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CHAPITRE III

LES MONASTÈRES DE l’aFRIQUE ROMAINE

Les moines évêques. Monastères épiscopaux. Les adversaires de la vie monastique. Vocation du tribun Boniface. Le recrutement des monastères.

Mais que sont ces chutes, si on les compare à la sainteté qui s’épanouit autour de saint Augustin et au développement rapide que sa vigoureuse impulsion sut donner au monachisme africain ? Elles forment une ombre à peine perceptible dans un paysage merveilleux.

Au témoignage de Possidius lui-même, il ne sortit des monastères d’Hippone pas moins de dix évêques, qu’il appelle « des hommes saints, vénérables, chastes et très instruits ». Quelques-uns occupèrent des sièges fort importants (i). Augustin n’était pas encore évêque d’Hippone, lorsque son fidèle Alypius reçut

(l) Nam ferme decem quos ipse novi, sanctos ac venerahiles xiros, continentes et doctissimos, beatus Augustiyius diversis Ecclesits nonnullis quoque eminentiorihus rogatus dédit. (Possidius, c. ii, col. 42.)

34 ^ les moines de l’afriq.ue romaine

le gouvernement de l’Église de Tagaste (i). La même année 399, les suffrages du clergé et des chrétiens de Cirta (Constantine), métropole de la Numidie, se portèrent sur Profuturus (2). Fortunatus lui succéda trois ans après (3). Severus était évêque de Milève en 396, et Possidius de Calama (Guelma) l’année suivante (4). Dans la suite, l’Église d’Uzala élut pour premier pasteur Evodius (vers 404) (5) ; celle de Cataque, Boniface (408) (6), et celle de Sicca, Urbanus (413) (7).

Ces moines évêques furent les plus actifs propagateurs du monachisme. On les vit en effet doter leurs diocèses d’institutions analogues à celles d’Hippone. Et bientôt, d’autres Églises vinrent, à leur tour, choisir des évêques et des clercs parmi les religieux qu’ils avaient pu former (8).

Alypius trouva un monastère à Tagaste. En fondat-il un dans sa ville épiscopale ? On est porté à le croire en lisant l’épître que lui adresse saint Augustin vers l’année 405 : « Domino heatissimo et venerahiliter carissimo ac desideratissimo fratri coepiscopo Alypio et qui tectim sunt fratribus, Augustinns et qui mecinn sunt fratres, in Domino salutem (9). » Ces frères qui se joignent à Augustin pour saluer Alypius sont

(1) Tillemont, p. 207.

(2) Ibid., 187. — (3) Ibid., 188. — (4) Ibid., 298. — (3) Ibid., 606. — (6) Ibid., 438. — (7) Ibid., 606.

(8) Similiterque et ipsi ex illorum sanctoriim proposito venientes Doinini Ecclesiis propagatjiy et monasteria instituerunt, et studio crescente ædificationis verbi Dei, cœteris Ecclesiis promotos fratres ad suscipiendum sacerdotium prœstiterunt. (Possidius, ibid.)

{9) Aug., ep. 83, col. 291. Cette épître est relative au testament d’Honoratus, moine du monastère de Tagaste et prêtre de Thiave.

LES., MOINES DE l’ AFRIQUE ROMAINE

évidemment les religieux de son monastère épiscopal. Ne peut-on pas dès lors voir dans les frères qui sont avec Alypius les membres d’une communauté semblable ? Les lettres échangées par Augustin et Evodius commencent par les mêmes salutations (i). Or, dans la première, il est fait mention du monastère de cette ville à deux reprises différentes (a). Cette formule se retrouve encore au début d’une épître qu’ Augustin écrivait à Possidius (3). Et nous savons par ailleurs qu’il avait avec lui, au service de son Eglise, des serviteurs de Dieu (4), c’est-à-dire des moines (3), ce qui suppose la présence d’un monastère (6).

Lorsque l’évêque d’Hippone écrit à Valentin, supérieur du monastère d’Hadrumète, il n’oublie pas de I saluer les frères qui sont avec lui : Honorando fratri Vàlentino et fratribns qui tecum sunt (7). L’usage voulait en effet que les moines évêques s’envoyassent ainsi les salutations de leur communauté respective, j Quand une lettre se présente avec ces formules, elle : signale donc l’existence d’un monastère dans la maison de l’expéditeur et du destinataire. Or elles ne se rencontrent pas seulement en tête des épîtres adressées aux évêques de Tagaste^ d’Uzala et de Calame. Augustin les adresse encore à Fortunatus de

(1) Ep. 158, col. 693 ; ep. 159, col. 693 ; ep. 159, col. 698 ; ep. 161, col. 702 ; ep. 162, col. 704.

(2) Ep. 158, col. 697.

! (3) Ep. 245, col. 1060.

j (4) Ep. 91, col. 316-317.

(5) Tillemont, xiii, 462.

(6) Ibid.

' . (7) Ep. 214, col. 968; ep. 215, col. 571.

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Cirta (i), à Severus de Milève (2), à Benenatus (3) et à Novatus (4), évêques de sièges- inconnus. La rareté des documents relatifs au monachisme africain augmente le prix de ces indications, saisies au cours de la correspondance de saint Augustin.

Ses amis, de leur côté, portaient un vif intérêt aux moines et à leur développement. L’un deux^ Aurelius, monta sur le siège épiscopal de Carthage peu de temps après la fondation du monastère d’Hippone. Son premier soin fut de lui annoncer la nouvelle de son élection et de solliciter instamment le secours de ses prières. Elles lui furent accordées d’autant plus volontiers que malgré la distance qui séparait les deux villes, il était venu en aide par ses largesses à la communauté naissante (5).

Le nouvel évêque de Carthage partageait trop les sentiments de son saint ami pour ne pas comprendre les services que la société était en droit d’espérer des institutions monastiques. Aussi accorda-t-il sa bienveillante protection à celles qui ne tardèrent pas à se fixer dans son diocèse (6). Saint Paulin de Noie nous apprend en effet qu’il y avait des moines dans cette ville sur la fin de l’année 394. C’est à cette époque que nous voyons apparaître son nom dans la correspondance d’Augustin. Il adresse sa première

(i) Ep. 115, col. 430. — (2) Ep. iio, col. 419. — (3) Ep. 214, col. 1069.

(4) Ep. 84, col. 294. Peut-être ce Novatus serait-il l’évêque de Sétif qui assista à la conférence de Carthage.

(3) Aug., ep. 22. P. L., xxxiii, col. 90.

[(>) Le traité De opéré monachorum de saint Augustin, dont il sera question plus tard, fournit la preuve manifeste de cet intérêt.

LES MOINES DE l’aFRIQUE ROMAINE

épître à Alypius. Après lui avoir donné des témoignages de son entière confiance et de son affection toute fraternelle, il le prie de saluer de sa part les bénis compagnons de son existence, les émules de sa vertu, qu’il demande la permission d’appeler ses frères. Cette assurance de sa tendre charité et de son profond respect s'’étend à tous les serviteurs de Dieu qui se sont attachés au service des Eglises, ou qui vivent dans les monastères, soit à Tagaste, soit à Hippone, soit à Carthage, ou en d’autres endroits de l’Afrique (i). Peu de temps après, Augustin salue le solitaire de Noie de la part de ses frères qui sont dans son monastère ou en divers autres lieux (2). La diffusion de l’ordre monastique ne s’était donc pas fait longtemps attendre. Ses progrès furent assez rapidès, puisque, au commencement du v® siècle, le seul diocèse de Carthage comptait déjà plusieurs monastères (3). Un simple coup d’œil jeté sur le traité De opéré monachoriim suffit pour convaincre que les monastères et les moines tenaient alors dans la société une place assez importante (4). Ils ne se cantonnèrent certainement pas dans cette seule partie

(1) Benedictos Sanctitaiis tnæ cojnites et œninïatores, in Doynino fratres, si dignantur , nostros iam ecclesiis quant in monasteriis Carthagini, Tagastœ et Hippone Regio et totis parochiis tiiis aique omnibus cognitis tibi per Africain locis. Domino catholice servientes, multo affecta et obsequio salutari rogamus. P. L., xxxiil,

(2) Fratres... qui nobiscum habitant et qui ubilibet habitantes pariter serviunt. Aug., ep. 27, col. 3.

(3) Aug., Retractationum, 1. II, c. xxl. P. L., xxxii, col. 386.

(4) Cet ouvrage sera étudié longuement dans la suite de ce travail. Cela me dispense d’insister sur ce point.

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de l’Afrique. Quelques [paroles de saint Augustin, qui jettent sur ce développement une vive lumière, méritent d’être rapportées ici. il expliquait devant son peuple le beau psaume cent troisième. Arrivé à ce verset où le Prophète chante « les cèdres du Liban, plantés par la main du Seigneur, et à l’ombre desquels nichent les passereaux », il cherche, suivant son habitude, sous l’écorce du sens littéral, une explication allégorique. « Les cèdres du Liban, dit-il, ce sont les hommes que le siècle estime nobles, ceux que la naissance, la richesse ou la dignité élèvent audessus de leurs semblables... C’est sur ces cèdres que les passereaux font leurs nids. Mais que sont les passereaux (i) ? Ce sont les serviteurs de Dieu qui ont entendu le Seigneur dire dans son Evangile : Abandonne tout ce que tu possèdes ; ou encore : Va vendre tous tes biens, distribues-en le prix aux pauvres et viens à ma suite... Beaucoup font cela, faciiint hoc inulti... Ils viennent, et les voilà devenus passereaux utiles... Ils nichent dans les cèdres du Liban ; c'est-à-dire, les hommes qui possèdent la noblesse, la fortune et les honneurs de cette vie, écoutent avec déférence ces paroles : Bienheureux celui qui ouvre son intelligence sur les besoins du pauvre et de l’indigent (2). Ils considèrent leurs propriétés, leurs villas, tous les biens superflus dont la possession les fait paraître grands aux yeux du monde, et ils les offrent aux serviteurs de Dieu. Ils donnent des champs, ils donnent des maisons, ils bâtissent des

(1) Ps. 103, 16 et 17.

(2) Ps. 41, 2.

LES MOINES DE l’AFRIQ.UE ROMAINE

églises et des monastères, ils y réunissent des passereaux. De la sorte, les passereaux font leurs nids sur les cèdres du Liban... Considérez le monde entier pour voir s’il n’en est pas ainsi (i). »

Il n’entrait pas dans la pensée de l’orateur d’exclure de ce tableau les provinces de l’Afrique romaine. Il le dit clairement, lorsqu’il affirme avoir vu de ses propres yeux ce qu’il vient de raconter, ajoutant qu’il en a lui-même fait l’expérience (2). Et c’est dans son propre diocèse qu’il lui a été donné de la faire.

Un certain Eleusinus, qu’il appelle son fils cher et honorable, qui voulait fonder un monastère, remit une villa au moine Barnabas, qui exécuta fidèlement son intention (3). Le moine prêtre Leporius en établit un autre avec ce qui lui restait de sa fortune personnelle (4). Cela faisait le troisième monastère de l’Eglise d’Hippone, sans parler de celui qui occupait la maison épiscopale. Aussi Possidius pouvait-il dire qu’ Augustin laissait en mourant plusieurs monastères, et il ajoute qu’ils étaient pleins de religieux (5).

Cependant les moines avaient en Afrique de nombreux adversaires. Les païens n’étaient pas toujours les plus redoutables, bien que leur haine soit allée parfois jusqu’à l’effusion du sang. A Calame, par exemple, ils livrèrent le monastère au pillage et aux flammes, tuèrent un religieux, le seul qui leur tomba

(1) Aug., Enarratio in Ps. 103, serni. 3. P. L.,xxxvi, col. 1371.

(2) Ut loquerer ista, non soliun cvedidi^ sed et vidi, dédit niilii ■ i}itellectum ipsum eKperimentuni. Ibid.

(3) Aug., Sernio 356. P. L., xxxix, 1580-1581.

(4) Ibid , col. 1575.

(5) Possidius, c. XXXI. P. L., xxxn, col. 64,

LES MOINÈS DE l’aFRIQ.UE ROMAINE

dans les mains, les autres ayant pu se cacher ou/ prendre la fuite (408) (i).

La foule des chrétiens indifférents, voués à la recherche du plaisir et de la fortune, était certainement ; plus à craindre. L’existence sainte et mortifiée des/f. serviteurs de Dieu contrastait trop avec la leur pour| •• ne pas leur inspirer une vive répulsion. Ecoutons Salvien : « Ce n’est pas sans motif que les Africains haïssaient les moines, car tout ce qu’ils apercevaient ; dans leur vie était pour eux un reproche et un ennemi, v Ils se livraient constamment aux inspirations du mal, tandis que les serviteurs de Dieu vivaient dans l’inno- ", cence. Ils se plongeaient dans la débauche, et les ' moines mettaient leur joie dans la chasteté. Ils pas- . ■ saient leur vie dans les lieux de plaisir, et les moines ; dans la retraite des monastères. Ils vivaient presque toujours en la compagnie du démon, et les moines ne quittaient pas la société du Christ (2). » Ces mondains apprenaient-ils qu’un de leurs amis ou de leurs parents songeait à embrasser la vie religieuse : ils venaient à lui pour tâcher de dissiper ce qu’ils appelaient ses illusions. « Vous aussi, lui disaient-ils, vous songez à entreprendre ce que nul autre ne fait.? Etes- . vous donc le seul à comprendre la vie chrétienne .? » Maintes fois Augustin signale aux fidèles d’Hippone ces dangereuses séductions en commentant le psaume cent dix-neuvième. Ces faux amis devenaient, à ses yeux, les lèvres iniques et la langue perfide qui dis-

(1) Aug., ep. 91, col. 316-317.

(2) Salvien, De Gnhernatione Dei, 1. Vil!, n. 4- Pcol. 156.

LES MOINES DE l’aFRIQUE ROMAINE

tillent le venin de l’erreur dans les âmes, et contre lesquelles il faut se protéger avec le bouclier de la la prière (1). Ce sont des serpents dont la morsure peut causer la mort. Mais le Seigneur nous a donné pour les combattre des armes puissantes (2), les flèches aiguës de la parole divine qu’il faut leur jeter à la face, sans jamais perdre courage. Ils ne résisteront point à leurs coups. Ils te disent : « Réfléchis,

embrasser. Tu entreprends une chose excessive. » Ôppose-leur la parole de Dieu : « Va vendre tes biens distribues-en le prix aux pauvres et viens à ma suite. » S’ils insistent, ne te lasse point de leur décocher cette flèche. Crains-tu qu’elle ne te suffise pas Tu as à ta disposition les charbons enflammés, c’est-à-dire l’argument irréfutable de la possibilité prouvée par les exemples. Oppose-leur donc les transformations radicales que la vie religieuse opère dans les âmes. Que de fois tu as entendu dire : « J'ai connu un tel, quel ivrogne ! quel misérable ! il ne pensait qu’aux courses du cirque et aux jeux de l’amphithéâtre. Quel malhonnête ! comme le voilà changé maintenant ! avec quelle ferveur il mène la vie innocente et pure des moines ! comme il sert Dieu I » Ferme-leur donc la bouche I en disant : « Ce qu’il a pu, ce qu’ils ont pu, ne le i pourrai-je pas moi-même (3) .? »

(1) Domine, libéra aniniam meam a labiis iniquis et a lingua dolosa. Ps. 119, V. 2.

(2) Sagitlce potentis acutœ, cnm carbonibus desolatoriis. Ibid., V. 3.

(3) Aug., Enarratio in Ps. 119, ii, 3 5. P. L., xxxvi, col. 1599-

LES MOINES DE L AERIQUE ROMAINE

Les religieux éprouvaient de bien des manières les effets de cette antipathie. On épiait constamment leurs actes, leurs mouvements, et jusqu’à leurs moindres paroles, pour trouver une occasion de les critiquer avec amertume. Quand il n’y avait rien à reprendre, on recourait à la calomnie. Païens, hérétiques, chrétiens indignes, étaient toujours prêts à croire et à dire du mal quand il s’agissait des moines. Cette persécution par la langue leur causait une peine profonde qui pouvait décourager ceux dont la vocation était chancelante et le caractère mal trempé, faire craindre des défections, et cela jusque dans la ville d’Hippone, sous les yeux d’Augustin (i). L’évêque d’Hippone, lui, ne se décourageait pas. Au risque de passer, aux yeux d’un Petilianus quelconque, pour le fondateur de la vie monastique, il continuait à faire du prosélytisme (2).

On aurait pu dire de lui ce que dira plus tard de son héros le biographe de saint Fulgence ; il aurait voulu enrôler tous ceux qu’il connaissait (3). Mais il ne franchissait pas les limites de la vérité et de la discrétion. Les justes éloges qu’il décernait à la vie monastique ne devenaient pas un blâme imprudent du mariage chrétien (4). En d’autres termes, il respectait

(1) Aug., sermo 554. P. L., xxxix, col. 1563-1569. Ce sermon, intitulé Ad continentes, a pour but de relever le courage des moines que ces attaques déconcertaient.

(2) Arguens me qnod hoc genns vitiv a me fuerit institntum. (Aug., Contra litteras Petiliani, 1. Ilî, 59 ; P. L., xlii, 1572.)

(;) Ita cupidus semper acquit endœ ad cœnobinm fraternitatis, ut quamvis omnia omnibus nosset esse, monachorum tamen professioni sociare cunctos vellet. (Fulgentii vita, n® 20, P. L., lvx 139.)

(4) Sic tamen ut prœcipue sana doctrina teneatiir, nec eos qui ita

LES MOINES DE l’aFRIQUÈ ROMAINE

i les dispositions de la Providence et les inspirations de la grâce sans imposer à personne des obligations pour lesquelles il n’était point fait. Sa grande âme I était incapable de tomber dans ces petitesses. 11 a du I reste inscrit dans son catalogue des hérétiques les I Aeriani ou Encratiies, qui auraient voulu faire du I monde un immense monastère, en refusant d’admettre I à leur communion ceux qui ne vouaient pas la continence, ne renonçaient pas au siècle et ne vendaient pas tous leurs biens (i).

La Providence lui fournit un jour l’occasion de 1 montrer comment il savait subordonner son amour

i du monachisme, et même les attraits d’un individu aux intérêts généraux de l’Eglise et de l’Empire. Le

1 tribun Boniface, vaillant officier préposé à la garde I de la frontière, venait de perdre sa femme. La violence

ii de son chagrin lui fit prendre en aversion le monde et ses honneurs. Ayant trouvé saint Augustin et Alypius à Tubana, il leur confia son désir de se consacrer

i! au service de Dieu (2). Mais, loin de lui faciliter l’exécution d’un dessein si honorable pour le corps dont \ ils étaient les membres, les deux saints évêques cher- [I obèrent à l’en dissuader. Boniface, en effet, par sa va- 'I leur et par son habileté, maintenait les Maures en res-

!non faciunt, vana contitmacia jiidicemus^ dicentes nil prodesse qnod pudice, quannis conjugaliter vivunt. (Aug., ep. 157, col. 692.) Il vise les manichéens, qui condamnaient le mariage.

;| (i) De Hœi esibus, 53 ; P. L., xlii, 40.

(2) Recole... recenii ejus obitn quomodo iibi vanitas hujits saculi hoi’ruerit et quomodo concupieri'i servitutem Dei... Nempe omnes aclus publicos quibus occupatus eyas relinquere cupiebas et in otium sanctum conferre atque in ea vita in qua servi Dei nionachi 1; vivunt. (Aug., ep. 220, col. 993.)

LES MOINES DE l’aERIQUE ROMAINE

pect et assurait ainsi la paix aux Eglises d’Afrique (i). Que serait-il advenu s’il avait laissé à un autre moins expérimenté le soin de garder les frontières ? Augustin et Alypius ne se faisaient pas illusion. Aussi lui persuadèrent-ils de rester à la tête des armées (2). Le pieux tribun voulut néanmoins se rapprocher le plus î possible de cette vie religieuse à laquelle il renonçait avec peine ; dans ce but, il promit de ne plus se remarier et de mener au milieu des honneurs une existence pauvre et sanctifiée par les pratiques de l’ascèse spirituelle (3).

Boniface oublia, dans la suite, ces engagements sacrés, pour son malheur et celui de l’Afrique romaine.

Il épousa la fille du roi des Vandales. Cette liaison le porta, quand les intrigues d’Aetius l’eurent compromis aux yeux de l’impératrice Placidie (427), à implorer le secours de Genséric. On sait quelles furent les conséquences de cette démarche coupable (4).

Beaucoup, parmi ceux qui embrassaient la vie monastique, appartenaient aux premiers rangs de la société, Quelques-uns étaient de famille sénatoriale (5) ;

(i) René Cagnat, L'année romaine d'Afrique et l’occupation militaire de V Afrique sous les empereurs, p. 88

(2' Ut autem non faceres quid te revucavit, nisi quia considerasti ostendenlihus nohis, quantum prodesset Cliristi Ecclesiis quod agebas, si ea sola intentione ageres, ut dejensœ ab infestationibus Barbarorum quietam et tranquillam nitam agerent. (Aug., ibid.)

(P Tu autem ex hoc mundo nihil quœreres, nisi ea quœ necessaria essent huic vitcv sustentandœ tuœ ac tuorum, accinctus balteo castissimœ continentiœ et inter arma corporalia spiritualibus armés tutius fortiusque munitus l Ibid.

(4) Cf. Cagnat, op. cit., 89.

(5) Nullo modo decet ut in ea vita ubi jiunt senatores laboriosi.

LES MOINES DE l’aFRIQUE ROMAINE

d’autres, sans avoir la même noblesse, possédaient une fortune parfois considérable (i) ; c’était le cas de Leporius, moine d’Hippone (2). 11 y en avait qui voyaient le succès couronner leur travail et leur talent, et qui espéraient un brillant avenir. Saint Augustin se met de leur nombre (3). Ni les uns ni les autres n’hésitaient à se mêler fraternellement aux religieux issus d’une famille plus modeste qui formaient la majorité dans les monastères africains. Les uns étaient de simples ouvriers ou des paysans condamnés jusque-là à gagner leur pain à la sueur de leur front; les autres étaient des affranchis ou des esclaves à qui leurs maîtres accordaient la liberté, afin qu’ils pussent se consacrer au service du Seigneur. Souvent ces hommes de condition modeste sont devenus grands par leur vertu et dignes d’être proposés pour exemples (4).

Saint Augustin leur ouvrait volontiers les portes de son monastère. C’eût été, écrit-il, une faute grave que

ibi fiant opifices otiosi. (Aug., De opéré monach., n. 33., P. L., xl, 573-)

(1) Qiiamohrem etiam iUi qui relicta vel distributa sive ampla sive qualictimque opnlenta facultate, inter pauperes Christi pia et salutari humilitate niimerari volnerunt. Id., col. 572.

(2) Aug., senuo 326 ; P. L., xxxix, 1578.

(3) Speni quippe omneni sœculi reliqueram, et quod esse potui, esse noliii. Id., serm. 353, col. 1569.

(4) Nunc autem veniuni plerumque ad hanc professionem servitutis Dei et ex conditione servili vel etiam liberti, vel pr opter hoc ex dominio liberati seu liberandi et ex vita rusticana et ex opificum exercitatione et plebeio labore. Multi enim ex eo numéro magjii et imitandi exstiterunt. (Aug., De opéré monach., n. 25, col.

LES MOINES DE L’AFRIQUE ROMAINE

d’agir autrement (i). Il suffisait de franchir lé seuil de son monastère épiscopal pour corvtempler comment la fraternité, monastique aplanit toutes les distinctions sociales sous les grandes pensées de la foi. On y voyait, à côté de Leporius, de naissance illustre, du prêtre Januarius, du diacre Heraclius, du sous-diacre Patritius, qui avaient eu quelque chose à quitter, et d’un ancien soldat devenu le diacre Faustinus, le diacre d’Hippone, qui était un homme pauvre, et quelques sous-diacres qui n’avaient rien abandonné parce qu'ils ne possédaient rien (2). « Ils partagent notre société, dit l’évêque d’Hippone; personne ne les distingue de ceux qui ont apporté quelque chose. Car nous devons placer l’unité de la charité au-dessus des héritages terrestres (3). » Les monastères de femmes offraient le même spectacle. Ecoutons les sages paroles que ce mélange inspire à saint Augustin : « Les sœurs qui ne possédaient rien ne chercheront pas au monastère ce qu’elles ne pouvaient avoir dans leurs familles. Les supérieures néanmoins leur accorderont tout ce qui leur est nécessaire, bien que leur pauvreté ne leur eût pas permis autrefois de se procurer même ce nécessaire. Que ces sœurs ne se croient pas heureuses uniquement parce qu’elles ont trouvé une nourriture et des vêtements qui leur faisaient défaut.

(1) Qui si non admittnntur, grave delictum est. (Aug., De opéré monach.)

(2) Id., serai. 346, 1574-1581.

(jj Vivunt nobiscum in societate commujii, nemo eos distinguit ah illis qui aliquid attulerunt. Caritatis imitas prœponenda est terrena contmodo Jiœreditatis, (Id., col. 1577.)

LES MOINES DE l’aFRIQ.UE ROMAINE

« Qu’elles ne redressent point la tête, en se voyant associées fraternellement à des personnes que, au dehors, elles n’auraient jamais osé approcher, mais qu’elles élèvent leur cœur en haut et ne recherchent point les avantages de la terre, dans la crainte que les monastères, utiles aux riches, ne deviennent préjudiciables aux pauvres; ce qui arriverait le jour où, les riches s’humiliant, les pauvres s’enorgueilliraient. Celles qui semblaient être quelque chose dans le monde ne mépriseront point celles qui sont venues du sein de la pauvreté ; elles placeront leur honneur, non dans la noblesse de leur famille, mais dans la société des sœurs pauvres (i). »

Les portes des monastères africains s’ouvraient encore devant les adolescents et même des enfants (2). Le fils et la fille du prêtre Januarius étaient, l’un dans un monastère d’hommes, et l’autre dans un de vierges (3). Saint Augustin fait une allusion directe à celle-ci (4). Le malheureux évêque de Fussala, Antoine, avait été reçu dans le monastère épiscopal

(1) Aug. ep. 21 1, col. 6go.

(2) Sed respice agmina virginiim, pnerorum pnellaruniqiie sanctarum ; in Ecclesia tua eruditum est hoc genus, id est, de sancta virginitate. (Id., De bono conjugal!, c. 26, 36, L. P. xl, 417 ; col. 396.)

(5) Filia ipsius in monasterio feminarum est, filins ipsiiis in monasterio virorum est. Id., serm., 355, col. 1571.

(4) Et quia infra annos erat et de sua pecunia nihil facere po. terat {quainvis enim videreinns fiilgorem professionis), tamen luhricum tiniebainus cctatis. Ibid. col. 1570. Le droit de posséder s’accordait alors dans certains cas .avec la profession monastique, nous aurons occasion de le voir ailleurs. Le sermon suivant de saint Augustin en fournit deux preuves, col. 1573 et 1577.

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d’Hippone tout enfant (i). Plus tard on voit parmi les compagnons de martyre de l’abbé ^Liberatus figurer Maximus. Ce n’était qu’un enfant, et néanmoins il reçoit le titre de moine (2). Il y avait encore dans le monastère voisin de Bennefe, où se retira saint Fulgence, un grand nombre de vieillards qui y étaient venus dès leur jeune âge (3). Avant de renoncer au monde, l’évêque de Ruspe admirait beaucoup la chasteté des nombreux adolescents qui menaient la vie monastique (4). Victor de Vite célèbre leur patience à souffrir les peines de l’exil durant la persécution d’Hunéric (5).

Ces enfants étaient engagés au service de Dieu par leur père et mère, suivant la discipline reçue à cette époque. Car les désirs exprimés à cet âge n’auraient pas suffi pour contracter des engagements irrévocables. Saint Augustin le dit clairement à l’évêque Benenatus, qui était chargé d’une orpheline abandonnée à la protection de l’Eglise. Elle n’avait pas encore atteint l’âge requis pour se marier et elle parlait de se faire moniale : « Ses paroles, lui écrit-il, sont un jeu

(i; In monasterio quidem a noiis a parvida œtate nutritum. Id., ep. 209, col. 954.

(2) hifantulus videhatur... Maximns ntonaclius. (Passio Liherati et socioriim ejiis. P. L. LViii, col. 264.)

(3) In hoc monasterio... ab infantia sua usque ad decrepitam senectutcm sanctissime ■uiventibiis. (Vita S. Fulgentii, c. 15 ; P. L., Lxv, col. 13a.)

(4) Ibid., c. 3, col. 120. '

(5) Didicerunt vias asperas amhulare -oirgines ejus et juvenes linjus, in aulis edncati monasteriorum, ahierunt in captivitatem Maurorum. (Victor Vit. De persecut. Vand.. 1. V, c. 19; P. L., Lvin, 257.)

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d’enfant qui s’amuse plutôt que la promesse d’une personne qui s’engage (i). »

Les évêques et les prêtres admettaient au service de leurs églises des enfants qui remplissaient les fonctions de lecteurs, en attendant qu’on pût les élever au sous-diaconat, au diaconat ou au sacerdoce. Mais leur situation ne saurait être confondue avec celle des enfants donnés au monastère. .Ces derniers étaient vraiment religieux, tandis que ceux-là restaient libres de se marier quand ils avaient l’âge de le faire ou de vouer la continence requise pour les ordres sacrés (2).

A quelle épreuve soumettait-on les hommes qui se convertissaient à la vie monastique (3), c’est-à-dire qui venaient à Dieu dans la pleine possession de leur liberté, pour s’assurer que leurs sentiments étaient sincères et qu’ils auraient la force de porter les obligations de ce saint état? L’expérience montrait que beaucoup venaient au monastère sans les dispositions requises. Il importait donc de ne pas les admettre trop facilement dans la société des frères (4). Les moines africains, qui ne semblent pas avoir connu l’institution si pratique des noviciats, trouvèrent des moyens propres à leur faire discerner les dispositions des as-

(1) Qiiia in his annis est, nt et qiiod se dicit velle esse sanciimonialem jocus sit garrientis potins quam sponsœ promittentis. (Aug., ep. 354, col. 1069.)

(2) III» Conc. de Carthage (397), can. 19, Labbe, Collectio conciliorum, t. II. col. 1402.

(3) Cum quisque ad monasteriuni convertitur. (Aug., ep. 83,col. 292 )

(4) Admitti ad societatem fratrum. (Aug., ep. 83, col. 292.)

50 LES MOINES DE l’aFRIQUE ROMAINE

pirants. Voici comment s’y prit l’évêque Faustus avec saint Fuigence. Le jeune homme lui demandait instamment de le recevoir en sa compagnie ; « Pourquoi mentir ainsi, mon fils, et prendre plaisir à tromperies serviteurs de Dieu ? Serez -vous capable de mener la vie monastique et de changer votre ancienne manière de vivre au point de ne pas reculer devant une nourriture grossière et des vêtements sordides ? Commencez par être moins délicat ; alors peut-être je croirai que vous voulez véritablement renoncer au siècle et que vous pouvez le faire. » Cet accueil n’était rien moins qu’encourageant. Et il fallait une grande bonne volonté pour passer outre. Fuigence, au lieu de revenir en arrière, baisa humblement la main de celui qui le repoussait, puis il insista en disant : « Seigneur Père, Dieu, qui donne la grâce de vouloir à celui qui ne voulait pas, peut bien accorder la force à celui qui veut. Permettez-moi de marcher sur vos traces, ouvrez-moi la porte du monastère ; faites-moi l’un de vos disciples. Dieu saura me délivrer de mes péchés.» Le bienheureux vieillard se laissa fléchir et lui répondit : « Restez donc parmi nous, mon fils, puisque telle est votre volonté. Expérimentons durant quelques jours si vos actes correspondent à vos paroles. Plaise à Dieu que mes craintes soient vaines et que vous soyez fidèle à votre promesse (i). »

Saint Augustin et saint Alypius avaient résolu de n’admettre personne qui ne se fût au préalable débarrassé de tous ses biens (2). Ils croyaient qu’un homme

(1) Vita S. Fulgentii, c. 4, col. 122.

(2) Aug., ep. 83, col. 292.

LES MOINES DE l’aFRIQUE ROMAINE

capable d’un pareil acte de générosité aurait généralement la grâce et la force de persévérer au milieu des sacrifices de la vie religieuse.

La profession était pour le religieux le commencement d’une existence nouvelle. Aussi, quels que fussent son âge ou son rang dans le siècle, il occupait partout la place qu’elle lui assignait (i).

(i) Tempus inter se convcrsionis ordinemqiie servaret. (Vita S. Fulgentii, c. 19, col. 137.^

LES MOINES d'hADRUMÈTE ET d’uZALA

Discussions sur l’efficacité de la grâce. Visite à saint Augustin. Le droit de répression. La mort d’un saint à Uzala.

Hadrumète (aujourd’hui Soussa) était l’une des villes les plus importantes de l’Afrique romaine. Sa situation, son port et surtout la fertilité de son territoire, qui lui a valu le nom de friigifera^ lui donnèrent, immédiatement après Carthage, le rang qu’Utique avait jadis occupé. Elle fut d’abord la seconde ville de la province en attendant de devenir la métropole de la Byzacène (i).

Nous y trouvons d’assez bonne heure un monastère qui a pu laisser un souvenir dans l’histoire de cette époque, grâce aux discussions sur la grâce qui s’élevèrent dans son sein et à l’ouvrage que saint Augustin publia pour les apaiser.

Un religieux d’Hadruniète, nommé E’iorus, qui

(i) Tissot, Géographie comparée de la province romaine d' Afrique , t. II, p. 139.

LES MOINES DE l’aFRIQUE ROMAINE 53

s'était rendu à Uzala, sa ville natale, eut occasion de lire dans le monastère de cette ville plusieurs écrits de saint Augustin qu’il ne connaissait pas, et, en particulier, sa lettre au prêtre romain Xystus, où il le prémunit contre les arguments des pélagiens (i). Avec l’autorisation des moines d’Uzala, il s’empressa de la transcrire, sous la dictée de Félix, son compagnon de route. 11 partit ensuite pour Carthage, pendant que son confrère reprenait le chemin d’Hadrumète, emportant avec lui la lettre de l’évêque d’Hippone. 11 la communiqua à plusieurs moines. Mais quelques-uns, jeunes encore, sans expérience et d’une instruction médiocre, lui donnèrent une interprétation fausse et firent soutenir au saint docteur le contraire de sa pensée. Ils n’étaient que cinq ; néanmoins leur obstination à soutenir leur manière de voir suffit pour jeter le trouble dans la communauté. Tout cela se passait à l’insu de Valentin. Mais à son retour, Florus, s’étant rendu compte de l’état des esprits, s’empressa de le mettre au courant. Pour les calmer, Valentin écrivit à Evodius et lui demanda des explications sur le sens de cette lettre.

La réponse de l’évêque d’Uzala (2) ne parvint pas à satisfaire ces turbulents. Ils ne voyaient qu’un moyen de résoudre cette difficulté : c’était d’aller à saint Augustin lui-même. Valentin croyait que la chose ne valait pas la peine d'’entreprendre un voyage aussi long. Il fit une nouvelle tentative pour les apaiser et

(1) Aug., ep. 194. P. 1., XXXII, 874-897.

(2) Dom Germain Morin, Lettre inédite de l’évêque Evodius aux moines d'Hadrumète {Revue Bénédictine, xiii, 1896, 482-486).

LES MOINES DE l’aFRIQ,UE ROMAINE

il pria Sabinus, prêtre de grande vertu et d’une doctrine très sûre, de leur fournir des éclaircissements dont ils avaient besoin. Ce fut encore inutile. Force fut donc de les laisser partir. Leur supérieur leur donna l’argent nécessaire, sans appuyer toutefois leur démarche par une lettre qui aurait pu faire croire à saint Augustin qu’il doutait de la pureté de son enseignement ou de l’authenticité d’une œuvre dont le style reflétait l’âme et en quelque sorte la présence même de son auteur (i).

Aussitôt après leur départ, le monastère recouvra son calme habituel. Cresconius et Félix arrivèrent les premiers. Un autre Félix, celui qui avait dicté la lettre à Florus, les rejoignit plus tard. Le saint docteur les accueillit avec sa charité ordinaire, bien qu’ils ne présentassent aucune lettre de recommandation (2). La sincérité de leur langage et leur tenue modeste lui ayant inspiré confiance, il écouta leurs plaintes et crut que le monastère d’Hadrumète était partagé en deux camps, que les uns exaltaient la, grâce et son action dans l’âme au point de nier la liberté des actes humains et d’affirmer que, au dernier jour, nous ne serions point jugés selon le mérite de nos œuvres, tandis que les autres pensaient avec l’Eglise et avec Augustin que la grâce aide la liberté sans la détruire et que Dieu traitera les hommes suivant leurs mérites.

(1) Ep. de Valentin à saint Augustin, 216. P. L,, xxxviii, col. 974-978.

(2) Les clercs ne voyageaient pas sans porter avec eux une lettre de recommandation de leur évêque (conc. de Milève, 416, can. 20. Labbe, t. III, c. 38^. Conc. Marazanense, ibid., 4*^3). Le même usage existait pour les moines.

LES MOINES DE l’AFRIQUE ROMAINE

La pureté de la foi, surtout dans le cœur des moines,

I l’intéressait trop pour qu’il ne cherchât pas à les éclai- I rer. Il aurait voulu envoyer à Valentin une copie des j documents qui concernaient le pélagianisme et son histoire. Mais Cresconius et Félix, qui désiraient célébrer la Pâque avec leurs frères, ne lui en laissèrent pas le temps. Il lui adressa donc une lettre qui lui donnait la véritable interprétation de son épître à Xystus (i).

Mars il réussit enfin à garder ses hôtes jusqu'après les solennités pascales. Son but était de les instruire plus à fond ; et peut-être aussi d’attendre l’arrivée de Félix, qui lui donnerait sans doute des renseignements plus précis et plus complets (2).

Pendant ce temps, il leur lut et commenta l’épître à Xystus, les lettres du concile de Carthage et de Niimidie à Innocent, celle que lui écrivirent encore cinq évêques, la réponse du Pape, l’épître du concile d’Afrique à Zozyme, celle qu’il répondit à tous les évêques et les canons du concile plénier d’Afrique contre le pélagianisme. Il lut avec eux le traité de ■ saint Cyprien sur l’Oraison dominicale, où est si nettement exposée la vérité catholique sur la grâce divine (3). Comme ce livre se trouvait déjà dans la bibliothèque d’Hadrumète, il lui suffit de mettre à leur disposition une copie des autres documents. Ce ne fut pas tout. Saint Augustin utilisa le temps que ces moines passèrent auprès de lui pour composer son traité De la grâce et du libre arbitre, qu’il adressa à

; (i) Aug., ep. 2i4, col. 968-971.

* (2) Cf. Tilleinont, xilt, p. 835.

(3) Aug., ep. 215, col. 972.

56 LES MOINES DE l’aFRIQ.UE ROMAINE

«Valentin et à ceux qui servent Dieu ensemble dans la congrégation du monastère d'Hâdrumète (i) ». Dans le but d’éviter toute fausse interprétation, il tint à leur en donner lecture et à leur expliquer les passages difficiles ou obscurs. Cresconius et les deux Félix le portèrent à Valentin avec une seconde lettre du charitable docteur (2). On devine avec quelle reconnaissance et avec quel respect il reçut le précieux envoi. Il s’empressa d’en faire parvenir l’expression à Augustin et de lui envoyer par la même occasion l’exposé fidèle de tout ce qui s’était passé, afin de dissiper l’impression fâcheuse qu’auraient pu laisser dans son esprit les paroles de religieux impatients et troublés. 11 lui donna encore l’assurance que jamais ni lui ni ses moines n’avaient eu sur ce sujet d’autre foi que celle d’Augustin et de ses écrits (3). Cette lettre fut probablement portée à Hippone par le moine Florus, que Cresconius et Félix avaient représenté comme la cause principale de cette agitation. Le saint, ne sachant trop à quoi s’en tenir, ou peut-être craignant que sa foi ne fût pas très éclairée, avait manifesté le désir de le voir : « Si j^ai le droit de vous adresser une demande, laissez-moi vous prier de m’envoyer Florus », avait-il écrit à Valentin (4). Impossible de s’exprimer en termes plus délicats. Florus se rendit à cet appel, accompagné par plusieurs de ses confrères. Il eut la joie d'’annoncer

(1) P. L., XLIV, col. 841-892.

(2) Aug., ep. 215, col. 971-974.

(3) Valentin, ep. ad Augustinum, 216. P. L., xxvir, col. 975-

(4) Aug., ep. 213. Ibid., col. 974.

LES MOINES DE l’aFRIQ.UE ROMAINE

au saint docteur que désormais la paix régnait dans les cœurs et dans les esprits et ils rendirent grâces à Dieu, qui s’était servi de ces discussions pour augmenter l’instruction religieuse de ses serviteurs (427) (i).

’ Ce ne fut point la seule difficulté que firent naître parmi les moines les polémiques sur la grâce soule- ; vées par le pélagianisme. Elles devinrent une véritable pierre d’achoppement pour beaucoup d’esprits.

I A Hippone, par exemple, il se rencontra un frère qui ' répondait imperturbablement à ceux qui blâmaient sa mauvaise conduite et lui demandaient pourquoi il se j permettait des choses défendues et s’abstenait de ce , qui lui était prescrit : « Peu importe ce que je puis ! être maintenant, je serai forcément ce que Dieu a prévu. » Un homme va très loin quand il s’engage sur cette pente, le malheureux en fit l’expérience. Il se pervertit au point de renoncer à sa vocation et de revenir à son vomissement (2). On retrouvait un raisonnement non moins absurde sur les lèvres de quelques religieux d’Hadrumète : «Puisque Dieu accomplit en nous la volonté du bien et la force de l’exécuter, pourquoi nous ordonner de faire le bien et de fuir le mal ? Pourquoi aussi ne pas se borner à nous commander, donner des ordres et à prier Dieu de nous les faire exécuter? De quel droit nos supérieurs viennent-ils nous reprendre et châtier nos désobéissances, puisque la volonté et la force d’obéir ne

(1) Aug., De correptione et gratta, c. i, P. L., XLiv,

(2) Sed iisque ad ea profecit in ntalum, ut deserta monasterii societate fieret canis reversas ad suuni vomitiim, (Aug., De Sono perseverantiæ, c. 15. P. L., xlv, 1017).

LES MOINES DE l’aFRIQ.UE ROMAINE

viennent pas de nous (i). » Saint Augustin en fut informé par Florus probablement (2). te danger que de pareilles maximes feraient courir aux communautés religieuses, si elles venaient à se répandre, l’impressionna vivement et, pour le conjurer, il leur opposa les enseignements de la foi catholique et du simple bon sens, dans son livre Dâ Correptione et gratia (3). L’homme a besoin, écrit-il, de la grâce pour pratiquer le bien et éviter le mal. Mais s’il lui arrive de ne pas correspondre à cette grâce, c’est uniquement sa faute, il mérite donc le châtiment qui lui est infligé. « Le supérieur te donne un ordre, ajoute-t-il, afin que l’obéissance te mène à la charité ; il te corrige parce que tu ne possèdes pas cette charité ; il prie pour qu'elle abonde dans ton cœur. O homme, dans le commandement, vois ce que tu dois posséder ; dans la correction, reconnais que tu ne le possèdes pas par ta faute; dans la prière, apprends d’où tu peux obtenir et ce que tu veux avoir (4). »

Laissons les moines d’Hadrumète méditer en paix la doctrine de l’évêque d’Hippone pour prêter l’oreille au récit de la mort d’un jeune religieux d’Uzala. C’est

(1) Ergo, itiquiuiit, prœcipiant tantumiiiodo 7whis qiiid facere deheamus qui Jiobis prœsnnt ni Jaciamus, orent pro 7iohis, 71071 anie7n 710S coi-ripia7it et argua7it, si 71071 feceriinus. (Aug., De coi'i-eptioiie et gratin, c. XLiv, 918.)

(2) Tillemont, XIII, 877. Le passage suivant de la lettre de Valentin pourrait bien avoir trait à cela ; Si quid auteni fa77uihis titœ sa7ictitatis frater snggesserit Fioriis, pro régula 7/i07iasterii, dig7ieris, Pater, peti/nus. Iibe7itcr accipere et per 077i7iia Tios i/ifir/7ios i/istrîiere. (Ep. 216. col. 578.)

(}) P. L., XLiv,

(4) Aug., ibid., c. 3, col. 915-916.

LES MOINES DE l’aFRIQ,UE ROMAINE

f.i 'odius lui-même qui la raconte à saint Augustin, ï n maître et son ami.

i'Tout jeune encore, presque un enfant, ce moine,

is du prêtre Armenus, courait après les joies et les pérances du monde, lorsque le Seigneur l’en démrna par le ministère d’Evodius et le fit s’enrôler ^ irmi ses serviteurs fr). Il correspondit généreuse- ' ent aux grâces divines et bientôt sa vivacité naturelle ;son caractère turbulent firent place à une douce grajité. Ses vertus aimables lui conciliaient l’affection tiniverselle.

j Comme il était ardent au travail et qu’il écrivait fort ijien, l’évêque le choisit pour son secrétaire. L’adoles- I ent aimait passionnément l’étude. Son bonheur était U e faire la lecture devant Evodius. Mais une fois la i uit arrivée, celui-ci, épuisé par l’âge et la fatigue, i vait quelque peine à le suivre ; alors il l’invitait, avec ne respectueuse liberté, à lui continuer son attenj ion. Il poursuivait lui-même cette sainte occupation me partie de la nuit. Son intelligence altérée de lujinière ne voulait rien laisser passer sans en pénétrer le ens. 11 lui arrivait de revenir trois ou quatre fois sur les passages obscurs, jusqu’à ce qu’enfin ils n’eussent )lus pour lui le moindre secret. Comment Evodius ne ;e serait-il pas attaché de tout son cœur à un pareil •eligieux.? C’était pour lui plus qu’un disciple, plus p’un secrétaire, c’était un fils, c’était un intime ami

(i) Evodius ne l’appelle point moine. Mais saint Augustin lui donne le titre équivalent de serviteur de Dieu : servi Dei et casti idolesceniis. (Ep. 159, col. 693.) Son monachat ressort de l’ensemble du récit de l’évêque d’Uzala.

LES MOINES DE L AFRIQ.UE ROMAINE

dont l’agréable société et les conversations intéres- / * santés lui devenaient comme nécessaires. ^

Mais il était déjà mûr pour le ciel. 11 n’avait que vingt-deux ans et son âme soupirait ardemment après • rheure où la mort briserait les liens qui le retenaient loin du Christ. Le Seigneur entendit ses prières et lui envoya une maladie grave qui le saisit au sein de sa i famille. Durant seize journées de souffrances, ce ser- j viteur de Dieu, qui avait rempli sa mémoire et son ' cœur des saintes Ecritures, ne savait parler que de]|i leurs divins enseignements. Quand le moment su-î! prême fut arrivé, il se mit à chanter ce verset des psaumes ; Desiderat et pr opérât anima mea ad atria^ Doinini (i), et puis cet autre : Impingiiasti in oleo caput meum et pocnhim tiinm inebrians quant præcl arum est (2) !

Ces paroles inondaient son âme de consolations célestes. Enfin, pour mettre son passage à une viei meilleure sous le sceau de la croix, il porta au front] sa main défaillante. II la ramenait sur ses lèvres pourj|4 les marquer du même signe, lorsque la mort vint » arrêter son pieux mouvement. 1

Cette fin précieuse ne pouvait attrister le cœur d’un | évêque. Evodius savait que son fils avait quitté la »] terre sans avoir flétri le lis de sa virginité. 11 était sûm de son salut éternel, il se livra donc aux élans de la plus vive allégresse. Son disciple, lui semblait-il, ne i l’avait pas quitté, il sentait plus que jamais sa douce . présence ; son âme n’était sortie de son corps que '•

(1) Ps. Lxxxin, 3.

(2) Ps. xxn, 5.

i LES MOINES DE t’AFRiaUE ROMAINE 6l

Jour entrer plus avant dans son cœur. On rendit à ;an corps les devoirs de la sépulture avec tous les ; onneurs mérités par tant de vertus. Trois jours ijurant, clercs et fidèles chantèrent la louange du ■eigneur autour de son tombeau, puis l’évêque offrit son intention le sacrifice du Rédempteur.

I Quantité de grâces extraordinaires vinrent former ijUtour de ce trépas une auréole céleste. Une veuve :|rès honorable aperçut, dans un songe mystérieux, un I iacre mort depuis quatre ans et qui s’occupait d’orner n palais. Des serviteurs et des servantes lui prêtaient feur concours. Telles étaient la beauté et la richesse je ce palais qu’il semblait bâti en argent. Urbica, ['était le nom de la veuve, ayant demandé à qui était |estinée cette demeure, il lui fut répondu : « Au fils le prêtre qui est mort hier. » 11 y avait dans le palais .n vieillard blanc comme la neige. Sur son ordre, leux serviteurs allèrent chercher le corps. Puis il l'oussa sur son tombeau, quand on l’en eut retiré, des liges de rosier qui se couvrirent de boutons. Quelques ours plus tôt, l’un de ses amis et condisciples, ttaché jadis comme lui à la personne d’Evodius et laort depuis huit mois, apparut à quelqu’un. Celui-ci jyant demandé ce qu’il venait faire : « Je suis venu hercher mon ami », répondit-il. De fait, il l’emmena jvec lui.

I Quand il eut perdu son fils, le prêtre Armenus se lendit au monastèreavec levénérableévêque Theasius, |ans l’espoir d’y trouver un soulagement à sa douleur, à'rois jours après, un religieux vit durant son sommeil je défunt entrer, lui aussi, au monastère, et il lui deiaanda si Dieu l’avait admis en sa présence. Il lui ré- ■i

LES MOINES DE l’aFRIQUE ROMAINE

pondit affirmativement. « Pourquoi donc êtes-vous If venu ici ? lui dit le frère. — Le Seigneur m’a envoyé chercher mon père. » Après son réveil, il raconta la d' vision qu’il avait eue. Mais Theasius le pria de garder le silence, dans la crainte que ce récit n’affligeât Armenus. f}

L’événement se chargea de prouver la vérité de M cette apparition. x\u bout de quatre jours, le prêtre <; fut atteint d’une fièvre qui n’inspirait aucune inquié- 1} tude. Le malade, néanmoins, se mit au lit, et presque jl aussitôt son âme quitta son corps. T

Le jour même de son décès, son fils semblait avoir voulu le disposer à une fin prochaine. 11 lui demanda ji de l’embrasser à trois reprises différentes, et à chaque : fois il disait : « Père, rendons grâces à Dieu », en l’invitant à prononcer lui-même ces paroles. 11 l’exhortait de la sorte à quitter la vie avec lui. Par le fait, il n’y eut que sept jours d’intervalle entre ces deux morts (i).

Ces visions n’étaient pas des faits isolés dans les monastères africains. Evodius écrit encore que les ' frères Profuturus, Privatus et Servilius lui étaient apparus après leur mort et lui avaient annoncé des : choses qui se réalisèrent dans la suite (2). Cela se passa probablement à l’époque oùj ibbabitait le mo- * nastère d’Hippone. Dans une de ces visions, Servilius | l’entretint du bonheur de la vie éternelle et lui fit j mesurer la distance qui sépare jl’état de l’homme sur i terre de celufdes bienheureux : «; Ici-bas, il faut aller

(1) Evodius, Ép. ad Augiistinum. P. L., xxxiii, 693-698.

(2) Ibid., col, 697.

’ LES MOINES DE l’AFRIQ.UE ROMAINE 63

. péniblement par le travail de la raison à la conquête i de la vérité, tandis qu’au ciel, l’âme se délecte sans ; cesse dans la paisible contemplation de la vérité éter- ; nelle (i). »

j Si l’Afrique avait eu un Grégoire le Grand pour I consigner dans d’immortels Dialogues le souvenir des vertus que pratiquèrent ses moines et des grâces que Dieu se plaisait à répandre sur eux, il est à croire qu’il aurait transmis à la vénération des chrétiens des noms vraiment dignes de figurer parmi ces saints admirables que le monachisme enfantait alors en Orient, en Italie, en Gaule, partout. Les traits que nous a conservés l’évêque d’fJzala permettent de penser que ces portraits ne le céderaient ni en grandeur, ni en piété, ni en poésie, à ceux qui se trouvent dans les écrits de Cassien, de Pallade, de saint Jérôme et de saint Grégoire de Tours.

(i) Evodius, Ep. ad Augnstinum^ P. L., xxxiii, col. 698. Qui dixit quod nos per rationem laborenius tendere ad intellectuin, se aiiteni et taies in ipsa delcclatione contemplationis manere.

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