CHAPITRE PREMIER
§ 1. — Juiveries et Chrétientés,
L'Eglise chrétienne est sortie du judaïsme. C'est à Jérusalem que la propagande évangélique eut son premier point de départ ; c'est en passant par les communautés juives de Tcmpire romain qu'elle atteignit les populations païennes.
Ces juiveries remontaient aux successeurs d'Alexandre (i). Les Séleucides et les Ptolémées, qui ont tant fait pour helléniser l'Orient, ont travaillé avec non moins de succès à faire sortir le judaïsme de son confinement national. Ces deux entreprises étaient corrélatives. Il fallait du monde pour peupler et faire pros-
(1) Sur tout ceci, voy. Mommsen, Rômischen Geschichte, t. V, p. 489 et suiv.
pérer les villes neuves dont on semait TOrient. Or les Juifs s'étaient beaucoup multipliés depuis Texil. Des colons pouvaient être recrutés parmi eux. Déjà plusieurs dynasties de monarques asiatiques, assyriens , babyloniens , mèdes et perses , avaient fait répreuve de la docilité dlsraël , de son détachement de tout rôle politique, de son loyalisme indifférent et résigné. Un souverain ne pouvait rêver de plus fidèles sujets, pourvu qu'il s'arrangeât de manière à ce qu'ils ne fussent pas troublés dans leurs habitudes religieuses. Ceci était un point capital. Les Juifs pouvaient être amenés à vivre parmi les Grecs, à parler grec, et même à oublier l'hébreu; mais les convertir au polythéisme, c'est à quoi il ne fallait pas songer. Antiochus Epiphane, qui l'essaya, n'eut pas à se louer de ses efforts. D'autre part , en dehors de l'assimilation religieuse , il était impossible de faire d'un Juif un véritable Grec, un citoyen d'une ville hellénique. Il y avait donc là un obstacle. On le tourna en s'abstenant d'introduire les colons juifs dans le corps des citoyens, et en se bornant à leur donner , parmi les non-citoyens , une situation privilégiée. Ils eurent, ce que n'avaient point, par exem- ' pie, les Syriens à Antioche et les Egyptiens à Alexandrie, une organisation administrative et judiciaire tout à fait à part. La communauté juive obéissait à des chefs spéciaux, choisis parmi ses membres ; c'était comme une cité de second ordre, intermédiaire entre la cité hellénique et la population sujette. De plus , il fut prescrit de respecter leurs scrupules religieux : on ne put les contraindre à violer le sabbat , par exemple, pour comparaître en justice ; on les exempta de certaines charges qui leur répugnaient, comme le service militaire.
Et ce n'est pas seulement dans les villes neuves que l'on constitua des colonies juives; ou en trouve
aussi , et de bonne heure, dans les cités grecques de la mer Egée. Là encore, elles avaient leur rôle parmi les « instruments de règne » à Tusage des dynasties macédoniennes. A côté de ces populations remuantes, travaillées de temps en temps par le souvenir de Tindépendance antique, les Juifs introduisaient un élément calme et dévoué au régime établi.
Une fois fondées , ces colonies juives se développèrent vite , par le progrès naturel des naissances , par l'immigration spontanée des Juifs de Palestine ou de Babylonie, enfin par le prosélytisme. Le prosélytisme était favorisé alors par Taffaiblissement , général en Grèce, des croyances religieuses. Les idées des Juifs sur la divinité , si elles difl'éraient beaucoup de celles du vulgaire polythéiste, se rapprochaient de celles des philosophes grecs , très répandues dans les classes instruites. En ces temps abaissés, dans ces villes nouvelles où la décadence grecque s'alliait si tristement à la vieille corruption de TOrient, les âmes élevées pouvaient être, par réaction morale, attirées vers le judaïsme. Celui-ci, du reste, loin de Jérusalem et du Temple, n'avait rien d'étroit ou d'exclusif; il entrait volontiers dans les voies de la propagande. Beaucoup de livres juifs circulaient, le plus souvent sous des noms supposés , prêchant le monothéisme et le culte pur. L'allégorisme, hardiment pratiqué , effaçait de l'histoire hébraïque les traits qui eussent froissé par trop le sens esthétique des Grecs et les transformait en enseignements philosophiques à la mode du temps. Philon d'Alexandrie fut la plus grande célébrité de ce genre. La principale des difficultés que rencontrait cette propagande, c'est qu'on ne pouvait guère se convertir sans changer de nationalité. Si délayé que fût le judaïsme de Philon , c'était cependant la religion spéciale d'une nation étrangère ; il fallait se faire juif pour adorer le dieu
des Juifs. D'autre part, Topinion grecque conciliait depuis longtemps le respect des cérémonies du culte avec les idées les plus larges sur leur eflBcacité et même sur la nature des dieux. On pouvait philosopher à Taise sans abandonner la religion nationale. Cette situation était, en somme, peu propre à favoriser la propagande juive au milieu des véritables populations helléniques. Il y a lieu de croire que son succès vint plutôt d'un autre côté, du côté de ces populations sujettes, sans patrie, légalement en dehors de la cité, pour lesquelles l'agrégation à la communauté juive était un progrès politique, en même temps que leur initiation au culte du Seigneur était un progrès religieux.
Quoi qu'il en soit, il demeure certain que les communautés juives avaient acquis, en Orient et en Grèce, un développement considérable au moment où ces pays passèrent sous la domination romaine. Les Romains acceptèrent cette situation : ils maintinrent et défendirent les privilèges accordés aux Juifs par les monarchies macédoniennes. Cette organisation était un rouage politique : ils se gardèrent bien de la détruire. Cependant ils s'abstinrent de la transporter en Occident. Il y eut sans doute, et d'assez bonne heure, une colonie juive à. Rome ; mais elle n'avait pas de situation privilégiée. A diverses reprises, sous Tibère, en 19, sous Claude, en 54, elle fut dissoute et ses membres furent chassés d'Italie. Rome, d'ailleurs, était une ville à moitié grecque. C'est dans sa population de langue grecque que se rencontraient les Juifs : leur épigraphie funéraire, entièrement grecque, en fait foi; jamais les Juifs ne traduisirent la Bible en latin. Leur propagation dans l'Occident est postérieure aux premiers temps du christianisme.
Défendues extérieurement par leurs privilèges , pourvues d'une organisation reconnue , les juiveries
des pays grecs ne se rattachaient entre elles par aucun lien extérieur. Jamais elles n'eurent quoi que ce soit à voir avec les autorités politiques de Jérusalem, même pendant la courte période où les Macchabées firent de la ville sainte la capitale d*un petit royaume indépendant. Mais elles se sentaient étroitement unies par les liens les plus puissants, la communauté de religion, un sentiment national très vif, désintéressé, pour le moment, de toute revendication politique, mais alimenté par de mystérieuses espérances. Jérusalem, quels que fussent ses maîtres temporels, demeurait comme le centre idéal, le pôle de toute la dispersion juive. On s*y rattachait par le tribut du didrachme, que tout fils d'Israël payait au temple du Seigneur, et aussi par le pèlerinage que Ton tenait à accomplir au moins une fois dans sa vie.
En face de cette cité sainte, Rome prit bientôt, pour un œil juif, la situation de métropole du monde païen. Les royaumes grecs disparus, les vieilles cités réduites à rien , c'est sur elle que s'orientait tout l'hellénisme. L'opposition fut bientôt aperçue. Depuis les persécutions d'Epiphane, Israël était travaillé par une haine sourde contre le paganisme grec, contre l'hellénisme tout entier, ses institutions, son art, son culte. C'est de Jérusalem que ce vent soufflait. On y sentait, on y prêchait qu'il ne pouvait y avoir de paix entre l'empire de l'erreur et du mal qui trônait désormais dans la grande Babylone de l'Occident et le règne de Dieu que le Messie allait bientôt inaugurer dans la sainte cité de David.
On sait comment ces espérances furent déconcertées. Une lutte ouverte finit par s'établir, à l'ombre du Temple, entre les chefs du sacerdoce et les meneurs des masses fanatiques. Le triomphe de celles-ci fut bientôt payé par la ruine de Jérusalem et de son sanctuaire. Des tentatives de revanche, sous Trajan
et SOUS Hadrien, furent promptement réprimées. A la suite de ces catastrophes, les Juifs de Tempire romain se confinèrent dans une horreur de plus en plus grande pour le monde au milieu duquel ils vivaient. S*isolant chaque jour davantage, ils abandonnèrent aux chrétiens la propagande monothéiste. Sans doute, ils continuèrent à former une nation, et môme plus caractérisée que jamais ; ils conservèrent même, après la destruction du Temple, un centre, fort théorique il est vrai , dans le groupe talmudiste de Tibériade. Mais il devint bientôt clair que l'avenir, au moins l'avenir immédiat, n'était point à eux, pas plus en religion qu'en politique.
Cependant, leurs privilèges d'autrefois furent maintenus. A cet égard, leur situation était bien plus forte que celle des communautés chrétiennes qui s'étaient séparées d'eux.
Cette séparation, c'est la fondation de l'Eglise. Je n'ai point à en faire l'histoire. Le fait général est bien connu. Les apôtres chrétiens, aussitôt arrivés dans une localité, se mettaient en rapport avec la communauté juive ; ils prêchaient à la synagogue, exposaient le sujet de leur mission. On ne voit pas qu'ils aient eu jamais un succès complet, que toute la colonie juive ait accepté l'Evangile. Le plus souvent, après avoir recruté un certain nombre d'adhérents, ils étaient, eux et leurs disciples, excommuniés par les chefs de la synagogue. Alors ils fondaient un groupe nouveau, schismatique par rapport à l'ancien, avec ses réunions à part, son esprit, sa doctrine, ses directeurs spéciaux. Ainsi se fonda la chrétienté locale, la corporation des fidèles de Jésus-Christ, l'église.
Détachées une à une des communautés juives, développées rapidement par une propagande active au
milieu des païens, les églises chrétiennes se sentaient aussitôt unies par un même sentiment de foi, de charité et d'espérance. Plus elles se répandaient et se fortifiaient, plus ce sentiment se manifestait. C'était une autre fraternité religieuse, une autre nationalité supérieure, idéale, qui attendait aussi sa réalisation dans un avenir peu éloigné. Sur la terre et dans le monde réel, ce n'était pas l'épanouissement d'une race , ce n'était pas une nation établie ; nulle part on n'y trouve un centre religieux local, analogue à Jérusalem et à son temple. Ce dernier trait, qui accuse si nettement la différence entre juifs et chrétiens, ne tarda pas, il est vrai , à disparaître. Le triomphe de Titus accrut un instant la ressemblance entre ces deux nations religieuses vivant au sein de l'empire , et, à plusieurs égards, en opposition avec lui.
Cependant , s'il y a ressemblance et parenté , c'est la ressemblance et la parenté de deux frères ennemis. La question des privilèges le fît bien voir, dès la première heure. Les communautés juives étaient reconnues ; les communautés chrétiennes ne l'étaient pas. Leur existence était en contradiction avec la loi ; leur développement fut bientôt considéré comme entièrement incompatible avec la constitution, le tempérament même de l'empire. De là ce régime d'insécurité, quelquefois de terreur, sous lequel elles vécurent jusqu'à Constantin.
J'ai tenu à mettre en relief le lien historique qui rattache les premières églises chrétiennes aux communautés juives répandues dans le monde grec. Une parenté aussi étroite ne put manquer d'exercer une sérieuse influence sur l'organisation du gouvernement ecclésiastique et du culte.
Dans les documents les plus anciens, les églises chrétiennes nous apparaissent ayant à leur tête im
personnel hiérarchique distribué en deux ou trois degrés. Le degré inférieur est celui des ministres, frères servants, chargés des soins matériels et des fonctions inférieures du culte. Ce sont les diacres. Au-dessus d'eux, il y a des « anciens », presbtjteri, prêtres, ou des « inspecteurs », episcopi, évéques. Aux premiers temps, on relève quelque variété dans Tusage qui est fait de ces termes, et aussi dans la distribution des fonctions entre les personnes qu'ils désignent. Il est sûr, en tout cas, que les prêtres ou évêques qui dirigent la communauté locale reconnaissent Tautorité supérieure des apôtres de divers ordres, fondateurs et 'maîtres spirituels, non pas seulement d'une chrétienté isolée, mais soit de toutes les chrétientés en général, soit de celles de certaines régions. A mesure que disparaissent ces grands chefs, on voit apparaître la hiérarchie définitive. Dans chaque ville, tous les chrétiens et tous leurs directeurs, presbyteri, episcopi, sont groupés autour d'un évêque en chef, auquel ce nom d'évêque ne tarde pas à être réservé exclusivement. Autour de lui et formant collège avec lui, le conseil des prêtres ; au-dessous , les diacres, qui , dans leurs fonctions, devenues de plus en plus nombreuses et diverses, seront bientôt assistés par tout un personnel de ministres inférieurs.
On s'est demandé dans quelle mesure cette organisation procédait de celle des communautés juives. Il me semble qu'elle procède, avant tout, de la nature des choses. Il est difiBcile, en effet, de concevoir une communauté du genre de celles dont il s'agit, sans un conseil, un personnel de fonctionnaires actifs et un chef qui puisse agir et diriger (1). C'est la hiérarchie dont les apôtres dotèrent, dès les premières
(1) C'est un élément essentiel dans la constitution des corporations, teÙe que la définit le droit romain. Dig,^ III, 4, 1.
années du christianisme, Téglise de Jérusalem, la première en date de toutes les églises chrétiennes, et la mieux placée, en ces temps d'origines, pour servir d'exemple. Dès lors, la question posée perd beaucoup de son intérêt. Elle est , de plus , assez difficile à traiter avec quelque précision , vu la pénurie des renseignements sur l'organisation des communautés juives de la « dispersion ». Il y avait des situations très différentes. Quelquefois, la population juive étant très considérable, on trouvait, dans la même ville, plusieurs synagogues, bien que la communauté nationale eût à sa tête un chef unique. C'était le cas à Alexandrie, où les Juifs étaient administrés par leur ethnarque. A Smyrne, une inscription (i) mentionne « la nation des Juifs » ; mais elle ne dit pas si , là aussi , il y avait un ethnarque ou un magistrat analogue. Si, de l'organisation des communautés en corps de nation , nous passons à celle des synagogues , qui , en bien des cas, devait servir aux deux fins, les données sont encore plus incertaines. Les Evangiles, les Actes des apôtres, parlent assez souvent des chefs de synagogue ; mais ils sont rarement assez précis pour que l'on puisse distinguer s'il y a , par synagogue , un ou plusieurs chefs. Quand, par extraordinaire, ils ont la précision voulue, leurs données ne permettent pas de conclure à l'existence d'un type unique et universellement admis. Dans la localité de Galilée où eut lieu la résurrection de la fille de Jaïre, il y avait plusieurs « chefs de synagogue (2) ». Dans celle où fut guérie la femme courbée (3) , il n'y en avait qu'un. La même variété se retrouve en dehors de la Palestine : à An-
Ci) U s'agit d'une amende à payer, en cas de violation de sépulture, < T$ êOvei xûv louSaCttv. » Cette inscription a été publiée par M. Sal. Reinach, dans la Revue des études juives, 1883, p. 161.
(2) Marc, V, 22.
(3) Luc, XIII, 10.
tioche de Pisidie, plusieurs « chefs de synagogue », un seul à Corinthe (1). Il ne serait pas impossible qu'une telle diversité d'usages eût concouru à engendrer cette fluctuation dans les termes ou ces différences réelles dont témoignent les documents chrétiens les plus anciens, quand ils viennent à parler de la hiérarchie des églises nouvellement fondées (2). Les différences réelles ont pu être très grandes ; les églises primitives ne pratiquaient pas toutes la vie sociale avec le même degré d'intensité. A Jérusalem, on était allé, dans cette voie, jusqu'à la communauté de biens ; en général, on demeura fort en deçà.
L'institution des Sept, dans la même église, servit plus tard de point d'appui à la tradition de ne pas dépasser, pour les diacres, le chiffre de sept. En d'autres églises, où les services étaient moins compliqués, on dut se contenter, en fait de servants, d'un personnel moins nombreux. Les synagogues avaient des employés de cet ordre ; dans l'Evangile, ils sont appelés simplement ôTnip^Tat (serviteurs).
En somme, soit par imitation des synagogues, soit par la simple influence des besoins essentiels à toute communauté, les premières chrétientés se trouvèrent bientôt pourvues d'une hiérarchie à trois degrés. Cette hiérarchie tenait ses pouvoirs, directement ou indirectement, des apôtres eux-mêmes. La communauté désignait ordinairement les personnes ; mais l'inves-
(1) Actes, XIII, 15; XVIII, 8. 17.
(2) Sur cette question, voir le mémoire du P. Ch. de Smedt, L'organisation des églises chrétiennes ^ dans la Revue des questions historiques d'octobre 1888. On me permettra de ne pas prendre au sérieux les systèmes imaginés dans ces derniers temps en Allemagne et en Angleterre, pour rattacher l'organisation des églises chrétiennes à celle des confréries païennes. L'idée que les premiers chrétiens aient pu chercher des modèles, pour quoi que ce soit, dans des institutions qu'ils avaient en horreur, n'est pas de nature à faire honneur aux têtes dans lesquelles elle peut entrer.
titure leur venait, soit de Tévêque local, soit, quand il s'agissait de cette fonction elle-même, de Tautorité ecclésiastique supérieure , représentant la succession des apôtres.
§ 2. — Eglises locales^ diocèses épiscopauœ.
Le groupe ecclésiastique local s'est d'abord constitué et organisé sur le modèle offert par les communautés juives, ou, à tout le moins, sous l'influence de nécessités semblables à celles où les communautés juives s'étaient elles-mêmes développées et réglementées. Grâce aux progrès incessants de la propagande chrétienne, il vint un temps où, comme dit un très ancien auteur; « les enfants de la femme stérile surpassèrent en nombre ceux de la femme féconde (1). » La population chrétienne s'éleva, dans chaque ville, de la situation de minorité imperceptible à celle de minorité respectable ; elle devint ensuite la majorité, puis l'unanimité. Ces phases diverses furent atteintes, suivant les lieux, à des dates très différentes. La Phrygie était à peu près chrétienne que la Gaule ne comptait encore qu'un très petit nombre d'églises organisées. Le quatrième siècle vit un peu partout les derniers actes de cette transformation , au moins en ce qui regarde les masses populaires des villes. Cet énorme développement ne modifia que très peu l'organisme hiérarchique des églises. Le nombre des ministres sacrés augmenta ; quelques changements , quelques spécialisations de pouvoirs se produisirent ; mais le gouvernement demeura monarchique ; il le devint même de plus en plus. Les prêtres continuèrent d'être les conseillers, les suppléants, les auxiliaires de l'évêque ; les diacres et autres ministres
(1) II Clem., 2.
inférieurs, de s'occuper des services temporels, de Tassistance charitable , des détails secondaires du culte.
Les institutions municipales, les curies, les duumvirs , les curateurs ne furent Tobjet d'aucune imitation. C'est même à tort que l'on a cru discerner, dans les documents du quatrième et du cinquième siècle, une participation de l'évêque au gouvernement de la cité. Le clergé fondu avec la curie, l'évêque, sous le titre de defensor civitatis, prenant place parmi les magistrats municipaux, ce sont des choses non seulement indémontrables, mais absolument incompatibles avec le droit ecclésiastique du temps dont il s'agit. Qu'il y ait eu une influence morale, que les chefs religieux aient exercé indirectement une certaine action sur le gouvernement des villes, au quatrième et au cinquième siècle, cela ne fait aucun doute. Mais, en droit et en fait, l'église et la cité, le clergé et la curie , l'évêque et les magistrats municipaux continuèrent à respecter la distinction de leurs domaines.
En un point seulement, et très important, l'organisation administrative de l'empire exerça une influence réelle sur le développement des institutions ecclésiastiques. Je veux parler des circonscriptions municipales, provinciales et autres.
A l'origine, on ne s'était posé aucune question de limites. Les colonies juives étaient toujours dans les villes : il en fut de même des premières chrétientés. A mesure que le christianisme se répandit dans les petites villes et dans les campagnes, on sentit le besoin de savoir où commençait, où finissait le territoire de chaque église. Les cités de l'empire, avec leurs territoires nettement définis par le cadastre, offrirent ici des limites toutes tracées, contre lesquelles aucune raison de l'ordre religieux ne pouvait être soulevée. On ad-
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mit, en général, que toute cité devait avoir son évoque, que sa population devait former une église spéciale. Ces circonscriptions, il est vrai, étaient très inégales. En certains pays, c'étaient de véritables provinces : la cité de Poitiers, par exemple, celle du Mans et bien d'autres en Gaule. En Afrique, au contraire , dans ritalie méridionale , dans l'Asie Mineure occidentale, les villes, très rapprochées, n'avaient guère qu'une étroite banlieue. Il y avait des pays, comme la Cappadoce , où les institutions municipales ne s'introduisirent que fort tard ; en Egypte, elles demeurèrent à peu près inconnues ; ces provinces étaient subdivisées autrement, en nomes ou en stratégies (1). Ailleurs, on trouvait, entre les circonscriptions de cités, d'immenses propriétés domaniales, nullius civitatis, dont la population rurale était régie par des procurateurs relevant directement des gouverneurs de province. Cependant la cité était le cas général, et la règle d'un évêque par cité ou par circonscription équivalente fut appliquée presque partout, au quatrième siècle et depuis.
§ 3. — Provinces ecclésiastiques.
Mais il y avait d'autres relations chrétiennes que celles qui reliaient entre eux les membres d'une même église, établis sur le territoire de la môme cité. Dès l'origine , les chrétiens de tout pays , de toute race et de toute condition s'étaient sentis frères les uns des autres. En dehors des liens qu'établissait la communauté de foi et d'espérances, en dehors des incessantes relations de charité dont témoignent les premiè-
(1) Je n'entends pas dire qu'il y ait eu des cvéquos de nomes , do stractégies, de sallus. L'étude de ces cas particuliers n'a pas encore été faite, et ce n'est pas ici le lieu de présenter ce que je puis avoir réuni, à ce propos, de textes, d'observations et de conjectures.
res pages de la littérature chrétienne , il y avait aux premiers temps une perpétuelle circulation d'apôtres, de missionnaires, de prophètes, de docteurs (1), dont le ministère n'avait rien de local ni de fixe, qui allaient et venaient d'une chrétienté à l'autre, rayonnaient dans toutes les directions pour porter l'Evangile là où il n'avait pas pénétré , pour encourager , instruire, défendre, les communautés naissantes, et peu affermies.
Les premiers temps passés, une fois disparu tout ce personnel itinérant, ubiquiste, il ne resta plus que les organisations ecclésiastiques locales. C'est de celles-ci que devait sortir l'expression hiérarchique de l'unité de l'Eglise en même temps que les organes de son gouvernement œcuménique et provincial.
Jérusalem n'existait plus que comme souvenir. Après la catastrophe du temps de Titus, il put s'y reformer un petit groupe de chrétiens , mais qui demeura longtemps obscur et sans importance. Il était clair que la ville sainte n'était point prédestinée à devenir la métropole du christianisme. C'est à la grande Babylone de l'Occident, tant maudite des prophètes juifs, que ce rôle était échu. Bien que située à l'extrémité et même en dehors du monde grec, Rome était cependant le centre vers lequel tout ce monde gravitait. Du moment où le christianisme aspirait à embrasser VOrhis Romanus tout entier, il ne pouvait avoir d'autre capitale. Elle était d'ailleurs comme consacrée par la prédication et le martyre des deux plus grands apôtres. De ceux-là le souvenir était resté vivant. Les autres apôtres missionnaires, à la seule
(1) Docteurs est un bien gros mot. Je le prends dans Ti terme grec, StfiàoxaXot, qui serait peut-être mieux ren<] chistes.
'acception du rendu par catéchistes.
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exception de saint Jean , avaient disparu sans laisser de souvenirs précis. La légende, qui s'empara bientôt d'eux, parait l'avoir fait avec d'autant plus de liberté qu'elle ne se heurtait qu'à des traditions très fugitives. Rome, capitale de l'empire, siège de saint Pierre, lieu sacré des apôtres, devint sans conteste la métropole de l'Eglise. Les Asiatiques eux-mêmes, malgré le long séjour que l'apôtre Jean avait fait parmi eux, ne firent pas diflBculté de la reconnaître. A la fin du * premier siècle, Clément Romain écrit déjà comme un pape et intervient avec une imposante autorité dans les conflits intérieurs de l'église de Corinthe, pourtant fondée, elle aussi, par les apôtres. Hermas, peu après , écrit son Pasteur pour toutes les églises ; le martyr Ignace, évêque d'Antioche, relève la prééminence de l'église de Rome. Au deuxième siècle tout le christianisme y afflue, docteurs hérétiques, voyageurs orthodoxes , apologistes , évéques , Asiatiques, Syriens, gens du Pont, de Palestine, d'Egypte; elle est le centre visible de tout le mouvement chrétien, authentique ou hétérodoxe. Les grandes métropoles qui firent plus tard quelque figure, Carthago, Alexandrie , Antioche , n'ont encore aucun relief. L'Asie seule peut compter pour quelque chose. Encore son importance était-elle secondaire, comme on le vit très bien dans le conflit de la fin du deuxième siècle à propos de la Pâque.
Cependant cette prééminence hiérarchique, cette direction générale qui avait son siège à Rome, fut exercée sans que l'on songeât à créer un personnel spécial. C'est avec les prêtres , les diacres , les secrétaires {notarii) de son église que l'évêque de Rome traitait les affaires qui se présentaient ou pourvoyait aux soins temporels et spirituels des églises qu'il croyait devoir assister.
Parmi celles-ci, celles de la Basse-Italie, déjà fort
nombreuses au troisième siècle (1), se rattachaient plus étroitement à Rome, d'où, bien évidemment, elles avaient reçu leurs premiers apôtres et leur organisation. Métropole du christianisme tout entier, Rome était encore le centre de ce que Ton pourrait appeler déjà un gouvernement provincial, une province ecclésiastique. Des relations de ce genre s'étaient formées, et pour les mêmes raisons, en d'autres pays, autour de certaines grandes villes. Carthage, par exemple, fut toujours considérée comme le centre du christianisme africain, de Tévangélisation et de l'organisation. Dès le commencement du troisième siècle, son évêque était déjà comme un primat ou un patriarche (2). Il en était de même à Alexandrie, et, quoique à un moindre degré, à Antioche, la doyenne des chrétientés en pays grec, le centre des plus anciennes missions dans la Syrie du nord, l'île de Chypre, l'Asie Mineure, la Mésopotamie et la Perse. En Asie les foyers de rayonnement étaient plus nombreux et les influences se balançaient. Il y avait là trop de villes illustres, rivales depuis les temps fabuleux. Ephèse n'eut jamais qu'une primauté d'honneur sur des églises comme celles de Smyrne, Sardes, Pergame et autres.
Ces relations ecclésiastiques correspondent assez exactement à certaines institutions de l'empire. On peut comparer les évoques de Carthage, d'Alexandrie, d'Antioche , au proconsul d'Afrique , au préfet d'Egypte, au légat de Syrie. Mais il est sûr qu'il n'y a eu aucune imitation. Les grands gouvernements en question procèdent des exigences géographiques et de certaines relations historiques, qui elles-mêmes
(1) Eusèbe, H. E., VI, 43.
(2) Cependant cette autorité locale était alors moins sentie en Afrique que l'autorité supérieure de Téglise romaine. On le voit, en particulier, par les écrits de TertuUien.
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sont la conséquence des premières. Il en est de même des primaties chrétiennes. L'évêque de Carthage est devenu le supérieur des évoques d'Afrique, parce que c'est de l'église de Carthage que sont sortis les fondateurs des églises d'Afrique, et ils en sont sortis parce que la disposition géographique du pays veut que tout y procède de Carthage. On en peut dire autant des autres métropoles naturelles, qui sont les plus anciennes de toutes.
Là du reste s'arrête , pour les temps antérieurs à la fin du troisième siècle, l'assimilation entre les métropoles ecclésiastiques et la distribution de l'empire en provinces. Le peu que nous savons sur les conciles tenus en ces temps reculés suffit à prouver qu'on n'avait encore aucun souci de grouper les églises par provinces civiles.
Ces conciles , dont les plus anciens remontent aux dernières années du deuxième siècle , sont une expression très remarquable des relations ecclésiastiques interdiocésaines. Au temps où TertuUien écri- * vait son De ieiuniis (vers 220) , ils étaient encore inconnus en Afrique; dans les pays grecs, au contraire, ils formaient déjà une institution établie (1). Bien peu de temps après, on voit les évêques de Carthage , Agrippinus , Donat , Cyprien , réunir autour d'eux des évêques venus de toutes les provinces africaines. La Mauritanie , au temps de saint Cyprien , ne relevait pas du proconsul de Carthage ; il est maintenant démontré que la Numidie , quoique rattachée à l'Afrique par certains liens spéciaux , par exemple par une ligne commune de douanes provin-
(1) « Aguntur per Graecias illa certis in locis concilia ex universis ecclesiis, per quao et altiora quaeque in commune tractantur et ipsa repraesentatio totius nominis christiani magna veneratione célébratur. » De ieiuniis^ 13.
18 ORiaiNBS DU GULTB CHRÉTIEN.
ciales, avait cependant son gouverneur particulier. Néanmoins les évoques de toutes les provinces africaines se groupent autour de Tévêque de Carthage , sans que l'on distingue encore aucune autre répartition. Les primats de Numidie, par exemple, n'ont été institués que plus tard.
En Egypte , où Ton ne voit pas encore de conciles, Tévêque d*Alexandrie intervient, non seulement dans les affaires des églises de sa province (1), mais aussi dans celles de la Pentapole lybienne , qui , à cette époque , est rattachée administrativement à Tile de Crète (2).
En Syrie , vers la fin du deuxième siècle , un concile à propos de la querelle pascale groupe les évoques de Césarée, d'iElia, de Ptolémaïs, de Tyr et quelques autres dont on ignore les sièges (3). Or, Tyr et Ptolémaïs appartenaient alors à la province de Syrie (bientôt après à la nouvelle province de Phénicie) , tandis qu'^Elia et Césarée étaient dans la province de Palestine. Ce groupement est donc contraire à la distribution des provinces. Il est purement géographique. Les évêques de la côte méridionale , au-dessous du Liban , sont plus rapprochés de Césarée que d'Antioche : ils viennent à Césarée. Il est à noter aussi que , dans leur lettre synodale , dont Eusèbe nous a conservé un fragment, ils déclarent qu'ils ont Thabitude de s'entendre avec l'évêque d'Alexandrie pour fixer la date de Pâques. Aucune trace de relations avec la métropole de la Syrie.
Celle-ci, de son côté, rayonne en dehors de la province de Syrie. Vers la fin du deuxième siècle, Sérapion , évoque d'Antioche , fait acte de ministère pas-
(1) Par exemple, à Arsinoé, près de Suez (Eusèbe, H, E., VII, 24).
(2) Eusèbe, H. E., VII, 68.
(3) Eusèbe, H. E., V, 23, 25.
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toral à Rhossos, ville située en Cilicie (1). D'après la tradition de l'église d'Edesse (2) , ce même Sérapion aurait ordonné Palout, troisième titulaire du siège mésopotamien. Or au temps de Sérapion et de Palout , la ville d'Edesse n'avait pas encore été incorporée à l'empire romain.
En Asie Mineure, nous trouvons, vers le milieu du troisième siècle, un concile d'Iconium, où se réunissent des évêques de provinces fort différentes, de Cappadoce, de Galatie, de Cilicie, d'autres encore (3).
En somme, il n'y a encore aucune trace d'une tendance à modeler les provinces ecclésiastiques sur les provinces civiles. Mais il y a çà et là des groupements ecclésiastiques locaux, soit autour des métropoles naturelles, soit en conciles régionaux d'une étendue plus ou moins grande, suivant les circonstances (4).
En ce dernier genre, il faut signaler celui qui se produit autour d'Antioche, depuis le milieu du troisième siècle. A diverses reprises on y voit réunis
(1) Eusèbe, H. E., VI, 12.
(2) Cette tradition est consignée tant dans la Doctrine d'Addai que dans les actes de saint Barsamya (Tixeront, Les origines de l'église d'Edesse, p. 140).
(3) Cypr, ep. , LXXV, 7. Iconium et la Lycaonie étaient alors rattachés à la province de Cilicie. Voy. Bulletin de corresp. hellénique, t. VII, p. 290; t. XI, p. 351.
(4) On a dit assez souvent, dans ces derniers temps, que la hiérarchie chrétienne des évéques et des métropolitains dérive de la hiérarchie du sacerdoce municipal et provincial de Rome et d'Auguste. Il est difficile d'imaginer une conception plus fausse et plus en contradiction, tant avec les documents qu'avec la nature même des institutions que l'on rapproche ainsi. Ceux qui ont produit cette idée singulière se sont laissé séduire par une vaine apparence ; ils se sont d'ailleurs abstenus de donner des preuves et même d'étudier sérieusement la question. En face d'une affirmation aussi gratuite, je crois devoir -me borner ici à signaler charitablement l'impasse oii aboutit cette voie trop et trop bien fréquentée.
20 ORIGINES DU GULTB GHjlÉTIBN.
les évoques de toute la Syrie et de TAsie Mineure orientale , de ce qui sera bientôt le diocèse de Pont. Dès Tannée 251 , nous avons connaissance d'un synode qui devait se tenir à Antioche, l'évêque de cette ville , Fabius , paraissant incliner au novatianisme. Les promoteurs de cette réunion étaient les évéques de Tarse, de Césarée en Palestine et de Césarée en Cappadoce (1). Quelques années après, en 256, Denys d'Alexandrie (2) , passant en revue les églises d'Orient qui avaient été agitées par ce conflit, nomme celles d'Antioche , Césarée de Palestine , iElia (Jérusalem) , Tyr, Laodicée de Syrie, Tarse et Césarée de Cappadoce. Un peu plus tard, de 264 à 268, l'affaire de Paul de Samosate occasionna plusieurs réunions d'évêques à Antioche et dans l'intérêt de cette église. Ils viennent toujours des mêmes provinces, depuis le Pont Polémoniaque (Néocésarée) et la Lycaonie (Iconium), jusqu'à l'Arabie (Bostra) et à la Palestine (Césarée , iElia). Au lendemain de la persécution de Galère et de Maximin, un concile célébré à Ancyre, sous la présidence de l'évêque d'Antioche, réunit une quinzaine d'évêques, des mêmes pays encore; cette fois-ci, les provinces de Galatie, de Bithynie, de Phrygie , de Pamphylie , sont représentées ; mais l'Asie proprement dite reste encore en dehors du groupe.
Ce groupe, c'est comme le noyau de ce qui s'appelle, au quatrième siècle, l'épiscopat à! Orient^ sans cesse en lutte , à propos de personnes et de formules, avec les évêques d'Occident et d'Egypte. La désignation qu'il porte lui vient de son chef incontesté, l'évoque d'Antioche, de cette grande ville qui était alors la capitale du grand diocèse d'Orient, la résidence
(1) Eusèbe, H. JE., VI, 46.
(2) /5id., VII, 5.
du cornes Orientis et de l'empereur d'Orient lui-même, depuis Constance. Nicomédie avait eu naguère ce dernier privilège ; de hautes destinées furent ménagées par Constantin à sa nouvelle Rome, mais elle dut les attendre quelque temps encore. Jusqu'à Théodose, Antioche demeura la reine de TOrient , le centre de gravité de Tempire grec et sa principale métropole ecclésiastique. Les vieilles églises d'Asie, les chrétientés du diocèse de Thrace, furent entraînées dans cette orbite. Alexandrie s'y refusa. L'opposition d'Athanase aux conciles orientaux fut chaudement soutenue par les Egyptiens. Leurs rancunes contre la Syrie remontaient presque à l'origine du monde. On les avait rangés dans Pobédience du comte d'Orient. Il fallut se résigner à leur accorder un dignitaire du même degré : le préfet Augustal fait son apparition sous Théodose. On avait prétendu leur imposer des évéques venus d'Antioche et ordonnés par le métropolitain de cette ville. Ils s'obstinèrent et finirent par avoir raison, sur ce point encore, de toutes les résistances impériales.
Ces considérations m'ont entraîné un peu loin du troisième siècle ; mais elles peuvent servir à montrer que plus le christianisme se répandait, plus ses cadres se dessinaient sous les mêmes influences géographiques et historiques qui avaient déterminé ceux de l'empire. Une assimilation entre les deux ne pouvait manquer de se produire. On y arriva beaucoup plus vite en Orient qu'en Occident, par la raison que les chrétiens étaient incomparablement plus nombreux en Orient qu'en Occident. Au concile de Nicée (1), le groupement des évéques par provinces et leur subordination à l'évéque de la métropole civile sont déjà
(1) Canons 4-7.
22 ORiaiMES DU CULTE CHRÉTIEN.
choses acquises. On part de là pour légiférer sur les ordinations et les jugements ecclésiastiques, ainsi que pour régler certaines situations spéciales. Les provinces visées par le concile sont celles du temps , celles que Dioclétien avait formées en subdivisant les anciennes (1). Ce n*est pas le concile de Nicée qui a institué les provinces ecclésiastiques : elles existaient avant lui en Orient. En Occident, il n*y avait encore rien de semblable, si ce n'est peut-être en Afrique, où les évoques de la province de Numidie avaient un doyen ou primat spécial , dès le temps de Dioclétien et de Maxence (2). Mais toutes les provinces d'Afrique n'en étaient pas là. Celle de Mauritanie Sitiflenne fit corps avec la Numidie jusqu'au concile d'Hippone tenu en 393 (3). Encore ces primats africains doivent-ils être distingués des métropolitains proprement dits. Il n'y avait pas de métropole ecclésiastique, en Afrique, si ce n'est à Carthage. Le primat provincial était simplement le doyen des évêques de la province, quel que fût son siège. Peut-être y avait-il en Espagne quelque organisation de ce genre. Une expression assez obscure du concile d'Elvire permettrait de le soupçonner (4). Par ailleurs il n'y a, dans tout l'Occident, jusqu'au Danube et à l'Adriatique, aucune trace du groupement provincial et
(1) Sur ce sujet, voy. Mommsen, Mémoire sur les provinces ro~ mairies, trad. Picot, Paris, Didier, 1867 (extrait de la Revue archéologique de 1866) ; Jullian, De la réforme provinciale attribuée à Dioclétien^ dans la Revue historique^t, XIX (1882) , p. 331.
(2) Ceci résulte des documents sur les origines du schisme donatiste.
(3) Cod, can, ecclesiae Afr., c. 17.
(4) Canon 58 : Placuit ubique et maxime in eo loco in quo prima cathedra constituta est episcopatus^ ut interrogentur hi qui corn.municatorias litteras tradunt, H n'est pas sûr que prima cathedra episcopatus ne désigne pas tout simplement le siège épiscopal, par opposition à des plèbes ou paroisses organisées dans les villes ou les villages.
LES GIHGONSGRIPTIONS EGGLÉ8USTIQUBS. 23
du régime métropolitain, au sens oriental du mot. Le concile de Nicée consacra , par son sixième canon, certaines situations spéciales, qui ne cadraient point avec l'organisation provinciale. La principale exception est celle de Tévêque d'Alexandrie, à qui on reconnut le pouvoir de régler toutes les affaires ecclésiastiques et notamment les ordinations, dans toute l'Egypte et dans les deux provinces lybiennes. On allégua, à l'appui de cette exception, l'exemple de Tévéque de Rome, qui gouvernait, lui aussi, sans interposition de métropolitains , un très grand nombre d'églises. On ne dit pas au juste quels privilèges furent reconnus à l'évêque d'Antioche, mais il fut visé spécialement. Le concile mentionne aussi d'autres exceptions, sans les indiquer nommément. Peut-être songeait-il à l'Occident, où, en effet, régnaient d'autres usages. Du reste, le concile de Nicée, comme tous les conciles d'Orient, même quand ils sont œcuméniques, légifère surtout pour l'Orient et ne s'inquiète guère de ce qui se passe dans les régions occidentales.
§ 4. — Patriarcats, Eglises nationales.
Cette organisation provinciale est loin de représenter le terme de l'assimilation qui se fit en Orient entre la hiérarchie ecclésiastique et la hiérarchie civile. Audessus des gouverneurs de provinces, Dioclétien avait établi des chefs de diocèses ou vicaires. Dans la partie orientale de l'empire, les diocèses furent d'abord au nombre de quatre : ceux d'Orient, de Pont, d'Asie et de Thrace. Vers le temps de Théodose, ce nombre fut porté à cinq par la création du diocèse d'Egypte, séparé du ressort du comte d'Orient. Au concile de Constantinople, en 381, les cinq diocèses furent adoptés comme ressorts d'une juridiction ecclésiastique
24 ORiaiNES DU GULTB CHRÉTIEN.
supérieure à celle des métropolitains et des conciles provinciaux.
Cette juridiction fut attribuée , dans le diocèse de Pont, à révoque de Césarée en Cappadoce; dans le diocèse d'Asie, à celui d'Ephèse. Dans le diocèse de Thrace, Constantinople, désormais en possession d'être la résidence de l'empereur, était désignée par cela même. Mais les évêques de la capitale ne se contentèrent pas longtemps d'être les chefs ecclésiastiques d'un seul diocèse. Le concile de 381 leur avait décerné la préséance sur tout l'épiscopat, après Févêque de la vieille Rome. Constantinople étant, au civil, assimilée entièrement à l'antique métropole de l'empire, les pères du concile jugèrent qu'elle devait avoir, même au point de vue ecclésiastique, le pas sur toutes les villes d'Orient. Cette décision, il est vrai, ne fut point acceptée à Rome, et ce fut en vain qu'on la fit consacrer, soixante et dix ans plus tard , par le concile de Chalcédoine. Les papes s'en tinrent à l'ancien usage et s'efforcèrent de maintenir, contre les revendications des évêques de la ville impériale, les privilèges d'antiquité et d'honneur des vieux sièges d'Alexandrie et d'Antioche.
Mais leur voix fut peu écoutée; on leur accorda sans doute des satisfactions, mais de pure cérémonie. L'évêque de Constantinople se transforma de plus en plus en une sorte de pape de l'empire oriental; les résistances qu'il rencontra dans cette voie furent brisées Tune après l'autre.
Ce furent les Alexandrins qui se défendirent avec le plus d'énergie. L'esprit d'opposition de la vieille Egypte, son extrême centralisation qui l'incarnait en son patriarche , l'ardeur , le prestige de ses moines , l'appui spécial et traditionnel de l'église romaine, soutinrent longtemps le siège de saint Marc. Les Théophile , les Cyrille , les Dioscore firent , en plus
LBS CIRCONSCRIPTIONS BCCLÉSIASTIQUR8. 25
d'une occasion, sentir leur force aux évëques de la .ville impériale. L'hérésie les perdit. L'église romaine se vit obligée d'abandonner les successeurs d'Athanase; le concile de Chalcédoine brisa l'orgueil du pharaon ecclésiastique. Divisée depuis lors , en butte à des querelles intestines et à des vexations séculières qui la désaffectionnaient de Tempire, l'Egypte chrétienne tomba comme une proie facile au pouvoir de rislam et sa séparation fut consommée.
Le reste de TOrient était habitué à graviter autour de la capitale. Antioche ayant, depuis Théodose, perdu cette situation , il se tourna vers Constantinople. Les trois diocèses du nord, dabord séparés de la vieille métropole , furent bientôt accaparés par la nouvelle. Les évêques de Constantinople , soutenus, il faut le reconnaître, par l'opinion, ne tardèrent pas à slngérer dans les affaires ecclésiastiques des diocèses voisins. Beaucoup de faits de ce genre, mêlés çà et là de quelques résistances , s'étaient déjà produits ,i) quand le concile de Chalcédoine décida que Tévêque de Constantinople aurait le droit de consacrer les métropolitains provinciaux des trois diocèses, ceux-ci conservant l'ordination de leurs suffragants. Le même droit d'ordination lui fut attribué relativement aux chefs des églises nationales relevant de ces trois diocèses (c. 28). Il fut, de plus, investi d'une juridiction concurrente avec celle des chefs de diocèses (exarques) pour juger des procès ecclésiastiques intentés aux métropolitains (ce. 9, 17 .
De cette façon, les titulaires des sièges de Césarée de Cappadoce et d'Ephèse perdirent à peu prés toute autorité sur Tépiscopat de leurs ressorts respectifs; ils ne furent plus que de simples métropolitains, honorés seulement de quelques privilèges en fait de
(1) Sur ceci, voy. Tillemont, Hist. eccl., t. XV, p. 702.
26 ORI&INBS DU CULTE GHRÉTIBN.
titres et de préséances. Le patriarcat de Constantinople s'établissait ainsi par la fusion des trois diocèses de Thrace, d'Asie et de Pont.
Mais ce n'est pas seulement de ce côté que se restreignit l'orbite de l'influence ecclésiastique d'Antioche. On aurait pu croire que le diocèse d'Orient, même réduit depuis la séparation de l'Egypte , aurait fourni la limite du patriarcat d'Antioche. Il n'en fut rien. Dès le commencement du cinquième siècle , on voit les évéques de Chypre défendre contre le patriarche l'indépendance de leur province. Le pape Innocent (1) intervint en faveur des revendications antiochéniennes ; on ne sait quelle suite fut donnée à ses instances. Les Chypriotes saisirent l'occasion du concile d'Ephèse (431), mal disposé pour Antioche et pour les évéques syriens ; ils se firent décerner par cette assemblée une reconnaissance expresse de leur indépendance ou autocéphalie (2). Mais, à Antioche, on ne regarda pas la chose comme définitivement jugée. En 488, le patriarche Pierre le Foulon, très puissant à la cour et auprès de l'évêque de Constantinople, parvint à serrer de très près les prélats insulaires. Ils allaient perdre leur cause, lorsque Ton découvrit tout à coup , près de Salamine , le tombeau de saint Barnabe, l'apôtre du pays. Cet événement, considéré comme une intervention de la Providence, opéra un revirement (3). La province ecclésiastique de Chypre fut maintenue en possession de son autonomie, qu'elle n'a jamais perdue depuis (4).
(1) Jaffé,310.
(2) VII* session ; Hardouin, t. II, p. 1619.
(3) Assemani, Bibl. or., t. II, p. 81 ; Théodore le Lecteur, II, 2; Acta SS., 11 juin.
(4) Il est possible que cette autonomie ait été primitive ; le concile d'Ephése se fonda, pour la reconnaître, sur une tradition ancienne et attestée.
LBS CIRCONSCRIPTIONS BCGLÉ8IA8TIQUBS. 27
Ce fut encore au concile d'Ephèse que Ton vit se produire les premières tentatives officielles de créer un patriarcat à Jérusalem. Le concile de Nicée avait accordé à Tévéque de Jérusalem quelques honneurs spéciaux ; mais, loin d'en faire un métropolitain supérieur, il ne Tavait même pas soustrait à la juridiction de son métropolitain provincial, Tévêque de Césarée. Un siècle après, nous voyons Tambitieux et peu scrupuleux Juvénal, évoque de Jérusalem, transformer en juridiction les distinctions honorifiques attribuées à son siège et empiéter résolument sur le domaine du patriarche d'Antioche. Au concile d'Ephèse, il chercha à faire passer le fait en droit et réclama hardiment la moitié des provinces syriennes, c'est-à-dire les trois Palestines (Césarée, Scythopolis, Petra) avec la Phénicie Libanésienne (Damas) et T Arabie (Bostra). Ses prétentions ne furent pas admises ; mais il revint à la charge, vingt ans plus tard, au concile de Chalcédoine. Une transaction intervint entre lui et le patriarche d'Antioche; on lui attribua les trois provinces de PaliBstine. Le pape saint Léon, très mécontent de cet arrangement , ne le cassa pourtant pas en termes formels et, depuis lors, il n'a pas cessé de subsister (1).
Ainsi se trouvèrent constituées, depuis le milieu du cinquième siècle, les grandes circonscriptions ecclésiastiques d'Orient, savoir : les patriarcats de Constantinople, d'Antioche, de Jérusalem et d'Alexandrie, avec la province autonome de l'île de Chypre.
En arrière des patriarcats et au delà des frontières de l'empire, il y avait encore les églises nationales d'Ethiopie, de Perse et d'Arménie. Ces églises, fondées respectivement par celles d'Alexandrie, d'Antio-
(1) Concile de Chalcédoine , actio VU; Jaffé, 495.
che et de Césarée en Cappadoce, étaient considérées comme vassales de ces grands sièges. Celle d'Ethiopie ne remontait qu'au temps de saint Athanase ; son métropolitain, qui résida d'abord à Axoum, était ordonné, et il l'est encore , par le patriarche d'Alexandrie (1).
Beaucoup plus ancienne que la précédente, l'église de Perse existait déjà vers le déclin du deuxième siècle. A peu près tolérée par les rois Parthes, elle fut souvent persécutée sous les Sassanides. Son chef résidait à Séleucie. Quand, vers la fin du cinquième siècle, les nestoriens furent proscrits et chassés de l'empire, ils se réfugièrent au delà de la frontière perse et le nestorianisme , inculqué par eux, devint comme une religion nationale pour les chrétiens du royaume sassanide. Cette circonstance leur valut une plus grande sécurité; ils en profitèrent pour fonder au Malabar et jusqu'en Chine des églises dont l'existence, ou tout au moins la trace, s'est conservée jusqu'à nos jours.
Dans l'Arménie indépendante, le christianisme s'introduisit vers le commencement du quatrième siècle. La tradition nationale présente saint Grégoire riUuminateur comme le premier apôtre de la contrée ; elle n'est pas moins précise à rattacher son apostolat à l'église de Césarée. De fait, jusque vers le milieu du cinquième siècle, le catholicos arménien était consacré à jCésarée. Il résidait à Valarschapat ou Etchmiadzin, alors capitale politique du royaume (2).
Au delà du Danube, qui formait la frontière du diocèse de Thrace et de l'empire, il y avait aussi une
(1) L'église de Nubie ne fut fondée que sous Justinien. Elle était aussi suffragante d'Alexandrie.
(2) Il convient de mentionner aussi la petite église nationale d'Ibérie ou de Géorgie, dont la fondation est racontée par Rufin (H. E., I, 10). L'évéque des Ibériens, qui porta plus tard le titre de catholicos ou d'exarque, résidait à Tiflis.
LES G1RG0N8GRIPTI0NS BGGLÉ8IA8TIQUBS. 29
église étrangère, l'église gothique, dont les origines se rattachaient à la grande invasion du temps de Valérien et de Gallien. C'étaient des prisonniers transplantés du Pont et de |la Cappadoce qui avaient été les premiers missionnaires de ces tribus germaniques. Un évéque goth, peut-être le seul qu'il y eût dans le pays, assista au concile de Nicée ; un autre , le célèbre Ulphilas, prit part aux décisions du concile de Constantinople, en 360. Il en rapporta une confession de foi à peu prés arienne, qui fut adoptée oflBciellement par ses nationaux. Quand ceux-ci, en 376, franchirent le Danube et vinrent s'installer sur le territoire de l'empire, ils ne tardèrent pas à se trouver en conflit avec l'orthodoxie nicéenne, rétablie par Théodose. Il en fut de même des autres barbares, chez qui le christianisme se propagea rapidement sous la forme arienne, depuis le déclin du quatrième siècle. Les invasions du siècle suivant mirent de nouveau aux prises, non seulement la barbarie germaine et la civilisation latine, mais encore Tarianisme et l'orthodoxie.
En Occident, on rencontre de très bonne heure deux groupes ecclésiastiques assez fortement centralisés : celui de Tltalie péninsulaire et celui des provinces africaines.
Déjà, en 251, le pape Cornélius pouvait réunir un concile de soixante évêques (i., pour la plupart italiens et de la Basse-Italie, car, dans le nord, il n'y eut, jusqu'au quatrième siècle, qu'un très petit nombre de sièges épiscopaux (2). L'Italie n'était point en-
(1) Ensébe, H. E., VI, 43.
(2) Les sièges de Ravenne (Classis), Biilan, Âquilée, Brescia, Vérone, sont les seuls que Ton puisse faire remonter, par des arguments sérieux, au delà du quatrième siècle. Les deux premiers paraissent avoir été fondés vers le commencement du troisième siècle, ou même un peu plus tôt
30 ORiaiNBS DU CULTE CHRÉTIEN.
côre divisée en provinces ; elle ne le fut qu'à la fin du troisième siècle. Alors le pli était déjà pris : la direction supérieure du pape s'exerçait, sans aucun intermédiaire, sur tous les évêques de la péninsule. Quand les îles italiennes furent rattachées au diocèse suburbicaire , leurs évêques se joignirent naturellement à ce groupe. Ceux de Caralis et de Syracuse parvinrent à se faire décerner quelques honneurs spéciaux , mais ce fut tout. Le pape demeura le seul métropolitain réel de l'Italie péninsulaire et des îles.
J'ai déjà parlé de la centralisation ecclésiastique africaine. Ici la primatie de Carthage n'excluait pas^ un certain groupement provincial de l'épiscopat autour des doyens de chaque province. Dans les conci-^ les africains, dont il nous reste un si grand nombre, il faut toujours distinguer les conciles provinciaux des conciles généraux, convoqués et présidés par l'évéque de Carthage. Mais ces degrés divers ne représentent que .l'organisation d'un grand corps, très vivant et trè& uni. Aucun groupe ecclésiastique n'est si nettement spécialisé que le groupe africain, comme aussi aucune région de Tempire n'a des limites naturelles aussi propres à l'isoler des autres.
Dans la Basse-Italie et surtout en Afrique, les sièges épiscopaux étaient très nombreux. On n'en peut dire autant du reste de l'Occident. Dans l'Italie du Pô, les provinces danubiennes , la Gaule , l'Espagne , la Bretagne, soit que les cités eussent un grand développement de territoire, soit que Ton n'eût pas jugé opportun de leur donner un évêque à chacune, les circonscriptions épiscopales étaient plus grandes et en plus petit nombre. Cette circonstance doit être en rapport avec la lenteur que l'on mit à les grouper en provinces et à désigner des métropoles. Dans la Haute-Italie, il n'y eut d'abord qu'un seul métropolitain, celui de Milan, dont la juridiction s'étendait sur
LBS GIRGONSGRIPTIONB BGGLÉSIASTIQUBS. 31
tout le diocèse appelé d'Italie. Vers le commencement du cinquième siècle, ce ressort fut divisé en deux par rinstitution de la métropole d'Aquilée; un peu plus tard , la province d'Emilie fournit quelques suffragants à Tévéque de Ravenne, quand cette ville fut devenue résidence impériale. Cependant, Ravenne étant comprise dans les limites de la circonscription métropolitaine du pape, son évêque demeura suffragant du siège romain, tout en étant lui-même métropolitain de quelques sièges situés naguère dans le ressort de Milan.
La Bretagne et les provinces pannoniennes furent détachées de l'empire avant que l'on n'y introduisît le régime des métropoles ecclésiastiques. Au moins les documents sont-ils muets à cet égard. Au cinquième, au sixième siècle , ce qui restait des provinces du Haut-Danube était réparti entre les deux métropoles italiennes de Milan et d'Aquilée. La Rhétie I" (Coire) ressortissait à Milan; la Rhétie IP (Augsbourg), le Norique (Tiburnia), la Savie (Emona), la Pannonie T® (Scarbantia), faisaient partie du concile d'Aquilée (1). En Gaule et en Espagne, le système métropolitain s'introduisit vers la fin du quatrième siècle ou le commencement du siècle suivant.
La Gaule, l'Espagne, la Bretagne sont des pays bien délimités par la nature; au quatrième siècle, les différences de civilisation qui pouvaient avoir existé entre la Bétique, par exemple, et l'Espagne citérieure, entre la Narbonnaise et les très Gallix^ s'étaient considérablement amoindries. Si l'empire romain avait continué, il se serait peut-être formé des groupes ecclésiastiques espagnol, gaulois, breton.
(1) Voy. les signatures du concile de Milan, en 451, et celles des conciles d'Aquilée, sous les patriarches Hélie et Sévère, dans le Chronicon Gr&dense et dans VHistoire des Lombards de Paul Diacre, III^ 26 {Mon. Germ, Script, Langf., p. 397, 107).
Le centre aurait été désigné par la convergence des relations administratives. La province ecclésiastique d'Arles , qui ne correspond nullement à la province civile de Viennoise, s'est constituée de cette façon. Mais l'invasion et le morcellement qui s'ensuivit empêchèrent d'aller plus loin dans cette voie, et les provinces ecclésiastiques de Gaule et d'Espagne demeurèrent indépendantes de tout groupement d'ordre supérieur, jusqu'au temps où elles aboutirent à former les deux églises nationales des Wisigoths et des Franks.
Cependant on ne saurait négliger une certaine attraction dont, vers la fin du quatrième siècle, l'église de Milan paraît être le centre et qui se fait sentir en Gaule plus qu'ailleurs. Pendant une période courte, il est vrai, mais importante, il semble que l'épiscopat occidental reconnaisse une double hégémonie : celle du pape et celle de Tévéque de Milan.
Cela se voit d'abord au temps de saint Ambroise. Le siège de cet illustre évêque est entouré d'une considération hors ligne, sans préjudice, bien entendu, de l'autorité du siège apostolique. L'influence d' Ambroise se fait sentir souvent dans les affaires de l'église orientale, à Antioche, à Césarée, à Constantinople , à Thessalonique ; c'est lui qui est chargé de donner un évêque à Sirmium dans un moment critique. A Aquilée, il dirige un concile où se règlent les dernières difficultés laissées par la crise arienne. Mais c'est surtout en Gaule et en Espagne que l'on semble considérer l'autorité ecclésiastique de Milan comme un tribunal supérieur et ordinaire.
Vers l'année 380, on voit les Priscillianistes d'Espagne porter leur cause devant le pape Damase et devant Tévêque Ambroise. Longtemps après les sanglantes exécutions de Trêves, quand il s'agit de liquider la
situation des dissidents en Espagne, les deux partis s'adressèrent encore à Tévêque de Milan. Les prélats galiciens, demeurés fidèles au souvenir de Priscillien, avaient été sommés par leurs collègues, réunis en concile à Tolède, de comparaître devant eux. Ils déclinèrent cette juridiction. Mais les principaux d'entre eux, Symposius, le vieil évêque d'Astorga, et son fils Dictinius, firent le voyage de Milan. Ambroise leur impiosa des conditions très dures, qu'ils promirent néanmoins d'exécuter. Le pape Sirice intervint avec lui dans cette affaire et recommanda la même solution. Mais cette sentence n'apaisa pas le débat. En 400, alors que Sirice et Ambroise étaient déjà morts , un nouveau concile s'assembla à Tolède et parvint, cette fois, à faire comparaître les prélats galiciens. Plusieurs situations furent réglées; mais, sur certains points, le concile, ne se reconnaissant pas une autorité suffisante, ou ne parvenant pas à s'entendre, fit un recours formel au nouveau pape Anastase et à Simplicien, successeur de saint Ambroise.
En Gaule aussi, le Priscillianisme avait soulevé des querelles entre les évéques. Les uns acceptaient, les autres refusaient la communion de l'évéque de Trêves, Félix, ordonné avec le concours des accusateurs de Priscillien. Ce conflit fut porté au tribunal de l'évéque de Milan , une première fois , très probablement, du vivant de saint Ambroise. C'est en effet à cette affaire que doit se rapporter une réunion du synode milanais prapter adventum Gallorv/m episcopchrum, qui se tenait au moment où parvint à Ambroise la nouvelle du massacre de Thessalonique (1). Les évéques d^Octodurum et d'Orange s'y trouvaient (2), Us
(1) Âmbr., ep. 51.
(2) Co concile doit être le même que celui qui adhéra à la condamnation de Jovinien. Les noms de Théodore et de Constantius figu<
avaient déjà assisté, quelques années auparavant (381), au concile d'Aquilée.
Plus tard, aux environs de Fan 400, le concile de Févôque de Milan s'assembla de nouveau , à Turin , cette fois , pour juger , non pas une , mais plusieurs affaires litigieuses, qui lui furent déférées par les églises des Gaules. Il s'agissait du conflit entre Févêque de Marseille et ceux de la seconde Narbonnaise, de la querelle de préséance entre les églises d'Arles et de Vienne, de la question de communion avec Félix de Trêves, de divers autres points de discipline et de procès de moindre importance sur lesquels nous sommes incomplètement renseignés. Sur tous ces points, le synode de Turin juge et décrète sans la moindre hésitation sur sa compétence. Devant Tévéque de Milan , les évoques les plus importants de la Gaule se sentent en présence d'une autorité supérieure; ils se croient obligés par ses décisions. Et, de fait, le concile de Turin fut inséré dans toutes les collections canoniques compilées en Gaule, comme un des textes les plus autorisés en matière de droit ecclésiastique.
Mais ce n'est pas seulement d'Espagne et de Gaule que l'on recourait à Milan. L'église africaine, elle aussi, attribuait une importance extrême aux décisions qui venaient de ce grand siège. En 393, le concile général africain, tenu à Hippone, crut qu'il serait utile de ne pas interdire l'accès du clergé aux Donatistes qui avaient été baptisés en bas âge dans le sein du schisme. Mais comme c'était déroger à une loi générale de l'Eglise, il jugea qu'il fallait d'abord consulter « l'église transmarine ». Les événements polirent au bas de la lettre synodale adressée au pape Sirice (Ambr., ep. 42), il est vrai, sans indication de siège. On admet généralement qu'ils sont identiques aux deux évéques homonymes qui prirent part au concile d*Aquilée, et qui étaient ceux d'Octodurum et d'Orange.
LES CIRCONSCRIPTIONS EGCLÉSIASTIQUBS. 35
tiques empêchèrent de donner suite à ce projet. Il fut repris dans un autre concile général, tenu en 397 à Carthage. La décision prise par cette assemblée porte expressément que Ton consultera Sirice et Simplicien. Les réponses expédiées de Rome et de Milan furent défavorables ; mais après la mort de Sirice et de Simplicien , les Africains firent une nouvelle démarche auprès de leurs successeurs, Anastase et Venerius. Le concile général du mois de juin 401 leur députa un évêque chargé de leur expliquer Topportunité de la concession qu'il demandait.
Il y a donc, en Occident , vers la fin du quatrième siècle, une tendance universelle à considérer Févêque de Milan comme une autorité de premier ordre, à l'associer au pape dans les fonctions de magistrat ecclésiastique suprême, de juge des causes majeures et d'interprète des lois disciplinaires générales. Cette importance extraordinaire, l'évêquè de Milan ne la doit pas à l'antiquité de son église , qui remonte tout au plus à la fin du deuxième siècle, ni à l'illustration de ses fondateurs, qui sont parfaitement inconnus. Les premiers faits relevés se placent sous l'épiscopat de saint Ambroise; mais le mérite personnel de ce grand évêque ne peut suflBre à expliquer une telle orientation de l'épiscopat latin. Il ne manquait pas alors en Occident de prélats en grand renom de zèle, de sainteté, de lumières; saint Martin et saint Augustin sont de ce temps-là. La vraie raison, c'est que Milan était la résidence impériale ofiBcielle, la capitale de l'empire d'Occident. Cette situation remontait à la fin du siècle précédent, à la réorganisation de l'empire sous Dioclétien et Maximien. Au moment où nous sommes, elle s'accentuait de plus en plus. Depuis la mort de Maxime (388), Trêves, capitale secondaire, était découronnée. L'importance de Ravenne était encore à venir. C'est en 404 seulement que l'empereur Ho-
norius alla s'y installer. Encore fallut-il quelque temps pour que cette installation parût définitive et que Ton se mit à en tirer des conséquences ecclésiastiques. Milan était donc sans rivale et sa fortune ecclésiastique était en train de s'établir sur les mêmes bases que celle de Constantinople. Dès le temps des empereurs Constant et Constance on y avait tenu beaucoup de conciles. C'était là, plutôt qu'à Rome, que se rencontraient les deux églises d'Orient et d'Occident, que l'on apportait les formules élaborées à Antioche, que Ton convoquait, sous l'œil de l'empereur, les évoques latins et leurs délégués. Milan était ainsi, dès avant le milieu du quatrième siècle , le grand centre des relations ecclésiastiques occidentales, et cela uniquement parce qu'elle était la capitale de l'empire. Constance y installa un évêque arien, Auxence , homme habile et énergique , qui réussit à se maintenir après la défaite de son parti en Occident et demeura jusqu'en 375 l'incarnation de la doctrine de Rimini. Il y eut sans doute alors une interruption dans le concours dont l'église impériale était l'objet; mais l'élection de saint Ambroise vint bientôt écarter tous les obstacles et jeter sur ce siège obscur en luimême un éclat capable de l'illustrer à jamais.
Les personnes qui recouraient à Milan en même temps qu'à Rome , ou même de préférence à Rome , n'avaient assurément aucune intention d'opposer l'une à l'autre ces deux grandes autorités, ni même de mettre l'église impériale sur le même rang que le siège apostolique. On les invoquait ensemble, en supposant qu'elles ne pouvaient marcher que d'accord ; et la réalité vérifiait invariablement cette présomption. Quand on s'adressait à Milan seule, comme le firent plusieurs fois les évêques de Gaule, c'était uniquement parce que Milan était plus voisine et avait plus de chances d'être bien informée. Cela n'empêchait pas d'envoyer des
consultations à Rome : on peut signaler en ce genre celles d'Himerius , évêque de Tarragone, en 384, de Victricius, évêque de Rouen, en 403, et d'Exupère, évêque de Toulouse, en 404. Nous avons encore les décrétales de Sirice et d'Innocent (1) par lesquelles ils répondirent à ces demandes venues d'Espagne et de Gaule.
Cependant la situation prééminente du siège de Milan n'aurait pu se développer sans que l'on finit par être tenté de la tourner au détriment de celle de Rome. Les papes le sentirent de bonne heure et ne négligèrent point les occasions de se défendre contre cette rivalité naissante. On ne sait quelle part ils eurent dans la fondation de la métropole d'Aquilée ; mais il est sûr qu'ils aidèrent à la création du diocèse métropolitain de Ravenne, formé aux dépens de celui de Milan (2). Dans une lettre adressée à l'évêque d'Eugubium , son sufFragant , le pape Innocent relève , non sans une certaine vivacité de style, l'inconséquence de ceux qui ne s'attachent point en tout aux usages de l'église romaine. Il leur demande s'ils ont lu quelque pari que les églises d'Italie, de Gaule, d'Espagne, doivent leur fondation à d'autres qu'à saint Pierre et à ses successeurs. On verra plus loin que cette lettre témoigne, plus expressément que je ne puis le dire encore, de l'opposition entre les deux grandes métropoles italiennes.
Sous le pape Zosime, successeur d'Innocent, la primatie de Milan reçut un coup qui, bien qu'indirect, n'en fut pas moins décisif. Je veux parler de la fon-
(1) Jaffé, 255, 286, 293. On peut y joindre le Synodus Romanorum ad Gallos episcopos (Constant, Epp, Rom. Pontif., p. 685), dont on ne peut dire s'il a été rédigé sous Sirice ou sous Innocent. ï\ est sûrement de ce temps-là.
(2) S. Pierre Chrysologue, sermon 175.
dation d'un vicariat apostolique des Gaules, rattaché au siège épiscopal d'Arles. Le progrès incessant des invasions germaniques avait fait abandonner, ou à peu près, le grand établissement romain de Trêves. Les fonctionnaires supérieurs et leurs bureaux s'étaient repliés sur la vallée du Rhône. Arles, depuis longtemps florissante , choyée par les empereurs de la famille constantinienne, avantageusement située entre les Gaules, l'Espagne et l'Italie, devenait désormais la résidence du préfet du prétoire et de toutes les administrations supérieures des provinces ultramontaines. Un moment même elle avait été capitale d'empire, pendant le règne de « l'usurpateur » Constantin (407-410). Ce règne fut suivi d'une réaction politique violente , dirigée par le puissant Constance , favori d'Honorius , bientôt son beau-frère , enfin associé par lui à l'empire. Les Arlésiens, pour se faire pardonner leur attitude dans les derniers événements , imaginèrent de chasser leur évêque Héros, un saint homme, compromis aux yeux de la cour de Ravenne. On lui donna pour successeur un certain Patrocle, très en faveur auprès de Constance, ambitieux, intrigant, avare, mais audacieux et habile. Le pape Zosime, prévenu de bonne heure en faveur de ce personnage et se faisant illusion sur sa moralité , se hâta, dès son avènement au pontificat, de lui accorder des lettres qui l'investissaient de pouvoirs supérieurs sur tous les évoques des deux diocèses administratifs de Gaule et des Sept provinces. De cette façon le pape prenait, par l'intermédiaire d'un vicaire, la direction effective de l'épiscopat des Gaules, sur lequel il n'avait pu exercer jusque là qu'une action faible et intermittente.
Cette tentative échoua. Patrocle abusa tellement de ses pouvoirs que l'on fut bientôt obligé de les lui retirer. Sous les premiers successeurs de Zosime, Bo-
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niface, Célestin, Xystus III, Léon, les efforts des évoques d'Arles tendirent, avec des succès divers, non point à ressusciter le vicariat , mais à se faire reconnaître comme chefs d'une province ecclésiastique plus considérable que les autres. Le pape Hilaire essaya de reprendre Tidée de Zosime, mais avec d'autant moins de succès que les évêques d'Arles eux-mêmes désespéraient de le réaliser et ne s'y intéressaient que d'une façon purement théorique. Depuis saint Césaire et jusqu'à la fin du sixième siècle, ils eurent soin de se faire décerner des lettres de vicariat, auxquelles enjoignait alors les honneurs du pallium; mais tout cela était purement décoratif. Il n'en résultait même pas , pour les évêques d'Arles, une préséance dans les conciles de l'empire frank.
Mais si le vicariat ne devint jamais une institution sérieuse , il fut cependant l'occasion de relations plus fréquentes et presque régulières entre Rome et les évêques de la vallée du Rhône. Le courant fut détourné de Milan. La correspondance entre Rome et Arles devint incessante ; les évêques du midi de la Gaule s'habituèrent à faire le voyage de Rome et à porter leurs querelles au tribunal du pape. On les rencontre dans les conciles romains du cinquième siècle. Si l'empire d'Occident avait pu se maintenir, on aurait vu se produire de bonne heure, en Occident, . une centralisation ecclésiastique analogue à celle vers laquelle l'Orient avait déjà fait de si grands pas. Saint Léon avait mis cette concentration religieuse sous la protection des lois , en se faisant reconnaître par Valentinien III le droit de contraindre les évêques de toutes les provinces à comparaître devant son tribunal (1).
Mais ce mouvement fut entravé par l'établissement
(1) Nov. Valent. III, tit. 16.
^ ORiaiNES DU CULTE CHRÉTIEN.
des royaumes barbares. Des frontières politiques s'élevèrent entre Rome et les églises (l*outre-monts et d'outremer. Les lois et les fonctionnaires de Ravenne ne furent plus d'aucun secours dans l'Afrique vandale, dans la Gaule franque, dans l'Espagne wisigothique. Catholiques ou hérétiques , les rois barbares se montrèrent peu favorables à des communications régulières et fréquentes entre leurs évoques et celui de Rome, sujet de la puissance aux dépens de laquelle les leurs s'étaient fondées. D'autre part, les souverains franks et wisigoths avaient reconnu de bonne heure la nécessité de s'entendre avec leurs évêques. Les fonctionnaires romains une fois disparus , les évêques se trouvèrent être les représentants les plus qualifiés des populations envahies; mille occasions se présentèrent de recourir à leur autorité morale. Des relations incessantes s'établirent ainsi entre les églises et le souverain. La cour du roi devint le centre des affaires ecclésiastiques comme de toutes les autres. C'est de là que partirent les convocations de conciles et les nominations épiscopales. On se concentra chez soi. Il y eut une église nationale franque , une église nationale wisigothique, celle-ci plus centralisée, plus étroitement unie à l'Etat, celle-là toujours un peu morcelée , grâce aux perpétuels partages du territoire entre les princes mérovingiens et à l'absence de toute capitale, religieuse ou politique.
En Italie, la conquête lombarde eut d'abord des effets encore plus compromettants pour la centralisation ecclésiastique et même pour l'unité religieuse. Le métropolitain d'Aquilée, devenu schismatique à la suite du cinquième concile œcuménique, abrita longtemps son opposition derrière la frontière du duché de Frioul. Les églises, ruinées d'abord par l'invasion , abandonnées même par leurs clergés , ne ressuscitèrent pas toutes au septième siècle. Celles qui
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eurent cette fortune se trouvèrent toujours un peu gênées dans leurs relations avec Rome. Cependant les institutions métropolitaines avaient en Italie de trop puissantes racines pour qu'il fût aisé de les détruire. Rome, Milan, Aquilée, Ravenne, conservèrent leurs situations respectives et maintinrent , pour Tessentiel, l'exercice de leur juridiction.
Au delà de l'Adriatique, la Dalmatie formait une province à part, sous le métropolitain de Salone. Plus loin, le groupe des provinces illyriennes, avec la Macédoine, la Thessalie, TEpirc, l'Achaïe et les îles grecques jusques et y compris la Crète, n'appartenait à aucun des patriarcats d'Orient. Ces pays rentraient dans le ressort du pape, considéré comme patriarche de l'Occident. L'Occident, suivant cette conception , commençait à Pliilippes et à Sardique. Cette démarcation avait été fournie par les limites de l'empire oriental sous Licinius (314-323), Constance (337-350) et Valens (364-378). Lorsque Gratien appela Théodose à l'empire , il lui confia le gouvernement de l'IUyricum oriental, qui s'étendait au nord jusqu'à la Save , à l'ouest , jusqu'aux montagnes dalmates. Rattachées ainsi à l'empire d'Orient, ces provinces ne pouvaient manquer d'être attirées dans l'orbite ecclésiastique de Constantinople. Dans la plupart d'entre elles , on parlait grec ; les relations de commerce, les affaires de tout genre, créaient vers Constantinople un courant autrement fort que vers Rome ou Milan. Aussi les papes, désireux de ne pas laisser échapper la direction spirituelle de tant d'illustres églises, se décidèrent-ils, de très bonne heure, à fonder à Thessalonique un vicariat dont celui d'Arles ne fut que l'imitation. Conduite avec plus de suite que celle de Gaule, cette institution prit une certaine vigueur; elle donna, pendant près d'un siècle, des résul-
tats appréciables. Le long schisme à propos d'Acace (484-519) lui porta un coup fatal. Bien que Ton trouve encore, au sixième et au septième siècle, quelques actes de juridiction des papes dans ces régions, ce sont des faits ou isolés ou indépendants de Tinstitution vicariale. De celle-ci, il ne resta que des titres, dont les évêques de Thessalonique et quelques autres aimaient à se parer dans les conciles. En fait, sinon en théorie, les provinces de FlUyricum oriental passèrent sous Tautorité des patriarches de Constantinople.
A Tautre extrémité de TOccident, les églises de Bretagne, détruites ou fort meurtries dans Tinvasion saxonne, n'avaient pu jouir longtemps, si jamais elles Tavaient connue, de Tinstitution métropolitaine. Le christianisme, réfugié dans les presqu'îles de la côte ouest, principalement dans le pays de Galles et dans la Cornouaille , y tenait tant bien que mal , au milieu de populations barbares, indisciplinées, mais capables d'une grande ferveur religieuse. Il n'y avait plus de cités , mais des monastères , dont le personnel rayonnait à une certaine distance , portant la prédication et les secours spirituels dans les groupes d'habitations , fort dispersés, de ces pays perdus. De plus en plus refoulés vers l'ouest, les Bretons émigrérent, les uns vers les côtes de la Gaule armoricaine , d'autres jusqu'en Espagne. Dans ce dernier pays, leur colonie forma un évêché qui prit sa place dans les cadres de l'église locale. En Gaule, il en fut autrement. Les églises bretonnes vécurent à part, retranchées derrière la frontière qui séparait de l'empire frank la péninsule soumise à leurs chefs nationaux. C'est seulement au temps de Charlemagne que l'on parvint à les agréger au corps ecclésiastique frank et à la province métropolitaine de Tours. Encore cette union, contra-
riée par les fluctuations politiques, demeura-t-elle longtemps incomplète et inefficace.
De la Bretagne insulaire était sorti Patrice, Tapôtre de rirlande indépendante. L'église fondée par lui reproduisit , en les exagérant , tous les traits du christianisme breton. Elle se développa rapidement. Au sixième siècle , par saint Colomba et son monastère d'Iona, elle rayonnait déjà sur le pays des Pietés et des Calédoniens. D'autres apôtres, enfants perdus de Téglise irlandaise, apparurent bientôt sur le continent , s'installèrent aux extrémités orientales de Tancienne Gaule et commencèrent à propager le christianisme dans la Germanie du Danube et du Mein, où, depuis les invasions du cinquième siècle, il avait été presque entièrement exterminé. Leurs fondations, un peu tumultuaires , furent, au siècle suivant, reprises et réformées par saint Boniface.
Ainsi, dans toutes les régions de TOccident, quelle que fût la situation politique, l'avancement et la forme de l'organisation ecclésiastique, il n'y avait rien , au déclin du sixième siècle , qui pût faire prévoir que l'église latine serait un jour plus centralisée que ne le fut jamais l'empire romain. Rome demeurait pour tout le monde le siège apostolique, la métropole suprême de l'Eglise; dans les questions de dogme ou de discipline générale qui divisaient l'Orient et l'Occident, il était entendu que le pape avait le droit de parler au nom de toutes les églises occidentales. Les décrétales des papes avaient force de loi comme les conciles; on les insérait au même titre dans les collections canoniques. Les sanctuaires de la ville apostolique , Saint-Pierre surtout , attiraient les pèlerins de tous les pays. Aucun lieu de l'Occident n'était plus saint; aucune autorité morale ou religieuse ne pouvait être mise en balance avec celle du
prêtre qui desservait ces temples augustes. Mais de ce respect universel à une centralisation ecclésiastique, il y avait loin. Personne, d'ailleurs, pas plus les papes que les autres , ne parait en avoir senti le besoin d'une façon pressante. On s'arrangeait de l'état des choses , sans essayer de le modifier.
Le mouvement centralisateur a son origine, mais son origine indirecte, dans la conversion de l'Angleterre sous les auspices de l'église romaine. L'église franque , où l'esprit d'apostolat ne circulait pas avec une intensité extraordinaire, ne s'occupait guère de convertir ses voisins, d'outre-Rhin ou d'outre-Manche. D'autre part, le zèle des Bretons pour la propagation de l'Evangile avait une limite dans la frontière saxonne. L'œuvre fut commencée et menée à bonne fin par les missions romaines d'Augustin (597) et de Théodore (668). Entre les deux, les Scots d'Irlande étaient intervenus et dans une mesure telle qu'il serait injuste de ne pas les associer, pour une très large part, au succès de Tenireprise. Cependant la mission romaine de Kent conserva la direction 'de l'église anglaise et ce fut l'esprit romain- qui domina dans la synthèse des influences. De là sortirent les apôtres de l'Allemagne et les conseillers ecclésiastiques des premiers princes carolingiens : de là, par des intermédiaires plus ou moins nombreux, vint la réforme de l'église franque et, plus tard, de l'église romaine ellemême ; de là surtout procéda le mouvement centralisateur qui, débarrassant le monde ecclésiastique latin de toutes les complications de primaties et d'églises nationales, en réunit toutes les forces dans la main du successeur de saint Pierre.