‹ Origines de la vie religieuseChapitre 2 sur 10 · LES MOINES ET LE CLERGÉ · texte numérisé non relu

LES MOINES ET LE CLERGÉ

Le monastère d’Hippone. Les évêques et les moines. Saint Augustin, évêque d’Hippone. Le monastère épiscopal. Un mauvais moine.

L’évêque Valerius ne perdait pas de vue le monastère fondé par Augustin. Son développement, et surtout les progrès des cœurs et des intelligences sous la direction d’un pareil maître, faisaient le bonheur de ses vieux jours. Ces hommes, ainsi préparés par une vie sainte et studieuse, lui semblèrent dignes de la cléricature, et ce fut parmi eux quhl choisit de préférence les prêtres, les diacres et les sous-diacres dont son Eglise pouvait avoir besoin (i).

Les services qu’ils rendirent fixèrent bientôt sur eux l’attention des fidèles. A Hippone et ailleurs, c’était à qui louerait le plus la vie de ces serviteurs de Dieu, célébrerait leur chasteté et leur renoncement absolu aux biens de la terre (2). Diverses Eglises ne

(1) Proficiente porro doctrina divitia, suh sancto et cum sancto Angustino in monasierio Deo servientes, Ecclesiœ Hipponensi clerici ordinari cœperunt. (Possidius, c. xi, col. 42.)

(2) Ac dcinde innotescente et clarescente de die in dicm Eccle

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tardèrent pas à réclamer l’honneur d’être gouvernées par des évêques et un clergé formés k l’école de saint Augustin (i). Ce fut pour le plus grand avantage de la paix et de l’union catholique.

» Ces moines, élevés à la cléricature, avaient passé à un état supérieur sans perdre pour cela les prérogatives de la vie religieuse. Car leur nouvelle dignité et les devoirs qu’elle imposait ne détruisaient point leurs premières obligations; elles venaient, en quelque sorte, les consacrer, tandis que celles-ci rehaussaient la sainteté de leur ministère et le rendaient plus recommandable aux yeux des chrétiens. « 11 devint évêque, dira, un siècle plus tard, un moine africain en parlant de saint Fulgence, il devint évêque et ne cessa pas d’être moine; il conserva, avec la dignité épiscopale, l’intégrité de sa profession antérieure. Et, en conservant ainsi l’intégrité de sa profession, il ajouta un nouvel ornement à la dignité du pontife (2). »

Le peuple considérait principalement en eux les fonctions sacrées qu’ils avaient à remplir, et, à cause de cela, on les désignait toujours par leur titre clérical sans rien ajouter qui rappelât leur vie religieuse.

six catJioïicœ prœdicationis veritate^ sanctorumque ser'ooriim Dei proposito, continentia et paupertate profunda. (Ibid.)

(1) Ex monaslerio qnod per memorahilem virnm et esse et crescere cceperat, ntagno desiderio poscere atque accipere episcopos et clericos pax Ecclesiœ atqiie imitas et cœpit primo et postea consecuta est. (Ibid.)

(2) IdSec ita factus est episcopus, ut esse desisteret monachus, sed accepta pontificis dignitate, professionis prœteritœ servanit integritatem. Servata vero professionis integritate, plus ornavit pontificis dignitatem. Vita S. Fulge’ntii, P. L., lxv, 135-136.

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C’était alors une coutume générale qui se conserva plusieurs siècles en Occident (i).

Les moines clercs devaient se dépenser au service de l’Eglise et des âmes. Les uns le faisaient dans l’intérieur de la ville épiscopale et ils continuaient à vivre au milieu de leurs frères, suivant l’exemple que leur donnait saint Augustin. Les autres allaient, sur l’ordre de l’évêque, servir les églises et les populations répandues dans le diocèse. Ce fut le cas d’Honoratus, moine de Tagaste, qui mourut prêtre de Thiave (2).

La cléricature était pour eux tous une charge pénible, surtout quand ils comparaient les devoirs qu’elle entraînait avec le calme dont jouit le simple religieux dans la solitude de son monastère. Mais l’Eglise était en droit de leur demander ce sacrifice, et les moines ne devaient pas plus alors que de nos jours préférer leur repos personnel au travail que leur imposait le service de l’Epouse du christ. Comment s’acquitteraitelle^ en effet, de sa mission sanctificatrice, si les hommes vertueux refusaient de lui venir en aide (3)

(1) Saint Jérôme, dont la profession religieuse ne soulève aucun doute, est qualifié presbyter, non monacluis. Cassien, parlant du moine Leporius, écrit : Time monachus modo presbyter. (De Incarnatione, 1. I.) Cf. la liste des moines de l’abbé Liberatus : Bonifaciiis, diaconus, Serviis, subd., Rogntns, monachus, etc. (Victor de Vite, De Perseentione Vandalica, 1. V, i. P. L., LViii, col. 249 ) Cf. Garnier, dissert. I. De primis anctoribns hœresis pelagianœ. P. L., XLViii. Lorsque saint Augustin parle des religieux qui vivaient avec lui dans sa maison épiscopale, transformée en monastère, il les nomme seulement eJerici. Ce titre désigne leur cléricature, mais n’exclut en rien leirr caractère religieux.

(2) Aug., ep. 83 ; P. L., xxxiii, col. 291-304.

(3) 'Dec vestrum otium necessitatibus Ecclesiœ prœponatis, cui

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Malgé la sainte frayeur que lui causaient le sentiment de son indignité personnelle et la {Perspective d’une responsabilité écrasante, le religieux se rendait humblement à l’appel de Dieu, en ayant soin d’éviter et les empressements de la présomption et les hésitations de la paresse (i). Ceux qui couraient au-devant de la dignité sacerdotale n’inspiraient aux évêques africains qu’une médiocre confiance. Tous les moines, même fidèles à leur règle, ne sont pas en effet capables de remplir saintement les fonctions de la cléricature. Ceux qui n’unissent point aux vertus monastiques une instruction suffisante et les qualités requises deviendront difficilement des clercs irréprochables. C'était la pensée de saint Augustin (2).

Son ami, Aurelius, évêque de Carthage, lui fournit un jour l’occasion de s’exprimer nettement sur ce sujet. Deux moines d’Hippone, Donat et son frère, avaient quitté le monastère malgré la défense d’Augustin. Ils se rendirent à Carthage sous prétexte de s'y consacrer au service des âmes. Ils se présentèrent à x\urelius et sollicitèrent la faveur d’être élevés à la cléricature. L’évêque, croyant qu’ils étaient partis régulièrement, conféra à Donat un ordre sacré. 11 informa plus tard son ami Augustin de ce qu’il avait cru devoir faire. Celui-ci manifesta son étonnement, C)n choisit d’ordinaire les moines les plus recomman-

parturienti si nulli boni ministrare velleni, qiiomodo nasceremim ^ non inveneritis. Id., ep. 48. col. 188.

(1) Ibid.

(2) Ciim aliquando etiam bonus monachus vix bonum clericnni facial si ei adsit sufficiens continent ia et tanien desit instructio necessaria ant personœ regularis integritas. Id., ep. 60, col. 228.

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dables pour les élever aux honneurs ecclésiastiques, lui écrivit-il. Or Donat n’était point de ce nombre. En accordant ces dignités à des religieux fugitifs, on encourage ceux qui leur ressemblent à les suivre dans cette voie périlleuse, on fait un affront aux clercs, on scandalise les fidèles (i).

Vers la même époque, le saint docteur reçut, de son côté, les plaintes de Quintianus, qui gouvernait l’église de Badenlita, sur un sujet de même nature. Il avait reçu dans son monastère un adolescent, nommé Privatianus, sans lui permettre toutefois de contracter aucun engagement. Son évêque lui avait fait lire dans l’église des livres qui ne figuraient point, il est vrai, au canon des Ecritures. Cela suffi" sait-il pour en faire un lecteur, par conséquent un clerc .? La question était douteuse. Mais un concile d^Hippone, confirmé par celui de Carthage (397), ayant défendu expressément de recevoir un clerc sans l’autorisation de son évêque, Augustin consulta Aurelius sur la validité de la cléricature de son postulant. La réponse ne lui était pas encore parvenue, quand lui arrivèrent les réclamations de Quintianus (2).

Dans la lettre qu’il écrivit à ce dernier pour expliquer sa conduite, il rappelle un décret du concile de Carthage (401) qui interdisait d’élever à la cléricature les moines fugitifs ou chassés de leur monastère (3). Cette mesure, dictée parla prudence, reçut longtemps

(1) Aug., ep. 60, col. 227-228.

(2) Aug., ep. (>4, col. 23;-234.

(3) Recenti concilia statutuin est ut de aliquo monasterio qui recesserint vel projecti pierint, non fiant alihi clerici. (Ibid., col.

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après, dans un autre concile de Carthage (534), une forme définitive qui, tout en maintenant les droits du supérieur, mettait l’évêque à l’abri de toute surprise. Il ne fut plus permis désormais de conférer à un religieux soit la cléricature, soit une dignité ecclésiastique, sans le consentement ‘de son abbé, qui devait, en l’accordant, témoigner de sa bonne conduite (1 ).

Les monastères, à cette époque, se composaient en majeure partie de simples laïcs. ^Les supérieurs euxmêmes n'’étaient pas toujours dans les ordres sacrés (2). Les prêtres et les autres ministres des autels ne formaient donc qu’une exception. Or la vie commune organisée pour la majorité devait avoir pour eux beaucoup d’inconvénients. La prudence des supérieurs accordait, sans nul doute, les dispenses que nécessitaient leurs fonctions saintes. Mais elle ne pouvait supprimer tous les obstacles. D’autre part, ils se rencontraient au service de la même église avec des clercs qui continuaient à vivre dans le siècle. Ce frottement continuel entraînait forcément des conflits. La bonté et la sagesse d’un évêque animé de Lesprit de Dieu et respecté par tous ses auxiliaires étaient de

(1) Ut sine hono testinionio ahhatis vel concessione, nullus monaclium in aliqua ecclesia ieneat ad clericatum vel promoveat ad honorein. (Conc. Carthag., Labbe, Collectio Gonciliorum, t, v, col. 932.)

(2) Ce fut le cas de saint Augustin à Tagaste. Valentin, abbé d’Hadruinet, dont il sera question, ne semble pas avoir été prêtre. L’abbé Liberatus, martyrisé par les Vandales, ne l’était pas. Saint Fulgence gouvernait son monastère depuis assez longtemps lorsqu’il reçut cette dignité.

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nature à les prévenir ou tout au moins à les apaiser. Mais l’expérience ne permet -guère de croire que les diocèses seront toujours conduits par des hommes pareils. Saint Fulgence, qui voyait l’union la plus étroite régner entre les membres de son clergé composé de moines et de séculiers, pressentait lui-même qu’il n’en serait pas toujours ainsi. Aussi, avant de mourir, régla-t-il toutes choses de manière à ne fournir à son successeur aucun motif de troubler ses moines et son monastère (i).

Saint Augustin, devenu évêque d’Hippone, réussit à soustraire son Eglise, ses clercs et ses moines aux dangers que ces divisions pourraient entraîner.

Les devoirs de sa charge, il le vit bientôt, ne le laisseraient plus jouir en paix de la société de ses frères et de ses fils, si chère à son cœur. L’évêque, en effet, se doit tout à tous. 11 est le conseiller, le protecteur et le père de son clergé et de ses fidèles. Chef et représentant de la grande famille chrétienne, il est tenu d’offrir l’hospitalité aux catholiques de passage. Sa maison est vraiment la domiis Ecclesiæ, ouverte à tous les enfants de l’Eglise, et c’est à lui, le père commun, qu’incombe la tâche de les accueillir tous à cœur et à bras ouverts et de leur prodiguer les témoignages de la charité ecclésiastique. Telle est la volonté formelle de l’Apôtre, confirmée par les exemples des saints et par les décisions des conciles. Or, comment concilier ces obligations avec les exigences du recueillement monastique.? Cette affluence de visiteurs et d’étrangers n’occasionne-

(i) Vita S. Fulgentii, c. xxi.x, col. 145-146.

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t-elle pas un trouble et une dissipation fort préjudiciables à la paix, à la solitude et aü silence que les moines cherchent avant tout ? La pauvreté du monastère ne le mettrait-elle pas dans l’impossibilité de remplir ce devoir avec la dignité qu’il comporte? D’autre part, s’il restreint la charité et l’hospitalité épiscopale, il s’expose certainement aux accusations de dureté et d’avarice (i). Quelle injure pourrait être plus sensible au cœur d’un évêque, surtout quand cet évêque se nomme Augustin ? Ce seraient des murmures continuels. Quel scandale, par conséquent, pour les chrétiens! Quelle atteinte portée à l’autorité religieuse ! et par-dessus tout, quel dommage pour les âmes et pour les intérêts du Seigneur !

Augustin connaissait-il ce qu’avait déjà fait le glorieux évêque de Verceil, saint Eusèbe ? Cet in" trépide champion de l’orthodoxie s’était mis courageusement à l’œuvre pour réformer les mœurs de son troupeau et de son clergé. 11 n’avait cru pouvoir rien faire de mieux que de se soumettre lui-même à la vie austère des moines, et de transformer sa maison en un monastère où prêtres et clercs menaient en commun la vie religieuse tout en vaquant aux fonctions multiples du service des âmes (2). La même pensée se présente à l’esprit de l’évêque d'Hippone, qui fit lui

(1) Perveni ad episcopatum : vidi necesse liahere episcopum exhihere hiunanitatem assiditam quibusque veniejitihus sive transeuntihns : qiiod si non fecisset episcopus, inhnmanus dicerefnr. Si autem ista consuetudo in monasterio esset, indecens esset. (Aug., serai. 355, P. L., XXXIX, col. 1570).

(2) Tillemont, t. vu, 531.

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; aussi de sa demeure épiscopale un véritable monastère (1).

Cette innovation répondait si bien aux besoins du I moment et aux aspirations des âmes, elle produisit I des résultats si heureux, qu’il put bientôt se fixer la règle de n’introduire dans son clergé que des hommes résolus à se soumettre aux lois de la vie commune et ; régulière. Les clercs qui, pour une raison ou pour |i une autre, voulaient rompre cet engagement devaient ij renoncer à l’exercice de leurs fonctions (2).

1 Quelques-uns n'ont voulu voir dans cette communauté qu’une réunion de prêtres vivant ensemble, sans avoir contracté par vœux aucune des obligations de la vie monastique. Saint Augustin aurait de la sorte fondé un séminaire ou un oratoire, non un monastère. Ce sentiment, assez répandu au xvii® et au xvm® siècle (3), est dépourvu de tout fondement historique. 11 suffit de s’en rapporter au saint docteur, qui exprime sa pensée sur ce point avec toute la

(1) Et ideo volui Jiahere in ista domo episcopi mecinn ntonasterium clericorum. (Aug , serin. 335, ibid.) Saint Martin, devenu évêque de Tours, avait donné aux moines une place aussi large que possible dans la cléiicature et le gouvernement de son Eglise.

(2) Certe ego sum qui statiieram, sicut nostis, nullum ordinare clericum, nisi qui mecum vellet manere : ut si vellet discedere a proposito, recte illi tolterem clericatum quia desereret sanctœ societatis promissum cœptumque consortium. (Aug., serm. 335, P. L., XXXIX. Cf. id., serm. 356, col. 1580.)

(3) Inutile de rappeler qu’à cette époque il se fonda en France et ailleurs un certain nombre de communautés ecclésiastiques sans vœux. La préoccupation de trouver des antécédents et des modèles porta naturellement leurs membres à les chercher autour de saint Augustin.

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netteté désirable : « Ecoutez ce que je vous dis (il parle à ses diocésains) : celui qui, après l’avoir embrassée, renonce à cette vie commune louée dans les Actes des Apôtres, viole son vœu, il déchoit d’une profession sacrée. Ce n’est point moi qui le jugerai, c’est Dieu. Qu’il y pense. Je sais quelle faute commet celui qui promet une chose et ne tient pas sa promesse. Car il est dit : Vovete et reddite Domino Dco vestro, et encore : Meliiis est non vovere qiiain vovere et non reddere.

« Une vierge qui a reçu la bénédiction virginale sans vivre néanmoins dans un monastère ne peut pas se marier ; et rien ne l’oblige à entrer dans un monastère. Mais si elle embrasse la vie monastique et qu'elle vienne à l’abandonner, tout en restant vierge, on peut déplorer la moitié de sa ruine. Il en est de même d’un clerc qui a promis [professns est, promis par vœu) et la sainteté et la cléricature. C’est Dieu qui lui a imposé sur les épaules, pour le service de son peuple, la cléricature, qui est une charge plus qu’un honneur. Mais où est l’homme sage qui comprendra cela .Ml a donc promis la sainteté, il a promis de vivre en commun... S’il renonce à ce genre de vie, tout en restant clerc, c’est la moitié d’une ruine (i). »

(i) Ecce dico, andite ; Qui societatem communis vitæ jani susceptam, quœ laudatur in Actihns Apostoloruni, doerit, a -voto suo cadit et a profcssione sancta cadit... Ego scio quantum niali sit proftteri sanctiim aliquid nec iniplere... Sic et clericns duas res professns est, et sanctitatem et ctericatnni... Ergo professas est sanctitatem, professns est communiter -oivendi societatem... Si ab hoc proposifo ceciderit, et extra manens clericns fierit, dimidius et ipse cecidit. (Id., serai. 335, col. 1373.)

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Ces prêtres, ces diacres et cessoüs-diacres ajoutaient donc à leur dignité les devoirs d’une profession religieuse véritable. Ils étaient bien des religieux, c’està-dire, pour employer le langage reçu alors, des moines, et la maison qu’ils habitaient était, elle aussi, un vrai monastère : Et ideo voïni hahere in ista domo episcopi mecmn monasterium dericornm. Quelques auteurs, pour les distinguer des religieux qui vivaient dans les autres monastères, les ont appelés chanoines réguliers ; mais ce nom, transplanté au iv® siècle, est tout simplement un anachro.nisme. Pourquoi, du reste, chercher à leur donner un titre spécial .f* Rien n’autorise à faire de ce clergé monastique d’Hippone une catégorie à part. Ils sont à la fois clercs et moines, comme le seront ensuite tant de religieux, et en particulier les Bénédictins attachés au service de nombreuses cathédrales en Allemagne et en Angleterre durant toute une période du Moyen-Age (i).

Saint Augustin nous a conservé les noms de plusieurs membres de sa communauté dans ses discours 355 et 356, intitulés De vita et morihus clericorinn snoriun (2). Ce sont les prêtres Januarius, Barnabas et Leporius ; les diacres Lazare, Valens, Faustinus, Severus, qui devint aveugle, Heraclius, et un sixième qu’il nomme simplement le diacre d’Hippone, dia-

(1) Les églises celtiques, particulièrement, n’avaient point, aux VI® et vil® siècles, de clergé séculier. Les évêques et les clercs se recrutaient uniquement parmi les moines. Cf. Arthur de La Borderie. Les Monastères celtiques aux vi® et vu® siècles^ d’après les usages de l’ile d’Iona, traduit de l’anglais du docteur Reeves, avec notes et introduction.

(2) P. L., X.VXIX, col. 1568-1581.

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conus Hipponensis. Son neveu Patritius est le seul sous-diacre dont il parle nommérrrent. On connaît par ailleurs le diacre Lucillus, frère de l’évêque Novatus, qui rendait des services fort appréciés grâce à sa connaissance de la langue punique, qui était celle de toute une partie de la population africaine (i). 11 faut y ajouter encore Heraclius, qui fut le successeur d’Augustin, Saturninus, Fortunatianus et Rusticus, qui prirent part à son élection (2). Mais il en est d’autres qui ont laissé un souvenir moins honorable. Dieu permet, en effet, que les méchants s’introduisent dans la société des hommes justes. 11 en a été toujours ainsi et il en sera de même jusqu’à la fin des temps. Leur perversité éprouve la vertu des saints, exerce leur patience et leur prêche l’humilité. 11 ne faut donc pas être surpris de rencontrer à l’école d’Augustin quelques misérables, indignes d’un pareil honneur. Il eut un jour la douleur d’entendre Boniface, prêtre de son monastère épiscopal, accuser un jeune religieux nommé Spes de lui avoir fait des propositions infâmes. Celui-ci, au lieu d’avouer sa faute, la rejeta sur son dénonciateur. Boniface était un homme digne de foi. L’évêque crut à la vérité de sa dénonciation. Mais le défaut de preuve convaincante ne lui permettant pas de châtier le coupable, il attendit qu’une circonstance fortuite vînt l’éclairer et le confirmer dans ses soupçons. Ce fut Spes lui-même qui la fit naître en demandant à son évêque de lui conférer un ordre supérieur à celui

(1) Aug., ep. 84. P. L., xxxiii, 29,).

(2) Id., ep. 213. ibid., col. 966.

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qu’il exerçait, ou du moins de lui donner des lettres de recommandation pour être ordonné ailleurs. Irrité par le refus légitime qu’éprouva sa requête, il renouvela ses accusations contre Boniface et insista pour qu’il fût déposé de ses fonctions. On pouvait tout craindre de cet esprit révolté. Pour éviter le scandale que la divulgation de cette affaire causerait aux fidèles i et le triomphe que ne manqueraient pas d’en tirer les donatistes, Boniface consentit à subir cette humiliation. Saint Augustin accepta, sans vouloir néanmoins effacer son nom de la liste des prêtres qui se lisait à l’autel.

Mais sa conscience ne lui permettait pas de confondre indéfiniment l’innocent et le coupable. Dans : l’impossibilité où il se trouvait d’établir juridiquement la culpabilité de Spes, il eut recours à un moyen surnaturel. Les hommes se taisant, les saints pourraient parler. 11 envoya donc l’accusateur et l’accusé en pèlerinage au tombeau de saint Félix de Nole^ j dans l’espoir qu’une intervention miraculeuse manifesterait la vérité. Jusque-là rien n’avait transpiré. Mais alors, on ne sait par qui, le peuple fut mis au courant de l’affaire. Le scandale fut grand, on le I devine, d’autant plus que les catholiques d’Hippone étaient fiers de la vertu de leur clergé et voyaient le parti que les schismatiques allaient tirer contre eux ; de ce malheur. Leur colère éclata surtout contre i Boniface, et ils réclamèrent avec instance que son ‘ nom disparût de la liste sacerdotale. Saint Augustin, qui était absent, envoya sans retard à son clergé et à son peuple la relation fidèle de tout ce qui était arrivé. Puis, dans le but de fortifier les faibles, que

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troublait ce triste épisode, il ajoute : « Je vous avoue, le Seigneur Dieu qui voit le fond 'de mon cœur sait la vérité de ce que je vous affirme : depuis que je me suis consacré à son service, je n’ai pas trouvé d’hommes meilleurs que ceux qui vivent saintement dans les monastères, je n’ai rien trouvé non plus de pire que ceux qui s’y sont corrompus. Aussi je crois qu’on peut appliquer aux monastères ces paroles de l’Apocalypse ; Le juste s'y sanctifie,^ de plus en plus, le pécheur s'y souille davantage. Si nous avons parfois le chagrin de rencontrer des ordures [purgamenta), nous éprouvons néanmoins une vive consolation, parce que nous y trouvons plus souvent des joyaux pour l’Eglise. Gardez-vous de prendre en aversion les pressoirs d’où sort une huile si propre à éclairer l’Eglise, parce que vos yeux y aperçoivent du marc (i).» Cela se passait en 404.

Peu de temps après, il eut à déplorer la conduite indigne de Paul, évêque de Cataque, que Tillemont met au nombre de ses disciples et de ses moines (2). Augustin « l’avait engendré par le Christ Jésus dans l’Evangile (3) ». Ce lui était un titre suffisant pour lui donner de sages conseils et, au besoin, des réprimandes sévères. Malgré cela, Paul devint par sa vie mondaine la honte de l’Eglise d’Hippone sa mère, et l’occasion de la perte de beaucoup d’âmes faibles, à tel point que son maître et son père fut obligé de le priver de sa communion.

(r) Aug., ep. 78, col. 267-272.

(2) Tillemont. t. XIII, pp. 155-176.

{3) Tibi enijii maxime debeo quia in Christo Jesu per Evangetiiim ego te genni. Aug., ep. 85, col. 294.

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Antoine, l’un de ses disciples de prédilection, lui causa une peine beaucoup plus vive encore. Il l’avait reçu tout enfant dans son monastère. Il eut plus tard assez de confiance en lui pour le charger du gouvernement de l’Église de Fussala, qu’il venait de détacher de son diocèse. Une fois évêque, Antoine foula aux pieds ses devoirs les plus sacrés. Ses diocésains se plaignirent amèrement de ses rapines, de ses concussions et de ses violences de toutes sortes. D’autres personnes portaient contre lui des accusations plus graves encore. Un synode réuni à Hippone autour de saint Augustin le condamna à restituer ce qu’il avait volé, sans le priver toutefois des honneurs de l’épiscopat (i). On lui aurait même laissé l’administration de son Église, si les menaces des chrétiens de Fussala n’eussent fait craindre des excès regrettables. Antoine promit de restituer, mais il refusa d’abandonner à un autre le gouvernement de son Eglise, et il fit appel au primat de Nurnidie et au Pape (2).

En terminant la lettre qu’il écrivit à saint Célestin pour lui exposer la vérité, l’évêque d’Hippone laissa s’épancher la tristesse qui remplissait son cœur. «Je confesse à Votre Béatitude, dit-il, que cette affaire me remplit de crainte et d’angoisse ; c’est au point que je songe à me démettre des fonctions épiscopales pour expier dans les larmes d’une juste pénitence la faute que j’ai commise en élevant à l’épiscopat celui qui ravage l’Eglise de Dieu... Si vous allégez la crainte et la tristesse des membres du Christ qui vivent dans

(ï) Id., col. 29.1-295.

(2) Us paraissent avoir confirmé la sentence. Cf. Tillemont, ibid., 841-842.

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cette région, et si, par cette juste miséricorde, vous consolez ma vieillesse, celui qui noqs aura ainsi soulagés dans cette tribulation vous récompensera dans cette vie et dans l’autre (i). »

Augustin ne gardait pas pour lui seul les utiles leçons qui résultaient de ces scandales. « Dieu, écrivait-il, permet qu’il entre dans cette sainte carrière des hommes qui ne persévèrent pas et commettent des fautes lamentables ; ces chutes pénètrent les autres d’une crainte salutaire qui écrase l’orgueil, ce pire ennemi de la vie religieuse (2). » 11 exhortait en même temps ses religieux à placer leur confiance non dans sa sagesse et dans la discipline de son monastère, mais en Dieu seul (3).

(1) Ang., itrid.,

(2) Aug., De sancta Vir ginitate, c. xxxix, 40, col. 420.

(3) Cf. Tilleniont, xiii, 155.

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