P. L., XL
(2) Ibid., xxvii-xxvin, col. 569-570.
(3) Ibid., XXXIX, col. 578.
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C’était un excellent moyen de les couvrir d’une utile confusion.
Après avoir renversé les fondements de l’erreur, il établit sur des bases inébranlables l’obligation du travail. L’apôtre saint Paul ne la crée pas ; il se borne à formuler nettement une loi imposée par la nature : Qui lion vuli operari^ non manducet. Rien n’est plus clair. Vous ne voulez point travailler ; faites ce que dit l’Apôtre. Ne préparez pas vos aliments; ne prenez aucune nourriture, et personne ne pourra vous adresser le moindre reproche. — Mais, répliquaientils, nous ne refusons point de travailler. Loin de nous la pensée de violer un ordre de saint Paul. Nous cherchons, au contraire, à suivre ses enseignements et ses exemples, en distribuant le pain de la parole divine et en vaquant à la prière. Ne sont-ce point là des travaux véritables ? — Tout cela est fort bien ; mais les préceptes de l’Apôtre ne sauraient s’exclure les uns les autres. 11 suffit de s’y conformer avec sagesse et mesure, comme il le faisait si bien luimême. Certes, il priait longuement et avec une ferveur qu’il est difficile d’égaler ; il se donnait tout entier au service des âmes ; pour étendre le règne de l’Evangile, il a parcouru le monde romain. Qui donc aurait pu trouver étrange qu’il s’autorisât de la permission accordée par le Sauveur et de la conduite de ses frères dans l’apostolat pour vivre, lui aussi, de la charité des fidèles .f” Il ne l’a point fait cependant : son grand cœur refusa d’être à charge à qui que ce soit. Lui, qui savait si bien quêter pour les besoins des Églises pauvres, il se fit un honneur de gagner sa
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vie. Au milieu de ses nombreuses occupations, il trouva le moyen de consacrer au travail des heures entières. Les moines n’ont aucune de ses excuses ; rien ne trouble leur existence paisible. Pourquoi se dispenseraient-ils de la loi du travail, qui oblige tous les hommes (i).?
Les paresseux veulent prier constamment. Sur quelle autorité appuient-ils leur opinion ? Les textes qu’ils allèguent recommandent, suivant l’interprétation généralement admise, de prier tous les jours, à certaines heures, et non d’une manière ininterrompue. Ils ne devraient pas ignorer que le mérite de la prière consiste moins dans sa longueur que dans les dispositions de celui qui la fait. L’oraison courte d'un homme qui obéit à Dieu en acceptant la loi du travail vaut plus que les prières interminables de celui qui s’y soustrait. Qui leur interdit, au reste, de prier durant leur travail ? Combien d’ouvriers répètent les chansons entendues au théâtre, pendant que leurs mains sont occupées 1 Ne peuvent-ils, eux, accompagner et consoler leur labeur par le chant des divins cantiques (2) .? Ne peuvent-ils pas distribuer à ceux qui les demandent les secours de la vie spirituelle, sans sacrifier l’obligation du travail ? Il est inutile de déranger une communauté entière pour accomplir cet acte de charité ; et cela, à n’importe quelle heure. Un religieux instruit peut facilement
(1) Ibid., iv-xv, col. 5^1-560.
(2) Et ipsum laborem tanquam divino ’ celeumafe consohi’-t. (Ibid., xXi col. 564 565.)
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s’acquitter de cette tâche, surtout s’il a soin de le | faire à des heures déterminées (i).
Si leur travail ne suffit pas à leur assurer le pain de 1 chaque jour, il leur est permis de compter sur la générosité des chrétiens ; ceux-ci doivent subvenir aux nécessités des saints ; tandis que les paresseux j n’ont aucun droit d’en user pour subvenir aux besoins qui résultent de leur coupable inaction (2). Cependant ils recherchaient ces aumônes, sans lesquelles toutes leurs théories n’auraient jamais pu se propager ni même se soutenir. Un trop grand nombre • d’âmes naïves, séduites par leur apparente sainteté, ' ne les laissaient manquer de rien. Cette charité, que saint Augustin appelle une « miséricorde perverse », les encourageait dans l’erreur ; elle devenait une coopération à leur vie coupable (3). L’évêque d’Hippone les détourne de cette imprudente générosité, sachant bien que nul argument n’aurait la même influence pour remettre ces égarés dans le chemin de la sagesse et du vrai.
Mais sur qui pèse, dans le monastère, cette noble et sainte loi du travail ? Sur tous ; car tous sont soumis par le Créateur aux mêmes nécessités corporelles. Ceux qui ont quitté une situation honorable et enrichi la communauté n’en sont pas plus dispensés que les religieux issus de familles pauvres. Le saint docteur permet seulement de leur donner une occu-
(1) Ibid., XXI, 565.
(2) Ibid., XVII, col. 562 564.
(3) Ne perversa misencordia inagis eoriim futura: vitœ noceant, quam prœsenti suhveniant, (Ibid., 39, col. 578.)
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pation plus élevée et moins pénible. Il est à croire qu’ils n’usèrent pas souvent de cette condescendance. Ce n’était point dans leurs rangs que se recrutaient les paresseux. En règle générale, leur humilité et leur ardeur au travail contrastaient avec la mollesse de ces derniers, sortis pour la plupart des classes laborieuses (i).
Une seule exception est admise : c’est celle que le Créateur impose par l’infirmité ou la maladie. Les règles les plus absolues doivent fléchir leur rigueur devant cette impossibilité.
Les moines appliqués au ministère ecclésiastique ne sont pas affranchis de l’obligation de travailler. Ils remplacent le travail des mains par une autre occupation non moins nécessaire. Ce changement leur est imposé par la volonté de Dieu et par le choix que l’Eglise a fait de leur personne. La charge qui pèse sur leurs épaules est souvent bien lourde. Il en est qui regrettent, comme Augustin, la vie paisible du moine laïc qui peut prier et travailler tout à son aise (2).
Ce sont les exigences de la vie qui déterminent la nature du travail monastique. Puisque le moine doit vivre du fruit de son labeur, il est contraint de donner la première place aux occupations par lesquelles il peut se procurer les aliments et tout ce qui lui est
(1) Nullo modo enim decet ut.,, quo -oeniunt relictis deliciis suis qui fueraut prœdiorum domini, ibi sint rustici delicati. (Ibid., 23, 575.)
(2) Ibid., xxxvii, col. 576-577.
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indispensable (i). L’agriculture, cela va sans dire, est son art de prédilection, en Afrique "comme partout. Aussi construisait-il son monastère soit dans un jardin (2), soit dans une villa, ou sur un terrain susceptible d’être cultivé (3).
Les pays fertiles attiraient saint Fulgence et ses fondations religieuses (4).
Quelques monastères étaient parfois établis sur un sol aride et rocailleux. Le biographe de l’évêque de Ruspe en signale un qui occupait un îlot voisin de Benefe, où il n’y avait ni terre végétale ni eau potable. Il fallait tout porter du continent (5). Les religieux alors s’occupaient à un art quelconque, la fabrication des éventails par exemple (6). La vente des objets qu’ils confectionnaient ainsi leur ménageait le moyen de se procurer le nécessaire.
En gagnant leur vie à la sueur de leur front, les moines n’étaient à charge à personne. Cela leur assurait une force et une indépendance dont tout l’avantage revenait à l’Eglise et aux âmes. Ils s’élevaient avec plus de liberté et de succès contre les fautes d’hommes qui n’avaient aucun droit aux ménagements imposés par la gratitude, tandis que les aumônes
(1) Operantur manibus ea qnibus et corpus pasci passif, et a Deo mens intpediri non passif. (Aug., De moribus Ecclesiæ catholicæ, XXVI, Migne, XXXII, c. 1338. Cf. De opéré monachorum, XIV, col. 560 )
(2) Id., Serm. 356, P. L., xxxix, c. 1578.
(j; Ibid., col. 1380.
(4) Vita S. Fulgentii, XIV. col. 131. — (5) Ibid., xv, 132. — = (6) Ibid.
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reçues auraient enchaîné la parole du serviteur de Dieu, toutes les fois que le devoir lui prescrit de blâmer la conduite de son bienfaiteur (i). Les moines de toutes les époques ont, en général, fait grand cas de cette noble indépendance, qui leur permet de livrer le front haut les combats de la justice et de la vérité.
Saint Augustin faisait donc la part très large au travail manuel. Il n’excluait pas néanmoins le noble travail intellectuel. Ils sont indispensables l’un et l’autre à toute communauté religieuse. Aussi dans les monastères sagement gouvernés assignait-on certaines heures de la journée pour la lecture et l’étude des lettres divines (2). La mesure variait probablement selon les lieux, les dispositions des supérieurs et les aptitudes des individus. Les monastères épiscopaux étaient obligés, par le simple fait de leur destination, à cultiver les sciences ecclésiastiques. Les exemples et l’influence de l’évêque d’Hippone et de ses disciples stimulaient chez tous l’ardeur au travail intellectuel. « La science enfle, selon la parole de l’Apôtre, dit-il aux moines. Quoi donc ! devez-vous fuir la science, et choisir l’ignorance, afin d’échapper au péril de
(1) Multo qiiippe minori impudentia servi Dei^ qui mannum suarum honestis operihus venditis vivunt, damnant istos a quibus nihil accipiunt, quant isti qui propter aliquam infirmitatem non valentes manibus operari, damnant eos ipsos de quorum facultatibus vivunt. (.^ug., ep. i';7, col. 692.)
(2) In bette moderatis monasteriis constitutum est aliquid operibus operari manibus, et ceteras horas liahere ad legendum et orandum, aut aliquid de divinis litteris agendum libéras, [De opéré monachorum, col. 576.)
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l’orgueil?... Aimez la science; mais placez au-dessus d’elle la charité... Car la science enfle lorsqu’elle est seule... elle enfle si la charité n’édifie point, tandis qu’elle est ferme et solide quand la charité édifie (i). » Cet amour des études sacrées se perpétua dans les monastères africains. Un siècle plus tard, saint Fulgence, modèle admirable des moines et apôtre zélé de la vie monastique, ne cachait pas sa prédilection pour ceux qui font de l’étude leur occupation préférée (2). Il était le premier à donner l’exemple. Ses disciples le voyaient, en outre, s’appliquer volontiers à la transcription des manuscrits (3). Les moines africains cultivaient cet art, qui leur permettait d’enrichir peu à peu leur bibliothèque. Chaque monastère avait la sienne. 11 y en avait une chez les moniales d’Hippone ; une religieuse était chargée de conserver les volumes et de les distribuer à chacune, aux heures de la journée consacrées à la lecture (4). Possidius parlait avec admiration de la riche bibliothèque que saint Augustin avait réunie (5). Il suffit de parcourir la volumineuse correspondance de l’incomparable docteur pour constater son désir de posséder les ouvrages qui lui manquaient et le soin qu’il mettait à se les procurer.
Mais revenons au traité opéré monachoriim et
(1) Id., serm. 354. Ad continentes. P. L., xxxix, col. 1566.
(2) Vita S. Fui getitii, XXVII, col. 144.
(3) Nam et scriptoris arte laudabiliter utebatur. (Ibid., xiv, col. 132.)
(4) Aug . ep. 211, col. 964.
(5) Possidius, XXXI, col. 64.
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aux moines paresseux, qu’’il cherche à réfuter. Ceux qui s’étaient laissé entraîner de bonne foi ouvrirent les yeux sur le caractère de ces dangereuses théories. Combien cependant persévérèrent dans cette erreur et dans les pratiques faciles qu’elle préconisait! La suite de ce travail le montrera bientôt.
L’obstination de ces mauvais moines ne saurait diminuer l’importance du service rendu au monachisme par cette œuvre de l’évêque d’Hippone. Non seulement elle a pu confirmer dans la possession du vrai et prémunir contre les séductions de l’erreur une foule de cœurs droits, et en ramener un grand nombre d’autres aux saines notions de la vie religieuse ; mais elle a eu l'immense avantage de fixer pour toujours, sur un point de la plus haute importance, la tradition monastique. Plus tard, lorsque le patriarche du Mont- Cassin voulut écrire ce chapitre sur le travail, qui a joué un si grand rôle dans l’histoire de la civilisation européenne, il n’eut qu’à lire De opéré monachonim et à en organiser la pratique.