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CHAPITRE IX

LES FAUX MOINES

Les mauvais moines. Les circumcellions.

Au commencement du v® siècle, saint Augustin se plaignait déjà du grand nombre d’hypocrites qui revêtaient l’habit des moines et le déshonoraient par leur conduite honteuse (i). Ils se recrutaient parmi les aventuriers et aussi parmi les moines que les supérieurs chassaient du monastère ou qui en sortaient d’eux-mêmes, afin de se débarrasser du joug de la règle.

A côté de religieux dignes de ce nom qui passaient leurs journées à louer le Seigneur, à faire de saintes lectures, à travailler des mains, à conserver entre eux la charité fraternelle la plus délicate, et méritaient ainsi l’estime et l’admiration des fidèles, il y en avait d’autres qui, après avoir troublé et désolé leurs frères,

(i) Tarn multos hypocritas suh hahitn monachorum usquequaque dispcrsit... inimicus lionio. (Aug., De opéré monachorum, P. L., xxvni, col. 575.)

LES MOINES DE L AFRIQUE ROMAINE

finissaient par les abandonner et répandaient contre eux des calomnies révoltantes (i). Ce triste spectacle est de tous les temps et de tous les pays. Il vient, non de la vie religieuse, mais de la nature humaine, qui, partout et toujours, est exposée aux chutes les plus profondes.

Ces mauvais, ces faux moines doivent-ils être une occasion de scandale .? Non, pour les hommes qui savent, réfléchir. Seuls, les esprits faibles et ignorants en peuvent manifester de la surprise. Car, dit l’évêque d’Hippone, dans tous les états de fEglise et de la société civile, se trouvent des hypocrites (2). 11 y a de faux moines, comme il y a de faux clercs et de faux fidèles. Leur malice ne détruit point la sainteté de l’institution monastique (3).

On voyait ces misérables parcourir les provinces sans lettre de recommandation. Impossible de les faire se fixer quelque part. Les uns se faisaient marchands de reliques ; Dieu sait de quels martyrs ils vendaient les ossements ! Les autres prétendaient aller au loin visiter leur famille. Tous affectaient la pauvreté et les dehors d’une existence sainte, afin de pouvoir plus aisément solliciter et, au besoin, exiger une aumône des chrétiens(4). Ils rencontraient parfois d’excellentes aubaines. Deux de ces vagabonds se

(1) Id , Enarr. in Ps. xc. P. L., xxxvi, col. 1278-1279.

(2) Ibid.

(5) Sed non periit fratevnitas pia, propter eos qni profitentur quod non sunt. (Id. in Ps, cxxxii, col. 1730).

(4) Id., De opéré monachorum, P. L., xxvin, col,

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présentèrent un jour chez une femme, nommée Ecdicia. Elle était d’une grande piété. De concert avec son époux, elle avait promis de garder la continence. Mais un zèle indiscret la poussait à faire plus encore. Elle voulait donner tout son bien auxpauvres et imiter ainsi la perfection des serviteurs de Dieu. Les deux prétendus moines ne pouvaient mieux tomber. Ecdicia leur donna tout ce qu’elle avait (i). Dès que son mari s’en aperçut, il entra dans une violente colère contre elle et contre les moines.

Elle écrivit à saint Augustin pour se plaindre de ceux qui Lavaient non visitée, mais dépouillée de ses biens. 11 ne put que blâmer son inconcevable légèreté (2).

Ces faux moines étaient nombreux parmi les donatistes, où ils formaient autour des évêques une sorte de garde du corps d’un dévouement à toute épreuve, avec toutes les apparences de la vie religieuse (3). Néanmoins les schismatiques refusaient de les appeler moines, monacJii. Ce nom, disaient-ils, ne se trouve pas dans les Ecritures, et, après tout, que peut-il bien signifier (4) Et ils reprochaient aux catholiques de s’en servir pour désigner leurs moines. Le terme, il est vrai, ne se rencontre point dans les divines Ecri-

(1) Nescio quihus duobus transeuntibns monachis tanquam pauperibiis evoganda donaveris. (Id., ep. 262, P. L., xxxiii, col. 1079.)

(2) Ibid., col. 1077-1082.

(3) Velut sub professione continentium ambulantes. (Pcssidius, P. L., xxxii, col. 41.)

(4) Sed iamen dicere consuevcrunt ; Qiiid sibi vuli nomen monachorum 1 (Aug., Enar. in Ps. cxxxii. P. L., xxxvii, col. 1730.)

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tures. Mais l’Eglise n’a-t-elle pas le droit de créer des mots pour préciser le sens de ses institutions (i) ? Pourquoi, leur répliquait l’évêque d’Hippone, nous accuser d’employer un mot vide de sens ? Quelle expression convient mieux que celle-là? Moine, monaclitis, vient de (jiôvo;, et signifie un, non pas un dans une acception quelconque, mais un seul ; [i-ovoî enim unus diciiiir, et non nniis qiiomodocumqne , nam et in tnrba est tiniis^ sed nna cum miiïtis uniis dici potest, [jLovo!; non potest, id est solus ; fjtôvoç enim tinns soins est. Qni ergo sic vivunt in nnnm, ut unnm hominem faciant, etc. (2). Ce nom convient parfaitement à ces hommes qui vivent en commun, de telle sorte que, n’ayant qu’un cœur et qu’une âme, ils ne font réellement qu’un ; ce sont plusieurs corps renfermant un seul esprit et un seul cœur.

Les donatistes préféraient nommer leurs ascètes Agnostici, ou soldats du Christ. N’étaient-ils pas, en effet, les soldats du Christ, puisqu’ils combattaient contre le démon et remportaient la victoire (3).

(1) Et xenodocJiia et monasteria postea sunt appellata novis nominibns ; res tamen ipsœ et ante nomina sua erunt, et religionis veritate firmantur . qd., tract. 97, In Joan. P. L., xxxv. col.

(2) Id. Enar. in Ps. cxxxii, col. 1732-1735. Cette définition du moine ne convient qu’aux cénobites. Paul Orose en donne une qui est plus large et plus complète. Monachi, hoc est, Christiani, qni ad unnm fidei opns, dimissa sœcul arinm rerum multimoda actione, se redigunt. (Historiarum, lib, VIII, Vil, c. 33. P. L., xxxi, col. 1143.)

(3) Sic eos (agnosticos), inquinnt. appellanins propter agoneni, Certant enim... Quia sunt qui certant adversus diabolum, et prœvalent, milites Christi agnostici appellantur. (Ibid., col. 1732.)

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Plût au ciel, leur répliquait saint Augustin, qu’ils fussent vraiment ses soldats, et nom les soldats du diable (1) !

Ils se recrutaient dans les derniers rangs de la société. Ils recevaient volontiers les transfuges du catholicisme. C’était pour eux une bonne fortune quand il leur venait des moines ou des clercs. Ils reçurent aussi le sous-diacre Primus, que son évêque avait justement blâmé à cause de ses trop fréquentes relations avec certaines religieuses. Comme il s’obstinait dans cette violation flagrante de la discipline ecclésiastique, il fut déposé de ses fonctions. Outré de colère, il abandonna l’unité catholique, pour passer au camp des soldats du Christ. Il entraîna dans son apostasie deux pauvres moniales, qu’il avait séduites : « Maintenant, il jouit, écrit l’évêque d’Hippone, de la liberté de faire le mal, qui lui était refusée parmi les catholiques (2). »

11 n’y avait donc pas seulement des hommes dans cette armée du schisme. On y voyait une foule de pauvres filles qui menaient je ne sais quelle vie religieuse. Elles se recrutaient dans la secte elle-même, et les donatistes en cherchaient encore parmi les catholiques. Ils attirèrent à eux, malgré ses parents, la fille d'un colon de l’Eglise. Elle n’était encore que catéchumène : après l’avoir baptisée, ils lui imposèrent

(1) Ibid. Les catholiques appelaient aussi leurs moines milites Christi. (Id., ep. 220, col. 997. De opéré monachorum, xxviil, col. 575.)

(2) Aug., ep. 35. P. L., xxxiii, col. 135.

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le voile des vierges et en firent une de leurs moniales (i).

Ces moines voués à la paresse menaient une vie scandaleuse. Ils ne se fixaient nulle part. On les voyait sans cesse courir de côté et d’autre, par bandes plus ou moins nombreuses. Aussi les catholiques les appelaient-ils par dérisions Circumcelliones (2). Durant ces courses vagabondes, hommes, jeunes gens, moniales, tous vivaient en comm.un. Ils faisaient bonne chère quand l’occasion se présentait. Et on devine facilement ce qui se passait au milieu et à la suite de ces orgies (3). Ces frénétiques avaient, en outre, la monomanie du martyre, Ils se précipitaient sur les païens durant leurs fêtes, pour les exciter à leur donner la mort. Ils provoquaient les catholiques, dans l’espérance de tomber Victimes de leurs agressions. Quand ils ne pouvaient mériter une fin aussi glorieuse, ils se jetaient d’eux-mêmes dans les flammes ou au fond des précipices. Les donatistes leur rendaient ensuite les honneurs dus aux martyrs (4).

Et dire que leurs évêques avaient l’impudence de les comparer aux moines catholiques... ! Ce rappro-. chement faisait bondir saint Augustin. Comment, s’écriait-il, peut-on comparer ces ivrognes avec des

(1) Ibid.

(2) Qiiia circnm cellas vagaiitur. Aug., Enar. in Ps., cxxxii, col. 1730.

(3) Id., ep. 35, col. 134-135. Contra epistolam Parmeniani^ 1. II, c. IX, 1. III, c. m. P. L., XLil, col. 62 et 96.

(4) Id., De correctione Donatistarum. P. L., xxxiii, col. 792- 815, et ep. 204, col. 939-942.

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hommes sobres, ces furieux avec des cœurs simples, ces coureurs avec des religieux qui'vivent toujours dans leurs monastères, ces misérables adonnés à tous les vices avec des moines chastes et purs (i) ?

Dans tous les lieux où se trouvait une église donatiste, il y avait une troupe de circoncellions. Ce qui revient à dire qu’on était sûr de les rencontrer un peu partout en Afrique, au début du v® siècle (2). Les évêques schismatiques entretenaient leur fanatisme par leurs prédications et par le chant d’hymnes et de cantiques imprégnés de leurs erreurs et de leurs passions.

Lorsque les donatistes voulurent répondre par la violence au zèle de saint Augustin, d’Aurelius et du clergé catholique, ces étranges communautés religieuses se transformèrent en bandes d’insurgés, qui parcouraient le pays et commettaient toutes sortes de violences. Les chrétiens redoutaient leur cri de ralliement « Laudes Deo » plus que le rugissement du lion (3). Car il annonçait l’arrivée d’ennemis plus dangereux que lui. Ils se jetaient sur quiconque n’était pas de la secte et qui tentait de leur résister ; ils lui infligeaient les plus durs traitements (4). Au début,

("i) Id., Enar. in Ps. cxxxii, P. L., xxxvi, col. 1730.

(2) Possidius, c. X, P. L., xxxii, col, 41.

(3) Aug., ibid. Les circoncellions se saluaient en disant Laudes Deo ; les moines catholiques, en s’exhortant à rendre grâces à Dieu : Deo grattas. Vide si non debet jrater Deo gratins agere, qtiando videt fratrem siiuin. Num enini non est gratulationis locus, quando se invicent vident qui habitant in Christo l

(4) Possidius, ibid.

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ils n’avaient d’autre arme que leur bâton, mais ils le trouvèrent bientôt insuffisant ; ils se procurèrent des épées, et n’épargnèrent aucun de ceux qui tombaient entre leurs mains. Si encore ils s’étaient contentés de tuer par le glaive I La haine leur inspirait un raffinement de cruautés dignes des Barbares. C’était pour eux un plaisir que d’aveugler leurs malheureuses victimes en leur versant dans les yeux un mélange de chaqx et de vinaigre (i).

NulleEglise n’eut plus que celle d’Hippone à souffrir de leurs agressions. C’est là, en effet, que résidait le principal adversaire du schisme. Ne pouvant l’atteindre lui-même, ils s’en prenaient à ses moines. Augustin avait placé dans le castellum de Fussala, qui appartenait à son diocèse, quelques membres de son clergé, pour s’occuper des chrétiens du voisinage. Les circoncellions s’emparèrent de leur habitation, la livrèrent au pillage selon leur habitude, et ils maltraitèrent horriblement les clercs, dont plusieurs furent aveuglés et les autres mis à mort (2).

Ils faillirent tuer Possidius. Saint Augustin put se soustraire à leurs brutalités ; mais combien de catholiques périrent alors dans son diocèse et ailleurs (3) ! Les moines essayèrent parfois de s’interposer pour calmer leur fureur. Mal leur en prit, car cette intervention leur attirait toujours les plus mauvais traitements (4).

(1) Aug., ep, 88, col. 305-507.

(2) Id., ep. 209, 953-957.

(3) Cf. Tilleniont, XIll, 391-432,

(4) Aug., ep. 134, 511-312.

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Mais enfin, les évêques catholiques, après avoir usé d’une patience .admirable, conjurèrent l’empereur Honorius de venir au secours des Églises africaines (404). Leur appel fut entendu, et bientôt les circoncellions et tous les donatistes, effrayés par une juste répression, déposèrent les armes. Saint Augustin (i) pria instamment le tribun Marcellinus etle proconsul Aspringius de tempérer par la miséricorde chrétienne les rigueurs de la justice humaine et de ne jamais appliquer aux coupables cette peine de mort dont ils avaient, eux, usé trop souvent contre les catholiques. Sa mansuétude reçut la plus belle récompense qu’il pût ambitionner : ce fut l’entrée dans l’Eglise d’un grand nombre de circoncellions. « Oh ! si je pouvais vous montrer, écrit-il à l’évêque schismatique Vincent, les nombreux circoncellions qui professent aujourd'hui publiquement la foi catholique, en déplorant leur vie passée et cette malheureuse erreur qui leur persuadait que toutes les inspirations de leur audacieuse folie avaient pour but le service de l’Eglise de Dieu (2) ! »

Que devenaient ces agnostici après leur conversion ? Restaient-ils dans le siècle? ou leur ouvrait-on les portes des monastères ? Ce dernier sentiment paraît assez vraisemblable. L’Eglise catholique, en effet, ne se bornait pas à proclamer légitimes le baptême et les ordinations conférés par les schismatiques ; elle reconnaissait encore, en vertu des

(i) Aug , ep. 133, col. 509-510 ep 134, col 510-519.

(3) Id., ep. 93, col. 322.

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mêmes principes, la validité de la profession religieuse émise chez eux et de la consécration virginale que donnaient leurs évêques. C’est saint Augustin qui l’affirme (i) dans sa lettre à Théodorus, écrite en l’année 491 , par conséquent avant le retour des moines schismatiques à l'unité.

(i) Agnoscentes in eis {donatistis) bona Del, sive sancium b^ptismum sive benediclionem ordinationis, sive continentix professionem sive consi gnationem vir ginitatis. (Id., ep. 6i, col. 229.)

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