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CHAPITRE PREMIER

LUTTE ENTRE LE CHRISTIANISME ET LE PAGANISME DANS L'EMPIRE ROMAIN. — CONSTANTIN-LE-GRAND (1).

Dans Tannée 306, lorsque, après la mort de Constance Chlore, son père, il fut salué Auguste en Bretagne, Constantin tenait encore au paganisme par habitude et par l'effet des impressions de sa jeunesse. Mais pendant son séjour forcé à la cour de Dioclélien et de Galère, il avait été témoin de la cruauté avec laquelle les chrétiens étaient poursuivis, comme aussi du courage inébranlable qu'ils opposaient à la persécution. Il se rappelait que Constance Chlore, au contraire, dans les provinces soumises à sa domination, les avait épargnés et tolérés et que ceux-ci , en retour, étaient demeurés fidèles et reconnaissants envers le père et le fils. En conséquence, aussitôt après son élévation

(1) Livres consultas : Les Pères de l'Eglise , les écrivains ecclésiastiques et les écrivains profanes de cette époque ; F. Gusta , vita <li Constontino'il grandeJFuligno I78f> ; Viede Gonstantin-le-Grand, par J.-C.-F. Manso, Breslau i*i" ; de l'Établissement du christianisme, comme religion de l'étal , dans l'empire romain , par A. Martini, Munich 1813; S. lli. Rfidigerde statu eteonditione paganorumsub imperatoribus christianis, Vratislai . 1825.

au trône, il accorda aux sectateurs de l'Évangile le libre exercice de leur religion.

Toutefois, ce ne fat que dans l'année 311, lorsqu'il marchait avec des forces inégales contre les nombreuses légions du tyran Maxeuce, qu'une apparition extraordinaire rapprocha Constantin plus sensiblement du christianisme. Il s'était adressé, d'une manière moins chrétienne que païenne, au dieu des chrétiens déjà honoré avec succès par son père, le priant de se manifester à lui et de l'assister dans le combat décisif qu'il allait livrer. Tout-à-coup, un après-midi, il aperçut (les soldats de son escorte l'aperçurent en même temps) un signe brillant dans le ciel, sous la forme d'une croix, avec celte inscription : « tu vaincras par ce signe. » La nuit suivante, Jésus-Christ lui apparut en songe avec le môme sigue et lui ordonna de combattre, à l'avenir, sous la sauve-garde de l'image de la croix. Le jour même qui suivit cetle double apparition, Constantin fit confectionner une bannière ornée de la croix, ainsi que du monogramme du Christ, et commença à se faire instruire par des prêtres dans la religion chrétienne. Tout ceci est raconté par Eusèbe dans sa biographie de Constantin , et Eusèbe proteste en avoir appris les détails, plusieurs années après l'événement, de la bouche de l'empereur lui-même qui en affirma la vérité par serment. Les autres écrivains, Lactance, Rufin, Sozomène ne relatent pas, d'une manière expresse, l'apparition qui eut lieu en plein jour; ils ne racontent que le songe dans lequel la croix fut montrée à l'empereur. 11 est incontestable que Constantin attribua à la puissante protection du dieu des chrétiens et à la vertu du signe de la rédemption sa victoire décisive sur Maxence. Aussi, après celte victoire, la statue triomphale que lui avait votée le sénat fut placée, par ses ordres, sur le Forum, l'étendard de la croix à la main, et avec l'inscription suivante : « par ce signe salutaire, j'ai délivré votre ville du » joug du tyran. »

L'au 312, Constantin et Liciuius portèrent uue loi qui

accordait aux chrétiens, mais avec quelques restrictions, la sécurité dos personnes et le libre exercice du culte, connue à tous les autres sujets de l'empire. L'an 313, parut le célèbre édit de Milan, lequel supprimait les restrictions de la loi précédente et posait, pour la première fois, le principe d'une liberté religieuse générale et illimitée. Les deux empereurs déclaraient : que pour le maintien de la tranquillité publique, et afin que chaque divinité et chaque être céleste leur fût favorable, à eux et à leurs sujets, chacun désormais avait le droit de choisir le dieu auquel il voulait consacrer ses hommages, et, en particulier, que les chrétiens jouiraient pleinement et entièrement de l'exercice de leur culte.

Les années suivantes, la prédilection de Constantin pour le christianisme se manifesta, d'une manière positive, dans ses édits. Dès l'année 313, en Afrique d'abord, et ensuite dans les autres provinces de son gouvernement, les prêtres catholiques furent déchargés du pesant fardeau des emplois civils. Deux ans après ils furent aussi délivrés des contributions et impôts personnels. De plus, les ecclésiastiques d'Afrique reçurent, par les ordres de l'empereur, des secours en argent. Puis il abolit le supplice de la croix par respect pour le Sauveur, tit bâtir et richement orner de grandes basiliques, et commanda, en 321 , que le dimanche fût solennisé par la suspension des travaux manuels et par la vacation des tribunaux. La culture de la terre et la libération des esclaves furent seules exceptées dans cette ordonnance. Déjà il avait supprimé, à cause des cérémonies païennes que l'on y mêlait, les jeux séculaires qui devaient être célébrés dans l'année 313.

Kn faveur du célibat chrétien, l'empereur abrogea la loi Papia avec les peines et dommages dont elle frappait les gens non mariés. Il confirma le pouvoir judiciaire jusqu'alors exercé par l'épiscopal et donna forced;' loi aux décisions qui en émanaient. En général, il accorda auxèvêquës diverses distinctions, prit l'habitude de se faire ace mipai •

par quelques-uns d'entre eux dans ses voyages, et admit à sa table même ceux qui étaient habillés pauvrement. Il posa la base de la richesse des églises en autorisant tous les legs faits dans un but pieux. Lui-même fit à plusieurs églises de riches présents, mais le catholicisme seul était l'objet de sa munificence; les sectes hérétiques demeurèrent légalement exclues de tous ces droits et privilèges.

Dans quelques lois de Constantin se manifestaient déjà les sentiments plus nobles, plus humains éveillés en lui par une connaissance plus approfondie de la religion chrétienne. Ainsi il modéra l'extrême rigueur des prisons et défendit de marquer au front ceux qui étaient condamnés soit aux combats de l'amphithéâtre, soit aux travaux des mines. Pour prévenir un mal très ordinaire, le meurtre et l'exposition des enfants, il ordonna que les parents nécessiteux reçussent des secours du trésor impérial. Il ordonna pareillement, pour faciliter l'affranchissement des esclaves, jusqu'alors surchargé d'une foule de formalités , que la manumission pût aussi avoir lieu dans les églises en présence seulement de l'évêque ou de ses prêtres, et que ceux qui auraient été affranchis de la sorte, participassent à tous les droits des citoyens romains. Sans doute on peut opposer à ces lois bienfaisantes d'autres lois par lesquelles Constantin appliquait les peines les plus dures, les mutilations et même une mort cruelle à des actes qui ne méritaient certes pas tant de sévérité. Par exemple, un adultère, le séducteur d'une jeune fille, la personne séduite elle-même et sa nourrice, l'administrateur qui maltraitait un de ses subordonnés, l'accusateur citant en justice une mère indispensable à sa famille, étaient punis de mort et quelques-uns avec aggravations de supplices. Mais Constantin, né au milieu de la fureur des guerres civiles, commandant à des provinces dévastées et , en quelque sorte, réduites à l'état de barbarie par ces mêmes guerres, croyait avoir absolument besoin de la terreur pour rétablir l'ordre, pour maintenir la sainteté du mariage et mettre des bornes à l'arbitraire des employés

parmi des populations qui étaient encore en grande partie païennes.

Tandis que les chrétiens d'Occident se réjouissaient des faveurs que leur avait déjà procurées le règne de Constantin, et de toutes celles qu'il leur promettait encore, leurs frères d'Orient étaient en proie à une nouvelle persécution. Licinius, entouré de devins, de magiciens et de prêtres idolâtres, exaspéré de la perte des provinces grecques qu'il avait été forcé d'abandonner à Constantin, après la perte de la bataille de Cibalis, haïssait son collègue à la fois comme un rival et comme le protecteur de la nouvelle religion , laquelle devait en peu de temps , avec de pareils avantages, faire disparaître le paganisme. Il s'habitua bientôt à confondre dans une haine commune Constantin , le christianisme et les chrétiens, d'autant plus qu'il ne pouvait se dissimuler que ceux-ci , fatigués de ses exactions et de ses désordres de toute espèce, tournaient, du fond des provinces qu'il gouvernait, des regards d'envie et de désir vers l'Occident. En conséquence, il renvoya de sa cour les chrétiens après les avoir dépouillés de leurs emplois, et il interdit aux évêques toute sortes d'assemblées. De plus, il défendit aux femmes de se trouver en même temps que les hommes dans les églises, de recevoir, de la bouche de ces derniers, l'instruction religieuse. Enfin, il ne tarda pas à ordonner la fermeture des églises en général, sous le prétexte insultant que les chrétiens pouvaient célébrer leur culte en plein air, et que même cela leur vaudrait mieux pour la santé. Plusieurs basiliques furent démolies d'après ses instructious, et quelques évêques décapitée pour des délits imaginaires, entre autres Basile d'Amasée, dans le Pont. Licinius colorait sa conduite de motifs politiques, et affectait de ne pas condamner à mort à cause de l'Évangile. Mais ses lieutenants, ne se croyant pas obligés à la même réserve, ou plutôt à la même hypocrisie, persécutaient pour le seul fait de christianisme, témoins les quarante soldats de Sébasle, lesquels, après avoir été exposés, le

— (i — corps nu. pendant une nuit entière, au froid le plus pcrcanl , furent ensuite livrés aux flammes.

La guerre qui éclata, en 323 . entre les deux empereurs . Sut donc, à proprement parler, une guerre de religion. Les armes devaient décider lequel des deux, du paganisme ou du christianisme , demeurerait la religion dominante dans l'empire romain. Ainsi, ce ne fut pas seulement la politique et l'amour de la gloire, ce fut aussi le désir de secourir les chrétiens d'Orient opprimés qui entraîna Constantin à celle expédition. Licinius, de son côté, se regardait comme appelé à rétablir en Occident l'éclat et la domination du paganisme, et à délivrer les légions romaines de l'opprobre de voir flotter à leur tête l'étendard de la croix. Dans l'assurance qu'il avait que la foule des dieux allaient se mettre avec lui contre le dieu nouveau et étranger de Constantin, il marcha au combat. S'il avait remporté la victoire, les chrétiens auraient sans doute eu à souffrir une nouvelle persécution générale, mais il fut vaincu sur terre et sur mer. Obligé, dans JNicomédie , de se mettre à la discrétion du vainqueur, il fut d'abord traité avec assez de ménagement et ensuite exécuté.

Il était naturel, de la part des païens, de chercher à jeter des doutes sur la sincérité de l'empereur qui, le premier, repoussant le polythéisme, s'était si ouvertement déclaré pour la foi chrétienne, et d'attribuer à d'impurs motifs son changement de religion. La cruauté, aujourd'hui encore inexplicable, de Constantin envers sa propre famille fournissait à leurs accusations une apparence de justesse. En effet, il fit périr, dans un court espace de temps, son fils Crispus, jeune homme de haute espérance, sa femme Fausta, son beau-frère Licinius et son neveu Licinien. Que si Licinius mérita réellement son sort par ses criminelles intelligences avec les barbares ; si son propre fils fut la victime «l'un odieux système de mensonges habilement présentés: si Fausta se prépara elle-même la juste punition des calomnies abominables par lesquelles elle avait attiré la perte de

soil beau-fils; il ne peut du motus y avoir aucune excuse admissible pour le supplice de Licinien . d'un enfant de douze ans. Dans tous les cas, à partir de cette époque, le bonheur domestique abandonna Constantin. De tousles fils qui lui survécurent, pas un ne se montra capable de régner, et, vingt-six ans après lui, toute sa maison était éteinte, déracinée, la plus grande partie par mort violente. Plus lard, une fable se répandit, présentée par Zosime comme un fait positif , et racontée aussi par Sozoméne: à savoir que Constantin , poursuivi par les remords de sa conscience, aurait consulté plusieurs prêtres païens, ou, selon d'autres, le philosophe néoplatociuien Sopalros, pour connaître les moyens puriûcatoires de l'ancienne religion, mais qu'on lui avait répondu qu'elle n'en avait point pour de tels crimes, et qu'alors s'étant adressé aux évèques catholiques, ceux-ci lui avaient dit que le baptême et la pénitence étaient des moyens infaillibles pour le laver et le tranquilliser. Mais lors même qu'il ne serait pas absurde de supposer que les prêtres païens eussent négligé, pour rattacher Constantin à leur cause, l'emploi de cérémonies appliquées à des hommes souvent bien plus coupables, la fausseté de cette anecdote ressortirait encore évidemment de l'anachronisme sur lequel elle repose. En elîet, longtemps avant l'année 306, dans laquelle eut lieu l'exécution de son Gis et de son neveu , l'empereur s'était montré adhérent déclaré de la religion chrétienne et défenseur de l'Église, particulièrement dans les démêlés des Donalistes avec les Ariens.

Toutefois il reste difficile de déterminer, d'une manière précise, l'époque où furent fixées les irrésolutions religieuses <le Constantin, et où son penchant pour le christianisme se transforma en une foi véritable, en un al lâchement sans i v>erve. Une humilité vraiment chrétienne se manifeste déjà dans la lettre par laquelle il convoqua, en 31 i , les Dona listes au concile d'Arles : lui aussi, dit-il dans celle lettre, il a commis beaucoup d'injustices, sans se représenter alors que le souverain être , de qui soni connues les plus secrètes

fibres de son cœur, voyait ses méfaits; il a, en conséquence, mérité toute espèce de malheurs; mais Dieu, au contraire, l'a comblé d'innombrables bienfaits dont il n'était pas digne. Sans doute, depuis sa victoire sur Maxence, la conviction de l'empereur fut entièrement acquise au christianisme, mais ce fut seulement à partir de l'année 324, lorsque la défaite de Licinius l'eut rendu seul et unique maître de l'empire romain, qu'il se déclara publiquement et nettement sectateur de la foi nouvelle (1). Trois années auparavant il avait ordonné que, lorsque la foudre frapperait le palais impérial ou d'autres bâtiments publics, les Aruspices seraient consultés, suivant l'ancienne coutume, sur la signification du présage, et qu'on lui enverrait leur réponse écrite. Or. un pareil décret semble indiquer que, à cette époque , Constantin ne s'était pas tout-à-fait détaché de la superstition païenne : mais on peut aussi penser qu'en prenant ces interprétations sous sa surveillance, il voulait simplement prévenir les abus de la crédulité populaire, toujours disposée à suivre en aveugle certaines préoccupations politiques. Après cela, que Constantin, comme les empereurs chrétiens qui suivirent, apparaisse encore, sur les monnaies et les inscriptions, avec le titre de soiwerain pontife, on ne doit nullement s'étonner d'une chose qui venait des païens et so faisait sans sa participation. Dans les lois et dans les édits royaux, Constantin cessa de prendre ce titre, quoiqu'il l'eût encore porté en 311, et que les empereurs païens eussent coutume de s'en revêtir dans leurs ordonnances. De ce que l'image de Constantin se trouve sur les monnaies à côté de celles de Jupiter, d'Hercule et d'Apollon, il ne faut pas non plus inférer qu'il continua d'être favorable au paganisme, car il était bien naturel que l'on ne pût pas détruire à la fois, dans toute l'étendue de l'em-

(1) Euse.be lui-même place seulement à cette époque la profession de christianisme ouverte et complète de la part de Constantin.

pire, tous les anciens coins servant à fabriquer la monnaie et les remplacer immédiatement par d'autres avec les symboles du christianisme.

Constantin, gouvernant désormais l'empire entier, commença par abolir tout ce que Licinius avait établi, dans les derniers temps, pour l'oppression des ebréliens. Il rendit à ceux des provinces orientales tous les droits et privilèges dont avaient joui jusqu'alors les croyants de l'Occident, fit rebâtir à ses frais, sur un plan plus vaste, les églises détruites, et ordonna d'en construire de nouvelles, également spacieuses, dans les villes où il le jugeait nécessaire, espérant, disait-il , que tous embrasseraient la foi du vrai Dieu. Les métropoles furent invitées par lui , dans des lettres spéciales, à coopérer à l'érection de ces basiliques, et les gouverneurs des provinces reçurent l'ordre de fournir tout ce qu'il fallait. Au fond, Constantin était convaincu que Dieu ne lui avait accordé sa dernière et décisive victoire qu'afin qu'il répandit la religion ebrétienne dans tout l'Orient, et il le dit expressément lui-même dans une proclamation adressée à celte partie de son empire. Ainsi s'élevèrent, en peu de temps, de nouvelles églises à Rome, à INicomédie, à Antiocbe, à Bethléem, à Mambré, et même à lléliopolis, où il n'y avait pas encore de ebréliens. A Jérusalem, sous la direction d'Hélène, mère de l'empereur, deux magnifiques églises furent bâties au-dessus et auprès du tombeau de Jésus-Cbrist. On en construisit d'autres sur la montagne d'où le Sauveur monta au ciel et sur la grotte où il naquit. En même temps, des fonds, pris sur les revenus des villes, furent assignés à l'entretien des ecclésiastiques et de tout ce qui concernait le sacrifice divin. Dès-lors Constantin donna à ses plus jeunes fils des instituteurs ebréliens, confia à des ebréliens les emplois les plus importants, et no choisit , en généra!, que des ebrétiens pour gouverneurs et inspecteurs des provinces.

De la victoire de Constantin sur Licinius et de sa domination en Orient, date aussi son changement de conduite à

I égard du paganisme. Dans l'édit do Milan do l'année 313. il avait accordé aux païens, comme aux chrétiens, l'entière liberté de religion; en 319, des lois spéciales permettaient encore, dans les temples, les sacrifices et la recherche de l'avenir dans les entrailles des victimes, tout en interdisant de pareilles pratiques dans les maisons particulières: néanmoins ces mêmes lois désignaient déjà le culte païen comme une superstition dont la valeur et le temps étaient passés (supersUUo et peracta mur patio). Mais dans sa proclamalion de 324, il exprima nettement le vœu que tous ses sujets abandonnassent le culte des faux dieux pour embrasser la foi chrétienne; il tint même publiquement des discours théologiques, dans lesquels il combattait les erreurs du polythéisme. A ces attaques il en joignit de plus directes. Il fit détruire, à Àphaka en Phénicie, le temple et le bois de Vénus qui servaient d'asile à des voluptés contre nature; de même, à iEgé en Cilicie, le temple d'EscuIape, où les malades obtenaient, dans un sommeil magnétique, l'indication des moyens propres à les guérir, de sorte que, plus tard, les païens, comme Libanius, se plaignaient encore des maux causés par là aux personnes souffrantes. La mesure qui servait à marquer la crue du Nil fut transportée, par les ordres de Constantin, du temple de Sérapis dans l'église d'Alexandrie. Par ses ordres également , les prêtres du Nil . renommés pour leur immoralité infâme, furent dépouillés de leurs fonctions. Il défendit aux employés de l'état de sacrifier aux dieux en son nom ou pour sa prospérité. Vers la fin «le son règne, Constantin alla encore plus loin. Dans les villes et les villages où les chrétiens formaient la grande majorité, il crut ne pas devoir ménager plus longtemps les édifices consacrés aux dieux et leurs revenus. Après avoir fait porter au fisc impérial les trésors qui se trouvaient dans ces temples . après leur avoir arraché leurs colonnes pour les faire servir à la construction des temples chrétiens, il en fit enlever soi! les portes, soit les toits, pour laisser les éléments accomplir l'œuvre de destruction. Quelques-uns

mémo, moins visités, furent purement et simplement donnés aux fidèles pour les approprier à leur usage. Les idoles dépouillées de tout ornement . de l'or et de l'argent qui les recouvraient, et réduites à la matière brute, étaient abandonnées, dans cet état, a leurs adorateurs, tandis que les objets remarquables du même culte étaient employés à orner la résidence impériale. Car, bien que Constantin voulût donner à sa capitale un caractère tout-à-fait chrétien, et qu'il n'y permît aucun exercice du paganisme, néanmoins il n'hésita pas à faire placer, dans les rues et sur les places publiques, une foule extraordinaire d'images des dieux rassemblées de toutes parts, sentant bien que ces images une fois tirées bois de l'obscurité mystérieuse des temples et de leur entourage accoutumé, séparées ainsi de leur auréole divine, ne pourraient plus désormais séduire personne. À la vérité, il y a lieu de s'étonner que les faveurs accordées aux chrétiens et la répulsion témoignée aux païens, que les ravages exercés dans leurs temples, surtout, n'aient provoqué, de la part de ceux-ci, aucune résistance. Au contraire, les délégués de l'empereur parcouraient tranquillement les provinces, portant partout la main sur les antiques objets de la vénération des peuples, sans avoir besoin de recourir aux armes. C'est que le souvenir de l'effroyable misère répandue dans les provinces de l'Orient par (.ialerius. Max in» in et Licinius, vivait encore au fond de tous les cœurs avec la crainte de retomber, de l'ordre établi par Constantin, dans une anarchie tyrannique. D'ailleurs, on était convaincu que personne ne pouvait résister à l'empereur et que le succès le plus complet couronnait toutes ses entreprises. Il faut dire aussi que dans les villes considérables, dont une grande partie était païenne, par exemple à Rome, Anliocbe, Vlexandrie, Apamée. Gaza, etc., Constantin évita de (ou clic:' aux temples on de porter atteinte au service des dieux. Très-peu de temps avanl sa mort, il confirma encore les privilèges «les prêtres païens en Afrique. I! était également lui éloigné de pousser personne par violence à embrasser

— iï — la religion chrétienne, ou à prendre part à ses cérémonies. Lui-même recommandait aux chrétiens de ne trouhler ni tourmenter dans leurs exercices religieux les partisans de l'ancien culte, tout en employant, pour sa part, d'autres moyens d'attirer à la foi nouvelle, tels que des secours en argent, l'octroi de privilèges importants, la promotion à de hautes charges. Des localités qui avaient entièrement passé au christianisme reçurent, en récompense, le nom de Constantino avec de grands avantages. Ses principes en celte matière étaient ceux qu'il avait déjà exprimés au concile de Pïicée, devant l'assemhléc des évoques, à savoir : que les amis sincères de la vérité formant la minorité parmi les hommes, on ne devait pas attendre leur conversion de la vertu pénétrante de la parole, ni des effets de l'instruction orale; que l'on gagnait les pauvres en leur donnant les choses nécessaires à la vie, et que les autres étaient attirés soit par la protection, soit par l'accueil amical, soit enfin par les honneurs qu'ils trouvaient auprès des puissants. Avec une manière d'agir conforme à ces vues, des multitudes pouvaient, chaque année, abjurer le paganisme, mais entre cette répudiation extérieure et une foi et une vie vraiment chrétienne, il y avait un vaste intervalle que le plus petit nombre franchissait. L'Église ne gagnait rien à l'accession de ces hommes déterminés simplement par leurs avantages temporels: au contraire, ils la souillaient, ils l'affaiblissaient en transportant dans son sein leurs habitudes impures, et, dans la suite, il fut facile aux démagogues ecclésiastiques de prendre un point d'appui au milieu de cette tourbe, chrétienne de nom, païenne en réalité.

Des motifs religieux contribuèrent aussi à la résolution prise par Constantin de fonder une nouvelle Rome, en élevant By zance au rang de capitale, et en y transportant le siège de l'empire. A Rome païenne, où une grande partie du sénat et des classes supérieures restaient opiniâtrement attachés à l'ancien culte, il voulut opposer une ville toute chrétienne. lin conséquence, il ne souffrit à Constantinople aucuns

temples païens, aueuns sacrifiées, aucunes fûtes des dieux. Il fit, au contraire, bâtir plusieurs églises magnifiques, notamment celle de la Paix , appelée depuis sainte Sophie, et la basilique des douze Apôtres. Celte translation du siège de l'empire eut pour toute l'Église catholique un résultat très-avantageux , auquel Constantin ne pensait pas sans doute. Ce fut celui-ci : le chef du catholicisme échappa par là au danger d'être entraîné dans le cercle étroit des intrigues et des cabales d'une cour de plus en plus dégénérée, et de dépendre des caprices d'un souverain qui aurait voulu faire de lui l'instrument de sa politique et de son despotisme. Quand on compare la position des patriarches de Constantinople, qui vinrent ensuite, avec la liberté et l'indépendance des ponlifes romains, l'on ne peut pas ne point voir, dans la fondation de la nouvelle ville impériale, une disposition particulière du Sauveur veillant miséricordieusement sur l'Église.

Dans les derniers temps de son règne, Constantin porta le zèle contre le paganisme jusqu'à défendre, en général, d'élever aucune idole, d'offrir aucun sacrifice. L'exécution de cet ordre ne paraît pas, il est vrai, avoir été tentée sérieusement, mais son fils Constance l'invoqua, en le renouvelant, dans l'année 341. Cependant, quelque grande que fût l'ardeur de Constantin pour la propagation du christianisme, quelque sincère et décidé que fût son attachement à la foi catholique, il resta jusqu'à la fin de sa vie en dehors de l'Église. Lui aussi se laissa arrêter parle préjugé contre lequel les docteurs de celte époque eurent tant à combattre, à savoir : qu'il élait plus sûr de différer, autant que possible, la réception du baptême, afin de n'en pas perdre la grâce par de nouveaux péchés. Il désirait, de plus, dans les derniers temps, être baptisé dans le Jourdain, à l'exemple du Sauveur. Jusqu'à l'année 337, où une maladie sérieuse l'avertit de l'approche de la mort, il resta ainsi dans le vestibule de l'Église, privé du secours el de la bénédiction des sacrements. Ce fut seulement alors qu'il se fit baptiser dans

le château d'Aehyron , près de Nicomédie, par les évoques réunis autour de lui, nommément par Lusèbe, évêque de ce diocèse. Il mourut bientôt après , dans cette même année 337, le jour de la Pentecôte.

Des trois fils de Constantin qui , d'après la volonté paternelle, partagèrent entre eux l'empire, l'un, Constantin II, perdit, en 3i0, la vie dans une guerre contre son frère Constant, après quoi celui-ci gouverna tout l'Occident et Constantius tout l'Orient. L'un et l'autre paraissent avoir maintenu, dans les premières années de leur règne, les dispositions de leur père contre le paganisme. Une loi de 341 ordonnait, en rappelant une loi antérieure de Constantin : « que la superstition cessât et que l'on mît fin ci la folie des » sacrifices. » Mais aucune peine n'était déterminée contre les infracteurs, de sorte que, selon toute apparence, cette loi avait pour but bien plutôt de préparer l'abolition du culte païen, que de l'opérer immédiatement. Constant jugea même nécessaire, en 342, vu la grande quantité des païens à Rome, de protéger par un édit, contre des tentatives de destruction, les temples situés hors de la ville, parce que le peuple y célébrait des fêtes nationales et certains jeux, publics. Les empereurs ayant une fois donné l'exemple par la fermeture ou la démolition de plusieurs temples, il était naturel que les chrétiens témoignassent violemment leur horreur contre les asiles des faux dieux , et que l'amour du pillage, joint à un aveugle besoin de ruines, prît le masque du zèle religieux. On vit même un écrivaiu chrétien de celte époque, Firmicus Maternus, exciter, par une fausse interprétation de l'ancien Testament, les empereurs à détruire de vive force le culte des idoles (1). El, en réalité, Constantius alla si loin qu'il défendit, l'an 353, sous peine de mort, non-seulement d'ouvrir les temples, mais encore d'offrir des sacrifices. Après la défaite de Magncntius, contre

M) De errorc profanaruiu rcligionum, C. \\v

— lj — lequel son frère Constant avait perdu la \ie. Constantius, devenu l'unique maître de l'empire, inlcrdil de nouveau expressément la célébration des sacrifices nocturnes que l'usurpateur avait autorisés. Trois années plus lard il renouvela, à la vérité, la peine de mort contre ceux qui sacrifiaient ou qui adoraieut les idoles; mais le nombre des païens était encore si considérable, et leur parti si puissant. que Ton ne pouvait procéder à une rigoureuse exécution de ces lois sanglantes. Gonstantius lui-même montra, par sa conduite à Home , en 357, qu'il pensait à ménager au moins les païens de cette ville dans leurs intérêts religieux. Bien qu'il eût fait enlever, avant son arrivée, l'autel de la victoire de la salle du sénat, il ne restreignit en rien le service des dieux; il assura aux vestales la jouissance de leurs privilèges, conféra à des Romains de distinction la dignité sacerdotale et ne voulut pas loucher aux revenus destinés aux sacrifices (1). Mais ailleurs, surtout en Orient, les objets du culte païen ne furent nullement épargnés. Constanlius fit détruire par ses soldats un grand nombre de temples, il en donna d'autres à ses favoris, de même, dit Libanius, </ue l'on donne un cheval, un esclave, un chien , ou un gobelet d'or. Ses soupçons politiques, toujours éveillés, se portaient particulièrement sur les devins, les magiciens et les augures; quiconque recourait à ces hommes, lui semblait aussitôt le faire dans un but politique, et il le livrait à la torture, a. la mort même, comme criminel de lèse- majesté.

En général c'était une sotte, une absurde protection que celle qui était donnée par le gouvernement de Gonstantius au christianisme : au lieu de le servir, elle ne pouvait, en réalité, que lui être nuisible. Les faveurs qu'une cour dégénérée et souillée prodiguait aux convertis, étaient bien

( i ) Ceci est rapporté par le païen Symoiaquo , op. s, Vmbrosii . edit. Bcned. lit. p. 872.

plutôt , pour beaucoup do païens doués de nobles sentiments, un motif de rester fidèles à l'ancien culte tombé en disgrâce, et la multitude de ceux qui, dans le choix de leur religion, ne suivaient que leurs avantages matériels (dont lé zèle pour la foi chrétienne, par conséquent, n'était qu'hypocrisie), devait retourner au paganisme dès que la foi du Souverain inclinerait de ce côté. D'ailleurs, le paganisme, dans l'empire romain, à cette époque, par la foule de ses sectateurs, comme aussi par le rang, la richesse et les talents de plusieurs d'entre eux , n'était pas une puissance méprisable. Un changement dans la position respective des deux religions était donc possible, bien plus, il était préparé par les impures et stupides menées de ceux qui dirigeaient le faible Constantius. Les écoles supérieures, où l'on recevait, spécialement dans l'étude de la rhétorique et de la philosophie, la culture intellectuelle du siècle , étaient encore tout-à-fait païennes. Cette culture intellectuelle ellemême reposait sur l'ancienne littérature du paganisme, laquelle, aux yeux d'un grand nombre, était incompatible avec la foi chrétienne, d'autant plus que l'admiration inspirée par Homère, Sophocle et Platon se confondait souvent avec le culte des divinités célébrées dans leurs ouvrages. La plupart des professeurs publics, c'est-à-dire les sophistes, les rhéteurs proprement dits, demeuraient constamment attachés au parti païen. Aussi leurs leçons, lors même qu'elles ne contenaient aucune attaque directe contre le christianisme, devaient cependant, à la fin , laisser dans l'esprit de leurs auditeurs une disposition défavorable à cette religion, et il n'était pas rare que des jeunes gens qui étaient venus croyants auprès d'eux, s'en retournassent infidèles. Julien fut du nombre de ces apostats.

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