CHAPITRE IX
DE LA GUERRE CONTRE LES JU1ES ET DE LA DESTRUCTION DE JÉRUSALEM SOUS L'EMPEREUR VESPAS1EN.
Le procurateur Florus fut la cause occasionnelle de la révolte des Juifs. Etant venu à Jérusalem pour faire un dénombrement de la population avec le gouverneur Cestius Gallus, les Juifs portèrent à celui-ci leurs justes plaintes contre Florus , et demandèrent sa destitution qui leur fut refusée. Florus irrité se vengea par de nouvelles vexations. Les Juifs recoururent souvent à la violence : ils s'emparèrent (06) de la forteresse de Masada, située sur la côte occidentale de la mer Morte , et où ils trouvèrent une quantité d'armes, prirent d'assaut les forts bâtis sur les murs de Jérusalem , et tuèrent déloyalement la garnison romaine qui s'était rendue à merci. Dès lors s'ouvrit une lutte acharnée, dans les commencemenis de laquelle les Juifs eurent le dessus.
Les chrétiens de Jérusalem ne partagèrent point le fol espoir de leurs concitoyens enthousiastes, mais pénétrés au contraire de la vérité des prédictions du Sauveur, ils se retirèrent à Pella en Parée,
JNéron remit la conduite de la guerre contre les Juifs à
Vespasien qui, avec son fils Titus, s'empara d'abord des forteresses galiléennes, et ensuite s'approcha peu à peu des frontières de la Judée, comptant, pour atteindre son but. sur les divisions intestines de l'ennemi. Jean appelé Guischala, du nom de la forteresse qu'il commandait dans la Galilée, s'en échappa et alla, suivi d'une bande assez nombreuse, se jeter dans Jérusalem où il prit en main le gouvernement et maltraita ceux qui voulaient la paix. Une autre bande de jeunes Juifs, qui avaient pillé et dévasté le pays , vint également à Jérusalem se rallier à Jean. Le grand-prètre Ananias arma le peuple pour mettre fin à l'oppression de cette troupe désordonnée, et l'obligea effectivement à battre en retraite, mais elle se réfugia dans le temple et s'y fortifia. De là elle appela à son secours les Iduméens. Ceux-ci, au nombre de vingt mille hommes, assiégèrent Jérusalem , y entrèrent de nuit, pendant un orage, et commencèrent leurs excès par tuer le grand-prêtre et huit mille habitants. A la vérité les Iduméens sortirent bientôt de la ville , mais ce fut après avoir rendu la force à Jean de Guischala, qui, soutenu par les Zèlotes, se mit de nouveau à exercer sa tyrannie.
Sur ces entrefaites, les légions romaines de l'Occident s'étaient révoltées en Belgique contre Néron, et avaient proclamé Galba empereur. Vespasien ayant reçu celte nouvelle, et, de plus ayant appris que les légions marchaient les unes contre les autres, résolut d'abandonner pour un temps la guerre juive, et fit voile avec son armée vers les côtes d'Italie.
Cette interruption de la guerre ne servit qu'à augmenter les maux de Jérusalem et de toute la Judée. En effet, le départ des Romains, laissant le champ libre aux assassins et aux voleurs, une horde de tous ces malfaiteurs se réunit sous la conduite d'un certain Simon, s'approcha de la capitale et en fit le siège parce qu'on leur avait fermé les portes. Personne n'osait plus quitter l'enceinte, car de paisibles citoyens, sortis pour aller chercher des vivres, étaient
rentrés avec les mains coupées. Dans la pensée de choisir le moindre mal, les habitants firent alliance contre Jean de Guischala avec Simon , et laissèrent celui-ci pénétrer dans la ville qui, dès lors, devint un champ de bataille. Jean, pour la deuxième fois retranché dans le temple, essaya de fréquentes sorties, Simon, de son côté, tenta de vives attaques. Afin que rien ne manquât à la confusion, les Zélotes, renfermés dans le temple, se divisèrent en deux partis. L'un, vraisemblablement composé desGaliléens échappés de la foi lere< se de Guischala, obéissait à Jean; l'autre, formé selon toute apparence de la troupe de jeunes gens accourus de la Judée, reconnaissait l'autorité d'Iilèazar. Ce dernier occupait l'intérieur du temple, et Jean les ouvrages avancés. Il se passa de la sorte environ deux années, dans l'espace desquelles les généraux de Vespasien livrèrent les combats et remportèrent les victoires qui lui valurent l'empire. Ce fut à Alexandrie qu'il reçut la nouvelle de son élévation au trône ; il se hâta de partir pour Rome, laissant à son fils Titus le soin de poursuivre la guerre contre les Juifs.
La famine, des tremblements de terre et d'autres signes présageaient la ruine de ce peuple, qui n'en était pas moins opiniâtre à résister à la puissance romaine. Titus s'avança au moment où la ville était dans l'état décrit plus haut, et l'investit à la dislance de six stades. Une innombrable multitude de Juifs se trouvait réunie à Jérusalem, suivant l'ancienne coutume, pour la fêle de Pâques, lorsque le siège commença. A la vue des légions, la furie des démagogues s'apaisa, et renvoyant à un autre temps plus favorable la décision de leurs querelles particulières , ils résolurent d'opposer une résistance unanime à l'ennemi commun. Mais à chaque répit que leur laissaient les assiégeants, les partis reprenaient leurs dissensions, sans toutefois rien perdre de leur entêtement à repousser les Romains.
La ville avait de fortes murailles, et était protégée, d'un autre côté, par des vallées profondes. Ce ne fut qu'avec beaucoup de peine, et en courant de grands dangers, que
Titus parvint à renverser les premiers murs. Le pardon qu'il fit, en ce moment, proposer aux Juifs, fut rejeté avec mépris. Cinq jours après le commencement du siège, la seconde enceinte croula pareillement, et les Romains, un instant repoussés, se mirent en devoir d'attaquer le troisième et dernier rempart de Jérusalem. Auparavant, un écrivain juif, Flave Josèphe, qui se trouvait dans l'armée romaine, fut envoyé aux assiégés et leur dit tout ce qui pouvait les déterminer à se rendre : on le renvoya couvert de reproches et d'insultes. Alors Titus, pour enlever à la ville toute communication avec le dehors, fit creuser un fossé à l'entour, et la famine, bientôt suivie de la peste, devint si grande, que les habitants eurent recours à la nourriture la plus dégoûtante; des cadavres à moitié pourris furent déterrés et mangés. Une femme de haute condition fit cuire son propre enfant, ce que Titus entendant, il déclara que les ruines de Jérusalem enseveliraient un tel forfait. Parmi ceux qui avaient réussi à sortir de la ville, il s'en trouva un qui avait avalé plusieurs petites pièces d'or, pour avoir encore quelques ressources dans le camp des Romains. Un soldat syrien surprit cet homme cherchant son or dans ce qu'il venait de rendre, et le bruit se répandit que tousles Juifs réfugiés dans le camp avaient le corps rempli d'argent. Poussés par le désir de s'approprier ces trésors, les soldats ouvrirent le ventre aux fugitifs, et, dans une seule nuit, l'on trouva deux mille de ces malheureux auxquels ils avaient arraché les entrailles. Malgré la peine de mort dont Titus frappa cette barbarie, elle continua secrètement.
Après vingt et un jours employés par les Romains à construire de nouvelles machines, l'attaque fut dirigée contre le fort Antonia qui , malgré la courageuse résistance des Juifs, fut emporté d'assaut dès la seconde journée (5 juillet). Il fallut six jours pour abattre les murs et les ouvrages derrière lesquels le temple était abrité. Titus, vraiment désireux de conserver et le temple et la ville, fit proposer une troisième fois, par Josèphe. à Jean de Guischala, de se
rendre, lui offrant libre retraite; mais il fut encore refusé. A la suite de plusieurs jours de combats, l'enceinte septentrionale du temple fut détruite par le feu, et de ce côté la place du temple lui-même fut ouverte. Ce Magnifique édifice était bâti comme une véritable forteresse, au milieu de l'avant-cour extérieure , et défendu tout entier par une enceinte carrée de murs impénétrables. Les Romains cherchèrent en vain, durant six jours, à rompre ces murs avec leurs béliers; s'élant mis péniblement à les miner, ils appliquèrent leurs échelles, et déjà ils étaient près d'effectuer l'escalade , lorsqu'ils échouèrent dans celle nouvelle tentative.
Alors on essaya de mettre le feu aux portes, et ce moven réussit. La llamme dévora les galeries, les chambres des prêlres, et déjà elle menaçait le corps même du temple, quand Titus ordonna d'éteindre l'incendie. Pendant que les Romains exécutaient cet ordre, les Juifs tirent encore deux sorties. Au moment où ceux-ci étaient repoussés pour la seconde fois, un soldat romain, de son propre mouvement, prit un brandon allumé, monta sur les épaules d'un de ses camarades, et jeta le brandon par une fenêlre dans l'intérieur du temple. Les flammes s'étendirent tout à coup avec tant de violence, qu'il ne fut pas même possible, cette fois, d'essayer de les éteindre: d'ailleurs les soldais, transportés dé rage, ne tenaient aucun compte des ordres qui leur venaient à ce sujet. Le moment était arrivé dont Jésus-Christ avait dit : «Il n'en restera pas pierre sur pierre.... maisau- » paravant il faut que l'Evangile soit annoncé à tous les » peuples (Mare, XIII, 1-10).» Avec le temple tomba loul le courage des Juifs ; les échos des montagnes renvoyèrent leurs gémissements et leurs cris de désespoir; ceux qui étaient près de rendre le dernier souffle, tournaient vers les ruines fumantes leur regard mourant, et ils expiraient en versant des pleurs sur la chute de ce temple unique qui leur avait été plus cher que la vie.
Los plus acharnés cherchèrent . il est vrai . à défendre la
partie la plus élevée et la plus forte de Jérusalem, le fort de Sion ; mais Titus ne tarda pas à s'eu emparer, et le 8 septembre de l'année 70 , il fut maître de la ville entière. Durant tout un jour et la nuit suivante, les Romains se livrèrent au massacre et ne s'arrêtèrent que par lassitude. La portion du peuple incapable de défense fut ensuite enfermée dans l'endroit du temple appelé le portique des femmes. Après avoir distribué par catégories la masse des habitants, Titus fit mettre en pièces, sur-le-champ, les séditieux et les voleurs, réservant pour l'ornement de son triomphe les jeunes gens les mieux faits et les plus vigoureux, et ordonna de conduire en Egypte ceux qui étaient âgés de plus de dix-sept ans, pour être employés aux travaux des esclaves et aux jeux de l'amphithéâtre. Les autres plus jeunes durent être vendus. Pendant que l'on faisait ce choix, c'est-à-dire dans l'espace de quelques jours, il en mourut onze mille de faim; beaucoup ne reçurent aucune nourriture, beaucoup n'en voulurent prendre aucune; on en trouva, dans les canaux souterrains, deux mille qui étaient morts faute d'aliments ou qui s'étaient tués euxmêmes. Plus d'un million avait péri dans le siège, et le nombre des prisonniers s'éleva encore à quatre-vingt-dixsept mille. Jean de Guischala et Simon ayant été tirés des voûtes où ils s'étaient cachés, le premier fut condamné à une prison perpétuelle; l'autre, envoyé à Rome chargé de chaînes, servit au triomphe de Titus et fut ensuite exécuté. Après que la fureur du meurtre et du pillage se fut apaisée chez les Romains, après qu'ils eurent fouillé tous les recoins et même les tombeaux , ils abattirent les murs du temple qui étaient restés debout, et en arrachèrent jusqu'aux fondements. La ville fut rasée, et l'on passa la charrue sur les ruines pour signifier que personne ne devait jamais essayer de les relever. Les trois tours Hippikos , Phasael et Marianne furent seules conservées pour marquer la place où s'élevait Jérusalem. Ainsi finit, après un siège de six mois, la noble ville qui avait fleuri deux mille ans