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CHAPITRE XIII

L'ÉGLISE BRITANNIQUE; — LES PREMIERS TEMPS DK L'ÉGLISE ANGLO-SAXONNE (I).

La décadence et les malheurs de l'Église bretonne offraient alors un contraste frappant avec l'état florissant de l'Église irlandaise. Dans la première moitié du VIe siècle, le pieux Gildas fait un tableau énergique de la dégradation et de la corruption des habitants de la Bretagne , et de l'indignité de leurs ecclésiastiques, dont beaucoup étaient des avares et des impudiques, offrant très-rarement le saint Sacrifice, et plus rarement encore le faisant avec un cœur pur. hommes qui ne visitaient leurs églises que pour gagner de l'argent, et scandalisaient le peuple par leurs mœurs, tandis que beaucoup d'évèques, par leur conduite mondaine, achevaient de déconsidérer le christianisme. Ce fut donc un rude

(1) Livres consultes : Gildas sapientis, epist. dans Gale, scriptores liist. brit. Oxon., 1691; t. I; Be<lœ venerabilis, écoles, hist, geutis angl. ; the saxon chronicle. Loud., 1823; Eddii vita S. Wilfridl, episc. Eborac, dans Gale, script. 1. 1 ; Lingard, antiquities of theanglo-SMon church., 1806, — 2 v. Newcastle.

maïs juste arrêt de Dieu , celui qui livra les Bretons et leurs églises d'abord au glaive des Pietés et des Scots, ensuite aux pirateries et au joug des Saxons et des Angles païens. La Bretagne, au VIe siècle, avait pourtant encore des hommes distingués qui résistaient au torrent de la démoralisation : tel saint David, qui, en 540, devint évêque de Mencvia et métropolitain de la Cambrie, le synode de Brevy ayant transféré la métropole, jusqu'alors liée au siège de Caërleon f Legio), àl'évêché de Menevia. Ce dernier siège prit plus tard le nom de Saint-David. Mais l'église de Landaff, dont les évêques prétendaient à la dignité métropolitaine, refusa de reconnaître Menevia pour métropole : un de ses chefs, Oudoceus, avec l'autorisation du roi Mouric de Glamorgan, se fit consacrer par saint Augustin, premier archevêque de Cantorbery, et ses successeurs l'imitèrent.

Contemporain de saint David, Gildas, le rude censeur de son peuple et des prêtres, ses confrères, après avoir suivi en Irlande plusieurs écoles, de retour dans sa patrie, en 517, s'occupa en solitaire de la composition des petits écrits, qui nous ont été conservés. Son ami Cadoc, cousin de saint David, avait élevé à Lancarvan un cloître et une école, où Gildas enseigna longtemps.

Pendant que, livrés à la discorde et aux guerres civiles, les Bretons ne résistaient que faiblement aux invasions dévastatrices des Scots et des Pietés septentrionaux, deux capitaines jutes, avec leur suite, appelés peut être par le roi breton Vortigern, abordèrent, en 450, triomphèrent des pirates du Word, et s'établirent dans l'île de Thanet, qui leur fut cédée. De là ils ne tardèrent pas à occuper des points même de la côte de Bretagne. Recevant de continuels renforts du Holstein, du Schleswig, du Jutland et de la Frise, ces conquérants Germains parvinrent, dans l'espace de cent cinquante ans, à s'approprier la meilleure partie du pays: ceux des Bretons qui voulurent résister au joug furent refoulés dans les parties arides de l'Ouest. La longue et sanglante guerre qui s'ouvrit alors entre les Bretons chrétiens

et les Saxons païens fut fatale à l'Église. Les prêtres furent mainte foiségorgés devant l'autel, les églises pillées, brûlées, rasées ou changées en temples d'idoles, et sur les débris de l'Évangile s'éleva triomphant en Bretagne un nouveau paganisme, plus sauvage que ne l'avait élé le druidisme,plus hoslile même aux idées chrétiennes, aussi longtemps que celles-ci furent envisagées comme une propriété de l'ennemi. Quant aux Bretons, ils étaient remplis d'une telle haine contre leurs barbares oppresseurs , et le zèle évangélique était en eux si refroidi, qu'ils n'essayèrent même pas de convertir les Saxons.

Les vainqueurs établirent sur le sol breton une eptarchie, réunion de royaumes indépendants, inégaux en grandeur et au nombre tantôt de plus, tantôt de moins que sept, mais avec un chef suprême, élu parmi ces rois, et nommé Bretwalda, qui jouissait d'une suprématie à la vérité plutôt nominale que réelle. Les Angles tenaient les étals du JNord , l'Ostanglie, la Mercie, le Northumberland; les Jutes occupaient le Kent, L'Ile de Wight, une partie du Wessex; et les Saxons, les plus nombreux des emigrants, possédaient le reste du Wessex, le Sussex et l'Essex. Toutes ces tribus, réunies sous le nom d'Anglo-Saxons, n'avaient pas encore fini leur lutte contre les Bretons , que déjà elles commencèrent à se faire la guerre entre elles. La Bretagne semblait condamnée à une barbarie sans terme et aux ténèbres morales, si Dieu n'avait animé un grand et saint pape du désir de convertir ces insulaires païens.

Encore moine dans un couvent de Rome, Grégoire-le- Grand,à la vue déjeunes Anglo-Saxons exposés au marché pour être vendus comme esclaves, se sentit poussé à aller comme missionnaire annoncer l'Évangile à cette race d'hommes. Le peuple romain, il est vrai, ne le laissa pas s'éloigner, mais il ne perdit plus cet objet de vue , même lorsqu'il devint pape. Ayant fait acheter des adolescents de cette nation, il les lit élever et instruire comme chrétiens dans des monastères, et, en 5115, il envoya enlin l'abbé

Augustin avec quarante moines romains pour évangéliser la Bretagne. La difficulté d'apprendre la langue des Anglo-Saxons, les récits populaires de leurs affreuses cruautés, découragèrent bientôt ces envoyés. De Lèrins en Gaule, Augustin retourna à Rome pour tâcher de détourner le pontife de son plan périlleux; heureusement pour l'Angleterre, Grégoire tint ferme, ranima Augustin et les siens, les conjura de continuer leur voyage , les recommanda à la protection des rois et des évêques francs, pria ces derniers de fournir à ces missionnaires des interprètes germains; et, en 597. les quarante moines abordèrent dans l'île de Thanet, où Hengist et Horsa avaient, cent cinquante ans auparavant, foulé, les premiers de leur race, le sol britannique. Le roi de Kent, Ethelberth, reconnu pour Bretwalda par les autres rois de l'île, avait épousé une fille du roi des Francs Caribert, Berthe. dont un évêque franc, Luidhard, avait suivi les pas; et ce prélat célébrait la messe, près de Cantorbéry, dans une église, débris des temps romains. La religion chrétienne ne pouvait donc être totalement inconnue à Ethelberth; toutefois, craignant l'effet des sortilèges des prêtres romains, il les reçut avec précaution en plein air. Ceux-ci apparurent processionnellement , précédés d'une croix d'argent et d'une image du Christ , en chantant des hymnes. Au discours d'Augustin, Ethelberth répondit qu'à ses sonores , mais nouvelles et incertaines promesses, il ne pouvait ni ajouter foi, ni sacrifier les usages de son peuple, que cependant il lui accordait protection, hospitalité et le droit de prêcher sa doctrine dans le pays.

Augustin etses compagnons commencèrent dès-lors dansla province de Cantorbéry leur travail apostolique. De mœurs pures et exemplaires, pleins d'un zèle entièrement désintéressé, ils excitèrent d'abord l'attention, et bientôt le respect et la vénération du peuple. Chez les Anglo-Saxons, comme chez tous les Germains établis hors de leur terre natale, le paganisme avait perdu ses racines; aussi les conversions nft tardèrent pas. Ethelberth lui-même finit par demander le

baptême. Son exemple eut tant d'imitateurs, que peu après Je pape pouvait écrire au patriarche d'Alexandrie, Eulogius, la joyeuse nouvelle qu'Augustin venait de baptiser dix mille Anglo-Saxons. Un ordre du même pontife appela Augustin à Arles, où il fut consacré premier évêque et métropolitain d'Angleterre, avec l'autorisation d'ordonner luimême, suivant la mesure du progrès de sa mission, jusqu'à douze évoques sulTragants pour le Sud. A Eboracum York), il devait envoyer un prélat qui, comme métropolitain du Nord, aurait le droit, quand les tribus de ces contrées se convertiraient, d'ordonner aussi douze évêques. En même temps le pape Grégoire expédia de nouveaux travailleurs, tels que Mellitus, Justus, Paulinus, Rufinien; il envoya livres, vases sacrés, vêtements et autres objets du culte, reliques de Saints pour les églises eu construction. Augustin lui ayant écrit au sujet des miracles que Dieu opérait par lui, il l'excita à l'humilité, à la plus sévère vigilance sur luimême, vu que le don des miracles lui était accordé moins à cause de ses mérites qu'à cause des païens destinés à la lumière. Ethelberth concéda aux missionnaires la ville de Cantorbéry avec son territoire, y fit relever et agrandir, comme demeure de l'évêque et de son clergé, une ancienne église bretonne , et ajouta , hors de la ville . un couvent pour les moines romains. D'après le sage avis du pape, les temples païens ne furent point détruits; mais les habitants d'un lieu une fois chrétiens on changeait, par l'aspersion d'eau bénite et l'érection d'autels et de reliquaires, leur temple en église. Les repas sacrés par lesquels les Anglo-Saxons commençaient leurs fêles et réjouissances publiques furent maintenus, mais seulement considérés comme des repas d'action de grâce que l'on devait célébrer aux anniversaires des dédicaces d'églises et aux fêles des martyrs. Pour le pays plus éloigné de Kent, Augustin sacra évêque son élève Justus, et l'envoya prendre son siège à Rochester.

Un royaume voisin , celui d'Essex , dont le roi Sabcrclh était neveu dElhelbcrlh. offrit aux missionnaires un facile

accès. Mellitus en baptisa le roi, en 604, et devint le premier évèque de la ville de Londres qui était déjà grande et florissante. Mais Elhelberlh et Sabercth étant morts l'un après l'autre en 616 , de mauvais jours commencèrent pour le christianisme dans les deux états. Resté païen , le fils d'Ellielberth , Eadbald , prit pour femme la veuve de son père et détermina de nombreuses apostasies. Aussi étrangers à l'Évangile, les trois fils de Sabercth exigèrent pourtant de l'évêque Mellitus qu'il leur administrât la sainte hostie , et sur son refus, ils le bannirent du pays. L'exilé et Justus passèrent en Gaule. Laurentius , archevêque de Cantorbéry, qu'Augustin avait de son vivant sacré comme son successeur, pensait aussi sérieusement à quitter l'île ; une nuit , il en prit la résolution, mais l'apôtre saint Pierre lui apparaissant , lui reprocha sa lâcheté de vouloir abandonner son troupeau et l'en châtia rudement , ainsi que le prélat le raconta au roi le lendemain matin. Enfin Eadbald rentra en lui-même; les accès de folie dont il avait été frappé jusqu'alors lui parurent un avertissement d'en-haut; il rompit son infâme mariage, reçut le baptême et rappela de Gaule Mellitus et Justus. Toutefois, païens zélés, les habitants de Londres ne voulurent pas reprendre leur évêque , et Mellitus attendit la mort de Laurentius pour occuper, en 619, le siège de Cantorbéry.

La Providence préparait à la Foi un nouveau foyer dans le grand royaume du Nord (Northumberland) dont le roi Edwin, en épousant Edilberge, fille d'Ethelberth , avait promis le libre exercice du culte chrétien dans ses états. Avec la princesse chrétienne était venu l'évêque Paulinus espérant parvenir à changer l'âme du roi ; mais longtemps ses prières, celles d'Editberge, les lettres et les présents du pape Boniface restèrent sans succès. Une tentative d'assassinat sur sa personne ayant échoué, en même temps qu'arrivait l'accouchement heureux de son épouse, le rendit d'abord plus favorable à l'Évangile ; il permit à l'évêque de marquer la fille qui lui était née du signe des chrétiens, et enfin

il entra lui-même dans leurs rangs de la manière suivante. Jeune homme, banni et vagabond, une fuis où sa vie était dans le plusgrand péril, un inconnu lui était apparu la nuit, lui promettant délivrance, fortune future et grand pouvoir, «à la condition qu'il écouterait celui qui lui apparaîtrait plus tard en lui posant la main droite sur la tête ; le prince avait promis de recevoir en lui l'envoyé du salut éternel. Or, au moment où une victoire complète sur les Saxons de l'ouest, ses ennemis, lui rappelait vivement cette ancienne vision, Paulinus apparut tout-à-coup devant lui , lui posa la main droite sur la tête et lui demanda s'il se souvenait de ce signe ; le roi confondu voulut se jeter à ses pieds , mais le prélat, le relevant avec tendresse, le conjura, maintenant que le Seigneur lui était si propice, d'écouter enfin sa divine parole et de ne pas retarder davantage sa conversion. Edwin ne voulut cependant pas hasarder une telle démarche sans en avoir délibéré avec les grands de l'état; ils les convoqua et demanda à chacun son avis sur la question du culte. Le grand-prêtre Goifi parla le premier et déclara qu'il croyait l'ancienne religion inutile, vu que lui , qui avait toujours été le plus zélé serviteur des dieux, n'en avait jamais reçu aucune récompense, pendant que d'autres, beaucoup moins dévoués aux idoles, avaient été bien plus heureux ; que si la religion nouvelle se montrait meilleure, il conseillait de l'accepter sans balancer. Le secoud chef ou than , qui prit la parole ensuite , compara la vie à un moineau , qui vole de nuit dans une salle et la traverse, sans qu'on sache d'où il vient ni où il va. Ainsi on ignore ce qui a précédé la vie humaine si courte et l'on ne sait ce qui la suivra ; la religion qui pourra donner sur ces mystères des solutions mérite donc d'être acceptée. Tous les autres furent du même avis. On appela Paulinus , qui exposa à l'assemblée les doctrines de l'Église; le pontife Goifi , frappé le premier de leur vérité, proposa aussitôt de renverser les auciens autels. Luimôme s'élança sur un cheval, quoique cette monture fût interdite aux prêtres, et. à la vue de tout le peuple, qui le

prenait pour un insensé , il pénétra dans le temple de Godmundingham,lançasalanceconlrelesmuraillesetlefit mettre en flammes avec toutes ses dépendances. Le roi, ses fils et beaucoup de grands, se firent alors baptiser (627). La foule desJNorlhumbres au baptême était si grande que Paulinus, trente six jours entiers, fut du malin au soir constamment occupé à instruire les troupes de néopby tes , puis à les baptiser dans le fleuve. Une cathédrale s'éleva à York; le pape Honorius envoya alors le pallium à Paulinus, qu'il créa archevêque de celte ville, égalée au siège de Cantorbéry, avec la permission pour celui des deux métropolitains anglais qui survivrait à l'autre de nommer de suite , sans consulter le souverain pontife , un successeur à la métropole vacante.

Le roi d'Ostanglie, Redwald, s'était déjà fait baptiser au commencement du siècle par les disciples de saint Augustin, mais sans renoncer au paganisme et en maintenant ses idoles en face de l'autel chrétien. Plus sérieuse fut la conversion de son fils. Eorpwald , conversion déterminée par le roi Edwin ; mais un païen égorgea bientôt le jeune prince. Son frère, Sigebert , baptisé dans les Gaules, introduisit le premier la foi chez les siens, à l'aide de l'évêque burgonde Félix, envoyé par Honorius, archevêque de Cantorbéry. A Dunwich , capitale des Ostangles, furent fondés un évêché et une école sur le modèle de celle de Cantorbéry, avec un monastère où Sigebert ne tarda pas à montrer pour la première fois en sa personne un prince anglo-saxon sous l'habit de moine. Obligé de reprendre l'épée pour défendre son peuple de l'invasion des païens de Mercie, il péril dans le combat. Malgré les calamités qui fondirent alors sur l'Ostanglie, l'Évangile s'y maintint ; au bout de dix-sept ans, Félix avait achevé la conversion de tout le pays.

Bans la IXorthumbrie, qui embrassait alors une très grande partie du sud de l'Ecosse, le progrès du christianisme se trouvait ajourné. Le bon roi Edwin et son fils périrent, en 633, dans une bataille contre Penda de Mercie et le roi breton Céadwalla ; son pays devint la proie des

ennemis; Edilberge, ses enfants et Paulinus s'enfuirent dans le Kent, d'où Paulinus alla occuper l'évêché de Rochester; et ses premières ouailles, privées de tout secours d'instruction, retombèrent dans le paganisme. Mais Oswald, fils d'Adelfried, prédécesseur d'Ed win et neveu decedernier prince, avait, pendant son exil en Irlande, embrassé le christianisme. A la tête d'une petite troupe de Saxons ralliés autour de lui, après s'être prosterné, en invoquant le Christ, devant une croix de bois érigée à la hâte, il assaillit Céadwalla, le vainquit et prit possession incontestée de toute la Northumbrie. Alors il fit demander aux évêques irlandais, qui lui étaient déjà connus, de lui envoyer un chef de missionnaires. Ceux-ci sacrèrent évêque un moine du couvent de Hy, l'irlandais Aïdan (1), et l'envoyèrent à Oswald, qui lui accorda en propriété, et comme bien-fonds du siège episcopal, l'île de Lindisfarne, sur la côte de Bernicie. Le diocèse d 'Aïdan s'enfonçait très avant en Ecosse; il embrassait celui d'York, délaissé par Paulinus, et qu'Aïdan et ses successeurs administrèrent trente ans, sans toutefois prendre le titre de métropolitains. Aïdan, ignorant d'abord la langue saxonne, le pieux roi Oswald, qui avait appris l'irlandais en Irlande, lui servit d'interprète. Des travailleurs, surlout des moines d'Irlande, ne tardèrent pas à affluer dans celte nouvelle vigne , et , à la manière irlandaise , ils se réunirent à Lindisfarne en communauté, où Aïdan vivait comme un simple moine avec les siens. Modèle du parfait èvêque, il attira toutes les bénédictions sur le pays, dont le salut lui était confié. Inflexible et sans peur devant les puissants coupables, il était le bienfaiteur des pauvres, auxquels il donnait tout ce qu'il recevait; toutes ses visiles dans son vaste diocèse, il les faisait à pied, annonçant l'Évangile à tous ceux qu'il rencontrait; en quelque lieu qu'il se trouvât, il faisait chaque jour une lecture de la Bible à ses compa-

(1) Lingartl et autres font à tort de ce moine un Ecossais.

gnons, tant prêtres que laïques; on priait, on apprenait des psaumes par cœur. Il rachetait des esclaves, dont il éleva plusieurs, qui devinrent ensuite prêtres. Bède , qui raconte ces fails, ne reproche au saint homme que d'avoir introduit chez ses néophytes le vieux cycle pascal , différent du romain , et que conservait encore l'Irlande septentrionale pendant que celle du Sud adoptait déjà le cycle de Rome (1). Toutefois personne ne songea à en faire un grief coutïe un personnage aussi universellement vénéré, et Honorius de Cantorbéry, comme l'évêque des Ostangles, Félix, le comblèrent toujours d'hommages. Il mourut, en 651 , dans la dix-septième année de son épiscopat. A sa sainteté avait fidèlement correspondu la piété d'Oswald, qui, humble et libéral envers les pauvres et les étrangers, avait été enfin proclamé Bretwalda, non seulement par les autres rois saxons, mais encore par les Bretons et les Pietés. Il tomba, comme son prédécesseur, dans une guerre contre les païens de la Mercie, et sa dernière pensée fut une fervente prière pour le salut de son peuple. Les JNorlhumbres l'honorèrent aussitôt comme un saint; le bruit se répandit que sur la terre arrosée de son sang s'opéraient des guérisons miraculeuses. Un autre moiue de Hy, Finan, suivit Aïdan comme évêque de Lindisfarne et eut la joie de baptiser le prince des Angles du centre, Péada, fils de Penda, roi païen de Mercie. Péada était venu à la cour du roi de JNorthumbrie pour demander sa fille Alchtleda en mariage: là il connut et apprécia l'Évangile, et, en 653, il regagna comme chrétien sa patrie, avec quatre ecclésiastiques, dont trois Anglo- Saxons et l'irlandais Diuma. Son père, le vieux Penda, tout en restant païen, laissa prêcher le christianisme, et dans son bon sens il méprisait ceux qui , api es avoir reçu le baptême, gardaient des mœurs païennes.

Les Angles du centre s'étant convertis en très grand

(1) Ces légères différences n'altéraient point l'unité de la Foi.

nombre, Diuma devint leur évêque, et sa juridiction embrassait à la fois leur pays et le royaume de Mercie , tombé enfin au pouvoir d'un roi chrétien, le nortliumbre Oswio. A Diuma succéda Kellach, autre Irlandais du couvent de Hy. Celui-ci se retira bientôt, laissant sa place à un prêtre angle nommé Trumberi, qui avait été formé et sacré en Irlande. Converti par les exhortations de son ami, le nortliumbre Oswio , Siegbert , prince des Saxons de Test , fut aussi baptisé par Finan. Ces Saxons de l'est, retournés à l'idolâtrie par suite du bannissement de leur évêque Mellitus, prêtèrent cette fois une oreille plus attentive au prêtre angle Cedd, que leur souverain amenait avec lui de la JNorthumbrie; plus tard Cedd alla à Liudisfarne informer Finan des progrés de l'Évangile dans l'Essex, et fut, par lui et deux autres évêques appelés pour celte cérémonie, ordonné premier pasteur de l'église d'Essex. Le nouveau prélat choisit Londres pour sa résidence.

Dans le sud-ouest de la Bretagne, le royaume de Wessex devenait aussi chrétien. Virinus, missionnaire d'origine inconnue, après s'être fait donner par le pape Honorius l'ordre d'aller prêcher les païens de cette île et avoir reçu de l'archevêque de Gênes, Aslerius, l'onction épiscopale, aborda dans le Wessex en 635, et par bonheur, au moment même où le pieux et puissant roi des INorthumbres, Oswio, visitait la cour du Wessex et son roi Kynégil. Les paroles et l'exemple d'Oswio secondèrent admirablement les elTorls du missionnaire. Kynégil demanda le baptême, et Oswio fut son parrain. Virinus établit provisoirement son siège à Dorchester, près d'Oxford. En 643 mourut Kynégil; son fils Kenewalk, resté païen, fut vaincu et détrôné par Penda de Mercie, dont il avait répudié la fille, et se réfugia à la cour d'Anna, roi chrétien des Ostangles, chez qui il reçut le baptême; puis ayant reconquis ses étals, il acheva la grande cathédrale de Winchester, commencée par son père. Virinus, décédé en 650, eut pour successeur le franc Agilberl. formé aux écoles d'Irlande. Mais le roi if aimant pas

la prononciation vicieuse de l'anglais de cet étranger, fit sacrer évêque en France l'anglo-saxon Wina, et, en 660, partagea de sa propre autorité ses états eu deux diocèses, le Nord avec Dorchester pour Agilbert,et le Midi avec Winchester pour Wina. Le prélat franc aima mieux se démettre volontairement, et retourna dans son pays, où il devint évêque de Paris. Cependant Kenewalk, découvrant l'indigne caractère de Wina , le chassa au bout de trois ans , et fit redemander Agilbert par une ambassade; mais lié désormais au siège de Paris, celui-ci recommanda à sa place son neveu Eleutherius, qui fut bien reçu par le peuple et par le roi, et reçut, en 670, des mains de l'archevêque de Cantorbéry, la consécration comme évêque du Wessex. Céadwalla, un des rois suivants (685), quoique demeuré païen, montrait au christianisme tant de respect, qu'il consacrait toujours à ce culte la dixme du butin fait dans la guerre. Enfin, instruit par l'évêque Wilfrid, il changea complètement de conduite; autant il avait été féroce et sanguinaire, autant il se montra doux et humble : il renonça à la puissance royale, et se rendit comme pénitent à Rome pour y être baptisé. Mais il y mourut , portant encore le vêtement des catéchumènes. Son successeur, Ina , après trente-sept ans de règne , alla aussi en pèlerin à Rome; pour, signe d'abjuration du paganisme, il coupa sa longue chevelure, emblème de dignité chez les Saxons comme chez les Francs, et il mourut bientôt après dans la ville sainte.

Les habitants de Sussex furent les derniers Anglo-Saxons païens. Leur roi Edilwalch, déjà chrétien, et tous les missionnaires venus parmi eux avaient travaillé en vain à leur conversion, jusqu'à ce que l'évêque de JNorthumbrie, Wilfrid, chassé de son diocèse, arrivât dans leur pays. Les premiers qu'il baptisa furent deux cent cinquante serfs, dont Edilwach lui avait fait présent, ainsi que de l'île de Selsey, en 678. Après leur baptême, l'évêque les surprit en leur apprenant que, comme enfants du Christ, ils étaient désormais libres. Cette générosité enchanta le peuple, qui vint

par bandes écouter les prédications de Wilfrid ; et les désirs bien connus du roi firent là, comme dans les autres états anglo-saxous, accepter le baptême à beaucoup de personnes non converties intérieurement. Au bout de cinq ans, Wilfrid avait établi assez fortement le cbrislianisme dans le Sussex. Ce pays fut, à son départ, adjoint au diocèsede Wincliesler, puis obtint peu de temps après, dans un synode, ses propres évêques, dont le premier fut Edbert, abbé du couvent fondé par Wilfrid dans l'île de Selsey.

Le pape Grégoire P} avait commencé pour la nouvelle église anglo-saxonne un plan de constitution et d'orgaui- ?a!ion, mais qui ne fut pas acbevé. Londres et York, désignées comme les deux métropoles, devaient avoir sous elles cbacune douze églises subordonnées. Cependant Augustin avait préféré à York Cantorbéry , cboix confirmé par les papes subséquents, et la succession des métropolitains fut longtemps interrompue dans York. Les Anglo-Saxons n'eurent donc d'abord qu'une seule métropole, celle de Cantorbéry, mais dont la juridiction, jusqu'à Tbéodore (6 6 9), n'était pas reconnue par toutes les églises. Le sixième arclievèque de Cantorbéry, Deusdedit, étant mort de la peste avec plusieurs autres prélats anglais, les rois de Kent et de ]\ortbumberland lui donnèrent pour successeur le prêtre Wighard, et l'envoyèrent à Home pour y recevoir la consécration du pape, et rendre par là plus étroits les liens entre l'Église romaine et l'Église anglo-saxonne. Mais Wigliard ayant cessé de vivre peu après son arrivée à Home, le pape Vitalien profita de celte circonstance pour placer dans la métropole britannique un homme savant et énergique, qui fut Théodore, moine grec de Tarse en Cilicie. Accompagné d'Adrien , savant abbé africain , Théodore débarqua en Angleterre, en 669, et fut reconnu par les rois et les évêques, sans aucune contradiction ; il prit le titre d'archevêque de Bretagne et, au nom du pape, se fil reconnaître par tous les prélats anglo-saxons comme chef suprême, au même titre que l'avait été Augustin. Les diocèses, surtout ceux

d'York ou Lindisfarne et de Winchester, étaient alors d'une étendue telle qu'aucun évêque ne pouvait suffire aux besoins de ses ouailles. Théodore résolut de les subdiviser; l'entreprise était difficile : pour la réaliser, il déploya une énergie non-seulement courageuse, mais presque despotique. Ainsi, après avoir déposé l'évoque opposant, Winfrid de Mercie, il forma de son diocèse cinq évêchés. L'année 700, le nombre des diocèses d'Angleterre s'était déjà élevé de sept à dix-sept.

Enfin son inflexibilité à poursuivre son plan d'augmentation des sièges épiscopaux , engagea Théodore dans une querelle injuste avec un digne et puissant prélat. Le roi de ]Northumbrie , Egfrid , s'était brouillé avec son évêque Wilfrid , qui avait reproché sa conduite criminelle à son épouse. Ce roi invita à sa cour Théodore, qui saisissant l'occasion de subdiviser encore un grand diocèse, fit, sans l'aveu et à l'insu de Wilfrid , trois évêchés de celui d'York, et installa aussitôt trois évêques sacrés par lui. Wilfrid s'appuya en vain des canons de l'Église , il ne lui resta plus d'autre ressource, de l'avis même des autres prélats, ses confrères, que d'en appeler au pape. Dans ce but, il partit aussitôt pour Rome , mais s'étant arrêté sur la route , pendant tout un hiver, en Frise, où il prêcha les païens, le moine Coenwald , envoyé de Théodore, arriva le premier auprès du saint siège. Toutefois le pape Agathon attendit l'arrivée de Wilfrid pour rassembler le synode romain. Il fut décidé que Wilfrid serait rétabli dans son évêché , que les prélats, installés illégalement pendant son absence, seraient déposés , mais qu'il devrait , aidé d'un synode , choisir pour les remplacer des individus de son clergé auxquels l'archevêque donnerait l'onction épiscopale , et qui dès-lors partageraient avec lui l'administration d'un diocèse trop grand pour un seul. Il y avait suspension contre tout ecclésiastique , excommunication contre tout laïque, qui contreviendraient à ce jugement. Mais quand Wilfrid eut rapporté en Anglelerre celte décision , Egfrid et sa vin-

— m — dicative épouse le firent jeter en prison. L'abbesse bretonne Edda n'obtint son élargissement qu'avec la promesse signée par lui qu'il ne reparaîtrait plus sur le territoire d'Egfrid. Le banni se rendit dans le Sussex et en devin! l'apôtre.

Théodore de son côté , vers la (in de sa vie, reconnut ses torts à l'égard de Wilfrid, et l'invita à venir auprès de lui à Londres; s'étant réconciliés ensemble, il voulut môme le sacrer comme son successeur dans l'archevêché de Cantorbéry, ce que Wilfrid refusa. L'ennemi de ce dernier, le roi Egfrid étant mort dans un combat, Théodore écrivit à son successeur Aldfrid (Alfred) etau roi de Mercie,Ethelred, poulies presser de se conformer aux décisions du pape, en recevant Wilfrid et le réintégrant dans tousses droits et toutes ses possessions. Sa prière fut écoutée. Aldfrid rendit aussitôt à l'exilé l'évêché de Hexham . puis celui de Lindisfarne et d'York, dans lequel on avait installé de force le pieux Cuthbert (685) qui s'en était démis dès 687. Wilfrid gouverna cinq ans, de 692 à 697, ces églises formant l'ancien grand diocèse d'York , mais en luttes continuelles avec un parti puissant dont son retour gênait les intérêts Le roi même, indisposé par les rigueurs du prélat , se mit parmi ses adversaires et tout-à-coup le fit sommer de lui remettre le riche couvent de Rippon, orné par Wilfrid lui-même, et que le roi voulait transformer en un nouveau siège pour y placer un évêque. Wilfrid, ayant refusé, dut s'enfuir chez le roi Ethelrcd de Mercie , qui lui remit l'évêché de Lichfield nouvellement vacant. Il se lint alors, sous la présidence de l'archevêque Brithwald, qui s'était joint aux nombreux ennemis de Wilfrid, un grand synode à Nesterfield, en IHorthumbrie. Wilfrid comparut, mais fut trailé avec esprit de parti ; on lui demanda de se soumettre d'avance aux décisionsquelles qu'elles fussent du synode et de reconnaît v les ordonnances faites par Théodore au temps de sa querelle pour le partage du diocèse d'York et de ses biens, il rejeta ces conditions comme injustes et contradictoires avec les décrets des papes Agalhon et Serge. Enfin on lui proposa le couvent n 13

<le Bippon pourvu qu'il renonçât à tout le reste et à l'exercice de la puissance épiscopale; il repoussa avec indignation une offre, qui , acceptée, eût été la reconnaissance de sa propre culpabilité et de sa déposition ; il en appela au siège apostolique, invitant ceux qui voudraient le faire déposer à le suivre à Rome, pour y porter plainte contre lui. Wilfrid partit donc pour la ville des apôtres, où Brilhwald, au nom du synode , envoya une deputation de moines. La question fut débattue en concile, devant le pape Jean, durant soixante-dix séances. Wilfrid demandait l'accomplissement des décrets des papes Agathon , Benoît et Serge, concernant le maintien et l'intégrité de l'évêché d'York ainsi que des couvents de Northumbrie et de Mercie avec leurs dotations; il consentait , si le roi Aldfrid en refusait la restitution par pure antipathie pour sa personne, à laisser l'administration de l'évêché et des couvents d'York à un prélat que le pape désignerait, pourvu que ses deux monastères les plus chers, Rippon et Hexham , lui fussent restitués intacts. Be leur côté , ses accusateurs lui reprochaient d'avoir méprisé en plein synode les décisions de l'archevêque de Cantorbéry, que Rome avait élevé sur toutes les églises de Bretagne. Le pape déclara Wilfrid innocent et ordonna à l'archevêque Brilhwald de mettre fin dans un synode aux débats survenus entre Wilfrid et les évêques d'York et de Hexham, Boza et Jean. Brilhwald se montrait prêt à obéir ; mais le roi Aldfrid déclara ne plus vouloir revenir sur ce qu'il avait déjà décidé en commun avec l'archevêque , légat du Saint- Siège (i), et avec presque tous les évêques de Bretagne. Ce roi étant mort peu de temps après, Brithwald , avec trois évêques et les thans de INorthumbrie, chargés de gouverner pendant la minorité d'Osred , tint une assemblée , où l'abbesse JElfiada , sœur d'Aldfrid , vint témoigner que le roi

(1) Il l'était on tant qu'ayant reçu le pallium du pape ; du reste, Anglo- Saxon, il avait élô élu par le cierge national.

son frère, sur son lit de mort, avait désiré et recommandé ht réintégration de Wilfrid. Les lhans se conformèrent immédiatement aux décisions papales; les évèques de INorthumbrie , après quelque résistance , acceptèrent aussi la proposition de Wilfrid et lui restituèrent les couvents de Rippon et d'Hexham avec leurs dépendances.

Dès sa naissance, l'Église anglo-saxonne avait eu des rapports fréquents avec le siège romain. Beaucoup de prêtres et de laïques, même des rois, allaient en pieux pèlerins à Rome, y visiter les lieux saints et les tombeaux des Apôtres; d'autres s'y rendaient pour traiter des affaires de l'Église, pour y étudier les sciences ou pour s'y former à la vie ascétique. Ces voyages et le contact avec d'autres peuples, notamment avec les Francs, avaient pour résultat de tenir sans cesse éveillé l'esprit des Anglo-Saxons, que leur isolement insulaire aurait sans cela immobilisé ; ce qu'ils remarquaient de bon et d'utile à imiter dans les institutions religieuses de Rome et de la France, ils l'importaient chez eux et réformaient les abus naissants de leur Église par la contemplation assidue des églises étrangères. Théodore et Adrien, envoyés en Bretagne par le pape Vitalien, y jetèrent les fondements d'une culture scientifique plus étendue que ne Tétait celle de la plupart des pays occidentaux à cette époque. Ces savants apportaient des livres, et entre autres des classiques grecs; ils établirent des écoles, où, avec la théologie, furent enseignées l'astronomie, l'arithmétique, la métrique; plusieurs de leurs élèves, qui comprenaient le grec et le latin aussi bien que leur langue maternelle, vivaient encore du temps de Bède, comme il le raconte lui-même. Contemporain de Théodore, et animé du même zèle, florissait saint Bennet ou Benedict, qui, formé à Rome et au couvent de Lerins eu Provence, fit cinq voyages sur le continent et réunit, des divers lieux qu'il visita, une riche bibliothèque dans le couvent de Weremouth, qu'il avail fondé.

JNon moins utile aux Anglo-Savon* fui l'intime liaison de

— nu; — leur Église avec celle d'Irlande, qui était alors une des plus florissantes. Des Irlandais avaient contribué à fonder plusieurs églises d'Angleterre; celle de Northunibrie fut longtemps sousunedirection irlandaise, etle monastère deLindisfarne, dont la féconde influence s'étendit si loin, avait été peuplé de moines irlandais avec leurs élèves saxons, hommes qui servaient Dieu seul et ignoraient le monde, qui ne possédaient que quelques bestiaux et donnaient à l'instant aux pauvres l'argent qu'ils recevaient des riches. Le roi et les grands les visitaient parfois, mais seulement pour prier dans leur église et écouter leurs prédications; quand ils se présentaient , ils ne recevaient que la nourriture ordinaire du cloître. Partout où un de ces moines, en voyage, demandait l'hospitalité, on le recevait avec joie, le peuple affluait sur son passage pour recevoir sa bénédiction et écouter ses conseils. Les prêtres se rendaient dans les villages pour y prêcher et y administrer les sacrements, et ils étaient si éloignés de l'avarice qu'ils n'acceptaient pas, sans y être contraints par une puissante autorité, des terrains pour y élever de nouveaux couvents. C'est ainsi que Bède peint les évêques et les moines irlandais de la INorthumbrie, lui qui cependant était en querelle avec eux au sujet du cycle pascal. Beaucoup d'Anglo-Saxons, tant de la noblesse que du peuple, passaient en Irlande, dont les couvents et les écoles leur offraient l'hospitalité la plus empressée; aussi y venaient-ils par essaims, comme des abeilles, ainsi que le dit Aldhelm, contemporain de Théodore et de Wilfrid. En retour, l'habitant de l'Irlande émigrait volontiers en Angleterre; une foule d'élèves irlandais environnaient l'archevêque Théodore. Les principaux saints et docteurs anglo-saxons avaient eu des Irlandais pour maîtres, tels saint Egbert, fondateur des premières missions anglo-saxonnes sur le continent païen, et saint Willebrod, qui avait passé douze ans en Irlande avant de devenir l'apôtre des Frisons, et les deux prêtres anglais Ilewald , qui partirent d'Irlande pour aller, en 690, convertir les Saxons d'Allemagne, mais furent mas-

sacrés par eux. L'irlandais IMailduf fonda, en 070, une école, d'où naquit le couvent de Maildufsbury, plus tard célèbre sous le nom de Malmsbury. Son élève et successeur comme abbé de ce monastère, fut saint Aldhelm, premier évèque de Sherburn ou Salisbury, que deux siècles plus tard Alfred déclarait avoir été le meilleur poète anglo-saxon. Le débat pour la célébration de la Pàque ne détruisit heureusement pas les rapports des deux nations, quoique l'bostilité fût devenue très-vive dans certains cas particuliers, comme à la conférence de Wbilby, en Noi tbumbrie.

Si l'on compare les mœurs et l'état social des païens anglosaxons avec la morale introduite par le christianisme, on s'étonnera de la rapidité de la transformation et régénération de ces tribus. Le sort du serf était notablement adouci; les dimanches et jours de fête, il était libre de toute corvée, au point qu'il obtenait sa liberté si son maître avait voulu le forcer à travailler un de ces jours. Les nombreux esclaves auparavant soumis à l'arbitraire le plus désordonné, avaient été placés par l'Église sous la protection de certaines lois, et l'entière abolition de l'esclavage était préparée par ce fait que les chrétiens anglo-saxons ne soumettaient plus à la servitude leurs prisonniers de guerre et s'accoutumaient à regarder tous les hommes comme leurs frères. Les Anglo-Saxons païens, au contraire, croupissaient encore dans une telle barbarie, qu'ils allaient jusqu'à vendre non seulement leurs compatriotes, mais leurs propres enfants, comme esclaves aux marchands du continent. Celte cruauté fut enfin sévèrement interdite. Ceux dont le pillage avait été l'occupation favorite en vinrent jusqu'à se dépouiller librement de leurs légitimes propriétés pour secourir les pauvres, fonder des hôpitaux, des églises, des couvents, ou simplement pour se délivrer de toutes les tentations de l'ambition et des soucis distrayants du monde. Ce n'était pas un mouvement frivole et passager, celui qui poussait tant de hauts personnages , rois, reines, enfants de rois, à renoncer totalement au pouvoir, aux richesses, aux jouissances de (oui genre, pour se

jeler dans les austérités de la vie du cloître. Parmi les rois qui, durant ou peu après l'époque de Théodore et de Wilfrid, déposèrent la couronne pour aller au couvent, ou dans la solitude, mener une existence pénitente et consacrée à Dieu, on cite, outre les rois de Wessex Céadwalla et Ina, le roi des Ostangles Siegbert , le roi de Mercie Etbelred et son successeur Kenred, les rois d'Essex Sebba et Offa, les rois de JXorthumbrie Céolwulph et Eghbright. On compte plus de trente rois et reines des Anglo-Saxons qui firent ce sacrifice aux VIe et VIIIe siècles (I).

(1) On compte en général vingt-trois rois anglo-saxons et soixante reines et enfants de rois placés parmi les Saints, depuis le VIIe jusqu'au XIe siècle.

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