‹ Origines du culte chrétienChapitre 10 sur 52 · LBS DBUX USAGES LITURGIQUES DE L*OCCIDENT LATIN · texte numérisé non relu

LBS DBUX USAGES LITURGIQUES DE L*OCCIDENT LATIN

des combinaisons entre les deux usages ; puis , peu à peu, Fusage de Rome prit la prépondérance sur l'autre, jusqu'à ce qu'enfin il réussit à l'éliminer à peu près complètement. Voici les principaux faits de cette histoire.

En 538, l'évoque de Braga, Profuturus, métropolitain du royaume suève (1) de Galice , écrivit au pape Vigile pour le consulter sur un certain nombre de points de liturgie. Nous avons encore la réponse du pape (2). Il y avait joint divers appendices contenant des règlements disciplinaires, et, en fait de textes liturgiques, l'ordre des cérémonies du baptême et de la messe romaine. Pour celle-ci, le pape se bornait à envoyer ce que nous appelons l'ordinaire de la messe, la partie invariable du texte ; mais il avertissait l'évoque de Braga que l'on avait coutume d'y joindre à divers endroits des formules analogues à la solennité du jour. De ces formules, qui représentent la partie la plus considérable de ce que l'on appelait le Liber sacramentorum ou sacramentaire , Vigile se contente de donner un spécimen , en choisissant celles de la fête de Pâques. Il suppose que l'êvêque de Braga pourra rédiger lui-même son sacramentaire, au cas où il jugerait à propos de se conformer au rit romain. Sur ce point le pape n'exprime ni ordre ni conseil. Néanmoins les documents liturgiques envoyés par lui .en Galice y furent accueillis avec le plus grand respect. On le voit clairement, un peu plus tard, lorsque , le roi des Suèves s'étant converti au catholicisme, les évêques de ce pays jugèrent opportun de donner une assiette définitive aux règles ecclésiasti-

(1) Les Suèves et leur roi étaient encore ariens en ce moment ; leur conversion n'eut lieu que vers Tannée 550.

(2) Jafifé, 907.

ques. Dans le concile national qu'ils tinrent en 561 , les textes liturgiques envoyés de Rome à Profutunis furent imposés comme obligatoires (1).

De là dut procéder une liturgie mixte où, sur le fond romain des ordines de la messe et du baptême, on ne put manquer d'ajouter quelques développements soit indigènes, soit empruntés à la liturgie gallicane. Aucun livre de liturgie suève n'étant venu jusqu'à nous, il est impossible de se faire une idée de ces combinaisons, qui, du reste, ne furent pas longtemps en vigueur. En 588, le royaume suève ayant été annexé au royaume wi si go th, les églises de ce pays entrèrent dans l'obédience des conciles nationaux de Tolède, très zélés pour l'unité liturgique. Les usages romains introduits en Galice furent traités comme des dissidences et soigneusement extirpés au profit de la liturgie gallicane.

A la fin du sixième siècle , la mission romaine envoyée en Angleterre introduisit naturellement la liturgie romaine dans les chrétientés qu'elle fondait à nouveau. Mais cette première mission n'eut pas un succès durable. L'évangélisation de l'Anglo-Saxonie fut reprise, bientôt après, par des missionnaires irlandais venus du Nord, dont le principal établissement était à Lindisfarne, petite île sur la côte orientale du Northumberland. Avec ces nouveaux apôtres, la liturgie usitée en Irlande , c'est-à-dire la liturgie, gallicane, pénétra dans les églises anglo-saxonnes.

(1) Conc. Bracarense , c. 4 : « Item placuit ut eodem ordine missae celebrentur ab omnibus quem Profuturus quondam huius metropolitanae ecclesiae episcopus ab ipsa apostolicae sedis auctoritate suscepit scriptum. » — C. 5 : « Item placuit ut nuUns eum baptizandi ordinem praetermittat quem et antea tenuit motropolitana Bracarensis ecclesia, et pro amputanda aliquorum dubietate praedictus Profuturus episcopus scriptum sibi et directum a sede beatissimi apostoli Pétri suscepit. »

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De là, conflit d'usages entre les missions irlandaises de Lindisfarne et la mission de Kent, peu active, mais toujours romaine de principes , sinon de personnel. La succession épiscopale de Cantorbéry étant venue à s'éteindre , le pape Vitalien envoya en Angleterre (668) un nouvel archevêque, Théodore, moine grec de Tarse en Cilicie. C'est à cet homme, énergique et habile autant que consciencieux , que l'église anglaise doit sa fondation définitive. Il sut concilier les éléments divers et quelque peu opposés qu'il trouva dans les missions confiées à ses soins. Sous sa main forte et sage, l'unité se fit et l'œuvre d'évangélisation s'en trouva bien. Il n'est pas douteux qu'il n'ait fait des concessions, dans le domaine liturgique, aux usages introduits par les apôtres irlandais. Aussi les plus vieux livres anglo-saxons sont-ils loin de contenir la liturgie romaine sous une forme absolument pure. Ils abondent en détails gallicans.

Une expression très claire du système adopté ici par Théodore se rencontre dans un chapitre de la célèbre lettre (1) censée écrite par saint Grégoire en réponse à des questions d'Augustin , son disciple , le le premier évêque de Cantorbéry :

CucQ una sit fides, cur sunt ecclesiarum coDSuetudincs tam diversae, et altéra consuctudo missarum est in Romana ecclesia atque altéra in Galliarum ecclesiis teoetur ?

— Novit fraternitas tua Romanae ecclesiae consuetudinem in qua se meminit enutritam. Sed mihi placet ut sive in Romana, sive in Galliarum, sive iii qualibet ecclesia aliquid invenistiquod plus omnipotenti Deo possit placere , sollicite eligas et in Ânglorum ecclesia, quae adhuc in fide nova est institutione praecipua quae de multis ecclesiis colligere potuisti , infundas. Non enim pro locis rcsy sed pro rébus loca nobis amanda sunt. Ex singulis ergo quibusque ecclesiis quae pia, quae religiosa, quae recta sunt col-

Ci) Greg, M. Ep., XI, 64.

lige, et haec quasi in fasciculum collecta apud Anglorum mentes in coDSuetudinem depoDe.

Cette lettre est certainement inauthentique, quoique très ancienne, puisque Bède l'a insérée dans son Histoire ecclésiastique, terminée en 731. Saint Boniface (1) la fit rechercher en 745 dans les archives romaines et constata qu'elle ne s'y trouvait pas. Elle témoigne, à l'endroit des rites, d'une indifférence incompatible avec l'esprit romain. Ce n'est pas un Romain, ni surtout un pape, qui eût pu écrire la phrase : Non enim pro locis res , sed pro rébus loca nobis amcmda sunt. On conçoit, au contraire, qu'un homme comme Théodore, qui avait pratiqué le rit grec jusqu'à son élévation à l'épiscopat et se trouvait appelé tout à coup à juger un conflit entre deux rits latins, eût l'esprit disposé à l'impartialité. Je ne serais pas étonné qu'il fût lui-même l'auteur des Interrogationes Augustini et des Responsiones Gregorii. Il a pu , sans être le moins du monde un faussaire, trouver utile de donner cette forme à ses idées en fait de discipline et de liturgie. En tout cas, le document procède de son entourage et correspond à la situation qu'il fut chargé de liquider.

Mais il y avait en Angleterre, du vivant même de Théodore , des personnes plus zélées pour la pureté des usages romains. Ses conflits avec saint Wilfrid pourraient en fournir la preuve. Cette tendance ultramontaine, comme on dirait à présent, fut transportée sur le continent par saint Boniface , l'apôtre de la Germanie et le réformateur de l'église franque. Par lui fut inauguré ce mouvement vers Rome qui, favorisé par de nouvelles relations politiques, entraîna,

(1) Ep, 15, ad Nothelmumf Cant. archiep.

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entre autres conséquences, la suppression de la liturgie gallicane dans les églises du royaume frank.

Dès avant saint Boniface la liturgie romaine avait fait sentir son influence en Gaule. Les livres gallicans, peu nombreux, qui nous sont parvenus, remontent à la dernière période du régime mérovingien. Presque tous contiennent des formules d'origine romaine, des messes en Thonneur de saints romains. Dès le temps de Grégoire de Tours, un livre romain d'origine, quoique sans caractère officiel, le martyrologe hiéronymien , fut introduit en Gaule et adapté à Tusage du pays. C'est sous Charles Martel , au plus tard, que fut exécuté le sacramentaire de Saint-Denis, que Ton appelle sacramentaire gélasien et qui est, en effet, un livre romain pour le fond. D'autres livres ou fragments de livres , soit romains , soit mixtes , remontent à cette époque, c'est-à-dire à un temps où rinfluence de saint Boniface ne s'était pas encore exercée sur Téglise franque, au moins dans les limites de Tancienne Gaule.

Que saint Boniface ait poussé vivement à la réforme liturgique et à Tadoption des usages romains, c'est ce dont il n'est pas permis de douter. Cependant nous connaissons peu le détail de son activité à cet égard. Il ne pouvait manquer d'être vigoureusement soutenu par les papes, dont il était le conseiller autant que le légat. On apporta même en ces choses un zèle, une passion acrimonieuse, qui sont bien loin de l'esprit du document pseudo-grégorien que je citais tout à l'heure. Un des rites les plus touchants de la messe gallicane , c'est la bénédiction du peuple par Tévêque, au moment de la communion. On tenait tant à ce rite qu'il fut maintenu , même après l'adoption de la liturgie romaine; presque tous les sacramentaires du moyen âge contiennent des formules de bénédiction V maintenant encore, elles sont en usage

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dans Téglise de Lyon. Or, voici comment le pape Zacharie en parlait dans une lettre à Boniface (1).

Pro benedictionibus autem quas faciunt Galli , ut nosti , frater, multis vitiis variant. Nam non ex apostolica traditione hoc faciunt , sed per vanam gloriam hoc operantur, sibiipsis damnationetn adhibentes , dum scriptum est : Si quis vobis evangelizave^ rit praeter id quod evangelizatum est^ anathema siU Regulam catholicae traditionis suscepisti , frater amantissime : sic omnibus praedica omnesque doce , sicut a sancta Romana, cui Deo auctore deserviraus , accepisti ecclesia.

C'est sous Tépiscopat de saint Chrodegang (732- 766), et plus probablement depuis son retour de Ronde en 754, que l'église de Metz adopta la liturgie romaine (2). Le chant, la Romana cantilena, était, de toutes les innovations liturgiques , la plus apparente et la plus remarquée. C'est celle qui a laissé le plus de trace dans les livres et les correspondances. Le pape Paul envoya, vers Tannée 760, au roi Pépin VAntiphonaire et le Responsorial de Rome (3). Cette même année 760, Tévêque de Rouen, Remedius, fils de Charles Martel, étant venu en ambassade à Rome , obtint du pape la permission d*emmener avec lui le sous-directeur [secundus) de la Schola cantorum , pour initier ses moines « aux modulations de la psalmodie » romaine. Ce personnage ayant été, peu après , rappelé à Rome , iTévéque envoya ses moines neustriens terminer leur éducation musicale à Rome même , où on les admit dans Técole des chantres.

Ce sont là des faits isolés. Il y eut une mesure générale, un décret du roi Pépin par lequel fut supprimé

(1) Jafifé, 2291. La lettre est de l'année 751.

(2) Clcrum abundanter lege divina Romanaque imbutum cantilena, morem atque ordinem Romanae ecclesiae servare praecepit, quod usque ad id tempus in Mettensi ecclesia factum minime fuit (Paul Diacre, Gesta epp. Mett,; Migne, P. L., t. XGV, p. 709).

(3) Jaffé, 2351. Cette lettre se place entre 758 et 763.

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l'usage gallican. Ce décret est perdu ; mais il se trouve mentionné dans Vadmonitio generalis publiée par Charlemagne, en 789 (1). On y lit en effet, c. 80 :

Omni clero. — • Ut cantum Romanum pleniter discant et ordinabiliter per nocturnale vel gradale officium peragatur, secundum qaod beatae memoriae genitor noster Pippinus rex decertavit ut fierct, quando Gallicanum tulit, ob UDaDimitatem apostolicae sedjset sanctae Dei Ëcclesiae pacifîcam concordiam (2).

Ce n*est donc pas Charlemagne, comme on le dit souvent, mais Pépin le Bref, qui abolit la liturgie gallicane. Cette réforme était devenue nécessaire. L'église franque , sous les derniers mérovingiens , était tombée dans le plus triste état de corruption, de désorganisation et d'ignorance. Nulle part il n'y avait un centre religieux, une métropole, dont les usages , mieux réglés , mieux conservés, pussent servir de modèle et devenir le point de départ d'une réforme. L'église wisigothique avait un centre à Tolède, un chef reconnu , le métropolitain de cette ville , un code disciplinaire unique , la collection Hispana ; la liturgie de Tolède était la liturgie de toute l'Espagne. L'église franque n'avait que des frontières : il lui manquait une capitale. L'épiscopat frank, en tant que le roi ou le pape n'en prenaient pas la direction, était un épiscopat acéphale (3). Chaque église

(1) Bôhmer-Mûhlb. , 292; Hardouin, Conc, t. IV, p. 843. Cf. les chapitres 53 et 54 du même document.

(2) P. 61 de ledit. Boretius (M. G. Leges, sect. II, t. I, part. I). Cf. Vepistola generalis donnée entre 786 et 800 (ibid, , p. 80) : « Accensi praeterea venerandae memoriae Pippini genitoris nostri exemplis, qui totas Galliarum ecclesias Romanae traditionis suo studio cantibus decoravit. »

(3) Cette situation n'a jamais varié. Elle existait avant les Mérovingiens ; elle s'est maintenue depuis ; tous les efforts que Ton a tentés pour constituer en France un pouvoir ecclésiastique supérieur aux évéques, en dehors du pape ou du gouvernement, ont invariablement échoué. L'autorité métropolitaine elle-même n'a jamais été

avait son livre de canons, son usage liturgique ; nulle part de règle , mais Tanarchie la plus complète , un désordre qui eût été irrémédiable si les souverains carolingiens n'eussent point fait appel à la tradition et à Tautorité de Téglise romaine.

L'intervention de Rome dans la réforme liturgique ne fut ni spontanée ni très active. Les papes se bornèrent à envoyer des exemplaires de leurs livres liturgiques, sans trop s'inquiéter de Tusage que Ton en ferait. Les personnes que les rois franks, Pépin, Charlemagne et Louis le Pieux chargèrent d'assurer l'exécution de la réforme liturgique, ne se crurent pas interdit de compléter les livres romains et même de les combiner avec ce qui , dans la liturgie gallicane, leur parut bon à conserver. De là naquit une liturgie quelque peu composite , qui , propagée de la chapelle impériale dans toutes les églises de l'empire frank, finit par trouver le chemin de Rome et y supplanta peu à peu l'ancien usage. La liturgie romaine, depuis le onzième siècle au moins , n'est autre chose que la liturgie franque, telle que l'avaient compilée les Alcuin, les Helisachar, les Amalaire. Il est même étrange que les anciens livres romains, ceux qui représentaient le pur usage romain jusqu'au neuvième siècle, aient été si bien éliminés par les autres qu'il n'en subsiste plus un seul exemplaire.

Il ne parait pas que la réforme liturgique entreprise par les princes carolingiens ait été poussée jusqu'à Milan. Les particularités de l'usage milanais n'étaient pas inconnues en France ; mais cette grande église , mieux réglée sans doute que celles de la Gaule mérovingienne, sembla pouvoir se passer de réforme.

bien forte. Les archevêques ne sont plus, en fait, que des dignitaires ; on prouverait aisément que , sauf quelques exceptions isolées , ils n'ont jamais été autre chose.

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Son usage , du reste, se rapprochait déjà beauQOup

du rit romain. Il était protégé par le nom de saint

Ambroise (1). Les fables que raconte Landulfe (2) sur

l'hostilité de Charlemagne envers le rit ambrosien ne

méritent aucun crédit (3).

(1) Walafrid Strabon, De reb, eccU, 22 : « Ambrosius quoque, Mediolanensis episcopus, tam missae quam caeterorum dispositionem officiorum saae ecclesiae et aliis Liguribas ordinavit, quae et usque hodie in Mediolanensi tenentur ecclesia » (Migue, P. L., t. CXIV, p. 944).

(2) Hist, Mediol, II, 10 (Migne, P. L., t. CXLVII, p. 853).

(3) 8ar la suppression du rit mozarabique en Espagne, a^ temps d'Alexandre II et de Grégoire VII, voy. Gams, Kirchengeschichte von Spanten, X, 4.

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