se faisait dans la fabrication de la poterie. Les poteries étaient alors fort mal cuites, le four à potier n'étant pas encore connu. On était donc obligé de les faire assez épaisses. Pour éviter les fentes et les gerçures de retrait pendant la dessiccation, on semait la pâte de petits corps étrangers. C'était ordinairement des débris pierreux, mais parfois aussi on se servait de coquilles concassées : coquilles marines et muleltes d'eau douce. Les poteries avec débris de coquilles sont très fréquentes et se retrouvent un peu partout, même en Amérique.
§ 3. Ethnographie. — C'cst en Amérique aussi que nous trouverons le meilleur travail sur l'emploi des coquilles pour divers usages industriels et de parure. Mais avant de nous en
«m plus OU moins large, ils for-
ite parure blanche à Tintérieur
 Tes teneur les couleurs nalu-
iii illaïiles et à formes élégantes,
>i porl^jes comme parures. Les
yUi, emploient ainsi des olives et
^ âuspendent et attachent au moyen
iisseLlc- C'est là un mode de parure
celui de riiomme écrasé de Laugerie-
msi parmi ces populations australes, en des rondelles de coquilles tout à fait ^i abondantes dons le néolithique euro- ^utJcs en test de coquille blanc, percées au ^t^a, senent de collier, d'ornement de tête, de ^lîèrcs, jarretières sans bas,cela va sans dire, nous passons en Ainécique, nous trouvons iid les Fuégiens, population bien inférieure, jers de coquilles, iitunt dans TAménque du Sud, nous rencon- (en d'autres populations employant les coquilles ornements, même dans le centre des terres. C'est »iie les Givaricns^ dans ïe bassin du haut Amazone, •teu de leurs parures en plumes d'oiseaux aux vives irs, en élytres dorés de bupreste, en graines aux •'S variées, en dents de singe, emploient aussi des tues an valves brillantes de petites coquilles. Mans le Venezuela, des tombes précolombiennes des val- <<cis d'Aragua ont fourni des objets de parure en coquilles ^^arînes,
1. 0. A. CouNti OutrvMÛmi etnografiche iui Givari, p. 42, pi. II, séance ^ itu 17 juin 1^2 de r Académie des Lincei.
DE >J(»aT[LI.£T. 19
occuper, nous allons jeter un coup d^œil sur les populations de rOcéanie. Les mers océaniennes contiennent le mollusque dont la coquille a\teint les plus grandes, les plus lourdes et les plus épaisses dimensions. On l'appelle tridacne. Tout le monde connaît cette coquille, qui se trouve fréquemment à la porte de nos églises où elle sert de bénitier. C'est une grande huître, aux bords profondément dentelés, dont le test dur et compact atteint une si grande puissance comme épaisseur que les Polynésiens s'en servent, surtout dans l'archipel des Carolines, pour fabriquer de fortes haches ou herminettes. Elles sont très compactes, d'un blanc éburnéet prennent un beau poli. D'habitude elles sont engagées dans une gaine en bois dont l'ouverture est consolidée par des tresses en ûbres végétales fortement enroulées à plusieurs tours serrés et juxtaposés. Par sa base, cette gaine est solidement fixée à simple contact &un manche en bois, au moyen de tresses semblables. Elle forme avec son manche un angle aigu.
Les Polynésiens ne pèchent pas seulement des tridacnes. Les mers australes sont fort riches en grandes et belles coquilles dont plusieurs étaient et sont peut-être encore utilisées par certaines populations sauvages.
En Australie, dans la Nouvelle-Zélande, dans la Nouvelle- Calédonie, le silex et les autres pierres tranchantes faisant défaut, les naturels les remplaçaient par des coquilles. Leurs tranchets et couteaux étaient formés de valves de pernes, coquille de la famille des ostracés. Après avoir enlevé l'épiderme qui recouvre ces coquilles, ils aiguisaient le pourtour de la valve, et obtenaient ainsi des instruments tranchants d'autant plus élégants que l'intérieur des pernes est composé de nacre.
Les mêmes populations pèchent aussi de très gros cônes, et, détachant le dernier tour des spires, qu'ils coupent près de
la base ne laissant qu'un ruban plus ou moins large, ils forment ainsi un bracelet. Cette panure blanche à l'intérieur conserve comme ornement à l'extérieur les couleurs naturelles de la coquille.
Les coquilles à surfaces brillantes et à formes élégantes, percées d'un trou, sont aussi portées comme parures. Les Néocalédoniens, par exemple, emploient ainsi des olives et surtout des ovules. Ils les suspendent et attachent au moyen de cordons en poil de roussette. C'est là un mode de parure en tout semblable à celui de l'homme écrasé de Laugerie- Basse.
Nous retrouvons aussi parmi ces populations australes, en grande abondance, des rondelles de coquilles tout à fait analogues à celles si abondantes dans le néolithique européen. Ces rondelles en test de coquille blanc, percées au milieu et enfilées, servent de collier, d'ornement de tête, de bracelets, de jarretières, jarretières sans bas, cela va sans dire.
Si de rOcéanie nous passons en Amécique, nous trouvons à l'extrême sud les Fuégiens, population bien inférieure, ornés de colliers de coquilles.
En remontant dans l'Amérique du Sud, nous rencontrerons bien d'autres populations employant les coquilles comme ornements, même dans le centre des terres. C'est ainsi que les Givariens *, dans le bassin du haut Amazone, au milieu de leurs parures en plumes d'oiseaux aux vives couleurs, en élytres dorés de bupreste, en graines aux teintes variées, en dents de singe, emploient aussi des parures en valves brillantes de petites coquilles.
Dans le Venezuela, des tombes précolombiennes des vallées d'Aragua ont fourni des objets de parure en coquilles marines.
1. G. A. CoLiKi, OttervMioni etnografiche iui Givari, p. 48, pi. II, séance du 17 juin 1883 de l'Académie des Lincei.
Mais, ainsi que nous Tavons dit, c'est dans rAmérique du Nord, aux États-Unis, que les instruments et parures en coquilles ont surtout été employés, ou tout au moins étudiés avec le plus grand soin. Plusieurs auteurs en ont parlé, mais le travail le plus complet et le plus remarquable est celui de William H. Holmes S publié par le Bureau d'ethnographie du Smithsonian Institution. Outre de véritables kjoekkenmoeddings qui contiennent déjà des objets d'industrie en coquilles, les États-Unis renferment des dépôts spéciaux composés de débris de fabrication et des objets disséminés. Ces divers objets sont soit en coquilles marines, soit en muletles, Unio^ coquilles d'eau douce si abondantes dans l'Amérique du Nord.
Holmes divise les objets de coquille en deux grands groupes : les outils et instruments et les ornements ou parures.
Comme outils et instruments il cite :
Des vases ou récipients formés de coquilles intactes comme les grandes Haliotis ou oreilles de mer et les valves concaves des peignes, Peclen du groupe des Janira. Ou bien formés avec des coquilles façonnées intentionnellement, comme le Busycon perversum^ gastéropode coupé en deux dans sa longueur et dont on a évidé l'intérieur;
Des cuillères avec une courte poignée latérale allongée en valves d'Unio taillées intentionnellement dans ce but ;
Des haches, des racloirs ou tranchets et des couteaux ;
Des instruments agricoles douteux comme attribution, des pincettes plus douteuses encore et des armes qui servaient de casse-têtes en coquilles de Btisycon;
Des instruments de pêche, que nous avons déjà signalés.
1. WiLUAM H. Holmes, Art in shell of Ihe ancient Americans, dans Se^ cond annual report of the Bureau of Ethnology, par J. W. Powell, 1883, p. 179, avec 57 planches.
BT fiE L'AGRICULTURE. 291
Ils se composent d'hameçons et de poids de ligne provenant surtout de la Caliromie.
Comme ornements :
Des épingles, broches ou chevilles faîtes avec la columelle ou colonne torse de Tintérieur de grandes coquilles univalves enroulées, surtout du Busycon perversum.
Des coquilles entières simplement trouées pour être suspendues. Elles sont percées d'un trou rond produit par le rodage, ou d'un trou allongé formé par le limage ou sciage. D'autres sont coupées soit à leur sommet comme certains petits gastéropodes, soit sur le dos comme les cyprées.
Les grains discoïdes en coquilles sont fort abondants. Ils s'épaississent parfois beaucoup et prennent la forme olive, et même la forme tubulaire. Les dentales qui ont naturellement cette dernière forme étaient utilisées, on n'avait qu'à couper la pointe. Les grains discoïdes variaient beaucoup de grandeur. Les moyens servaient à former des colliers, des bracelets et des parures en cordons. Ils étaient abondants. Plus abondants encore sont les petits, que l'on enfilait à des fils avec lesquels on tissait des cordons, des ceintures et autres ornements analogues à nos tissus garnis de petites perles de verre ou de métal.
Les grands disques sont les plus curieux. De dimensions . diverses, mais généralement bien supérieures à celle d'une pièce de cinq francs. Au lieu d'être troués au centre, ils sont percés d'un et plus habituellement de deux trous au sommet. Les plus grands sont festonnés au pourtour.
Mais, ce qu'ils ont de plus particulier c'est qu'ils sont ornés des gravures les plus variées. Holmes divise ces gravures en plusieurs groupes principaux :
Les croix. La croix est si fréquemment reproduite et tellement variée de forme que l'on est forcé de reconnaître là une influence chrétienne. Cette série de disques gravés
serait donc postérieure à l'arrivée des missionnaires. Ces saintes gens auraient fait des anciens ornements des espèces de médailles de piété.
Les oiseaux, les araignées, les serpents. Ce seraient là les représentations des anciens usages et des anciennes croyances. La vieille et la nouvelle croyance se trouvent parfois associées ensemble. Ce sont les pièces de transition. Ainsi on voit une grande araignée avec une croix en travers du corps, figure 406, etc.
FiG. i06. — Rondelle en coquille arec dessin d'arai^ée, tumulus du comté de Saint-Clair, Illinois, 2/3 grandeur naturelle, l'Homme»
Les représentations de scènes humaines. Ces sujets ont le plus grand rapport avec Fart mexicain.
I^s tètes humaines. Figures vues de face. Dans ce dernier cas, les plaques de coquilles au lieu d'être diseoides, prennent habituellement la forme du pourtour de la tète. Il y a aussi des plaques en forme de tètes d'oiseaux.
Ces pendeloques en forme de tète nous conduisent à signaler d'autres pendeloques diverses à plus ou moins de trous. Ce sont des carrés, des losanges, des plaques bilobées, des arcs de cercle, des bandes dentées en forme de scie ou avec de petites entailles tout au pourtour, etc.
Il nous reste à citer des coquilles formant bracelet et
bague dans le genre de celles trouvées près de Dijon, mais elles sont rares.
Comme on le voit, nulle part Tindustrie de la coquille n'a été développée comme dans les États-Unis. Pour alimenter cette active industrie, les anciens habitants du pays devaient se livrer entièrement à la pêche des coquilles d'eau douce et des coquilles marines.
§ 4. ifMre et perle*. — Les documcuts sur la nacre font à peu près défaut. Nous n'avons que de rares renseignements sur l'emploi de cette matière qui, comme chacun le sait, forme le test intérieur de certaines coquilles.
Parmi les objets en test de coquille des États-Unis, bon nombre, tous ceux en UniOy devaient être en nacre, car toutes les mulettes ou Unio ont l'intérieur de leur coquille nacré.
Dans le cimetière précolombien d'Ancon, non loin de Lima, au Pérou, on a rencontré divers objets en coquille et en véritable nacre. Nous avons publié dans la Nature^ un sujet de pêche sculpté en nacre marine, qui se trouve au musée de Saint-Germain; c'est un aigle qui tient entre ses serres un poisson auquel il va donner un coup de bec.
Les sépultures néolithiques de France ont aussi présenté des objets en nacre, mais en nacre d'eau douce. Ce sont des coquilles entières de mulette décortiquées. L'épiderme extérieur enlevé la coquille entière n'est plus qu'un morceau de nacre. La coquille de mulette signalée par Godron ' dans une grotte sous le plateau de la Treiche était à'Unio margariUferay justement une des mulettes donnant la plus belle nacre. Muston figure ^ un collier de valves décortiquées de mulette d'une espèce plus petite que la précédente, pro-
i. Gabriel de Mortillet, le Cimetière d'Ancon au Pérou, dans la Nature, 31 mars 1877, p. 279.