‹ Origines du ChristianismeChapitre 40 sur 69 · JULIEN; SES ESSAIS DE RESTAURATION DU PAGANISME · texte numérisé non relu

JULIEN; SES ESSAIS DE RESTAURATION DU PAGANISME

Petit-fils de Constance Chlore et neveu de Constantin, Julien , né en 331 , perdit, à l'âge de six ans, son père et un frère aîné, lorsque, après la mort de Constantin, l'armée entreprit de faire disparaître tous les membres de la famille impériale, à l'exception des trois frères régnants. Julien et son frère Gallus, arrachés seuls à la mort, furent conduits, loin de la cour, dans un château en Cappadoce, où on les garda soigneusement. Comme on les destinait alors, l'un et l'autre, à l'état ecclésiastique, ils furent assujettis à de nombreuses pratiques religieuses et reçurent même l'ordination des lecteurs.

(1) Livres consultés : Juliani opera ; Ainm. Marcefiin. I, 20-25 ; Libanii Orat.V, Vil, Vill, X; Gregor. Nazianz. Or. IV, V {\oyot <Jt»*«th/tjko*J; Sderatd H. E. Ill ; Sozomenus H. E. V ; Théodbret , IL E. Ill ; Vie de l'empereur Julien, par de laBleterie, Anast. I7:tr>; Histoire de l'empereur Julien , par Joodot, Paris 1817 ; Julien et son époque, par A. Valider; Dissertation sur le tremblement de terre ei les jets de flammes qui empêchèrent la reconstruction du temple de Jérusalem au temps de l'empereur Julien, par A. Warbnrtons.

Quand Gall us fut devenu César, Julien, âgé de vingt ans, se rendit à Constantinople. Là on lui donna pour précepteur le sophiste Ekebolius, un de ces hommes qui suivent constamment la religion du souverain. De Constantinople il alla à Nicomédie continuer ses études. Ce fut dans celle dernière ville que son amour exagéré des anciens poêles el philosophes grecs le conduisit à interroger secrètement un augure païen sur l'avenir. Cet augure, en enflammant l'imagination du jeune Julien par la plus brillante perspective, mit sans doute pour condition à ses succès qu'il se dévouerait au service des dieux. Dans tous les cas, c'est à partir de ce temps que les tendances païennes du futur empereur devinrent de plus en plus prononcées. Bientôt après il se lia avec les platoniciens de l'Asie mineure. Ceux-ci le gagnèrent tout-à-fait à leurs intérêts et à leurs idées, par d'obscurs systèmes de théurgie, par de pompeuses promesses sur l'élévation et la divinisation de l'âme, mais surtout en le flattant et en tirant un habile parti de ses goûts. En lonie, le philosophe Maximus mit le sceau à l'œuvre. Juiien, séduit par de magiques enchantements, se laissa initier aux mystères païens el fut persuadé dès-lors que les dieux euxmêmes l'avaient choisi pour rétablir leur culte. L'amourpropre, une mauvaise éducation chrétienne, bornée à l'exlérieur des choses, la haine contre Conslanlius et contre son entourage , le spectacle de l'Église horriblement déchirée et défigurée par l'arianisme, telles furent les causes principales qui agirent à la fois sur lui, et, de froid chrétien qu'il était, le transformèrent en païen plein de zèle. Cependant son apostasie ne fui connue que de ses amis et d'un nombre de partisans assez restreint. A la vérité, ceux d'entre les païens qui étaient dans le secret commencèrent dès-lors à tourner vers lui leur espérance; on offrit des sacrifices aux dieux pour sa prospérité, pour son arrivée au pouvoir ; plusieurs vinrent de loin uniquement afin de contempler et d'entendre leur futur sauveur; des augures, dos devins annonçaient déjà l'aurore du jour où le polythéisme

allait se lever dans son ancienne magnificence (1). Quant à Julien lui-même, il s'efforçait, par la dissimulation la plus attentive, d?ècarter les moindres soupçons de l'empereur; il visitait soigneusement les églises et leschapelles des martyrs; il alla, dit-on, jusqu'à se faire raser la partie supérieure de la tète pour avoir l'air de priser la vie monastique. Après l'exécution de son frère Gallus, sa vie fut quelque temps en danger. Enfin, pour couronner ses études classiques, il obtint la permission de se rendre à Athènes, principal foyer de la science païenne et du culte des dieux. Ce fut dans cette ville que Grégoire de INazianze, qui y étudiait à la même époque, prononça ces paroles prophétiques : « quels maux » l'empire romain élève en ce jeune homme! »

Conslantius ne tarda pas à le rappeler; puis, l'ayant promu au rang de César, il l'envoya en Gaule. Là Julien gagna l'affection des légions victorieuses; mais ses succès excitant la jalousie et les soupçons de l'empereur, il continuait avec soin son système d'hypocrisie. A la fête de l'Epiphanie, en 361, il assista au service chrétien à Vienne, quoique dès-lors, pressé par les soldats, il se fût laissé saluer Auguste, et qu'il eût résolu de faire à Constantius une guerre devenue inévitable. Toutefois il attendit l'expédition de celui-ci en Orient pour jeter tout-à-fait le masque, ce qu'il lit en offrant d;is sacrifices aux dieux et en envoyant de magnifiques présents aux temples les plus renommés de la Grèce. Déjà il s'était fait purifier en secret par une cérémonie païenne, probablement par le taurohole, de la prétendue tacbe des sacrements chrétiens. II déclara avoir connu d'avance, grâce à des prédictions et à des signes, la mort de Constantin*, arrivée en Cilieie au mois de noveuiluv ?A',\ (2). Celle mort le rendit el le fit proclamer

(i) Libaniu -. , vol. I, p. i<>!>.

(2) (Quand on reçut In première nouvelle de In mort subite de ContrlajBtius, personne ni yonlut y croire, dit Libanius, et il ajoute: r! ■< **■

maître unique de l'empire. Il commença aussitôt l'exécution de son plan favori. Ce plan consistait à remettre les choses religieuses dans la situation où elles étaient avant Constantin, à détruire tout ce qui, depuis, avait été fait par l'autorité tant en faveur de la foi chrétienne qu'au désavantage du paganisme, et à dégager, de vive force, le christianisme des relations avec l'État dans lesquelles l'avaient placé Constantin et ses fils. Cependant , instruit par l'expérience des temps précédents, il ne voulut pas déclarer aux chrétiens une persécution ouverte, ni les pousser violemment à l'apostasie. Il savait que cette manière de procéder était non-seulement inutile, mais encore dangereuse, vu le nombre et la puissance des chrétiens. D'ailleurs, il ne voulait pas leur procurer l'honneur du martyre. Ainsi il ne s'agissait, pour le moment, que de faire descendre le christianisme du rang de religion de l'État à celui de culte simplement toléré. La pensée de mettre la religion chrétienne et la religion païenne sur le pied d'égalité lui étant étrangère, il voulut saper la première et préparer sa chiite complète, autant que la chose pouvait s'exécuter sans trop d'éclat, mais au fond il regardait tout ennemi des dieux comme un ennemi personnel ; Libanius l'a positivement dit dans son panégyrique. Il donnait presqu'exclusivement les charges importantes à des païens ou à des apostats. Les sophistes et les hiérophantes, dont l'âge d'or semblait être revenu avec le règne du nouvel empereur, accouraient autour de lui en foule, et ne négligeaient pas les occasions de s'enrichir eux et leurs amis.

Julien publia, à Constantinople, l'édit qui ordonnait de rouvrir les temples dans tout l'empire et de rétablir ceux qui avaient été détruits ou endommagés. En même temps il exprimait sa volonté de voir les villes renouveler leurs fêtes

uns , khi ta tots kyyixif fiifeztcvpim (vol. I, p. 561). C'est ce dernier passage qui semble avoir inspiré , dans la suite , à Grégoire de Nazianze , le soupçon que Julien avait l'ait empoisonner Constantius.

particulières el leurs usages religieux. Les prêtres des idoles recouvrèrent leurs anciens privilèges ;<les revenus spéciaux furent de rechef assignés à leur entretien, comme à celui des temples, et Julien, à qui sa dignité de souverain pontife n'était pas moins chère , ni moins précieuse que la dignité impériale elle-même, leur donnait à tous l'exemple du plus grand zèle et du plus grand soin dans l'accomplissement des fonctions sacerdotales. Il consacra au dieu du soleil un temple dans son propre palais dont les salles et les jardins se remplirent de statues de tous les dieux ; dans chaque bosquet se trouvait un autel. Il sacrifiait, le malin et le soir, à Ilélios, la nuit à Séléné et aux autres corps célestes. Chaque jour il offrait un sacrifice spécial à quelque nouveau dieu, et alors l'inquiétude qui lui était particulière se manifestait sous la forme d'une mesquine et infatigable activité: il se prosternait devant l'image de la divinité privilégiée, lui baisait les pieds, fendait lui-même le bois destiné au sacrifice, attisait le feu, immolait de ses propres mains les victimes, et de ses propres mains encore cherchait, dans leurs entrailles, les secrets de l'avenir. La ville de Constantinople qui, jusque là, avait été toute chrétienne, se trouva souillée aussi par le culte des idoles.

Julien sentait bien que d'autres mesures étaient nécessaires pour le rétablissement du polythéisme, dont il voulait être à la fois (ce que personne jusqu'à lui n'avait essayé) le réformateur et le restaurateur. Voyant que le système païen avec son mécanisme vide, avec sa flagrante stérilité, ne pourrait, à la longue, tenir tète au christianisme, il eut recours à deux moyens concourant au même but. D'une part , il entoura ses prêtres d'éclat extérieur et de la pompe des honneurs du monde, en même temps qu'il s'appliquait à les élever à une dignité morale qu'on ne leur connaissait pas jusqu'alors. D'autre parti, il s'efforça de transplanter sur le sol du paganisme les institutions propres à l'Eglise chrétienne, et dont les bienfaisants effets brillaient à tous les yeux. Eu conséquence, il ordonna que Ton choisit pour

prêtres, dans chaque ville, les citoyens les plus recommandables, ceux qui étaient les plus aimés des dieux et des hommes. La vie du prêtre, disait-il. doit être un sermon continuel, un miroir de chasteté et de dignité morale. Jour et nuit son devoir est de vaquer aux consécrations et aux purifications prescrites; toujours revêtu de pompeux ornements, il doit se tenir dans le temple pendant tout le temps de son service; qu'il ne profère ni n'écoule jamais des paroles inconvenantes. L'étude conforme à son état , c'est la philosophie, mais non pas celle des sceptiques et des épicuriens. Quelqu'extraordinaires que ces exigences pussent paraître à ceux à qui elles étaient adressées, les hauts employés de l'État devaient encore s'en étonner davantage, lorsque l'empereur excitait ses prêtres à rivaliser, pour la préséance, avec les représentants du pouvoir civil, à se placer au niveau ou au-dessus des plus grands dignitaires, à ne pas aller à la rencontre d'un préfet faisant sou entrée dans une ville, et surtout à maintenir leur autorité et leur dignité dans l'intérieur du temple où tous les autres hommes ne sont que des particuliers.

Julien regardait la plupart des institutions de l'Église comme excellentes et dignes d'imitation. Il le prouva hien en s'efforçaut de donner au paganisme, par des créations analogues, la force interne et la tenue dont celui-ci manquait. Le chant de l'Église qui embellissait le culte chrétien devait aussi rendre le culte païen plus attrayant. Il ordonna en conséquence l'établissement, à Alexandrie, d'une école pour le chant des temples, et il exigea des prêtres qu'ils apprissent par cœur les hymnes que l'on chantait dans les grandes solennités païennes. Ces mêmes prêtres durent également, à l'exemple des prêtres chrétiens, prononcer des discours publics pour l'instruction et l'édification du peuple. Mais que pouvaient être des discours de ce genre, sinon de froides dissertations de philosophie morale, ou des explications allégoriques encore plus froides des mythes, lesquelles, en tout cas, demeuraient aussi inefficaces les unes que les

autres1? Il contrefit aussi les pénitences publiques de l'Église en frappant d'une sorte d'excommunication , en sa qualité de souverain ponlife, un employé de l'État qui avait maltraité un prêtre païen. Il ne désirait pas moins en imitant les lettres de communion et de recommandation usitées parmi les fidèles, augmenter la considération de ses prêtres et établir un nouveau lien entre lui et les laïques. Il alla jusqu'à tenter de fonder des couvents païens d'hommes et de femmes. Mais ce qui lui paraissait par dessus tout digne d'envie, c'était la charité secourable, l'esprit de bienfaisance, que la religion de l'Évangile inspirait à ses adhérents, leur commisération active envers les affligés, le soin qu'ils prenaient de la sépulture des morts. Par là, pensait-il, les chrétiens avaient gagné tant d'hommes à leur doctrine, et il était honteux que ces impies galiléens , comme il avait coutume de les appeler . outre leurs propres pauvres , nourrissent encore les pauvres des Hellènes, que ceux-ci abandonnaient. Aussi voulait-il qu'il y eût , dans chaque ville, des maisons de pauvres et des hôtelleries pour les étrangers, où les malheureux fussent reçus sans acception de religion.

Julien priva les prêtres chrétiens des immunités qui leur avaient été précédemment conférées, et il ôla aux églises le droit de recevoir soit des legs, soit des donations, en memo temps qu'ils les dépouillait des revenus que leur avaient assignés Constantin et ses fils. Il ressentait une haine naturelle et toute particulière contre les ecclésiastiques qu'il regardait comme les séducteurs du peuple ignorant. Celte haine il la leur faisait sentir de diverses manières, et il s'appliquait à diminuer leur influence sur les masses par toutes ftbrtes de moyens , pourvu qu'ils ne fussent pas trop violents ni trop criants. Dès lé commencement de son régne, il avait rappelé les évêques bannis par Constantius, sans toutefois les autoriser formellement à reprendre la direction de leurs églises, afin de pouvoir les renvoyer plus tard, sous ce prétexte, s'il le jugeait à propos. Ce qu'il avait eu en vue en

Jes rappelant, c'était d'alimenter le combat entre Ariens et Catholiques. Quant à l'impartialité qu'il affectait à l'égard des divers partis chrétiens, elle reposait tout entière sur ce calcul que, abandonnés à eux-mêmes et se faisant extérieurement contre-poids, ils se déconsidéreraient et s'absorberaient les uns les autres dans une lutte continuelle. Il prenait plaisir à faire disputer en sa présence les antagonistes les plus renommés; puis, quand la discussion était bien échauffée, il avait coutume de leur crier, de la hauteur de son génie, à ses yeux très-grand : « écoutez-moi , car les Francs » et les Allemands m'ont aussi écouté. » Mais il n'y avait rien à entendre que la recommandation de vivre tous en repos, recommandation qui, si elle avait été suivie, aurait amené précisément le contraire de ce qu'il désirait. Du reste, cette formule : « écoutez-moi, car les Francs et les Allemands m'ont aussi écouté, » n'était qu'une puérile imitation d'un mot semblable prononcé autrefois en Judée par l'empereur Marc-Aurèle (1). Un fait qui prouve, entre beaucoup d'autres, combien il s'appliquait à semer la division parmi les chrétiens, c'est sa lettre à ceux de Bostra par laquelle il les excitait à chasser leur évêque, parce que celui-ci, dans un rapport à l'empereur, avait dit qu'il avait réussi, à force d'exhortations, à maintenir une entière tranquillité parmi les fidèles de la ville , quoique égaux en nombre aux païens. Détournant de leur véritable sens des paroles tout-à-fait dignes de louange , Julien poussait les habitants de Bostra à se venger de la calomnie de leur évêque, qui, disait-il, les représentait comme ayant cédé à ses discours et ne s'étant pas tenus d'eux-mêmes en repos (2). Le nombre des apostats, comme on pouvait le prévoir, fut grand, surtout parmi ceux qui croyaient avoir besoin de la faveur de l'empereur, et auxquels sa jeunesse faisait

(1) Aminian. Marcellin. XX11, 5.

(2) JulianicpisUtlti', éd. Heyler, p. loi.

attendre un long règne. Sous prétexte que l'Évangile défend de tirer l'épéc, Julien avait retiré aux chrétiens, par un édit, le gouvernement des provinces et les emplois militaires. La plupart de ceux qui étaient en possession de ces places, apostasièrent; quelques-uns seulement aimèrent mieux se démettre, entre autres Jovien et Valentinien, devenus empereurs dans la suite. Quelquefois le réformateur du paganisme, comme s'il ne se fût pas contenté d'un retour purement extérieur au culte des idoles, feignait de ne vouloir laisser pénétrer dans les temples, et prendre part aux sacrifices, que des hommes véritablement convertis et croyants; il voulait même n'admettre que ceux qui avaieut été lavés spirituellement et physiquement, au moyen de prières et de cérémonies expiatoires, des souillures contractées par eux, disait-il, dans la réception des sacrements chrétiens (l). Mais il ne tenait sérieusement à rien de ce qui pouvait retarder ou rendre difficile le passage au paganisme, et il employait les expédients les plus petits, môme les plus indignes, pour augmenter le nombre des apostats. C'était alors un usage, observé par les chrétiens eux-mêmes, de rendre aux statues des empereurs, élevées en public, une espèce d'hommage appelé adoration, mais qui n'était, de la part des fidèles, qu'une simple marque de respect. Julien fit entourer ses statues de simulacres des dieux, pour que les chrétiens s'inclinassent en même temps devant elles, et afin de les rapprocher ainsi peu à peu de leur culte. Il avait rendu à la bannière de l'empire, au labarum, son ancienne forme païenne, en lui enlevant le monogramme du Christ, et il avait fait rétablir les images des dieux sur les autres étendards et signes militaires. Ensuite, le jour où devait avoir lieu la distribution d'argent aux troupes, il fit placer des cassolettes devant les drapeaux de chaque légion , et chaque soldat dut y jeter quelques graius d'encens avant de recevoir,

(i) Jul.ep. I, |». 99-100.

de la main de l'empereur, la pièce de monnaie accoutumée. Ceci fait , il l'expliqua comme une profession formelle du paganisme. Beaucoup n'osèrent reculer, d'autres surpris dans le moment, mais avertis après par leurs camarades de la signification attachée à cet acte, s'en repentirent, et déclarèrent publiquement, même devant Julien , qu'ils avaient horreur de l'hommage involontaire rendu par eux aux idoles.

Julien ayant ordonné de rendre tout ce qui avait été enlevé aux temples païens sous le règne précédent, et que quiconque avait pris part à la destruction d'un temple , le rebâtît ou représentât la valeur des objets, cet édit donna matière à une foule d'actes vexatoires. En effet, le nombre était extrêmement considérable d'ecclésiastiques et de laïques qui, encouragés par la marche du précédent règne, avaieut participé à ces dévastations. La plupart , hors d'état de fournir l'équivalent qu'on leur demandait, furent mis à la torture et emprisonnés. Dans beaucoup d'endroits, particulièrement en Orient, les païens, assurés de la protection de l'empereur, prirent une revanche sanglante. En Palestine et en Phénicie , des prêtres et des vierges subirent des cruautés inouïes. A Gaza et à Héliopolis, des chrétiens furent mis en pièces par la populace païenne. Ces horreurs demeuraient impunies, et ceux d'entre les fidèles qui portaient plainte à Julien et réclamaient sa protection étaient repoussés par lui avec une moquerie insultante. Ils ne pouvaient , leur répondait-il, seplaindre avec raison, tout chrétien étant appelé à souffrir et à endurer patiemment la souffrance. Quand les païens, à Alexandrie, eurent égorgé l'évêque arien Georgius et les deux fonctionnaires chrétiens Drakontius et Diodorus, et qu'ils eurent commis sur leurs cadavres toute espèce d'indignités , Julien se contenta de blâmer leur conduite illégale, en avouant que Georgius avait, sans aucun doute, mérité quelque chose de pis. Julien se montra également impassible au sujet des atrocités perpétrées par les païens sur la personne de l'évêque Markus, à Arélhusc. en Syrie ,

parce qu'il ne pouvait restituer le prix d'un temple qu'il avait fait détruire sous Constaolius. Markus supporta les tourments avec une si rare constance que son visage ne cessa de garder la même expression de sérénité. Là-dessus, le préfet Sallustius écrivait à l'empereur: « qu'il était pour- » tant honteux d'être vaincu par un faible vieillard , et que » cette cruauté, inutile aux païens, ne servait qu'à augmen- » ter la gloire des disciples du Christ (1). » La vengeance de Julien s'étendait sur des villes entières. Il condamna celle de Césarée , en Cappadoce, où trois temples, avaient été détruits, à perdre son nom et tous ses droits municipaux et à n'être plus qu'une simple bourgade. Ceux qui continuaient de convertir et de baptiser les païens étaient naturellement l'objet de la haine la plus amére de l'empereur. Dans ces cas il oubliait toute modération et toute dignité, comme le prouve sa conduite à l'égard de saint Àthanase. Dans une lettre au préfet d'Egypte, il jure par Sérapis que, si dans un temps déterminé, Athanase n'est pas chassé, non-seulement d'Alexandrie, mais de la province entière, il frappera d'une amende de cent livres d'or la cohorte préfectorale, rien ne pouvant lui être plus agréable que la nouvelle de l'exil de ce malfaiteur qui a eu l'audace d'administrer le baptême à plusieurs femmes paieunes de distinction. La rage qu'il éprouvait contre le christianisme et contre les plus nobles d'entre les chrétiens s'exprimait aussi en paroles amèrement méprisantes qu'il ajoutait à ses violences comme un supplément de dérision. Après avoir dépouillé, n'importe sous quel prétexte, les églises de leurs ornements les plus précieux et de leurs vases sacrés, il avait coutume de dire : « que l'excellente loi des » chrétiens promettant le royaume des deux aux pauvres, » il fallait leur en aplanir le chemin. » Il plaisantait parcil-

(1) Libanais en appelle à l'exemple île Markus et à ses suites, pour determiner un gouverneur à user de clémence envers un chrétien aecusé de vol dans un temple

lement sur « les crédules disciples d'ignorants pêcheurs , » lesquels passaient les nuits en prières, dans la société de » vieilles femmes , et étaient tout épuisés et à demi- » morts de jeûnes. »

Par Tédit qui excluait les chrétiens des chaires de littérature, Julien voulait mettre exclusivement dans les mains d'instituteurs païens l'éducation de la jeunesse chrétienne, et enlever par là au christianisme l'appui que lui prêtait la culture hellénique. Dans cet édit , les reproches les plus odieux étaient adressés aux chrétiens en général et à leurs instituteurs en particulier. Julien les accusait d'hypocrisie et de cupidité parce qu'ils se servaient pour leurs leçons des anciens auteurs qui, d'après eux, avaient erré dans les choses les plus importantes. « Ils devraient hien plutôt, disait-il, » commenter, dans les églises des Galiléens, Luc et Mat- » thieu (1). » Parmi les hommes remarquables, on n'en connaît que deux qui aient résigné leurs fonctions, Prohaeresius à Athènes et Fabius Marius Victorinus à Rome. Les deux Apollinaire, en Syrie, crurent qu'ils combleraient cette lacune dans l'instruction des chrétiens en arrangeant pour eux, en vers grecs, des sujets bibliques : mais la prompte

(1) Julien, dans son edit, parle simplement de la défense d'enseigner, mais Grégoire de Nazianze, Socrate, Sozomène, Théodôret, Rufin, parlent aussi d'une défense Rapprendre les sciences helléniques , défense faite aux chrétiens par le même empereur. Ceci n'est pas , comme on l'a prétendu souvent, une erreur ou une exagération, mais une conséquence rigoureuse de la défense d'enseigner. Sans doute Julien voulait que les jeunes gens chrétiens fussent libres de fréquenter les écoles païennes, car il attendait de là que beaucoup d'entre eux, comme il arrivait effectivement à Athènes, seraient gagnés à la cause du paganisme. Mais, précisément pour cette raison , les pères qui tenaient sérieusement à la religion chrétienne , ne voulaient ni ne pouvaient envoyer leurs fils à des écoles dans lesquelles, pendant le règne de Julien, les rhéteurs et les sophistes païens mettaient tout en œuvre pour gagner les jeunes gens au polythéisme, ne fût-ce qu'alin d'obtenir les bonnes graces de l'empereur. La défense faite aux chrétiens Renseigner était donc réellement aussi, dans le fond, une défense rapprendre.

fin du règne de Julien dispensa bienlot de recourir à ces faibles remèdes.

Pendant la courte durée de sa domination, Julien dut voir, de ses propres yeux, combien restaient en dessous de la réalité les hautes espérances qu'il avait conçues sur la renaissance du culte païen et la décadence du christianisme. Ce fut surtout à Anlioche, la capitale de l'Orient romain, qu'il lit d'anières expériences. Dans les environs de celle ville se trouvait le bois de Daphné, avec un temple et un oracle consacrés à Apollon : mais l'oracle était muet depuis que le César Gallus avait fait déposer, dans le même lieu, les ossements du saint martyr Babylas. À peine entré à Anlioche, Julien voulut célébrer en grande pompe, au bois de Daphné, la fête anniversaire d'Apollon qui coïncidait avec son arrivée. Il s'y rendit entouré d'une foule de gens revêtus de leurs plus beaux habits de fête, et suivi de beaucoup d'animaux destinés aux sacrifices, mais lorsqu'il fut sur les lieux , il ne trouva qu'un seul prêtre et une oie. Il ne put s'empêcher d'exhaler sa colère dans un violent discours au sénat de la ville, reprochant aux Antiochiens de n'avoir pas même fait les frais d'un seul sacrifice dans un pareil jour, pendant qu'ils laissaient leurs femmes gagner, par leurs riches aumônes, tant de pauvres à la doctrine impie des Galiléens. Puis, comme pour réparer l'omission dont il se plaignait, il immola, d'une seule fois, des centaines de bœufs et des troupeaux entiers d'autres animaux. Par là , il accoutuma à l'intempérance les soldats de sonarmée qui ne suffisaient pas à consommer en festins les viandes de ses sacrifices, et il s'attira la même plaisanterie qu'on avait faite contre Marc-Auréle revenant de la guerre contre les Perses : « Au » train que prenaient les choses, disait-on, il y avait à » craindre une destruction complète de la race bovine. » Aux fêtes d'Aphrodite, il parcourut solennellement la ville, escorté de courtisannes et déjeunes gens infâmes dont les rires immodérés, les discours et les gestes inconvenants formaient un singulier contraste avec l'air et les manières

graves affectées par l'empereur (I). Lors donc que l'on vient à penser que le même Julien se vantait de converser, non pas dans des songes et des visions incertaines, mais face à face avec les dieux qui lui découvraient toutes choses, ceci ouvre une vue profonde dans l'abîme d'orgueil et d'aveuglement où était tombée , par sa faute et par celle d'autrui, cette intelligence si richement douée de la nature (2).

Avant d'aller combattre les Perses, Julien fit consulter, sur l'issue de son expédition, les oracles encore subsistants et ceux qu'il avait fait rouvrir. Tandis que tous les autres lui prophétisaient la victoire (3), l'oracle du temple d'Apollon, dans le bois de Daphné, auprès d'Antioche, resta muet. Enfin, il déclara que le dieu ne parlerait qu'après que les cadavres qui l'entouraient auraient été éloignés. Julien appliqua cette réponse aux ossements de saint Babylas. Ils furent exhumés sur son ordre, et les chrétiens les rapportèrent dans une église de la ville en procession solennelle, chantant les psaumes qui dépeignent la honte et la folie du service des idoles. Julien, transporté de fureur, fit instruire contre quelques-uns de ceux qui avaient pris part à cette cérémonie, et un jeune homme, nommé Théodore, fut torturé cruellement. L'inébranlable fermeté avec laquelle il endura ses souffrances rappela Julien à sa première résolution de ne pas accorder aux chrétiens le triomphe du martyre, et il fit mettre en liberté ce jeune homme ainsi que les

(1) Saint Jean Çhrysostôme , en racontant cos faits aux Antiochiens , invoque le témoignage de ceux de ses auditeurs qui les avaient vus de leurs propres yeux, et qui peut-être trouvaient qu'il n'en disait pas assez. Amniien Marcellin lui-même , auteur païen, laisse beaucoup à entendre avec ses expressions adoucies : « Ostentations grali.i , vehens licenter » pro sacerdotihus sacra, stipatusque muliereuîis ketabalur. » (XXII, 14.)

(2) Libanius, I. p. 397.

(3) Les vers qui exprimaient ct-s prophéties étaient fort mauvais , ce qui lit dire aux plaisants que le Dieu avait tout-à-fait désappris à faire les ver-.

autres prisonniers. Mais l'incendie qui réduisit en cendres le temple d'Apollon lui fournit bientôt matière à de nouvelles violences. Quoique le feu eût été vraisemblablement occasionné paç l'imprudence d'an philosophe païen , il en rejeta la faute sur les cbréliens, fil fermer la grande église d'Anliocbe . alors occupée par les Ariens, et ordonna la saisie des vases sacrés au profil du trésor impérial. Il alla jusqu'à faire jeter dans les sources delà ville du sang d'animaux immolés, jusqu'à faire arroser avec de l'eau lustrale les provisions portées au marché. Beaucoup de fidèles méprisèrent ces impuissants artifices, el ne se génèrent nullement , suivant le conseil de l'Apôtre, de se servir de ces aliments. Toutefois deux soldats de la garde impériale, Juvcnlinus et Maviminus, ayant exprimé leur mécontentement à ce sujet dans les termes énergiques de l'Écriture, Julien les fit exécuter, non comme chrétiens , mais comme criminels de lèse-majesté. Cela n'empèclia pas Julien luimême d'arrêter la rage sanguinaire de son oncle le comte J ulien , apostat comme lui , lorsque celui-ci , après avoir fait torturer et décapiter le piètre Théodoret, manifestait l'envie de se livrer à d'autres actes semblables.

L'événement le plus mémorable du règne de Julien fut l'essai de reconstruction du temple de Jérusalem entrepris, à son instigation, par les Juifs, et rendu vain par une intervention supérieure. Conformément aux prophéties de l'ancien et du nouveau Testament, la religion judaïque, dèslors qu'elle ne passait pas au christianisme el ne se transformait pas en lui purifiée et complétée, devait, aussitôt après l'affermissement de la foi nouvelle, tombai et s'éteindre. C'était une nécessité de son caractère emblématique, de sa destination purement préparatoire. Pour accomplir ce plan, auquel la nation juive ne voulait pas prêter les mains en acceptant volontairement l'Évangile, la Providence choisit le moyen le plus simple. Les Humains, exécuteurs de la sentence divine, détruisirent le temple, et, dans celte destruction . les sacrifiées et le sacerdoce de L'ancien Testament.

déjà privés de leur force interne par le sacerdoce et le sacrifice de Jésus-Christ, furent aussi anéantis et abrogés extérieurement. En effet , avec le temple tomba le culte qui y était attaché, et avec ce culte la religion juive. Or, la ruine du temple, comme la suppression des sacrifices qui s'y célébraient, devait être et doit rester irrévocable. Ainsi l'annonçaient les voix prophétiques des deux Testaments, ainsi l'exige la relation du nouveau avec l'ancien. Car, ce qui a pris la place de l'emblème, l'Évangile, avec le pur et non sanglant sacrifice de l'Eucharistie, a pour lui la promesse d'une continuelle durée. Auprès de l'Évangile ne peuvent subsister les anciennes figures, et l'œuvre que Dieu avait autrefois établie lui-même, mais qu'il a ensuite brisée, quand son temps a été accompli, nulle main humaine ne peut ni ne doit jamais la rétablir.

Julien voulait donc faire mentir les prophéties relatives à l'irrémédiable destruction du temple; il voulait annuler la sentence divine , qui , suivant la foi des chrétiens , a condamné les Juifs à une incessante dispersion ; il voulait , en face de l'Eglise chrétienne et à sa honte , relever dans leur ancien éclat le temple, le sacerdoce et les sacrifices de la loi mosaïque. Les Juifs eux-mêmes , qui avaient déjà tenté deux fois inutilement , sous Adrien et sous Constantin , de reconstruire le temple , n'attendaient qu'un signe de Julien pour se mettre de nouveau à l'œuvre avec toutes leurs forces. Déjà, dans une lettre adressée à la nation juive , il leur avait promis sa protection et la délivrance de toute espèce d'oppression ; en même temps, il leur demandait des prières pour le succès de ses armes, leur disant que, après son retour de la guerre contre les Perses , il voulait rebâtir Jérusalem et s'unir là avec eux dans l'adoration du souverain Être. Quant à la reconstruction du temple , elle devait commencer avant même qu'il n'entreprît la campagne; il confia la direction de l'entreprise à son ami Alypius , assisté du gouverneur de la province , et mit des sommes considérables à sa disposition. Des matériaux furent réunis eu

immense quantité , les Juifs accoururent en foule, et même des lieux plus éloignés il en vint un grand nombre pour être témoins de la victoire qui allait être remportée sur l'église de Jésus-Christ. Mais ce défi adressé à Dieu ne demeura pas sans réponse (l).De violents coups de vents dispersèrent les matériaux; la foudre mit en pièces les machines et les outils ; un tremblement de terre envoya au loin les pierres restées dans les anciens fondements et jeta à bas les maisons voisines. Dans la nuit, une croix brillante , entourée d'une couronne, parut au ciel, et les vêtements des assistants furent marqués du même signe. Mais ce qui porta le coup décisif,

(l) « Quum itaque rei fortiter instaret Alypius , juvaretque provinciœ rector, metuendi globi flammarum , propè fundamenta crobris assultibuscrumpentes, fecerc locum exustis aliquoties operantibus inaccessum ; hocque modo elemento destinatius repellente, cessavit inceptum (Amm. Marcel I. XXIII , l). » L'historien païen ne mentionne que le fait décisif de l'éruption continue des flammes , mais les autres circonstances sont rapportées, d'une manière à peu près semblable , par saint Grégoire do Nazîanze, Socrate, Sozomène, Rulin , Théodoret , Pbilostorgius, et cet accord seul prouve (pie ce n'est pas une tradition exagérée , comme le prétend Neander dans le 2e vol. de son Histoire de l'Église , p. 105. Que l'on ait vu , sur les corps et sur les vêtements des personnes présentes , des croix brillantes pendant la nuit , d'une couleur sombre pendant le jour, ceci s'explique très-bien par l'action combinée du tremblement de terre, de l'orage cl de la foudre, et il y en a d'autres exemples. Dans L'année 1595, la foudre ayant frappé l'église de Wells, en Angleterre , les personnes qui étaient en ce moment dans l'église, trouvèrent ensuite des croix marquées sur diverses parties de leurs corps. En KifiO, après une éruption du Vésuve, on vit en grande quantité, dans plusieurs endroits du royaume de Naples, des croix imprimées à des vêtements et à des nappes d'autel , suivant le rapport de. A. Kircber, qui en fut témoin et qui a exposé les faits dans un écrit intitulé : Diatribe de prodigiosis crucibus quoi , tàm Suprà vestes hotninum quàni res alias, non pi idem post ultimum incendium Vesuvii, Neapoli compàruerunt. Or, comme ce sont précisément ces croix (pie les écrivains chrétiens ont fait ressortir et qu'ils ont décrites avec un soin particulier, il est évident qu'ils suivaient sur ce point des documents authentiques et non de simples ouï-dire. Du reste, chaque phénomène , examiné en soi ri séparément , se laisse expliquer comme l'effet de causes naturelles.

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