Origines du Christianisme
DEBfiCOURT, libraire-éditenr, run i HACHETTE, libraire de l'Université, des Saints-Pères, Ci. rue Pierre-Sarrazin , 12.
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PRÉFAŒ
DU TKADUCTEUK.
L'intelligence tie l'homme, réduite à sa propre énergie, ne pouvant connaître d'une manière certaine les rapports de Dieu avec le monde moral, il fallait que Dieu lui-même nous révélât ces rapports qui constituent la religion : comme aussi il fallait qu'une vertu divine, venant en aide à notre volonté affaiblie par la chute originelle, nous donnât la force de les réaliser. Tel est l'objet et le but du christianisme. Mais le christianisme, dans son économie complète, universelle, ne date pas seulement du' jour où le Verbe fait chair est venu habiter parmi nous; il remonte, sous sa forme primitive, jusqu'au berceau du genre humain.
Que l'on sorte de cette notion simple et rigoureuse , inébranlablement appuyée sur la base de l'histoire, et aussitôt le terrain solide manque, et l'on tombe dans les vagues espaces des rêves , des hypothèses, des abstractions sans consistance et sans fin. Rien, il est vrai, ne décourage 1 inquiétude du ru'iu el l'orgueil de l'esprit abandonnés à eux-mêmes;
l'inutile expérience de la raison humaine essayant, depuis le commencement des siècles, de remplacer l'autorité divine , se poursuit sous nos yeux avec une infatigable opiniâtreté; néanmoins on peut croire qu'il ne sera pas donné à un autre âge de porter plus loin que le nôtre, dans le domaine religieux, l'audace et la vanité des entreprises.
Sous ce double rapport, les dernières limites sont désormais atteintes; elles ne sauraient être dépassées. Le vieil emblème du serpent qui s'enlace autour du globe, trouve de nos jours une profonde application : le cycle des plus anciens systèmes recommence. Ainsi , la première philosophie formulée en dehors des principes traditionnels, le panthéisme de l'Inde, reparaît aujourd'hui , toujours le même en définitive, mais revêtu d'une forme moins grossière qu'il doit à l'influence du spiritualisme chrétien. Le génie de l'erreur épuisé rajeunit ces éléments du monde (i), d'où ne pouvaient sortir les rationalistes du temps de saint Paul qui refusaient de prendre Jésus-Christ pour guide, et où restent encore embarrassés maintenant ceux qui ne veulent pas voir dans notre divin Sauveur la voie, la vérité et la vie. Telle est, en effet, la grande hérésie du XIXe siècle (2) , de ce siècle si occupé d'intérêts, si avide de jouissances, mais qu'on
(1) Ep. adColoss., 11,8.
(2) L'expression est de M. l'abbé Bautain. Un des disciples de ce philosophe eminent, M. l'abbé Goschler, docteur es-lettres, a écrit sur le panthéisme, envisagé sous le point de vue historique et critique, une excellente dissertation (Strasbourg, 1839). Le travail le plus remarquable et le plus complet sur celte matière est celui de M. l'abbé Marct, professeur de dogme à la faculté de théologie de Paris.
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ne doit plus appeler indillcrent en matière de religion.
Il ne tant pas s'en étonner: les rapports de l'homme avec Dieu formeront toujours l'objet le plus constant, le plus inépuisable de la pensée humaine. Quoiqu'il veuille et qu'il fasse, l'homme ne peut s'enfermer tout entier dans le monde présent, h'ailleurs, ce monde même est plein de Dieu. L'inévitable idée se présente à chaque pas devant qui la fuit, comme devant qui la cherche; et pourrait-il en être autrement de l'Auteur de toutes choses, de Celui dont le centre est partout et la circonférence nulle part?
Ce n'est pas ici le lieu de rappeler les erreurs opposées à la Tradition, qui se sont succédé, depuis les temps les plus recalés jusqu'à nos jours, croulant, les unes sur les autres comme ces empires que nous voyons naître, grandir et tomber dans \eDiscours sur l'histoire universelle. On aurait plus vite compté les ruisseaux, les rivières, les fleuves innombrables qui roulent leurs eaux à l'Océan. Mais allez au fond de ces systèmes, de ces opinions si multiples en apparence, faites-les passer au creuset d'une exacte analyse, et il ne restera, vous le verrez, que deux idées auxquelles reviennent toutes les autres, savoir : le théisme chrétien avec sa rigoureuse unité et le panthéisme avec ses formes infinies.
La question, sans dout* 3 n'a pas toujours été ramenée à ces deux termes si précis et si simples, les discussions philosophiques étant assujéties , comme toute chose en ce monde, à la marche du temps. Ainsi, par exemple, pour ne pas remonter au-delà du XVIIIe siècle, les débats entre les adversaires et les défenseurs de la Révélation étaient tout autres,
il y a soixante ana, que ce qu'ils sont aujourd'hui. C'était alors une guerre de détail dont Voltaire fut à la fois le chef le plus habile et le soldat le plus avantureux.
Le terrain, sinon l'objet de la lutte, est bien changé. Il ne s'agit plus, à l'heure qu'il est, d'objections plus ou moins facétieuses contre Ezéchiel, Daniel (1) etc. ; il ne s'agit même plus d'aucune objeclion particulière soit contre l'Ancien, soit contre le Nouveau-Testamen! : il s'agit d'admettre ou de rejeter le christianisme dans sa totalité. Il y a quelque chose de plus encore pour les esprits capables de suivre jusqu'au bout les déductions des principes : il va une nécessité impérieuse de choisir entre la doctrine chrétienne complète et l'unique système qui, de nos jours, la combatte sérieusement. En deux mots : ou chrétien, ou panthéiste, voilà l'ai teiTiati ve suprême ; cèsl la question , laquelle aussi se réduit à être ou n'être pas.
Bossuet disait de son temps : « ou chrétien, ou athée : m c'est au fond l'alternative qui vient d'être posée tout-à l'heure, puisque le panthéisme ?i est qu'un athéisme déguisé, comme Bossuet l'a encore dit du déisme. Toutefois , dans la série logique des développements de l'erreur, l'athéisme dont parle le grand évêque, forme un système moins avancé, on pourrait même dire moins dangereux que le panthéisme actuel. Le panthéisme actuel , il est vrai , nie pareillement, en fin de compte, l'existence de
(i) Questions sur la Bible , article Prophétie; — Bible expliquée. passiol.
Dieu , mais il la nie d'une autre manière, à savoir en substituant à une négation pure et simple une aflirmation systématique, qui veut se poser victorieuse sur les ruines du théisme cli rétien et devenir à la fois la religion et la philosophie des générations présentes et à venir.
L'affirmation du panthéisme actuel se résout toute entière en une prétendue identité de la substance absolue et du moi humain , le moi humain étant élevé à l'état de personne divine par la nature même de Vidée, considérée comme le point initial et culminant de toutes choses.
Celte nébuleuse formule, qui a cependant l'avantage de réduire le système enlier à sa plus simple expression, nous vient d'au-delà «lu Rhin. C'est la doctrine de Hegel, laquelle cherche, depuis plusieurs années, à s'implanter parmi nous. Dans les nombreux ouvrages du philosophe de Berlin, le système dont on vient de voir la quintessence est exprimé, développé, commenté de mille façons avec une crudité , il faut dire aussi avec une naïveté que les habitudes de l'esprit allemand peuvent seules permettre. Il ne pouvait se produire de la même manière en France. L'esprit critique , ou simplement l'esprit railleur, naturel à notre nation , eût fait prompte justice d'idées si évidemment dépourvues de base dans leur audace infinie. Mais elles se sont introduites, elles circulent au milieu de nous sous les tleurs de notre littérature, sous l'enveloppe de certaines théories historiques et sociales, enfin sous le manteau plus ou moins bien drapé d' une philosophie qui ne veut pas., à toute force, prendre dans le Christianisme son point de départ et de retour.
Bien poser les termes d'une question quelconque, c'est lavoir en partie résolue, c'est du moins fournir les premiers éléments d'une solution prochaine. Mais, ne l'oublions pas, il y a contre les vérités qui ont leur application dans l'ordre moral, un obstacle permanent, c'est-à-dire la résistance secrète ou déclarée de la volonté à ces mêmes vérités, dont elle sent l'étroite connexion avec des devoirs qu'elle repousse. Dans tout ce qui touche à des intérêts, et la religion est l'intérêt le plus grave, le plus intime, il faut donc faire au libre arbitre une part pour le moins aussi large qu'à l'entendement. Ceci, du reste, ne doit nullement empêcher la démonstration logique de suivre son cours et d'atteindre la plus grande rigueur, en dévoilant ce qu'il y a de contradictoire, d'absurde, dans l'opinion qu'elle combat.
Toute bonne argumentation, en effet, repose since principe : que le faux n'existe pas par, lui-même et qu'il a toujours pour fond, pour support, quelque chose de vrai dont il abuse. Or, l'intelligence ne pouvant se détacher à la fois de toutes les vérités, puisque, au moment même de cette entière séparation, elle expirerait dans le vide, l'œuvre de la dialectique est d'employer ce que l'erreur garde nécessairement de vrai, pour faire ressortir les contradictions, les absurdités dans lesquelles on s'enlace soimême en rejetant telle ou telle partie de la vérité qui est une. Veilà en même temps le principe vital et le procédé de la démonstration dans tous les or • dres possibles; et ceux-là sont ou inconséquenîs ou injustes, qui repoussent, dans une sphère analogue d'idées, la certitude qu'ils admettent tous les jours dans la science des nombres et de l'étendue. La cer-
titude de la démonstration, dans l'un comme dans l'autre cas, repose entièrement sur l'unité indivisible de la vérité.
Ainsi donc la polémique est puissante et habile en proportion du terrain qu'elle force l'adversaire à abandonner. Et d'abord, jamais elle ne doit mettre en avant que des axiomes incontestés dont elle se sert pour faire passer les unes après les autres , les conclusions inséparablement liées à ces principes. De cette manière , on fait , pour ainsi dire, le siège en règle d'une intelligence plus ou moins forte; on la bat en brèche avec des raisons de plus en plus pressantes ; on l'entoure, on la serre avec des conséquences de plus en plus rigoureuses, jusqu'à ce qu'on ait fait entrer d'assaut les vérités traitées par elles en ennemies. Mais encore une fois la défense employant beaucoup moins les forces de l'entendement que celles de la volonté, si l'on ne réussit à se faire un parti dans celte espèce de citadelle, on ne s'emparera point de la place; l'assiégé préférera s'ensevelir sous les ruines du bon sens plutôt que de capituler. Tant il est vrai, en général,, que l'erreur meurt et ne se rend pas, et qu'il n'y a que Dieu qui la puisse forcer dans l'orgueil de son dernier retranchement.
Tout est soumis à la grande loi de la guerre dans le monde intellectuel comme dans le monde matériel. Aussi la stratégie et la tactique, les moyens d'agression et de défense, en un mot les procédés, les instruments de la lutte, dans l'une et l'autre sphère, changent-ils avec les temps. Tels arguments, qui, dans un autre Age, produisirent de puissants effets, sont aujourd'hui hors de service, comme ces
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vieilles armures de nos musées militaires , bonnes seulement à éclairer l'histoire ou à amuser la curiosité. Un des avantages les plus évidents et les plus précieux de notre siècle sur le XV 111% c'est sans contredit le progrès, le chemin immense qu'a fait la discussion. Le déisme, le matérialisme, le scepticisme, à l'heure qu'il est, sont des positions ruinées. L'analyse philosophique, sorte de chimie intellectuelle, a considérablement simplifié, en les décomposant , ces divers systèmes regardés encore naguère comme autant de corps distincts; elle les a réduits à leurs molécules, à leurs principes élémentaires. Et, par exemple, c'est un point désormais acquis à la science: que le scepticisme se résout en une erreur plus vaste, et qu'il va, comme toutes les autres négations ou affirmations contraires aux dogmes chrétiens, se perdre dans l'Océan sans fond et sans rivages du panthéisme.
En effet, le doute absolu, complètement irréalisable dans la vie pratique, n'est, au plus haut degré où le puisse porter l'imagination, que la tentative désespérée d'un homme qui voulant douter de tout et ne pouvant néanmoins douter de la substance qui doute en lui , s'efforce de confondre cette même substance avec le monde entier , devenu à ses yeux la maya ou illusion universelle. Or, qu'est-ce cela , sinon une face, bien connue, et disons-le, bien vieille de i'idée panthéiste.' Mais prétendre que la vérité n'existe pas, ou qu'il n'y a nul moyen de la découvrir, c'est une thèse actuellement insoutenable. Le rationalisme ne peut pas déserter ainsi, d'un seul coup, les principes et les faits. Trop de communications se sont établies entre les diverses blanches de
la science rapprochées les unes des autres,, et de ce contact incessant il jaillit trop de lumière, pourquoi soit loisible, en plein XIXe' siècle, de se retrancher, les yeux fermés, derrière le vain rempart dun doute fantastique. Il faut reculer plus loin, il faut battre en retraite jusqu'au dernier champ de bataille, et alors le catholicisme et le panthéisme, ces deux immenses synthèses qui se disputent aujourd'hui l'empire, apparaissent en présence sur les hauteurs du monde intellectuel.
Complétons tout de suite un ordre d'idées dont l'analogie nous paraît rigoureuse. A mesure que le Christianisme s'est avancé avec les siècles, la lutte a été s'élargissant. Le temps est venu désormais où la vérité, aussi elle, doit procéder par grandes masses sur un point capital, comme fit pendant vingt ans avec ses formidables armées le vainqueur de l'Europe. Une suprême concentration de forces s'est opérée dans le parti de l'erreur , au moyen du panthéisme idéaliste de Hegel ; mais le voilà cerné présentement par les forces combinéei qui , de toutes parts, arrivent à la vérité catholique. Un combat décisif va se livrer entre les deux géants. La guerre n'est plus entre le catholicisme et le protestantism."; le protestantisme est dépassé, ou délaissé par les plus fortes intelligences sorties de soa sein. Quant à ceux des enfants de la Réforme qui veulent encore avo'r une foi positive, ils se replient, sous différents drapeaux , vers l'inexpugnable enceinte abandonnée il y a trois cents ans par leurs pères.
Le cercle des grands systèmes d'erreur est doue parcouru , car il n'y a rien, il ne peut rien y avoir ;iu-delà du panthéisme de Hegel. Le panthéisme,
disions-nous en commençant, a été l'hérésie fondamentale de l'anîiquité. Aujourd'hui cette hérésie se produit de nouveau sous une forme plus subtile tirée du christianisme même qu'elle veut détruire; mais le fond est identique; encore une fois, le cercle est parcouru. C'était une chose nécessaire. L'erreur, par cela même qu'elle est la négation de la vérité, ne peut pas être infinie comme elle , à moins que l'on ne consente à voir cette qualité dans le panthéisme, et c'est en ce sens là seulement que, hors du théisme chrétien, il forme l'ensemble d'idées le plus large, le plus rigoureux qui puisse non seulement exister, mais encore être conçu. Disposition merveilleuse î Le système en soi le plus faux , et conséquemment le plus faible, va tout-à-coup., si vous abandonnez le Christianisme , devenir la doctrine la plus juste et la plus puissante; le paroxisme du délire de la raison serr ce qu'il peut y avoir au monde de plus raisonnable... — Laissons ici échapper le cri de notre âme et disons-le avec une joie profonde comme notre conviction : dans toute la philosophie nous ne voyons rien de plus satisfaisant que cette démonstration solennelle de la vérité par l'erreur poussée aux derniers excès. De même que l'hypocrisie est un tribut involoniaire payé par le vice à la vertu dont il prend les dehors, de même la plus monstrueuse aberration humaine est un hommage forcé de l'esprit de mensonge envers la vérité absolue, à laquelle il emprunte à la fois son unité , son universalité, et surtout sa logique indexible.
Envisagé d'un autre point de vue , le panthéisme devient quelque chose de très-complexe , parce qu'il peut revêtir et qu'il a revêtu effectivement une mul-
tilude de formes. Sous ce rapport, il est nécessaire de le suivre pied à pied dans ses principales transformations et d'en déterminer avec soin les caractères essentiels ; il faut poursuivre, il faut saisir ce Protée , et l'enlaçant dans les liens d'une forte dialectique, l'obliger à s'expliquer, à se contredire, en d'autres termes à se condamner lui-même. Mais telle n'est point notre tfiche : elle se borne uniquement à déterminer l'état actuel de la question entre le Christianisme et le rationalisme.
Un des besoins les plus profonds de l'intelligence humaine, et certainement le plus noble, consiste à rechercher, d'une manière scientifique , l'origine , la nature et la fin des choses. De là la philosophie qui est ce besoin même à l'état d'activité. Mais il n'y a et ne peut y avoir, en dernière analyse, que deux principaux moyens d'investigation. Ou notre esprit, considéré isolément et pris pour unique juge , se demande à lui-même, à lui seul, la solution des points relatifs à l'existence et à l'essence de Dieu ; ou bien il cherche au-dehors sa lumière et son point d'appui. Dans cette dernière hypothèse , parmi les doctrines qui se présentent en foule, il voit inévitablement, sur la première ligne , le théisme chrétien : dans l'autre cas ( lequel bien approfondi , du reste , n'est qu'une fiction), il ne peut rien découvrir avec certitude au-delà du cercle de sa propre individualité, et s'il est doué d'une vigueur suffisante , il agrandit ce cercle jusqu'à y faire entrer Dieu, il tombe, il s'enfonce dans le panthéisme subjectif.
Nous venons d'appeler fictive l'hypothèse de spéculations purement et simplement individuelles : ne négligeons pas cette puissante fin de non-recevoir
contre le rationalisme. Oui, c'est une supposition gratuite , que celle qui , séparant un individu de tout contact avec les autres hommes, prétend lui faire trouver en lui-même, par ses seules forces, la raison des êtres. Notre intelligence ne se développe (juc dans le commerce de la société. Le monde au milieu duquel nous vivons, nous enveloppe, nous presse, nous pénètre de toutes parts; nous sommes soumis d'une manière irrésistible à ses mille influences et l'esprit le plus puissant ne peut jamais se dégager tout-àfait de ce qu'il en a reçu. Même avec le doute méthodique aussi entier que vous le supposiez, il reste toujours des notions transmises. Que si néanmoins vous voulez pousser aux dernières conséquences une opération de l'entendement contraire à la nature , voici ce qui arrivera, car l'erreur a aussi sa logique, inexorable comme celle de la vérité : il arrivera qu'ayant brisé avec la tradition , et ne suivant plus que l'enchaînement fatal de vos propres idées, vous aboutirez de toute nécessité au panthéisme, soit idéaliste , soit matérialiste.
L'une ou l'autre de ces deux extrémités est iné vitable. En effet, une fois arrivé en face de la question de substance, comme, d'une part, vous ne pouvez la résoudre avec les données traditionnelles dont vous vous êtes séparé, et comme, d'autre part, dans le vide de toutes vos notions antérieures, il ne vous reste que l'idée de votre substance propre qu'il vous est impossible de rejeter (cogilo , ergo sum), force vous est de vous confondre vous-même avec l'universalité des êtres entre lesquels et vous tout terme intermédiaire a désormais disparu On confond naturellement , invinciblement ce qu'on ne peut pas
xm distinguer. Et voilà jusqu'où peut mener , à travers une série d'inéluctables conclusions, une hypothèse philosophique prise au sérieux , si ce n'est que , comme Descartes, on ne s'en tire par une heureuse inconséquence, en faisant intervenir Vidée nécessaire de Dieu (Deus ex machina) dans un esprit qui était censé n'avoir gardé que la conscience de son existence et de sa faculté de penser.
Il n'y a donc définitivement que deux grandes voies philosophiques , l'une de vérité , l'autre d'erreur, et cette multitude de petits sentiers en dehors de la Révélation et du panthéisme n'aboutissent pas. Dans la route de la Tradition, comme dans celle du rationalisme, il faut marcher à la manière des forts, droit au but; en d'autres termes, il faut aller jusqu'aux pieds du Dieu de l'Ancienne et de la Nouvelle Alliance , ou bien se prosterner devant soimême, se diviniser et s'adorer. Nous le répétons : Ou Chrétien ou Panthéiste : logiquement il n'y a plus de milieu tenable.
Le panthéisme du XIXe siècle, on ne saurait trop le redire, est une production d'outre-Rhin qui veut s'acclimater en France. Mais pas un seul de nos philosophes de profession n'a encore formulé cette doctrine à notre usage. Au contraire , ceux qui devraient naturellement y aboutir se raidissent sur la pente de leurs propres théories pour ne pas rouler dans l'abîme. Ce fait incontestable mérite d'être examiné.
La religion générale d'un peuple forme autour de lui une atmosphère intellectuelle et morale à laquelle les esprits les plus audacieux ne peuvent entièrement se soustraire. Or, quoi qu'on dise et qu'on
fnsse , la France est catholique. Aussi les croyances chrétiennes, plus ou moins vagues dans les pays protestants, forment-elles chez nous, pour la masse qui les professe, et par réaction , par contagion en quelque sorte , pour les individus qui ne les professent pas, un cercle d'idées très-arrêtées , très-fermes, que l'on peut franchir, mais non pas entamer. Il ne saurait en être ainsi dans les contrées où l'autorité dormatique est, de sa nature, sinon nulle, au moins radicalement faible. Là, chacun se trouve livré, de fait et de droit, au caprice, à l'incertitude de sa raison. Une autre cause de la différence entre le rationalisme allemand et le rationalisme français, réside dans la diversité si tranchée du génie des deux nations. Chez nous, la rectitude instinctive des esprits, leur sens pratique, leur vivacité même, comme aussi la sévère lucidité de notre langue, répugnent profondément à toutes les abstractions vides. Or, la plus rigoureuse formule du panthéisme germanique est claire comme les brouillards du Rhin , et facile à saisir comme les vapeurs du Broken. Un de nos plus brillants écrivains a dit avec raison dans un livre cù lui-même n'a pas su échapper tout-à-fait à cette erreur : « Le dernier peuple du monde chez » lequel la personnalité humaine consentira à s'ab- » sorber dans le panthéisme, c'est la France. Le » panthéisme est chez soi en Allemagne , mais » ici ! (i). »
(1) Introduction à l'Histoire universelle, Paris, 1831 , p. 77. M. Michelet , nous n'en doutons pas , repousse de toute l'élévation de son esprit et de toute la droiture de son cœur l'absurde et immorale doc-
On aurait tort toutefois de méconnaître les étonnantes facultés du philosophe, de Berlin. A la vérité, ses idées étant en général fausses , doivent être et sont intrinsèquement faibles ; mais malgré cela , pour employer ici une expression allemande , les constructions scientifiques de cet homme ont un caractère imposant. Il y a dans les raisonnements énormes qu'il entasse les uns sur les autres pour escalader le ciel, il y a surtout dans sa manière de les soulever et de les disposer , quelque chose de gigantesque. Nous l'appelleridns volontiers le Titan du rationalisme , si l'impuissance de ses efforts ne trouvait une image plus exacte dans le labeur stérile et cependant continuel de Sysiphe. Car Hegel a usé sa vie à essayer de rouler jusqu'au faîte du temple philosophique, où il voulait diviniser l'intelligence humaine, la même pierre qu'il posait pour base de l'édifice, à savoir l'idée de l'infini, de l'absolu, consubstantiel , selon lui, avec notre moi; mais l'immense idée, toujours retombant, l'a forcé, durant vingt-cihq ans, de recommencer chaque jour un travail inutile.
Notre intention n'est pas de donner ici une analyse complète des théories philosophiques de Hegel ; nous n'entraînerons pas le lecteur dans ce désert aride, où, ni la plus petite (leur d'imagination, ni la moindre source de sentiment , ne s'offre pour charmer la fatigue du voyage , et au bout duquel d'ailleurs ne se
trine du panthéisme, mais la Fatalité qui , dans l'ouvrage en question. Corme l'un des deux pôles de sa théorie, est finalement un système nauthéiste.
trouve point la terre promise. Il suffira de se rappeler que tout le système repose sur une supposition purement gratuite , sur l'identité prétendue de l'intelligence de l'homme et de l'être divin. L'auteur ne sort pas de son paralogisme. Malgré l'habileté de ses marches et contre-marches, il tourne incessamment dans ce cercle sans issue.
Nous sommes néanmoins obligés d'entrer dans le dédale des rêves de Hegel appliqués à l'histoire ou, si l'on veut , au génie des religions. D'abord il paraît impossible d'expliquer comment ce philosophe a pu concilier la notion de religion avec l'idée fondamentale rie son système qui l'exclut positivement. Mais l'inconséquence est la compagne nécessaire de l'erreur, parce que l'homme, ainsi que nous l'avons dit plus haut , ne pouvant pas se détacher à la fois de toutes les vérités , celles qu'il retient le font se contredire malgré lui. On va voir, en résumé, comment Hegel procède à cet égard. Suivant lui , les diverses religions ne sont que des moments particuliers de I'idée universelle, un développement dont cette idée avait besoin pour arriver à l'entière compréhension et possession d'elle-même. En conséquence, les religions sont entre elles dans des rapports nécessaires ; elles se succèdent logiquement les unes aux autres, jusqu'à la religion de l'esprit qui sera la dernière parce qu'elle est l'absolu lui-même devenu complet. La tâche de l'humanité identique à Dieu était d'obtenir ce résultat final par le travail des siècles. Voici maintenant de quelle manière Hegel classe et caractérise les religions à travers lesquelles a passé l'humanité depuis les premiers temps jusqu'à nos jours : il les partage en deux grandes catégories qu'il
appelle, l'une religion de la nature, et l'autre religion de l'individualité spirituelle. Examinant, ensuite la religion de la nature dans la multiplicité de ses formes ,
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il la subdivise de la manière suivante : i° religion de la magie ; 2° religion de l'imagination ; 5° religion de transition à un degré supérieur (1).
Dans la religion de la nature, l'élément spirituel est absorbé par l'élément corporel. Cette absorption, que l'on regarde vulgairement comme l'innocence primitive, comme l'état paradisiaque, n'est au fond qu'un état de brutalité où la raison et la liberté n'existent pas encore. Ici l'homme ressemble à la bête, et voilà pourquoi l'on a dit qu'il naissait méchant. Mais un pareil état ne pouvait durer, le paradis devait se perdre : c'est ce que la Bible a appelé péché originel, en présentant sous l'enveloppe d'un mythe l'histoire nécessaire, éternelle du genre humain.
Aussi long-temps qu'il est retenu dans ce premier degré, l'homme a recours à la magie pour devenir le maîlrç, le dominateur de la nature; il cherche à conjurer ou à oublier les lléaux terrestres, par la danse, par les cris, par la musique, par l'enivrement furieux de la volupté charnelle. C'est la forme religieuse des Africains, des Mongoles, etc.
De cette fureur eflrénée , l'homme rentre en luimême dans les profondeurs de sa conscience. C'est le bouddhisme. Alors le sentiment de la liberté et de l'immortalité s'éveille ; mais alors aussi l'être divin
(1) L'expose suivant esl un résumé rapide de la IIe et de la IIIe partie de là Philosophie de la Religion , publiée en 1832, peu de temps après la mort de Hegel. L'importance des détails que l'on va lire doit eu faire supporter la sécheresse.
se résout dans le néant parce qu'il apparaît comme l'être unique, immuable, devant lequel tout être particulier n'est qu'une illusion.
La religion de la fantaisie ou de l'imagination est celle des Indiens. Elle se rattache au bouddhisme dont elle est un prolongement perfectionné. Le perfectionnement consiste dans la particularisation de la substance générale, c'est-à-dire en ce que le monde est regardé dorénavant comme quelque chose d'individuel. Mais dans ce progrès, il n'y a encore rien de bien déterminé ; les déductions sont fantastiques , arbitraires, pleines de rêves.
La religion de transition à un degré supérieur comprend la religion du bien ou de la lumière et la religion de l'énigme. Opposée à la religion de la fantaisie, dans laquelle toutes les formes de l'Etre divin se confondent , la religion de la lumière présente cet Etre comme l'affirmation positive de soi-même. C'est la religion des Perses. Mais là le mal est à côté du bien et l'antagonisme subsiste , parce que le bien n'a pas encore vaincu le mal. La religion de Cénigme nous apparaît chez les Égyptiens. Elle a ce caractère parce qu'elle fait coexister, d'une manière symbolique, dans un seul et même sujet la négation et l'affirmation. Ce côté négatif et ce côté affîrmatif empruntés, l'un à l'Inde , l'autre à la Perse, forment alternativement un ensemble des deux extrêmes , c'est-à-dire du bien et du mal , de la vie et de la mort. L'énigme , qui ne pouvait pas être résolue , c'est la mort. Osiris forme l'identité des deux déterminations contradictoires; il n'est pas seulement la base positive de l'existence , il meurt aussi pour n'être point étranger au côté négatif. Mais ensuite ,
revenant du fini à l'infini , de lu mort à l'existence , il prouve que la mort est un moment nécessaire de la vie , et se montre ainsi lui-même comme la véritable et infinie personnalité.
Arrivons à la deuxième catégorie générale de notre auteur, en d'autres termes à la religion de l'iridividualité spirituelle. Ici l'esprit se connaît en tant que substance , il se pose , il se détermine par la pensée en tant que sujet spirituel , et la nature devient un simple accident. Le progrès dès-lors n'a plus lieu à l'extérieur, mais dans I'idée même. Les points métaphysiques de cette sphère sont l'unité , la nécessité , la conformité ; les religions corrélatives sont celles de t élévation, de la beauté et de l'entendement.
Le caractère commun à tous les points de la sphère dans laquelle nous venons d'entrer , c'est l'idéalisation de l'élément naturel et sa sujétion à l'élément spirituel ; désormais Dieu est connu en tant qu'esprit. La raison intrinsèque de cette forme religieuse, c'est que toutes les puissances intellectuelles et morales devaient sortir de leur état de morcellement pour former une unité spirituelle , et ceci est précisément l'unité de Dieu d'avoir conscience de lui en tant qu'uN. Mais la religion de l'esprit n'en est encore ici qu'à son premier principe, à sa base. Toute image disparaît ; Dieu est conçu sans forme visible , il n'existe que pour la pensée. Puis il est exclusif; son unité ne peut souffrir vis-à-vis d'elle-même aucune individualité. En conséquence, il crée le monde de rien; le rien , c'est la nature sortie de la plénitude de l'esprit, et Y élévation consiste dans ce rapport de l'être un avec le inonde.
Maintenant que l'esprit s'est élevé au-dessus du fini.
sa plus prochaine détermination est de transfigurer la nature dans la beauté physique et intellectuelle. Telle est l'essence de la religion grecque où il n'y a plus de Dieu jaloux, exclusif, intolérant, mais où, au contraire , la liberté et la sérénité, planant sur le monde , enfantent une foule de formes nouvelles , pleines de grâces et d'harmonie.
La vie du peuple grec était partagée en une multitude d'états et de cultes : le monde romain et la religion romaine vont tout ramener à l'unité , à la conformité. Sans doute les Romains ont reçu des Grecs plusieurs éléments religieux, mais ils les ont transformés avec leur prosaïsme et leur sens pratique. Le but de la vie romaine est l'empire sur tous les peuples ; la force , la puissance, en un mot, la fortune publique, voilà le Dieu de Rome personnifiée elle-même, comme dominatrice universelle , dans son Jupiter capitolin. A la vérité , en broyant tous les peuples pour se les assimiler, Rome averse des maux effroyables sur le monde, mais ces maux étaient l'enfantement du christianisme ou de la religion absolue.
La religion absolue ou complète , c'est I'idée devenue objective par rapport à elle-même. Ici l'on voit Dieu manifestement, non plus dans une histoire extérieure, mais dans la conscience; on a la religion de la manifestation de Dieu , c'est-à-dire Dieu se sachant, se connaissant lui-même dans l'esprit fini. Par conséquent , la religion absolue est la religion manifeste (i) ou révélée, la religion qui est elle-même
(1) Die offenbare oder geqffenbartc Religion. On ne pent rendre rigoureusement en français l'adjectif offenbar dans le sens où l'emploie Hegel. L'auteur fait une confusion d'idées à laide d'un jeu de mots
l'existence de l'Esprit. En elle sont inséparables l'esprit infini et l'esprit tini , l'esprit général et l'esprit individuel. Cette identité est l'essence même du christianisme , dans lequel l'infini et le fini sont arrivés à leur réconciliation (i). Le christianisme est la religion de la vérité et de la liberté. Voici maintenant les points successifs parcourus par I'idée éternelle.
i° Dieu en soi et pour soi , Dieu en dehors du monde, c'est le règne du Pire ; 2° Dieu se distinguant lui-même et posant cette distinction comme une autre mode d'existence , c'est la création ou le règne du Fils; 5° Dieu se réconciliant avec lui-même ou supprimant le fini par la conscience que l'homme a de son propre être en tant que divin et absolu , c'est le règne du Saint-Esprit.
Assurément tout ceci est bien faux , bien absurde et le plus souvent fort obscur ; mais les esprits familiarisés avec les nouveaux systèmes philosophiques verront sortir de celte masse , de ce chaos d'absurdités , un monde entier d'erreurs logiquement liées les unes aux autres et qu'une foule d'écrivains essaient, sous différentes formes, de substituer au monde des idées chrétiennes. Encore une fois ce ne sont pas les philosophes proprement dits qui répandent parmi nous les idées panthéis-
que nous n'avons pas dans notre langue ; il établit une fausse synonymie entre ojfcnbar , qui veut dire évident, manifeste, et gcofjcnbart , qui signifie révélé. De cette manière, il croit avoir supprimé l'espace existant entre la raison humaine et la Révélation.
(1) Hegel joue encore ici sur le mot Vcrsœhnung (réconciliation), qu'il emploie dans le sens d'un rapport purement logique, et qui , dans le langage chrétien , signifie la Rédemption.
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tes; plutôt que daller jusqu'à ce point extrême dont ils ont peur, ils préfèrent être inconséquents. Les véritables propagateurs du panthéisme en France à l'heure qu'il est, ce sont des écrivains moitié philosophes , moitié poètes , qui se laissent entraîner à la dérive des principes et qui cèdent au souffle de l'inspiration. Ecoutez, par exemple, l'auteur àe Au-delà du Rhin. Après avoir salué les émanations du panthéisme comme des nu iges majestueux et bienfaisants, il s'écrie, sans sortir de ses nuages à lui , qui sont toujours plus ou moins majestueux , mais dont nous ne connaissons pas encore les bienfaits : « L'homme pense Dieu naturellement parce qu'il est » Dieu lui-même , parce qu'il est [égal de l'essence di- » vine. Il n'y a pas de milieu : l'idée n'est pas ou elle » est Dieu lui-même (sic). L'homme, dans la plénitude » de sa force , ne conçoit ni ne pense à demi : or, la » pensée pure et complète n'est autre chose que Dieu » même ( i). »
Ne nous arrêtons pas à relever cet effroyable blasphème de la CONSUBSTANTIALITÉ DE l'hOMME AVEC
Dieu, remarquons plutôt comme l'auteur nous apparaît dans toute son infirmité au moment même où il le prononce. En effet, le plus chétif écolier de philosophie sait qu'un dilemme exact ne doit pas admettre de troisième terme , et voici un troisième terme considérable , rigoureux , qui passe à travers le raisonnement de l'auteur , à savoir : que l'idée peut exister en tant que perception d'une intelligence finie, de l'intelligence humaine, sans être pour cela
(t) Au-delà du BJiin , tome II,, p. 4 61 5.
Dieu lui-même. C'est ainsi que M. Lerminier, tout en croyant s'assimiler l'essence divine, est convaincu de manquer aux règles élémentaires du syllogisme; vraiment on croit entendre, dans le lointain, un écho de cette poignante ironie dont Dieu lui-môme perça l'orgueil du premier homme, lorsqu'il lui dit en lui mon! rant sa nudité : « Voilà Adam devenu comme » l'un de nous (i) ! »
Empruntons encore quelques paroles à M. Lerminier : « Avec l'humanité a commencé son effort » pour se comprendre et s'élever jusqu'à Dieu. Cet » effort n'est que le développement de la pensée. » Depuis l'origine du monde , cette pensée s'est dé- » roulée par des phases successives , par des épo-
» ques Il faut comprendre ces divisions de l'idée
» divine. Dieu remplit l'espace intermédiaire qui » sépare une de ces affirmations de l'autre par des » analyses de détail qui consomment des siècles. » Cependant la décomposition une fois accomplie , » un mouvement est imprimé, et par une rotation » fatale, une affirmation nouvelle vient s'élahlir sur » les débris de l'affirmation antique (2). »
Au reste, M. Lerminier ne renie nullement sa parenté ou plutôt sa filiation intellectuelle avec le philosophe de Berlin. Il tient même à honneur d'avoir le premier arboré et de tenir haut et ferme , de ce coté-ci du Rhin, le drapeau du panthéisme qui Hotte depuis long-temps déjà de l'autre côté. Son admiration pour l'auteur de lu philosophie absolue, va jusqu'à
(1) Genèse ,111, 22.
(2) Ibidem , tome I , p. 3 et S.
l'enthousiasme ainsi qu'on va le voir : « Tout com- » prendre pour tout expliquer ; contraindre la réa- » lité tout entière à recevoir de sa pensée sa valeur et » son existence ; envelopper l'universalité des choses » dans la logique; tout résumer comme pour prépa- » rer tous les éléments de la pensée à une révolution » inévitable : voilà l'œuvre de Hegel !... Le peuple o romain avait reçu mission de rassembler le monde » sous son joug , afin que le monde pût se renou- » vêler avec plus de facilité : on dirait que le philo- » sophe allemand a été chargé de coordonner toute » la philosophie dont peut disposer l'humanité, afin » que la philosophie pût se transformer par des dé- » veloppements nouveaux et féconds. Logicien du » panthéisme moderne , il a consommé la doctrine » de l'identité par une affirmation sans mollesse et » par une application sans bornes. Jamais plus rude » guerre n'a été faite aux différences apparentes : » Hegel prononce l'identité de l'absolu et de l'idée, » de l'objet et du sujet , et il enferme toutes les va- » riétés dans la substance de l'être en soi , dont la » sublime abstraction est la divinité du monde et le » monde lui-même (1). »
Certes, voilà qui est clair, et parmi les nombreux reproches que la saine philosophie est en droit d'adresser à M. Lerminier , elle ne lui fera pas celui d'envelopper sa pensée dans des circonlocutions ou de l'abriter derrière des réticences. Mais aussi qu'on ne vienne plus dire que le panthéisme est un vain fantôme évoqué par de pieuses hallucinations : c'est
(1) Ibidem, tome H, p. 137 et 138.
bien réellement la forme actuelle, la forme prédominante du rationalisme, et l'unique adversaire sérieux des idées chrétiennes dans les hautes régions de la pensée. Nous ne cesserons donc de l'affirmer, le panthéisme, dès que l'on se place logiquement en-dehors de la tradition catholique, est le plus large et le plus conséquent des systèmes, puisque, seul, il oppose une explication universelle à l'universalité de nos dogmes et de notre Église (i). Du reste, nous ne disconviendrons-pas qu'il n'y ait un certain charme à s'identifier à la substance infinie , à se regarder comme une manifestation nécessaire, éternelle de l'univers visible et idéal ; nous accorderons surtout que les conséquences pratiques qui découlent de ces rêves sont d'une facile et riante application; et, pour ne rien déguiser de la poésie du panthéisme , nous terminerons nos citations par quelques lignes d'un des écrivains qui veulent fondre le sérieux, le sublime de la philosophie germanique avec la grâce et la légèreté du caractère français :
« Dieu est identique avec le monde ; il se mani- )i feste dans les plantes qui , sans conscience d'elles - » mêmes, vivent d'une vie cosmo-magnétique; il se » manifeste dans les animaux qui , dans le rêve de » leur vie sensuelle , éprouvent une existence plus » ou moins sourde; mais c'est dans l'homme qu'il se » manifeste de !a manière la plus admirable, dans » l'homme qui sent et pense en même temps , qui
(1) L'étymolôgie des deux mots panthéisme et catholicisme (•**» $•■■! et K*™ ts Jx«i) suffit pour établir cette proposition.
sait distinguer sa propre individualité de la nature objective, et porte déjà dans sa raison les idées qui se font aussi reconnaître à lui dans le monde des faits. Dans l'homme , la divinité arrive à la cons-
> cience de soi-même , et cette conscience elle la
> révèle de nouveau par l'homme. Mais cela n'arrive
> pas dans et par les hommes isolés 3 mais par l'en-
> semble de l'humanité, de telle sorte qu'un homme ) ne comprend et ne représente qu'une parcelle du i Dieu-monde , mais que tous les hommes ensemble
> comprennent et représentent, dans l'idée et dans i la réalité, tout le Dieu-monde. Chaque peuple a la ) mission de reconnaître et de manifester une partie ) de ce Dieu-monde , de reconnaître une certaine
> série de faits et de réaliser une certaine série ) d'idées, et de transmettre le résultat aux peuples ) suivants, auxquels une semblable mission est im-
> posée. Dieu est en conséquence le véritable héros
> de l'histoire universelle. L'histoire n'est que sa ) pensée éternelle , son éternelle action , sa parole , ) ses faits, et l'on peut dire avec raison de l'humanité
) entière qu'elle est une incarnation de Dieu Aussi
) le but de toutes nos institutions modernes est la ) réhabilitation de la matière, sa réintégration dans ) tous ses droits , sa reconnaissance religieuse , sa ) sanctification morale. Nous poursuivons le bien- ) être de la matière , parce que nous savons que la
divinité de l'homme se manifeste également dans sa
> forme corporelle ; nous fondons une démocratie
> de dieux terrestres égaux en béatitude et en sain-
> teté ; nous voulons le nectar et l'ambroisie , des manteaux de pourpre, la volupté des parfums, des
» danses, des nymphes, de la musique et des comé- » dies, etc., etc. ! (1) »
Dans son livre intitulé le Génie des Religions , et publié récemment , M. Edgar Quinet a développé l'idée fondamentale de Hegel , en y mêlant des vues de détail empruntées, pour la plupart, aux rationalistes d'outre-Rhin. Nous croyons donner l'exacte formule de cet ouvrage en le définissant : un syncrétisme des erreurs les plus avancées de l'Allemagne protestante. C'est dire en d'autres termes que la première donnée et la dernière conclusion du livre sont panthéistes. L'auteur, s'adressent à un public français , était dans la nécessité de voiler les incohérences, les contradictions palpables de toutes ces rêveries germaniques : il y a peut-être réussi pour les esprits superficiels et les imaginations que ne dominent ni la science , ni le raisonnement ; mais les intelligences saines, les hommes nourris de solides études ne se laisseront point éblouir par des artifices de style et par un luxe d'images qui ne recouvrent rien de démontré. Quoiqu'il en soit , l'œuvre de M. Edgar Quinet n'en est pas moins aujourd'hui l'expression la plus complète du panthéisme en France ; le Génie des Religions correspond évidemment chez nous à la Vie de Jésus, publiée, sur la rive droite du Ilhin, par le docteur Strauss.
Heureusement, et ceci est une des meilleures preuves de sa divinité , le christianisme ne nous a pas été donné sous la forme d'une idée abstraite
(1) Revue des Deux-Mondes , le mars 1834, article lie M. Henri Heine.
livrée à toutes les fluctuations de l'esprit humain. Dieu lui-même s'est montré sous une forme visible au monde, qu'il a racheté, purifié, éclairé; il a établi l'Église, infaillible interprète de sa doctrine, dépositaire universel de sa grâce; et son œuvre subsiste !... En un mot, le christianisme est un fait vivant qui a pour lui , non-seulement la certitude de l'histoire, mais encore , mais surtout l'évidence du bien qu'il ne cesse de faire aux hommes , malgré leurs erreurs et leurs passions. Le panthéisme, son rival actuel, ne le dépossédera point dans l'intelligence et dans le cœur de l'humanité , pas plus que les autres systèmes qui se sont heurtés et brisés contre lui sur sa route de dix-huit siècles.
Angers, semaine sainte de l'an de grâce 1842.
Léon BORE , Docteur en philosophie de l'Université de Wurtzbourg, professeur d'histoire au Collège royal d'Angers.
N. B. L'ouvrage dont on offre ici la traduction au public français, a paru , en Allemagne, dans les années 1833 et 1835. — Les notes du premier volume ont été reproduites clans leur intégrité , mais on a abrégé celles du deuxième volume depuis le chapitre V, ainsi qu'une partie du texte relatif au mahométisme , afin de donner place à l'appendice , tiré d'un autre travail du même auteur. — Pour les noms de lieux et de personnes , ou a cru devoir adopter fréquemment l'orthographe allemande.